Le monde ne se réduit pas à la culture occidentale globalisée. Aux quatre coins de la planète, subsistent des peuples qui ont développé d’autres façons de vivre, de s’organiser, de créer, de s’adapter à leur environnement. Jadis, nous les appelions peuples primitifs ; dorénavant peuples premiers, ou peuples autochtones. Minoritaires, dans des pays dominés par d’autres populations, ils ont survécu dans des régions isolées, parfois dans des écosystèmes en péril tels que les forêts équatoriales, qu’ils ont su préserver. Ils représentent l’Autre de notre civilisation, l’altérité absolue, les confins de l’humanité dont ils représentent pourtant une part essentielle, malgré les tentatives de les ranger, au cours des derniers siècles, dans la catégorie des sous-hommes. Ils sont l’extrême humanité, au sens où depuis des siècles, ils vivent loin de tout, et surtout à l’écart des centres de pouvoir, et parce que dans un monde de plus en plus urbain, impersonnel, intelligent et interconnecté, ils pourraient détenir ce supplément d’humanité – Bergson parlait de « supplément d’âme » (1) – propre aux peuples qui donnent plus d’importance aux relations humaines qu’à la technique.

Qu’ils soient Bushmen, Pygmées en Afrique, Adivasis en Inde, Papous, Kanaks, Maoris en Océanie, Aborigènes d’Australie, Amérindiens, nomades de Sibérie, ils offrent une diversité humaine extraordinaire qui, dans bien des régions du monde, est sur le point de disparaître devant l’avancée de la modernité. Celle-ci, appelée parfois Civilisation, avec un C majuscule, comme s’il n’y en avait qu’une, se présente soit sous sa forme aimable – l’éducation et la médecine -, soit sous sa forme néfaste – la destruction de l’environnement et le pillage des richesses naturelles. Pour ôter toute charge négative à cette évolution jugée nécessaire, le concept de « développement », est employé depuis les années soixante, mais il recouvre un processus qui, loin d’être neutre, peut néanmoins recouvrir des réalités dramatiques pour certains peuples autochtones. En ce début du XXIème siècle, ils représentent 5 % de la population mondiale (2), bientôt 1 % si personne ne réagit ; leur survie est une urgence planétaire.

De différentes manières, ils mènent un combat pour ne pas être rayés de la carte, souvent en première ligne face à la surexploitation des ressources naturelles. Cette situation, qui se répète d’un bout à l’autre de la planète, a même inspiré le réalisateur James Cameron pour son film Avatar. Dans ce block-buster, les habitants de Pandora, située dans un autre système stellaire, se défendent contre une colonie de Terriens venus s’implanter sur leur planète pour en extraire un minerai précieux. L’histoire bégaie jusque dans la science-fiction ! Le succès de ce film montre que les peuples premiers ont aujourd’hui le vent en poupe. Peut-être a t’il touché en nous une corde encore sensible : le besoin de redécouvrir une sagesse très ancienne, difficilement audible dans le brouhaha de nos villes et dans nos sociétés fascinées par les prouesses technologiques. Sans tomber dans l’angélisme, sans mettre de côté notre regard critique, il est temps d’écouter ce que ces peuples millénaires ont à nous dire.

Pourtant, les cultures autochtones ne sont pas seulement en voie d’extinction, elles ont aussi disparu du petit écran. Aujourd’hui, très peu de médias, hormis Ushuaïa TV nous font connaître ces sociétés, dont les voix multiples forment le chant de la Terre. Sur le service public, une seule émission ouvre de temps en temps une porte sur ce monde oublié : Rendez-vous en terre inconnue. Mais il s’agit d’un programme de divertissement qui met surtout l’accent sur les émotions de la star invitée, et non sur les qualités de ses hôtes. Série du même genre, Tribal Wifes, réalisé par la BBC et diffusé aussi sur France Ô, donne cette fois la part belle à une femme de la classe moyenne, invitée à passer un mois dans une communauté autochtone. Ces émissions ont le mérite d’exister, car elles nous font découvrir une réalité différente de celle à laquelle un public occidental est habitué. Mais pourquoi mettre obligatoirement en scène un blanc au milieu de ceux qui sont encore souvent considérés comme des « sauvages » ? Sont-ils trop différents de nous pour nous faire rire, pleurer, nous mettre en colère et susciter de l’empathie ? Le très beau film d’Alexandre Dereims, Nous sommes l’humanité, réussit pourtant cette prouesse avec les Jarawa, peuple de l’archipel des Andamans qui refuse tout contact avec la civilisation occidentale. Face caméra, des hommes, des femmes de tous âges, nous parlent comme si nous étions de lointains cousins dont ils n’auraient plus de nouvelles depuis très longtemps, et parviennent à nous convaincre que sur leurs îles paradisiaques, ils mènent une vie beaucoup plus heureuse que la nôtre.

A la fin du XXème siècle, une émission de télévision, Ushuaïa, présentait aux téléspectateurs les beautés de la nature, comme s’il s’agissait d’un trésor dont il fallait se rappeler avant qu’il ne disparaisse. Elle a certainement joué un rôle important dans la sensibilisation du public aux problématiques environnementales. Aujourd’hui, d’autres émissions doivent prendre le relai, en focalisant l’attention du public, non plus sur la biodiversité, mais sur la diversité humaine. Après le magazine de l’extrême, un magazine de l’extrême humanité, pour que notre regard sur les sociétés humaines change, comme Ushuaïa a changé notre regard sur la planète. Par effet miroir, la richesse culturelle de ces peuples contribuera ainsi à nous faire réfléchir sur nos comportements « d’hommes modernes ». La civilisation occidentale est certes la plus avancée en matière de sciences et de technologies, mais dans bien d’autres domaines – organisation sociale, arts, spiritualité, adaptation à l’environnement, égalité des sexes, etc. – les populations dites primitives n’ont rien à nous envier ; elles ont même parfois une longueur d’avance.

Pourquoi préserver de façon artificielle des modes de vie voués à disparaître, témoins d’un âge révolu où l’humanité était composée de petits groupes de chasseurs cueilleurs ? s’interrogera-t-on. Mais pourquoi préserver la diversité biologique, et pas la diversité humaine ? On s’émeut de l’extinction du rhinocéros blanc ou du tigre du Bengale, et non de la disparition de cultures millénaires comme celle des Kwa d’Afrique australe, ou des Solingas en Inde, comme s’il s’agissait d’un processus normal et irréversible. Phénomène de plus en plus courant de nos jours, certains peuples vivant sur des aires géographiques transformées en réserves naturelles sont même expulsés de leurs terres, obligés d’abandonner leurs pratiques agricoles et leurs habitudes alimentaires, et sont persécutés au nom de la protection de la faune sauvage par des écogardes. Ces politiques environnementales, favorisées et financées par de grandes ONG occidentales comme le WWF, donnent lieu à une nouvelle forme d’oppression, appelée « colonialisme vert » (3). Sans ces agressions contre leurs territoires et leur culture, menées à la fois par les industriels, les multinationales et les grandes organisations internationales, les peuples autochtones ne seraient pas en danger. Leur sauvegarde n’a donc rien d’artificiel et de forcé.

Dès lors, donner la parole aux peuples premiers, à travers des programmes de télévision, des festivals de film ethnographique, des revues, peut servir de véhicule à une véritable prise de conscience. Aujourd’hui, le monde se trouve à un tournant de son histoire. Soit il laisse ce patrimoine vivant de l’humanité disparaître. Il ne restera alors plus d’obstacle à l’expansion de la civilisation techno-capitaliste, née de la colonisation et la révolution industrielle. Soit il écoute ces peuples qui ont développé d’autres manières de vivre, et il s’appuie sur leur savoir, leur sagesse, pour chasser les nuages qui s’accumulent à l’horizon du siècle et laissent présager des lendemains qui pleurent.

De même que la biodiversité constitue un patrimoine génétique nécessaire à la perpétuation des espèces, et qu’a contrario, la perte de diversité génétique rend certaines plantes vulnérables aux maladies ou à de nouvelles conditions climatiques, la diversité humaine représente un réservoir d’idées et de pratiques sur lesquelles il serait judicieux de s’appuyer, à l’heure où les scientifiques eux-mêmes nous alertent sur les dangers que court la communauté humaine. La collapsologie, une discipline apparue récemment, nous montre qu’en mettant bout à bout l’ensemble des paramètres économiques et environnementaux, les politiques actuelles conduisent à un effondrement du système. Les peuples premiers ont apporté des réponses différentes à des problématiques qui peuvent se poser un jour ou l’autre à l’humanité. Les faire connaître, et par ce biais-là, participer à leur préservation, revient à s’assurer que nous aurons toujours des exemples vivants desquels nous inspirer, le jour où nous aurons admis que l’emballement technologique, l’épuisement des ressources, la réduction de l’homme à sa dimension économique, sont à l’origine de la plupart des maux de la planète.

Bien sûr, il n’est pas question de promouvoir un retour à l’âge pré-industriel, à un âge d’or où l’homme vivait dans un jardin des Hespérides. Il n’y a pas de machine à remonter le temps. Le monde est tel qu’il est. Mais l’avenir nous appartient et l’utopie n’est pas morte avec l’effondrement du communisme réel. Il est toujours possible d’imaginer et de construire une société plus avancée, à l’image de ces cités végétales dessinées par l’architecte Luc Schuiten (4), de rêver d’un « jardin planétaire » avec le paysagiste Gilles Clément, où un homme qu’il faudrait bien appeler « nouveau », un homme symbiotique, s’appuyant sur une science plus douce, vivrait comme les peuples autochtones en harmonie avec son écosystème dans de petites communautés autonomes et démocratiques organisées en réseaux. A défaut d’utopie, nos sociétés peuvent toujours fermer les yeux, prendre leur souffle et plonger tout droit dans la dystopie en continuant de vivre, comme si de rien n’était, dans des Etats centralisateurs, des démocraties de façade placées sous surveillance électronique, où le pouvoir restera toujours aux mains des lobbies et d’une élite économique qui prospère sur le pillage de la planète.

Enfin, et pour couper court à toute critique ou toute récupération idéologique, il est bon de se situer politiquement. La défense des peuples autochtones n’a rien à voir avec le discours de certains groupes identitaires, en France, en Europe, ou ailleurs, qui veulent ériger des murs entre nous et le reste du monde. Les uns ont été victimes de génocides et sont au bord de l’extinction. La culture française, elle, se porte très bien ; elle est même en expansion de par le monde. On peut très bien défendre l’identité des peuples amérindiens sans pour autant s’ériger en apôtre de l’identité française, car celle-ci ne peut se confondre avec une quelconque identité ethnique. Elle repose plutôt sur un ensemble de valeurs qui peuvent être partagées par tout le monde, dont celle de Fraternité humaine, un peu oubliée ces temps-ci, et qu’un « magazine de l’extrême humanité » pourrait remettre au goût du jour.

(1) Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion
(2) chiffres Banque mondiale
(3) Marc Dowie, Refugees from Conservation: Global Conservation’s Hundred Year Misunderstanding With Native People (MIT Press 2008).
(4) http://www.vegetalcity.net/

Publicité

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s