à la Une

Le goût amer de la coca bolivienne

     

      Retour sur la politique de la coca du Président Evo Morales depuis son accession au pouvoir en 2006. La réhabilitation de la feuille sacrée des Incas est loin d’avoir tenu toutes ses promesses, surtout pour les peuples autochtones.

 

071_71 (2)Offrandes de coca à la Pachamama / F.Badaire

 

      A la fin de l’époque coloniale, soutenir les luttes nationalistes lorsque l’on n’était pas soi-même Camerounais ou Algérien, cela signifiait combattre un ordre international injuste, basé sur l’inégalité entre les peuples. De même, défendre les peuples autochtones aujourd’hui, lorsque l’on n’est ni Arawak, ni Pygmée Baka, ne peut avoir de sens que si cette action s’intègre dans un projet plus large, en l’occurrence la mise en cause d’un modèle de civilisation en crise, voire pour certains au bord de l’effondrement.

     Ces peuples, eux aussi en voie d’extinction, survivent la plupart du temps dans des poches isolées aux confins du monde moderne. Mais en Bolivie, l’identité indigène est dominante. Evo Morales, président depuis 2006, s’en revendique, et c’est en défendant la feuille de coca comme symbole de la culture andine qu’il a accédé au pouvoir. A l’époque, la politique antidrogue des Etats-Unis avait pour but d’éradiquer totalement cette plante de Bolivie. Combattre cette politique est devenu chez Evo Morales un des axes principaux de sa bataille contre l’impérialisme américain et de la reconquête de la souveraineté nationale.

     Dans une optique de solidarité avec les peuples premiers, on peut donc se demander si l’action du premier président indien sud-américain en faveur de cette plante représente un véritable changement de paradigme. Dans cette lutte emblématique d’un réveil indigène, les solutions proposées montrent-elles une voie alternative à l’impasse politique, économique, écologique et sanitaire dans laquelle le monde se trouve engagé ? Ou bien s’agit-il seulement d’une posture sans conséquences concrètes, d’une pachamamada, pour employer un terme intraduisible en français, faisant référence à la fois à la divinité précolombienne de la Pachamama, la Terre nourricière, et à son utilisation démagogique dans des discours politiques trompeurs ?

     Rappelons que la feuille de coca revêt un caractère sacré ou fortement symbolique dans la plupart des cultures amérindiennes du continent sud-américain, alors que pour le monde occidental, ce n’est qu’une matière première servant à la fabrication d’une drogue, la cocaïne. On peut toujours se gausser des bobos occidentaux qui tombent dans le panneau de la « sacralisation de la coca », s’extasient devant l’image d’un Président indien qui défend une culture ancestrale, et vantent la convivialité des séances de mastication en commun (1). Il n’en reste pas moins que l’attachement des cultures andines à cette feuille pour de multiples raisons (économiques, symboliques, religieuses, médicales, etc.) fait de la politique d’éradication un des derniers chapitres du génocide culturel en cours depuis le début de la Conquête. Il suffit de s’imaginer la tête que feraient les Français si une puissance étrangère décidait d’arracher les pieds de vigne en France, et d’interdire la fabrication du vin au nom d’une politique prohibitionniste, pour comprendre ce que ressentent les populations andines depuis des décennies. Ce genre d’empathie collective, hélas, est encore une donnée absente de la politique internationale.

 

4543782586_a85117299c_o (2)                 Evo Morales

 

Evo Morales isolé sur la scène internationale

 

     Lors de son discours devant la 62ème session de la Commission sur les narcotiques de l’ONU à Vienne le 14 mars 2019, le Président Bolivien s’est targué d’avoir mis fin à l’immixtion des Etats-Unis dans la politique interne de son pays en expulsant la DEA, l’agence américaine chargée de lutter contre le narcotrafic, et de lui avoir redonné sa pleine souveraineté, alors qu’auparavant, c’était l’ambassade américaine à La Paz qui décidait de la politique sécuritaire de la Bolivie (2). Il a également mis en lumière ce que beaucoup d’experts reconnaissent aujourd’hui, à savoir que la politique antidrogue mondiale est un échec, et il a rappelé que son activisme au sein de cette organisation internationale a permis d’inclure une réserve dans la Convention de 1961 sur le trafic de stupéfiants, autorisant la mastication de la feuille de coca sur tout le territoire bolivien (3). La Bolivie s’était retirée de l’accord international en 2012 puis l’avait réintégré après le vote de cet amendement.

     Mais faute de soutiens internationaux, hormis ceux d’une Alliance bolivarienne moribonde, Evo Morales n’a pas obtenu ce qu’il réclamait déjà avant d’accéder au pouvoir : le retrait de la feuille de coca de la liste des stupéfiants, qui lui aurait permis de la commercialiser sur l’ensemble de la planète. Cette plante, pourtant, n’a aucun effet psychotrope. Elle n’altère pas la conscience et ne provoque aucune dépendance. Consommée à l’état naturel, elle ne fait pas plus d’effet que le thé ou le café, et sa prohibition ne repose sur aucune donnée scientifique valable. C’est sa transformation en cocaïne qui en fait une drogue, et ce changement de nature, réalisé dans des laboratoires clandestins, ne pourrait se faire sans l’apport de précurseurs, c’est-à-dire de produits chimiques dont la plupart sont importés des pays industrialisés.

     Demi-succès,  ou demi-échec, comme on voudra, la « diplomatie de la coca » menée par Evo Morales aura tout au moins servi à mettre à l’agenda des Nations-Unies une revendication qui jusqu’alors ne dépassait pas le cadre des cultures indigènes. Mais pour certains, comme le médecin psychiatre et spécialiste de la coca Jorge Hurtado, la Bolivie a fait « un pas en arrière comme leader de l’antiprohibitionnisme » en réintégrant la Convention de 1961 (4). Elle a gagné une reconnaissance du droit de consommer de la coca sur son territoire, mais au prix d’une acceptation de son interdiction sur le reste de du monde. Un renoncement qui maintient cet élément clé de la culture andine dans la catégorie des substances prohibées.

 

          Favoriser le marché légal pour limiter le narcotrafic

 

   A l’intérieur du pays, l’action d’Evo Morales est marquée par une réhabilitation culturelle et politique de la feuille de coca. Début 2017, la Bolivie adopte une « Loi générale de la coca », dont les finalités sont notamment de « protéger et revaloriser la coca originelle et ancestrale comme patrimoine culturel » de la Bolivie, et de « promouvoir la recherche scientifique, médicale et socio-culturelle sur la coca et ses dérivés ». En effet, non seulement la coca en tant que telle n’est pas une drogue, mais ses bienfaits thérapeutiques et ses qualités alimentaires sont connus depuis des années, et largement documentés. Des recherches menées au début des années 2000 ont abouti à la conclusion qu’elle était un excellent fluidifiant sanguin, qui peut prévenir les maladies cardio-vasculaires, c’est un tonifiant physique, intellectuel et sexuel, qui peut concurrencer bon nombre de produits gériatriques, et grâce à son action bronco-dilatatrice, elle aide à lutter contre l’altitude et peut expliquer pourquoi des millions de personnes vivent sans difficulté à plus de 3000 mètres d’altitude (5).

 

044_44 (2)Séchage de la coca dans les Yungas/ F. Badaire

 

     Déjà en 1975, une étude de l’université d’Harvard avait établi que la coca a une très haute valeur nutritive, du fait de sa richesse en calcium, en fer, et en vitamines A, B2 et E. Toutes ces données avaient conduit les promoteurs de la feuille de coca à croire en son potentiel commercial sur le marché de la parapharmacie. Ce commerce aurait pu permettre à des milliers de paysans de vivre légalement de leur production et il aurait ainsi contribué à développer le pays, un des plus pauvres du continent. Malheureusement, les revendications de quelques millions d’Indiens ne pèsent pas lourd face à un système de domination mondial qui n’a guère changé de visage depuis cinq siècles. La coca, jadis diabolisée par les conquérants espagnols, reste dans la catégorie des substances maléfiques, et Evo Morales, faute de débouchés internationaux, est contraint de limiter la superficie des plantations de coca, la taille du marché intérieur étant trop petite pour absorber l’ensemble de la production locale.

     Toutefois, le gouvernement bolivien a décidé de légaliser une bonne partie de la production qui jusqu’alors restait clandestine. Dans la loi de 2017, les surfaces autorisées de plantations de coca passent de 12 000 ha à 22 000 ha. Un changement énorme par rapport à la politique de « zéro coca » imposée à la Bolivie par les Etats-Unis avant l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales. Ce programme d’éradication reposait sur le préjugé, toujours vivace parmi les dirigeants occidentaux, selon lequel la consommation de coca, la mastication principalement, est une marque d’arriération appelée à disparaître. La Convention des Nations Unies de 1961 garde d’ailleurs la trace de cette vision idéologique car dans son article 49, elle prévoit que « la mastication de la feuille de coca sera interdite dans un délai de 25 ans après l’entrée en vigueur de ladite Convention ». Les puissances dominantes étaient confiantes à l’époque dans leur capacité à imposer leurs conceptions civilisatrices au reste du monde ! Mais plus de cinquante ans après la signature de ladite Convention, la coca s’accroche à ses montagnes. On n’efface pas ainsi d’un trait de plume des coutumes millénaires.

     L’extension des surfaces légalement cultivées repose sur des évaluations du marché présentées par le Ministre du développement rural, César Cocarico (6). Selon lui, 18 000 ha seraient nécessaires pour couvrir les besoins de la mastication, et les 4000 ha restant seraient destinés à la fabrication de produits dérivés comme des galettes, des infusions ou des dentifrices.

     Aussi contestables que soient ces évaluations, elles modifient les perspectives pour les producteurs, ainsi que la dynamique des marchés légaux et illégaux. Dans une politique de réduction des superficies autorisées, une part plus importante de la production de feuilles est vendue aux narcotrafiquants, faute de pouvoir s’écouler sur les marchés légaux. Alors que l’extension des surfaces autorisées incite les producteurs à écouler leurs feuilles sur le marché légal. D’une part parce qu’ils préfèrent vivre légalement de leur activité, nourrir leur famille et éduquer leurs enfants dans le respect des lois plutôt que de subir les affres de la clandestinité. Les cocaleros ne sont pas des délinquants nés ! D’autre part, parce que d’un point de vue économique, ils y ont intérêt, la coca légale étant vendue plus cher que la coca illégale. Au Pérou par exemple, le prix du kilo de coca fixé par ENACO, l’entreprise d’Etat qui détient le monopole de sa commercialisation, était de 3,80 $ en 2015, tandis que le prix payé aux producteurs par les narcotrafiquants ou leurs intermédiaires était de 2,50 $ (7). En Bolivie, le kilo dépasse régulièrement les 8 $ sur le marché de Villa Fatima à La Paz, alors qu’il ne coûte qu’1 $ seulement en Colombie, où l’essentiel de la production sert à alimenter le narcotrafic (8). C’est l’importance même de ce marché légal en Bolivie et la forte demande de feuilles pour une consommation traditionnelle qui la rend plus chère, et rend du même coup le pays moins attractif pour les narcotrafiquants (9).

     La logique, appliquée par le gouvernement d’Evo Morales, consiste donc à développer le marché légal, plutôt que de combattre aveuglément une production que l’interdiction même pousse vers le narcotrafic. Cette politique se défend si l’on analyse sérieusement les chiffres. La presse internationale, les médias français notamment, assènent toujours les mêmes données sans vérifier : « 50 % de la production bolivienne est déviée vers le narcotrafic », prétend un journaliste sur une grande chaîne française. En réalité, les chiffres de l’ONU indiquent que 35 % de la production bolivienne n’est pas vendue sur les marchés légaux de Villa Fatima à La Paz et de Sacaba. Mais cela ne veut pas dire pour autant que cette part là est entièrement transformée en cocaïne. Traditionnellement, une quantité importante de feuilles de coca est écoulée directement par le biais de filières parallèles dans les grands centres miniers, où la consommation est importante. C’est le cas surtout de la production du Chaparé, dont les planteurs sont eux-mêmes d’anciens mineurs reconvertis. De plus, une part non négligeable de coca cultivée en Bolivie est exportée vers le Nord de l’Argentine. Comme elle passe clandestinement la frontière, elle est comptabilisée comme coca détournée vers le narcotrafic. En réalité, elle est destinée à l’acullicu, la mastication, une habitude autant ancrée parmi les populations du Nord de l’Argentine que de la Bolivie.

 

094_94 (2)Des mineurs achètent leur ration de coca avant d’aller au fond du puits/ F. Badaire

 

     Globalement, les surfaces totales cultivées aujourd’hui (légales et illégales) ont légèrement diminué par rapport à la période précédant l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir. Elles étaient de 27 700 ha en 2004, 25 400 ha en 2005, et de 24 500 ha en 2018 (10). Si l’on considère également le fait que le marché légal est en constante expansion depuis cette époque, une conclusion logique s’impose : la part de coca bolivienne vendue aux narcotrafiquants a bel et bien diminué. La politique antinarcotique du gouvernement bolivien est donc loin de représenter un échec, comme on le prétend à Washington.

     Il n’en reste pas moins que le narcotrafic continue de corrompre la société et la vie politique boliviennes, principalement dans le Chaparé. Dans cette région, l’argent coule à flot. Des projets d’infrastructure sont réalisés grâce à des investissements qui peuvent sembler suspects au regard du PIB national. Il en est ainsi par exemple de l’aéroport de Chimoré, construit au milieu des champs de coca, avec sa piste la plus longue du pays. Certains observateurs notent  à juste titre que l’argent de la cocaïne irrigue l’économie bolivienne, et s’infiltre dans les milieux politiques et l’institution militaire (11). Il se pourrait même que le degré de pénétration des mafias au sein de l’Etat soit beaucoup plus grave qu’il n’y paraisse, comme le révèle l’arrestation début mai 2019 de deux importants chefs des forces de sécurité, après avoir participé à des voyages de divertissement payés par un narcotrafiquant patenté. Parmi eux, l’officier en charge des contrôles à l’aéroport de Chimoré, et le chef des Forces spéciales de lutte contre le crime de Santa Cruz, ville la plus peuplée du pays (12).

     La pieuvre étend ses tentacules jusqu’au cœur du pouvoir bolivien, mais n’est-elle pas aussi bien implantée dans le système financier international ? En 2009, le chef du bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime, Antonio Maria Costa attirait l’attention sur le fait que la majeure partie des 352 milliards de dollars de profits mondiaux tirés du trafic de drogue avaient été blanchis par des institutions financières l’année précédente, et qu’il avait permis de renflouer les banques à court de liquidités au plus fort de la crise (13). La Bolivie, avec son discours anti-impérialiste et sa diplomatie de la coca, fait figure de coupable idéal.

     Au final, ce n’est pas la coca en elle-même qui pose problème, mais le crime organisé, et celui-ci ne prospère qu’à l’ombre de la prohibition. Déjà en 1932, John D. Rockefeller,  dans une tribune publiée dans le New York Times, écrivait à propos de l’interdiction de l’alcool aux Etats-Unis : « la consommation d’alcool a augmenté. Les bars ont remplacé les salons de danse, une légion de criminels est apparue, bon nombre de nos citoyens exemplaires ont ignoré ouvertement la prohibition, le respect de la loi a diminué et le crime a augmenté à un niveau jamais connu ». Rien de nouveau sous le soleil de Bolivie.

 

Une politique répressive à géographie variable

 

     La Bolivie limite malgré tout le marché de la coca pour ne pas être accusée de laxisme. Et même si les grandes campagnes d’éradication ont cessé, les cocaleros ont toujours du mal à comprendre pourquoi dans une vallée, la coca est légale, et dans celle d’à côté, elle est hors la loi. La répression policière continue, mais selon des critères géographiques qui obéissent cette fois à une logique politique.

     Dans les cénacles internationaux, Evo Morales présente sa stratégie de lutte antidrogue comme un nouveau concept, totalement différent de l’éradication forcée, conçue et appliquée par les Etats-Unis. Le New-york Times, vantait en 2016 les mérites d’une politique basée sur le dialogue et la concertation avec les producteurs. Ceux qui veulent cultiver la coca et qui se sont enregistrés auprès du gouvernement de manière volontaire reçoivent de petites parcelles de terre pour les cultiver en quantités contrôlées. Les cultures non autorisées, elles, sont arrachées, mais seulement après avoir négocié et cherché des solutions alternatives avec les cocaleros (14).

    Cela se déroule effectivement ainsi la plupart du temps, mais une région se trouve désormais dans le collimateur du gouvernement, celle des Yungas, où traditionnellement, la coca est cultivée pour le marché local. Ces hautes vallées, situées sur le versant oriental des Andes,  sont désormais en état de rébellion contre le gouvernement. La situation s’est particulièrement dégradée en septembre 2018, lorsqu’une intervention de la FTC (Force d’Action Conjointe) pour arracher des plantations de coca non autorisées dans la municipalité de La Asunta, s’est terminée par la mort de deux cocaleros et d’un policier. Depuis, les incidents se multiplient dans le secteur. Les producteurs de coca bloquent l’accès à la région transformée désormais en camp retranché, et le gouvernement envoie des troupes héliportées. Evo Morales est désormais haï par bon nombre de planteurs des Yungas, un comble pour celui qui s’est toujours présenté comme un défenseur de la petite feuille verte.

 

la asuntaMouvement de troupes à La Asunta / Eliseo Terrazas, ADEPCOCA, 6 avril 2019

 

     Que s’est-il donc passé pour qu’un conflit d’une telle ampleur éclate ? D’abord, il faut savoir qu’Evo Morales, même devenu chef de l’Etat, est resté responsable syndical des six fédérations de cocaleros du Tropique de Cochabamba, dans le Chaparé. Difficile, dès lors de ne pas défendre les intérêts de ses affiliés. Dans sa prétention à « honorer les producteurs de coca », il a surtout rendu service à sa base sociale. Ainsi, sur les 10 000 ha supplémentaires de coca légale reconnus par la loi de 2017, 7300 ha se trouvent dans le Chaparé, et seulement 2300 ha dans les Yungas. Le gouvernement bolivien a distribué à tour de bras des permis de cultiver dans le Chaparé, alors que dans les Yungas, les producteurs n’ont pas bénéficié des mêmes largesses. Pourtant, la feuille des Yungas, très tendre et à faible teneur en cocaïne, est celle qui convient le mieux à la mastication traditionnelle. Celle du Chaparé, plus dure et plus concentrée en alcaloïdes, est davantage recherchée par les narcotrafiquants.

     Sociologiquement, les deux régions sont assez différentes. Longtemps réputée comme principale région alimentant le narcotrafic, le Chaparé est peuplé en grande partie d’anciens mineurs de l’altiplano ayant perdu leur emploi dans les années quatre-vingt. Envoyés dans les régions tropicales du département de Cochabamba pour coloniser de nouvelles terres, ils ont été abandonnés à leur sort par les gouvernements néolibéraux de l’époque, ne trouvant d’autres moyens de survie que la culture de la coca. Tout en changeant de milieu et d’activité, ces travailleurs indiens ont conservé une forte tradition de lutte syndicale. Dans les Yungas, les cocaleros sont des petits planteurs qui ont récupéré les terres d’anciens terratenientes après la réforme agraire de 1953. Ils se sont organisés en une coopérative de producteurs, du nom d’ADEPCOCA (Association départementale de producteurs de coca), qui gère également le marché légal de Villa Fatima à La Paz.

 

048_48 (2)Pause coca dans les Yungas / F. Badaire

 

     Depuis l’adoption de la loi sur la coca, ADEPCOCA crie au favoritisme. La rupture est consommée entre Evo Morales et la principale organisation cocalera. Son Président, Franklin Gutiérrez s’est déclaré candidat d’opposition à l’élection présidentielle de 2019. Mais il croupit en prison depuis les incidents de La Asunta de septembre dernier. Cette candidature met de l’eau au moulin des partisans du Président, prompts à voir dans ce conflit des dessous politiques, et même la main de Washington. Selon eux, les Etats-Unis chercheraient, à travers l’action de diverses ONG dans les Yungas, à rompre l’unité du mouvement cocalero, à quelques mois d’une élection cruciale pour le maintien d’Evo Morales au pouvoir. Si tel est le cas, la manœuvre est réussie. La Bolivie n’a jamais connue un conflit aussi grave entre le gouvernement et les producteurs de coca depuis l’époque des gouvernements néolibéraux à la solde de Washington. Paradoxalement, c’est une loi sensée revaloriser la feuille de coca qui en a été le détonateur.

 

Etatisme versus coopérativisme 

 

     Outre le clientélisme politique et l’appui à certains groupes plutôt que d’autres, la pomme de discorde entre Evo Morales et les producteurs des Yungas se situe dans la façon dont ils envisagent l’organisation du marché légal. ADEPCOCA fonctionne comme une structure autogérée, qui encadre à la fois la production de la feuille de coca et sa commercialisation. Elle distribue elle-même les permis de cultiver à ses membres, et administre le marché de Villa Fatima où la production des Yungas est vendue en gros.

     En matière de lutte contre le narcotrafic, elle a instauré une forme de « contrôle social ». L’organisation s’assure elle-même de la régularité de la production, pour éviter qu’un trafic illégal ne serve de prétexte à des opérations policières. Bien sûr, il y a toujours des brebis galeuses, mais celles-ci s’exposent à de fortes sanctions, comme la confiscation de terres, de la part de la communauté.

     Dans les zones de production nouvellement reconnues par la loi en revanche, l’Etat contrôle directement la production et la commercialisation. Dans le Chaparé, c’est la DIGCOIN (Direction générale de la commercialisation et de l’industrialisation de la feuille de coca) qui administre le marché de Sacaba, créé pour écouler la production de la région. Le syndicat des cocaleros y joue toujours un rôle important, mais son lien organique avec le pouvoir rend inimaginable une quelconque prise d’autonomie. Dans les Yungas, certains secteurs comme celui de Caranavi passent également sous la tutelle immédiate de l’Etat, qui est désormais le seul habilité à délivrer des licences aux producteurs. ADEPCOCA, qui reste la principale organisation de cocaleros, conserve le droit d’émettre des permis de « producteur-commerçant » dans les zones qu’elle administre, mais une lutte de pouvoir se joue actuellement entre le MAS, le parti d’Evo Morales, et l’opposition, pour s’emparer de l’association, et les premières tensions ont éclaté lorsqu’après la promulgation de la loi de 2017 sur la coca, l’Etat a annulé des permis autrefois délivrés par ADECOCA.

     Evo Morales s’éloigne-t-il du modèle associatif, au profit d’une organisation plus verticale et centralisée ? Jorge Hurtado, un des fondateurs d’ADEPCOCA, soupçonne le Président cocalero de vouloir en finir avec l’association de producteurs, pour mettre en place un monopole d’Etat comme au Pérou avec l’entreprise publique ENACO. « Le gouvernement bolivien est en train de créer plusieurs petits ENACO, sous la tutelle du gouvernement. C’est une reprise en main par l’Etat du marché de la coca », dénonce-t-il.

     Etatisation, direction de l’économie par un parti gouvernemental d’un côté, contre autogestion, organisation décentralisée et démocratique de l’autre, ce vieux conflit qui traverse l’histoire de la gauche est-il en train de se rejouer autour de la feuille de coca ? Il faudrait pour cela que l’appartenance à cette famille politique soit revendiquée par les deux antagonistes. Or, si c’est le cas d’Evo Morales et de son parti le MAS (Mouvement vers le socialisme), rien n’est moins sûr du côté d’ADEPCOCA.

     Au moment de la réforme agraire et de la redistribution des terres dans les Yungas prévalait le principe d’égalité. Dans les zones de production traditionnelle règne toujours le minifundio, la petite propriété, mais il n’en est pas de même dans les nouvelles zones de peuplement. « Là, dans cette frange productive, la possession de la terre est différente. Ces dernière années, on a vu réapparaître des grands propriétaires », explique Dionicio Nuñez, ancien vice-ministre de la coca.  Le retour du latifundio, avec l’emploi de travailleurs journaliers, a même été brandi comme argument par le gouvernement pour justifier les opérations de police dans les Yungas.

     Bien sûr, on est encore loin de la grande hacienda telle qu’elle existait à l’époque où l’ensemble de la production de coca était entre les mains de six ou sept grandes familles d’ascendance espagnole, mais on s’éloigne également du modèle égalitaire prôné par Evo Morales, dans lequel chaque plantation de coca ne doit pas dépasser 1 cato, soit 1 600 mètres carrés, par famille.

     Quant à l’orientation politique des dirigeants d’ADEPCOCA, elle peut être perçue à travers les déclarations de son Président Franklin Gutiérrez. Lors de l’annonce de sa candidature à l’élection présidentielle, il a présenté sa force politique comme n’étant « ni de droite, ni de gauche », un slogan qui, lorsqu’il est agité, laisse  généralement peu de place à des politiques de gauche.

     Et puisqu’il est question ici de culture indienne, pourquoi ne pas pousser un peu plus loin l’analyse et aller voir si ces divergences entre étatisation et auto-organisation des producteurs ne renvoient pas à des mémoires politiques plus lointaines. Evo Morales, en tant que Premier Président sud-américain de culture amérindienne, est dépositaire d’un héritage politique précolombien, même s’il n’est pas clairement exprimé.

     A première vue, deux cultures politiques sont identifiables dans cette affaire. D’une part, une verticalité autoritaire, que l’on pourrait rapprocher de Tawantinsuyo, l’empire inca qui mit en place bien avant la révolution soviétique un système économique planifié reposant sur de grandes entreprises d’Etat (15). D’autre part, une horizontalité libertaire, qui s’inspirerait des sociétés auto-organisées et sans pouvoir coercitif, telles que décrites par l’anthropologue Pierre Clastres (16)

     Chez Evo Morales, la première source d’inspiration prédomine. Son parti, le MAS, est un assemblage de forces politiques de gauche liées à la paysannerie, au mouvement des cocaleros, et au réveil indigène. D’un point de vue idéologique, il mêle indigénisme, nationalisme et un reste de marxisme. Mais si l’on s’en tient à la composante indigène, la filiation avec Tawantinsuyo est claire. Le MAS est né de l’absorption du katarisme, un mouvement indianiste né dans les années soixante qui, derrière la dénonciation d’un Etat néocoloniale et le rejet des élites décrites comme antinationales, imaginait un rétablissement de l’Etat de Qollasuyo, versant sud de l’Empire inca (17). Ce lien de parenté a été atténué par les apports théoriques d’Alvaro Garcia Linera l’actuel vice-président, qui prônait le « socialisme communautaire des ayllus ».  Selon lui, l’Etat devait disparaître grâce au renforcement de la communauté traditionnelle aymara appelée ayllu. Mais dans la plus pure tradition marxiste-léniniste, ce stade final de l’évolution de la société andine devait d’abord passer par une phase de dictature du prolétariat (18).

     Fort heureusement, Evo Morales ne s’en est pas tenu à un indigénisme ethnique. Dans sa stratégie de conquête du pouvoir, il a fait alliance avec des secteurs non-indigènes et les classes moyennes. Son modèle économique, dont Alvaro Garcia Linera en est également l’inspirateur, s’est d’abord présenté comme un « capitalisme d’Etat andin » dans lequel la puissance publique, avec les revenus qu’elle tire des hydrocarbures et des mines, devait participer au développement communautaire. Pendant un temps, l’organisation coopérative, le mode de production capitaliste et la direction économique de l’Etat devaient cohabiter (19). Mais au bout de trois mandats, de nombreux partisans de la première heure regrettent que du « capitalisme d’Etat andin », il ne reste que le capitalisme tout court, et que l’action de l’Etat se réduise à des politiques clientélistes ou des mesures en faveur du capital national et international, au détriment des communautés les plus faibles, notamment celles des basses terres d’Amazonie.

     Plutôt qu’une lutte entre deux conceptions de la gauche, le conflit entre le gouvernement et les cocaleros des Yungas reflète en réalité la perte de repères et la dérive politicienne de ceux qui défendaient la coca au nom du progrès social et politique.

 

Coca Colla plutôt que Coca Cola

 

024_24_0001 (2)L’entreprise Coca cola à El Alto / F. Badaire

 

     Une des grandes ambitions d’Evo Morales était de développer l’industrie de la coca, de créer des usines de produits dérivés à la fois destinés à l’exportation et au marché intérieur. A l’international, en attendant que la Convention de 1961 lève l’interdiction de commercialiser la feuille de coca, des accords commerciaux étaient possibles avec l’ALBA, l’Alliance bolivarienne des Amériques, chère à l’ancien président vénézuélien Hugo Chavez. Le leader pan-américaniste voyait d’un œil favorable la promotion de la feuille de coca, dans la mesure où elle bousculait les Etats-Unis dans leur arrière-cour. Le Venezuela avait ainsi contribué au financement d’un embryon industriel cocalero. A Villa Tunari, dans le Chaparé, l’usine Ebococa d’un coût de 2 millions de dollars, avait pu voir le jour grâce à un apport de 900 000 dollars de la République bolivarienne. Aujourd’hui, force est de constater que la politique industrielle est un échec. La production n’a jamais vraiment décollé. Les machines d’Ebococa sont arrêtées et le site industriel est à l’abandon (20). L’usine fabriquait notamment des chizitos, des boules de maïs auxquelles étaient ajoutées de la poudre de coca comme supplément énergétique pour les cantines scolaires. Trop dures et trop amères, les écoliers en gardent un mauvais souvenir (21).

     Même sur le marché intérieur, les quelques petites entreprises qui se sont fait une place ont du mal à prospérer. Certes, le nombre de produits dérivés de la coca vendus à La Paz et dans les grandes villes a augmenté par rapport à l’époque où le marché légal était volontairement déprimé par la politique antidrogue américaine. Mais en l’absence de politiques de marketing, les habitudes de consommation n’ont pas changé et la feuille de coca reste essentiellement un produit destiné à la mastication traditionnelle. Dionicio Nuñez Tangara, l’ancien vice-ministre de la coca, reconnaît que la politique d’encouragement n’a pas été à la hauteur des ambitions affichées après l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir. « Il y a eu pendant quelques années des foires internationales où était présenté tout ce qui se produit avec de la coca. Tous les pays d’Amérique latine étaient invités. Mais les nouvelles autorités n’ont pas poursuivi cette action », regrette-t-il.

     Des fabricants de boissons gazeuses ont lancé des produits comme Coca Colla, Coca Brynco. Ils pensaient que l’appui gouvernemental leur permettrait de concurrencer Coca Cola, qui utilise aussi de la coca et se garde bien d’en parler. Les deux entreprises n’ont tenu que quelques années avant de stopper leur production. L’un de ses dirigeants considère que le manque d’aides aux petits entrepreneurs et la bureaucratie ont découragé ce genre d’initiatives (22). Il se pourrait également que les mafias, grâce à des appuis hauts placés, aient fait pression pour empêcher le développement d’un marché légal de produits dérivés de la coca. Comme nous l’avons vu plus haut, un commerce réglementé, prospère et en pleine expansion, nuit à leurs affaires.

 

La deuxième destruction de la coca

 

     Aujourd’hui, le Venezuela n’est plus en état d’acheter quoi que ce soit. Mais à l’époque où son économie était encore debout, il aurait pu importer des tonnes de produits de l’industrie de la coca. Or, le pays d’Hugo Chavez n’en a jamais voulu. L’expert ès-coca Jorge Hurtado, qui à ce moment-là avait été envoyé pour négocier avec le Venezuela, explique les raisons de cet étrange refus : « lorsque les services sanitaires vénézuéliens ont analysé nos produits, il y a eu un gros problème. Ils se sont rendu compte qu’ils contenaient des pesticides hautement toxiques, et la législation vénézuélienne ne pouvait les laisser rentrer ». C’est donc la contamination de la coca par des produits chimiques qui a tué le commerce avec l’ALBA avant même qu’il ne démarre. Selon Jorge Hurtado, 99 % de la production bolivienne est polluée par des intrants toxiques. Les cocaleros font un usage intensif d’herbicides comme le glyphosate, appelé ici Bazuka, et d’insecticides comme le Folidol et le Tamaron (23). Comme dans bon nombre de pays, aucune loi ne protège les consommateurs boliviens.

     Dionicio Nuñez minimise l’impact des insecticides sur les mâcheurs de coca. Selon lui,  « la plante est seulement aspergée au début de sa croissance, lorsque la feuille est tendre. Il s’écoule trois mois avant la récolte. Il n’a pas été prouvé qu’une fois cueillie, la feuille contienne des résidus de produits chimiques ». Mais il n’y a pas que la santé humaine qui entre en ligne de compte dans l’utilisation de polluants toxiques, il y a aussi l’impact sur la nature. L’importation de produits phytosanitaires a augmenté de 500% depuis le début des années 2000 selon l’Institut National de Statistiques (24). Un nombre limité de producteurs se lancent dans la coca bio, mais selon Jorge Hurtado, rien n’est fait pour les aider.

 

009_9_0001 (2)La coca aux pesticides, un péril sanitaire/ F. Badaire

 

     Après les campagnes d’éradication de la coca justifiées par sa transformation en cocaïne, c’est une deuxième destruction que connaît la petite feuille, mais cette fois plus insidieuse, plus sournoise que l’arrachage brutal. En laissant faire, voire en favorisant l’agrochimie, le gouvernement d’Evo Morales a corrompu la nature organique de la plante et brisé ses liens avec la Terre nourricière, sensée dispenser ses bienfaits aux hommes. La coca est tombée dans le piège de l’agro-business. Rien ne sert de mettre en avant son caractère sacré si elle empoisonne ceux qui la consomment. Tous les beaux discours sur les qualités alimentaires et sanitaires de la feuille sonnent creux si sa mastication quotidienne par des millions de Boliviens génère une prolifération de cancers.  La politique agricole bolivienne en a fait un produit comme les autres, comme la banane au chlordécone, comme les salades rincées à l’eau de javel, comme les pommes contaminées aux chlorpyrifos, comme les viandes bourrées d’antibiotiques et d’OGM, que nous ne pouvons plus avaler sans un soupçon d’intoxication lente. Une nouvelle fois, la culture de la coca se retrouve menacée par une invasion venue du Nord, dont les généraux sont les fleurons de l’industrie chimique.

 

Pachamamada 

 

     Le scandale sanitaire de l’emploi massif de pesticides dans la coca n’est qu’un des aspects du désastre écologique que connaît le pays d’Evo Morales. Invasion de produits toxiques qui déciment les abeilles, comme le constate l’entomologiste Miguel Limachi (25), mais aussi d’organisme génétiquement modifiés : le gouvernement a fait voter en 2011 une loi qui autorise pour la première fois en Bolivie leur production, leur importation et leur commercialisation, tout cela en contradiction avec les principes énoncés dans la loi sur la Pachamama, votée un an plus tôt, qui institutionnalise les droits de la nature, ainsi qu’avec la Constitution bolivienne (26).

     Invasion également des parcs nationaux par des planteurs de coca, qui transforment des écosystèmes uniques au monde en zones de monocultures, au point de rentrer en conflit avec les communautés indigènes qui y vivent, comme c’est le cas sur le Territoire indigène et parc national Isidoro-Sécure (TIPNIS). Une plainte a été déposée par des organisations locales contre la construction d’une route qui coupe le territoire en deux et permet aux cocaleros installés sur le polygone 7 d’écouler leur production (27). Envoyée sur place, une mission d’enquête du Tribunal international des droits de la nature a été séquestrée pendant six heures par des producteurs de coca. Cette instance, créée par plusieurs ONG s’appuie pourtant sur la Déclaration universelle des droits de la Terre mère, proclamée lors du Sommet mondial des peuples et du changement climatique de Tiquipaya (Cochabamba) en 2010.  Loin de prendre la défense des enquêteurs, le Ministre de l’Intérieur Carlos Romero a mis en doute la légitimité de ce tribunal (28).

 

tipnis1Une vue du TIPNIS

 

     La forêt bolivienne est en danger. Selon une étude de la fondation allemande Fiedrich Ebert Stifnung, 350 000 ha de forêt disparaissent chaque année en raison d’activités légales et clandestines (29). Malgré cela, le gouvernement d’Evo Morales lance des mégaprojets miniers et énergétiques dont les conséquences sont désastreuses à la fois pour la biodiversité et la diversité humaine. La Bolivie a beau être placée constitutionnellement sous les auspices de la Pachamama et former un Etat plurinational reconnaissant les droits des peuples indigènes sur leur territoire, les politiques officielles limitent aujourd’hui les terres communautaires et rétrécissent sévèrement les réserves naturelles (30).

     En Avril 2018, Ruth Alipaz, représentante indigène, dénonçait devant le Forum indigène de l’ONU les menaces qui pèsent sur 51 communautés et les risques d’expulsion en raison de projets de centrales hydro-électriques sur leur territoire, notamment les barrages de Chepete-El Bala sur le rio Beni, et de Rositas, dans département de Santa Cruz. Evo Morales veut faire de son pays un centre énergétique pour toute la région, mais ne voit-il pas que cette vision productiviste à court terme est contraire à la défense de l’environnement qu’il professe dans les cénacles internationaux ? Sans doute, car autrement, il n’aurait pas assisté à ce Forum, où il a été pris à partie par des représentants indigènes. Alex Villca Limaco, porte-parole de la Coordination de défense de l’Amazonie, a ainsi déclaré « qu’après 12 années de gestion, il est clair qu’il nous a trompé et menti de la manière la plus cruelle, parce qu’il a joué avec le rêve et l’espérance de beaucoup de peuples indigènes, non seulement de Bolivie, mais aussi de la planète entière » (31).

     Ce double discours, de l’Indien rebelle qui dénonce les politiques destructrices de l’environnement à l’extérieur, et du président qui les met en place à l’intérieur, ne passe plus. Le 7 février dernier, douze groupes de résistance indigène entamaient une marche depuis Sucre, la capitale administrative, jusqu’à La Paz, pour exiger le respect des conventions internationales sur les droits des peuples autochtones, de la Madre Tierra, et de la propre Constitution bolivienne. Respect de leur territoire, de leur environnement, de leur culture, les communautés indigènes semblent condamnées à mener les mêmes combats que sous les régimes néolibéraux ; il n’y a que la couleur de peau des gouvernants qui a changé, relève la sociologue Rocio Estremadoiro Rioja. « Tandis que dans les luxueux forums internationaux, nos dirigeants n’ont à la bouche que des sermons romantiques en faveur de la Pachamama, à la maison, ils nous agressent avec les pratiques extractivistes les plus orthodoxes, irresponsables, prédatrices, écocides, ethnocides, et en plus, sous couvert d’une idéologie « développementiste » et « progressiste » qui ferait même pâlir Domingo Faustino Sarmiento, en brandissant la dichotomie raciste et ethno-centriste de « civilisation » contre « barbarie » (32). Pour mieux apprécier la pique, il faut savoir que Domingo Faustino Sarmiento, président argentin de 1868 à 1874, que l’on pourrait surnommer le « Jules Ferry de la pampa », est resté dans l’histoire pour son action en faveur des sciences et de l’éducation, mais aussi pour ses positions racistes à l’égard des populations indigènes, qu’il contribua à exterminer au cours de plusieurs expéditions militaires.

     Certains Boliviens se souviennent cependant que les références à la Pachamama sont assez récentes dans le discours d’Evo Morales. Elles ont débuté peu après son élection, sous l’influence d’écologistes et de certains groupes indigènes. Auparavant, ce terme et ceux qui professent des croyances religieuses à l’égard de la Tierra Madre faisaient plutôt l’objet de railleries. Ni les cocaleros,  ni les paysans qui appartenaient au Mouvement vers le socialisme n’étaient « pachamamistes ». Bien qu’étant de culture indigène, leur principale préoccupation, comme celle de la plupart des paysans de la planète, n’était pas l’environnement mais la modernisation de l’agriculture et des rendements meilleurs (33). Le président bolivien n’est que le reflet de cette contradiction.

 

049_49 (2)Jacinta Mamani, personnage du documentaire Mama Coca / F. Badaire

 

     Evo Morales avait pourtant bien commencé. Il a essayé de renverser la dichotomie coca/cocaïne héritée de la croisade américaine contre les drogues, dans le sens d’une conception indigène et patrimoniale de la plante. Il a légèrement fait évoluer les Nations Unies, en ménageant une exception pour la Bolivie dans la Convention internationale sur le trafic de stupéfiants, sans toutefois réussir à ouvrir les yeux des dirigeants mondiaux sur l’absurdité de leur politique prohibitionniste. Il a également renversé la logique qui prévalait jusqu’alors sur la taille du marché de la coca, en favorisant les cocaleros, plutôt que les intérêts géostratégiques américains, avec des résultats mitigés en matière de lutte contre le commerce illicite. Toutefois, le développement d’une industrie de la coca, mettant en avant les qualités nutritives et énergétiques de la plante, n’a pas fonctionné, principalement par manque de volonté politique.

     Mais son troisième mandat s’achève avec un goût amer pour bon nombre de boliviens qui ont cru en lui. Il s’est mis à dos une partie des producteurs de coca qui, sans attendre la bénédiction de l’Etat, avaient mis en place un marché légal et autogéré, et il a trahi la confiance de bon nombre de communautés indigènes de son propre pays, en favorisant des politiques prédatrices des écosystèmes et agressives à l’égard des populations qui les ont préservés. Pire encore, il a laissé les lobbys de l’agrochimie empoisonner une feuille qui symbolisait pourtant les bienfaits de la Terre nourricière. Pour toutes ces raisons et pour d’autres encore, il peut difficilement prétendre au statut d’icône du mouvement indigène, et encore moins représenter une alternative, pour tous ceux qui rêvent d’un monde meilleur.

     Certes, les indices économiques de la Bolivie sont bons. Le pays connaît des taux de croissance records, les inégalités ont nettement diminué depuis 2005 et la pauvreté est en recul. Mais les paysans boliviens ne seront pas plus prospères s’ils deviennent dépendants de l’agro-business. Les citoyens ne seront pas plus heureux si se multiplient les maladies incurables. Le pays ne sera pas plus libre s’il oppresse ses propres peuples autochtones.

     D’un président indigène, on pouvait s’attendre à une véritable décolonisation socio-culturelle et à un dépassement des vieux schémas de l’Etat-nation. Il n’en est rien. Le projet de socialisme communautaire et d’effacement progressif de l’Etat semble tombé dans les oubliettes. Qu’il soit étatique ou capitaliste, le modèle suivi par le gouvernement bolivien reste celui d’un pouvoir vertical qui, dans l’histoire,  n’a jamais été synonyme d’émancipation pour le genre humain.  Au contraire, au XXème siècle, il est responsable des plus grandes catastrophes politiques et écologiques, et il a largement contribué à la crise de civilisation actuelle.

 

        Post scriptum :

     Alors, retour à une forme de communisme primitif, où l’humanité vivrait dans de petites communautés autonomes, voire des ZAD, tout en pratiquant la permaculture et en s’éclairant à la bougie ? J’entends déjà ricaner les grands esprits de notre temps. Au-delà de la caricature, il est possible de réfléchir à une décentralisation démocratique jointe à une transition vers des technologies adaptées à la préservation de l’environnement (le low-tech), ce que de nombreux peuples autochtones ont su faire avant leur quasi-extermination par notre Grande civilisation. Ce sont là des pistes plus intéressantes à suivre que le totalitarisme high-tech et l’effondrement écologique vers lesquels nous fonçons allègrement.

 

  1. Le blog de J.P. Lavaud, Mediapart, 14-03-2017
  2. EFE, 14-03-2019
  3. Convention unique de 1961 sur le trafic de stupéfiants, art.49-c, réserves transitoires
  4. Jorge Hurtado, La guerra por el monopolio del alivio del dolor y el privilegio del placer : los carteles de la cocaina legal, Revista Cultura y Droga n°23
  5. voir les recherches menées par l’Instituto boliviano de biologia de la altura, avec l’IRD (https://www.ird.fr/la-mediatheque/fiches-d-actualite-scientifique/44-effets-physiologiques-de-la-consommation-traditionnelle-de-feuilles-de-coca)
  6. Blog de JP Lavaud, Mediapart, 14-03-2017
  7. Gestion, 5-11-2015
  8. Chiffres ONUDC
  9. Insight Crime, 17-11-2016
  10. Sources ONUDC
  11. Humberto Vacaflor, Eju, 24-02_2017 / Blog JP Lauvaud, Mediapart 14-03-2017
  12. France 24, 3-05-2019
  13. The Guardian, 13-12-2009
  14. New York Times, 14-09-2016
  15. 1491, Charles C. Mann
  16. Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique / La société contre l’Etat
  17. Fabiola Escarzaga, Comunidad y revolucion en Bolivia : el pensamiento indianianista-katarista de Fausto Reinaga y Felipe Quispe, Politica y Cultura n°37, México
  18. Sylvia de Alarcon, Socialismo comunitario
  19. Carlos Ernesto Ichuta Nina, La Razón, 08-10-2012
  20. Erbol Digital, 9-03-2017
  21. Iprofesional, 9-05-2013
  22. Iprofesional, 9-05-2013
  23. Carlos Crespo, Los Tiempos, 22-02-2017
  24. La Prensa, 30-04-2019
  25. N+1, 28-01-2019
  26. Somos sur, SENA-Fobomde, 20-06-2011
  27. Mongobay, 26-08-2018
  28. Blog JP. Lavaud, Médiapart 10-10-2018
  29. Rocio Estremadoiro Rioja, Los Tiempos, 06-02-2019
  30. Roger Cortez, Pagina 7, 25-03-2019
  31. Miriam Telma Jemio, Mongabay, 23-04-2018
  32. Los Tiempos, 6-02-2019
  33. Entretien avec Sergio Caceres Garcia, ancien ambassadeur de Bolivie à l’UNESCO

Publicité