A travers l’histoire de la prohibition de la coca et de la cocaïne, mise en lumière par le psychiatre bolivien Jorge Hurtado, se dessine une vaste entreprise d’accaparement puis de confiscation d’une richesse naturelle au profit exclusif de quelques firmes américaines. Le narcotrafic, avec son cortège de crimes, d’argent sale et de corruption, apparaît comme une conséquence de cette politique, un « effet indésirable » plus nocif que le mal qu’elle devait soigner.

   Il y a quelques temps, j’ai repris contact avec Jorge Hurtado, médecin psychiatre bolivien que j’avais interviewé sur sa méthode pour réduire la dépendance à la cocaïne. Sa thérapie, toute simple en apparence, consiste à faire mastiquer des feuilles de coca à ses patients, ou à prescrire la plante sous forme de pastilles. A l’état naturel, la coca ne contient qu’une quantité très faible d’alcaloïde, et ne provoque aucune addiction. En revanche elle peut, grâce à son caractère énergisant et ses vertus antidépressives, aider les cocaïnomanes à se défaire progressivement de leur habitude compulsive.

   Après avoir vu défiler dans son cabinet des centaines de consommateurs, le docteur Hurtado a constaté que ce n’était pas seulement la cocaïne qui provoquait l’addiction. Celle-ci s’installe surtout chez des personnes déjà affaiblies par un déséquilibre psychologique, par une dépression d’origine interne ou externe, chez des personnalités dépendantes ou bien présentant une faible tolérance à la frustration. Au lieu de dénoncer le fléau de la drogue, il faudrait, selon lui,  « plutôt parler d’épidémie de déséquilibres psychiques, de dépressions dans bien des cas, qui frappent de plein fouet le «monde civilisé» » (1).

   En accord avec la stratégie de « réduction des risques sanitaires », il considère l’usage de stupéfiants comme un problème à traiter par la prévention et l’action sanitaire, plutôt que par la répression policière. Pour Jorge Hurtado, la politique mondiale antidrogue devrait s’inspirer de ce concept, au lieu de reposer sur une approche purement prohibitionniste, que la Convention unique de 1961 sur les stupéfiants a gravée dans le marbre.

   La prohibition m’est souvent apparue comme un héritage des religions monothéistes, liguées entre elles pour réprimer les « passions mauvaises » comme la sexualité ou d’autres plaisirs. Pourtant, comme le souligne Jorge Hurtado, « l’utilisation de substances psycho-actives est normale depuis toujours dans le comportement humain ». La plupart des sociétés traditionnelles, plus proches de la réalité humaine que les Torquemada de l’abstinence,  reconnaissent ce fait massif, tout en encadrant l’usage des drogues et en l’intégrant à leur culture. Les nôtres n’ont pas renoncé à l’usage des psychotropes. Elles en ont simplement réservé le commerce et la vente à l’industrie pharmaceutique, ce qui ne nous met pas à l’abri de crises sanitaires, comme celle que vivent actuellement les Etats-Unis. Dans la première puissance mondiale, la distribution abusive d’opiacés par des médecins complaisants a conduit à l’intoxication préméditée de millions d’Américains (2).

   Expert en matière de coca, Jorge Hurtado a monté deux musées sur l’histoire de cette feuille, un à La Paz et un autre à Coroico dans les Yungas, région dans laquelle la plante est cultivée au moins depuis l’époque des Incas. Il a publié récemment un article sur l’histoire de la prohibition de la cocaïne (3) dont j’aimerais vous présenter ici les principales lignes, car il met bien en lumière la façon dont les puissances occidentales, à commencer par les Etats-Unis, se sont appropriées les bénéfices de la feuilles de coca, et comment, sous couvert de prohibition, des compagnies américaines parmi les plus connues, se sont attribué le monopole de la coca et de la cocaïne. Dans cette publication pour une revue colombienne, le docteur Hurtado s’appuie, entre autres, sur les informations récemment déclassifiées que l’historien américain Paul Gootenberg a révélées dans son dernier ouvrage, « Cocaïne andine, l’invention d’une drogue globale » (4).

DSC_0425Le docteur Jorge Hurtado dans son musée (Photo Fabien Augier)

De la coca à la cocaïne

 

    Comme chacun le sait, la feuille de coca est consommée depuis des temps immémoriaux par les peuples andins. Ils en ont identifié les propriétés thérapeutiques et nutritives puisque les guérisseurs traditionnels l’utilisent comme antidouleur, et les populations la consomment quotidiennement pour résister à l’altitude, à la fatigue et à la faim. Elle leur apporte les nutriments, les minéraux et les vitamines nécessaires au bon fonctionnement de leur organisme.

      Jorge Hurtado rappelle que ce sont des chimistes allemands, informés des effets de cette plante, qui en isolent le principe actif au milieu du XIXème siècle. Ils en tirent le chlorhydrate de cocaïne, beaucoup plus puissant que l’agent naturel présent dans la feuille appelé ecgonine. Fabriquée et commercialisée par la firme allemande Merck à partir de 1870, la cocaïne devient le premier et unique analgésique local, dont le principal intérêt est de contrôler la douleur du patient sans l’endormir. Elle révolutionne la médecine, qui auparavant était désemparée face à la souffrance et les hurlements du malade. Elle devient particulièrement utile pour la chirurgie dentaire. On l’utilise également pour les amputations, les grands brûlés, les douleurs d’accouchement, et la demande mondiale explose à la fin du XIXème siècle.

    La cocaïne calme aussi les douleurs psychologiques. Les médecins psychiatres la préconisent à cette époque comme traitement contre la dépression et l’anxiété. Sigmund Freud en était lui-même un grand consommateur et il la prescrivait à ses patients pour traiter notamment les addictions à l’alcool et la morphine.

   Au tournant du siècle, le commerce de la cocaïne devient aussi juteux que celui du pétrole et des armes. Grâce à cet antidouleur, de véritables empires industriels se créent. Merck devient un géant pharmaceutique et de grandes firmes américaines comme Mallinckrodt et Maywood Chemical Work voient le jour. Mais il n’y a pas que la cocaïne qui devient à la mode. En Europe et aux Etats-Unis, de nombreux commerçants exploitent les propriétés médicinales de la feuille de coca à l’état naturel. Les premières boissons énergétiques font leur apparition, comme le vin Mariani en France, et le Coca Cola aux Etats-Unis. Elles remportent un succès immédiat.

vin des incasAffiche publicitaire d’Alphonse Mucha pour une boisson à base de coca

     Le Pérou, premier pays producteur, profite de ce boom de la coca et les fabriques artisanales de pâte base – première étape avant le chlorhydrate – se multiplient. En ce début de XXème siècle où le commerce de l’antidouleur n’est limité par aucune loi antidrogue, un village perdu du nom de Huanaco, dans la vallée de Huallaga, devient la capitale mondiale de la cocaïne. Même si le marché est détenu par une coterie de pharmaciens et de négociants allemands, les fortunes accumulées ruissellent jusqu’aux producteurs de coca et le pays rend grâce à Dieu de lui avoir offert cette plante. Il aurait pu rendre hommage aux civilisations précolombiennes qui en avaient développé l’agriculture, mais cela supposait un esprit un peu trop évolué pour l’époque, et même pour la nôtre.

   En Bolivie, les surfaces cultivées sont deux fois moins importantes qu’au Pérou car le pays ne fabrique pas de cocaïne. L’essentiel de la coca est utilisé pour la mastication. De grandes familles d’origine hispanique, comme les Gamarra, les Ascarrunz, les Iturralde dominent le marché et contrôlent l’Etat, en association avec les industriels de l’étain, qui ont bien compris que les mineurs avaient besoin de la feuille de coca pour supporter les travaux pénibles de la mine. Sans elle, ils poseraient leurs pics et leurs pioches. C’est ce que les Espagnols avaient constaté bien des siècles auparavant, lorsque l’Eglise catholique en avaient interdit l’usage. Conscients de l’intérêt de la coca pour l’économie de l’empire, ils l’avaient réhabilitée pour éviter que la production minière ne s’effondre.

002_2_0001.jpgMineur bolivien dans une mine d’étain (Photo François Badaire)

   D’autres puissances s’intéressent à cette plante miraculeuse. Les Hollandais réussissent à planter des cocaïer à Java. En 1912, ils en produisent 800 tonnes, puis 1700 tonnes en 1920. Les Japonais ont installés de grandes plantations sur l’île de Formose. Comme le caoutchouc ou l’arachide, la feuille de coca devient une culture d’exportation coloniale, qui alimente les marchés européens et asiatiques de la cocaïne. Mais déjà, une ombre plane sur ce commerce d’envergure internationale. Aux Etats-Unis, le produit miracle commence à subir les foudres des religieux, comme la feuille de coca au temps de l’Inquisition.

L’ère prohibitionniste

   La nation américaine entre alors dans une séquence prohibitionniste, dont elle n’est pas encore sortie. Elle s’installe véritablement au niveau fédéral avec la loi Harrison de 1915, qui impose des restrictions au commerce de la coca et de l’opium, mais on en observe les prémices dès la fin du XIXème siècle dans les Etats du sud.

   Une de ses premières cibles est le Coca-Cola. Il est intéressant de noter qu’à l’origine, cette boisson avait été conçue comme remède pour combattre l’addiction à la morphine (5). Son inventeur, le pharmacien d’Atlanta John Pemberton s’était mis à prendre des opiacés pour soulager une mauvaise blessure de la guerre de Sécession, et il ne pouvait plus s’en passer. Il avait découvert que les propriétés antidépressives et analgésiques de la coca l’aidaient à se libérer de sa dépendance, et il en avait fait un breuvage, inspiré de la recette du Vin Mariani, très populaire en France.

   Sa boisson est au début légèrement alcoolisée, mais les premières lois prohibitionnistes font leur apparition dans le comté d’Atlanta dès 1886, sous la pression du Mouvement pour l’abstinence, une coalition d’organisations évangélistes et racistes (6). Pemberton est alors contraint de modifier sa recette. Il crée une boisson sans alcool et réduit le taux d’alcaloïde en décocaïnisant les feuilles qu’il se fait livrer du Pérou. Le Coca Cola nouvelle formule continuera néanmoins son ascension jusqu’à devenir l’empire que l’on connaît aujourd’hui.

   Le Mouvement pour l’abstinence gagne du terrain et réussit à imposer la prohibition de l’alcool à l’ensemble de la Fédération. Il y a bientôt cent ans, le 28 octobre 1919, le Congrès vote le Volstead act, qui interdit la vente, la production et le transport des boissons alcoolisées, mais pas leur consommation. Résultat, les distilleries clandestines se multiplient, les liqueurs ont la saveur du fruit défendu, et l’ivrognerie devient à la mode. Pire, la corruption et l’insécurité, entretenues par les mafias de l’alcool gangrènent la société américaine. C’est la prohibition qui  favorise la consommation maladive, souligne Jorge Hurtado. Prenant acte de ce désastre, les législateurs américains l’abolissent en 1933.

    Dans ces années là, apparaît un personnage qui va jouer un rôle crucial dans l’histoire de la lutte anti-drogue jusqu’à nos jours. Harry Ansliger, fils d’immigrés germano-suisses, est marié à la nièce d’Andrew W. Mellon, le secrétaire au Trésor. Grâce à cet appui familial, il occupe d’abord un poste important au sein du système prohibitionniste. Puis il est nommé, en 1930, premier commissaire au FBN, le Bureau fédéral des narcotiques, fonction qu’il occupera pendant 32 ans.

   La prohibition de l’alcool n’est pas encore terminée que le nouveau tsar antidrogue s’attaque à la marijuana. Jorge Hurtado ne s’attarde pas trop sur cette question, mais elle mérite un détour, car elle comporte les mêmes ingrédients que l’interdiction de la coca et de la cocaïne, et finalement de toutes les guerres contre la drogue lancées par les Etats-Unis. Un mélange de puritanisme, d’intérêts économiques, et d’idéologie raciste, dont les proportions varient selon les substances concernées.

   Une des hypothèses les plus répandues parmi les militants de la dépénalisation du cannabis, à la suite de Jack Herer et de son livre « L’empereur est nu », met en avant l’existence d’un arrangement, pour ne pas dire un complot, entre Lammot Dupont, alors PDG de la grande firme de chimie industrielle DuPont de Nemours, le magnat de la presse William R. Hearst, et le tout nouveau patron du FBN. L’industriel, qui venait d’inventer le nylon et la rayonne, voyait d’un œil inquiet la mécanisation de la récolte du chanvre, car elle risquait de concurrencer ses fibres synthétiques. Le secrétaire Mellon, à travers la Mellon Financial corporation, était un de ses principaux appuis financiers, et par son intermédiaire, Lammot Dupont aurait poussé Anslinger à lancer une campagne contre le cannabis, avec la force de frappe du patron de presse immortalisé dans le film Citizen Kane, qui avait lui aussi des intérêts dans la papeterie chimique.

   La propagande de l’époque, imprégnée de racisme, décrit le Mexicain et le « négro » fumeurs de marijuana comme des déments susceptibles de commettre des crimes horribles. Des pressions sont exercées sur les médecins qui commencent à se rendre compte des vertus thérapeutiques de la plante et en recommandent l’usage. Tout cela aboutit en 1937 au Marihuana Tax Act, une loi qui impose des amendes tellement fortes aux importateurs de chanvre et aux médecins qui prescrivent de la marijuana, qu’elle équivaut à une interdiction de fait.

3743_EK9w_harryanslingercannabis (1)

    La réalité n’est pas aussi tranchée et de nombreux historiens contestent aujourd’hui cette thèse. Des législations anti-cannabis existaient déjà dans plusieurs Etats depuis la Première guerre mondiale et leur extension à l’ensemble de la Fédération suit plutôt une tendance générale portée par l’esprit puritain. Elle se nourrit également de la montée en puissance des thèses racistes et suprématistes blanches dans les années vingt, et de la haine des Mexicains accusés, au sortir de la Grande dépression, de saturer le marché du travail de leur main d’œuvre à bas prix. Pour certains historiens, l’élément xénophobe est même le plus déterminant et la guerre contre le cannabis revêt un aspect de guerre culturelle, comme ce fut déjà le cas avec les Chinois dans la croisade contre l’opium, et avec les Irlandais et les Italiens au moment de la prohibition de l’alcool. On le retrouvera ensuite dans la guerre contre la coca, sous forme de mépris culturel à l’égard des Indiens masticateurs de feuilles.

   Difficile de se prononcer sur la prééminence d’un facteur sur les autres et comme toujours en histoire, les événements, les faits, les décisions politiques ont des causes multiples. Pour autant, la dimension économique sous-jacente à la politique anti-cannabis ne doit pas être écartée. La concomitance du Marijuana Tax Act et le dépôt par la Dupont de Nemours company du brevet sur le nylon la même année 1937 ne relève pas du simple hasard.

   De même, la politique de prohibition de la coca et la confiscation de son commerce entre les mains de quelques grandes firmes américaines vont de pair, même si ce n’est pas le seul facteur explicatif, et c’est tout le mérite de Jorge Hurtado d’avoir mis en évidence les stratégies économiques derrière cette croisade contre la plante andine, car jusqu’à présent, elles étaient négligées. La réalité historique est certes mieux éclairée par un faisceau de causes, mais elle a parfois besoin d’un bon coup de projecteur, surtout quand certains aspects ont été occultés pendant de longues années.

Le cartel de la cocaïne légale

   Depuis les années vingt déjà, l’Administration américaine a fortement réduit le nombre d’entreprises autorisées à vendre des produits dérivés de la coca. Les heureuses élues se comptent sur les doigts d’une main. On trouve parmi elles la société Merck, devenue américaine après la Première guerre mondiale, Coca Cola et Maywood Chemical, qui deviendra plus tard la Stepan Chemicals (7). Véritable cartel de la cocaïne légale, ce groupe d’intérêt voit ses volontés d’expansion à l’extérieur freinées par la réussite  des concurrents européens et asiatiques. C’est à ce moment là que, sous la pression du chef du FBN Harry Anslinger, la Société des Nations émet des quotas de production de cocaïne qui limitent les capacités commerciales des sociétés hollandaises et japonaises. Difficile de dire si le tsar antidrogue suit là les directives du lobby américain de la cocaïne, même s’il est clair que des firmes de cet acabit on toujours su trouver dans l’Administration un instrument de leur puissance. Toujours est-il que les consortiums euro-asiatiques sortent considérablement affaiblis de cette nouvelle réglementation internationale.

   Le Pérou est lui aussi touché par la réduction des quotas de production et par la propagande contre la feuille qui sévit aux Etats-Unis. Curieusement, seule une région est épargnée : celle de Trujillo où la compagnie Coca Cola achète sa matière première. La coca de Trujillo a même obtenu un statut juridique particulier. Elle est déclarée « feuille d’importation spéciale », pour assurer l’approvisionnement du producteur de sodas, tandis que dans les autres régions, les plantations de coca doivent diminuer.

   La feuille de Trujillo possède en effet des qualités exceptionnelles. Comme la relevé le botaniste américain Timothy Plowman, elle contient des substances parfumées que n’ont pas les autres variétés et qui en font un produit très recherché par l’industrie alimentaire. En outre, elle contient plus de cocaïne que les autres feuilles, bien qu’elle soit plus difficile à extraire (8).

   Jorge Hurtado observe que la feuille à plus forte teneur en cocaïne peut continuer à être exportée aux Etats-Unis, alors que celle qui en contient moins est considérée comme « mauvaise ». Il explique ce paradoxe par la filière mise en place à cette époque et qui perdure jusqu’à nos jours. Le médecin bolivien n’est pas le seul à l’avoir identifiée. Elle est parfaitement documentée et confirmée par l’historien Paul Gootenberg. La feuille de Trujillo est envoyée aux Etats-Unis par l’intermédiaire du partenaire de Coca Cola, la Maywood Chemicals, qui sépare la cocaïne des autres éléments dans son usine du New Jersey. La coca décocaïnisée est ensuite transformée en agent de saveur connu sous le nom de « merchandise n°5 » et expédié à Coca Cola. C’est cet extrait qui donne son goût inimitable à la boisson gazeuse, et dont la marque n’a jamais voulu révéler les ingrédients, s’abritant derrière le secret industriel. Quant au chlorhydrate de cocaïne, il est vendu d’abord à Merck, qui en fait des anesthésiques locaux, puis plus tard à la compagnie pharmaceutique Mallinckrodt. La cocaïne de fabrication américaine devient dès lors un sous-produit de l’empire Coca Cola (9). L’approvisionnement de cette filière sera toujours garanti par le chef du FBN pendant qu’il impose des restrictions au reste du monde, comme en témoigne de nombreux courriers déclassifiés entre le PDG de Coca Cola, le PDG de Maywood, et Harry Anslinger (10).

   Il est évident que plus le taux d’alcaloïdes de la feuille est élevé, plus les profits de l’importateur sont grands, ce qui expliquerait pourquoi la feuille de Trujillo aurait été choisie plutôt qu’une autre. Elle avait le double avantage de produire un extrait au goût incomparable, et de fournir de grandes quantités de cocaïne. Les difficultés pour l’extraire auraient été surmontées par le chimiste allemand Louis Schaeffer, fondateur de la Maywood Chemical. Le clan Pinillos, fournisseur péruvien de la merchandise n°5 à Coca Cola avant que les Etats-Unis ne préfèrent transformer la feuille sur leur territoire pour des raisons de contrôle, produisait déjà sans problème de grandes quantités de cocaïne dans son usine de Trujillo (11).

   Pour Jorge Hurtado, la supercherie de la « feuille spéciale » porte déjà la marque de fabrique de la guerre contre la drogue et de sa double morale. D’un côté, une feuille protégée, destinée à Coca Cola, et à l’industrie pharmaceutique américaine. De l’autre, une feuille condamnée à disparaître, soit parce qu’elle est associée à la coutume de l’acullicu, la mastication, jugée archaïque par les classes supérieures de la société péruvienne, soit parce qu’elle peut alimenter une filière concurrente à celle mise en place par les Etats-Unis.

   Sous l’influence de la politique antidrogue américaine, tous les laboratoires péruviens de cocaïne sont fermés, des plus artisanaux de la région de Huanaco jusqu’aux usines les plus sophistiquées détenues par des capitaux allemands. En 1947, un décret-loi établit le monopole de l’Etat péruvien sur la coca et la cocaïne, et en 1950 est créée l’entreprise publique ENACO, la seule habilitée à commercialiser la feuille et ses produits dérivés. Toute la coca qui n’est pas contrôlée par l’Etat pro-américain devient illégale. Du Ministère de la Santé, elle relève désormais de la police et passe à la clandestinité.

   L’exclusivité de Coca Cola et de Maywood chemical sur la coca péruvienne une fois établie, il reste à s’occuper des plantations asiatiques. Avec la Deuxième guerre mondiale, le rêve d’un monopole total et non contrarié va pouvoir enfin se réaliser. L’occupation de l’île de Java par les Japonais en 1942 met fin à la Dutch East Indies et à ses plantations sophistiquées. Puis, lorsque l’Indonésie est libérée par les Américains, ce qui restait de coca est totalement éradiqué. Sur l’île de Formose, les plantations japonaises sont elles aussi arrachées après la victoire des alliés. Pour le cartel américain de la cocaïne légale, c’en est fini de la concurrence asiatique. Avec un Pérou sous contrôle, plus rien ne s’oppose désormais à sa domination mondiale, sauf peut-être la Bolivie, où des milliers d’hectares de coca sont encore cultivés dans les vallées des Yungas au pied des Andes pour satisfaire les besoins d’une population indienne qui, à en croire certains, ne serait pas encore entrée dans la modernité.

L’obstacle de l’Indien masticateur de coca

   Dans ce pays andin, les Etats-Unis ont un sérieux problème. Il n’y a pas de production de cocaïne, donc aucune raison de lancer des opérations de police, et la classe dirigeante, qui profite depuis longtemps du commerce de la feuille de coca, n’a aucune intention de mener une politique répressive.

038_38Récolte de la coca dans les Yungas (Photo François Badaire)

   Pour s’assurer une mainmise sur le commerce de la cocaïne, il ne suffit pas d’en faire une substance contrôlée. Encore faut-il que sa matière première, la feuille de coca, le soit aussi. Les pays producteurs ont adoptés des quotas mais l’idéal serait qu’elle disparaisse des régions où elle est encore consommée de façon traditionnelle. Pour cela, il faut qu’elle soit classifiée elle aussi comme dangereuse. Or, pour cette plante consommée depuis des siècles par les populations andines, l’opération s’avère beaucoup moins évidente que pour la cocaïne. Aucune conséquence sanitaire n’a été constatée,  aucun trouble psychique ou physiologique, aucune addiction. Au contraire, les descendants des Incas semblent avoir mieux supporté que d’autres les conditions extrêmes imposées par la colonisation.

   Harry Anslinger monte alors une cabbale contre la feuille de coca, dont les conséquences forment le cadre de la politique anti-drogue d’aujourd’hui. Le regard rétrospectif a parfois tendance à voir des ententes là où il n’y a que simple concomitance et des calculs machiavéliques derrière des décisions en apparence bien intentionnées. Impossible de savoir ce qu’il y avait dans la tête d’Anslinger ; impossible de dire s’il agissait de manière cynique ou pour le bien de ses concitoyens. Les préoccupations moralisantes de l’élite dirigeante peuvent rejoindre les plans d’un lobby particulier et l’on ne voit alors qu’une classe politique sous influence. C’est le rôle de tout lobby d’influer sur les décisions politiques. Mais les connivences que le psychiatre bolivien établit entre le chef du FBN et les géants de l’industrie pharmaceutique dans l’établissement d’un programme mondial d’éradication de la coca vont bien au-delà d’une simple communauté d’intérêts. Les choix d’Anslinger montrent une volonté manifeste de favoriser le lobby pharmaceutique, après avoir joué un rôle pivot dans la consolidation de la filière Coca Cola.

   Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’ONU est sous domination américaine. C’est le chef du FBN qui supervise son département des narcotiques. En 1949, une commission est chargée d’étudier les effets de la coca à l’état naturel, et pour la diriger, le tsar antidrogue américain choisit un certain Howard Fonda, un de ses amis intimes. Outre le fait que les deux hommes soient proches, cette décision n’est pas fortuite. Howard Fonda est en effet le président de l’association des industries pharmaceutiques américaines. C’est un peu comme si l’on nommait aujourd’hui un des principaux représentants du lobby pharmaceutique à la tête d’un comité d’étude sur l’efficacité de la plante artemisia pour guérir le paludisme. Il est à la fois juge et partie. A une différence près pour la feuille de coca : l’efficacité du principe actif est parfaitement reconnue par la communauté scientifique. C’est la plante qui pousse un peu partout sur les versants des Andes, qui pose problème.

   Howard Fonda est en outre le président de la société Burroughs Wellcome, qui dispose à ce moment-là, avec Merck et Maywood chemical, d’une licence pour fabriquer de la cocaïne légale. A l’époque où la coca était encore un produit de consommation courante, sa compagnie s’était fait connaître grâce à un spray buccal composé d’extrait de feuilles de coca et de noix de kola. Cet élixir, du nom de « Marche forcée », devait son succès à ses qualités de coupe-faim et ses effets sur les capacités d’endurance, bien mises en évidence sur son étiquette.

wellcome

   Difficile, pour Howard Fonda, de prétendre que les vertus médicales de la feuille de coca lui étaient inconnues. Pourtant, sous sa direction, la mission onusienne va se transformer en véritable organe inquisitorial destiné à démontrer « la malignité de la mastication », comme l’écrit Jorge Hurtado. L’équipe, composée également du français Jean-Philippe Razet, directeur pendant 20 ans de l’Office des Stupéfiants, passe trois mois et vingt jours au Pérou. Elle ne réalise aucune étude médicale, se contentant de retranscrire des expériences menées sur des chiens et de reproduire les préjugés de la classe dominante péruvienne sur les coutumes indiennes. Ce parti pris ethnocentriste n’a rien d’étonnant ; il n’y avait aucun anthropologue dans le groupe (12).

   Les conclusions de la commission répondent parfaitement aux objectifs qui lui ont été fixés. Dans son rapport final, elle affirme que la mastication de la feuille de coca est responsable d’une « dégénération raciale », car elle « implique pour l’individu des modifications défavorables de nature intellectuelle et morale » (13). Contre toute évidence, elle affirme que cette pratique « diminue le rendement économique du travail, et par conséquent, maintient un niveau économique très bas » (14), alors qu’il suffit d’interroger les mineurs pour savoir qu’elle les aide à supporter des conditions de travail extrêmes. Et comble du cynisme, elle prétend que la coca, qui agit comme coupe-faim, favorise la dénutrition. Celle-ci serait à l’origine d’une paresse, que les éminents scientifiques auraient constatée chez les populations locales. Paresse qui, sans nul doute, est la cause principale de la pauvreté. Joli syllogisme qui a l’art de renverser l’enchaînement des causes et ressemble plutôt à une mauvaise plaisanterie. C’est la pauvreté, imposée depuis des siècles aux populations indiennes par l’exploitation coloniale et post-coloniale, qui est à l’origine d’une mauvaise alimentation, et non la coca. La feuille, en leur apportant des éléments nutritifs indispensables à l’organisme, les aide au contraire à tenir le coup.

   Quant aux recommandations, elles prévoient une éradication progressive des champs de coca, à l’exception, bien sûr, de ceux destinés à « satisfaire les nécessités médicales et scientifiques du monde en matière de stupéfiants ; et d’autre nécessités reconnues par les conventions internationales » (15).

   Globalement, la Convention internationale sur les stupéfiants, signée en 1961 à Viennes, et la Convention internationale sur les substances psychotropes de 1971 reprennent l’essentiel des conclusions et des recommandations du rapport Fonda. La feuille de coca est classée comme stupéfiant. Le contrôle de sa production par un organisme étatique devient obligatoire dans chaque pays, et son éradication totale est programmée dans un délai de 25 ans, à l’exclusion bien sûr des quantités que se réservent l’industrie pharmaceutique et la firme Coca Cola. L’article 27, de la Convention de 1961, surnommé « Coca Cola », prévoit notamment que « les Parties pourront autoriser l’usage de feuilles de coca pour la préparation d’un agent de saveur qui ne contienne aucun alcaloïde et, selon les besoins nécessaires à cet usage, autoriser la production, l’importation, l’exportation, le commerce et la possession des dites feuilles » (16). Au moment de sa rédaction, aucune autre marque que la célèbre boisson gazeuse n’utilisait une telle préparation.

   Malgré ses aberrations, le rapport Fonda reste à ce jour la seule base scientifique sur laquelle la politique antidrogue mondiale s’appuie pour interdire le commerce de la coca. Jorge Hurtado a pu s’en rendre compte lorsqu’il était consultant pour l’Assemblée constituante bolivienne. Au cours des forums internationaux auxquels il participait, l’étude du pharmacien américain était systématiquement brandie par les délégués de l’ONU pour défendre leur approche prohibitionniste.

    La Bolivie, quant à elle, finit par s’aligner sur la politique internationale. En 1952, les barons de la coca, grands propriétaires terriens, ont été écartés du pouvoir par une révolution nationale. Le gouvernement de Paz Estensoro signe la Convention de 1961 sur les stupéfiants, mais un des principaux leaders de gauche, Juan Lechin, s’y oppose. Lui-même ancien mineur, devenu vice-président, il comprend l’importance de la coca pour le peuple bolivien. Accusé de narcotrafic par les Etats-Unis, il sera contraint d’abandonner le pouvoir, initiant ainsi, bien avant Evo Morales, une longue tradition de mises à l’index dont usera la première puissance mondiale pour se débarrasser de dirigeants gênants.

   Avec le temps, de nouvelles molécules de synthèse ont été développées pour remplacer la cocaïne. La novocaïne était connue depuis le début du XXème siècle, mais à la fin des années quarante, lorsque la commission Fonda faisait sa pseudo-enquête au Pérou, la tétracaïne n’avait qu’une quinzaine d’années, et surtout, la lidocaïne, devenu l’anesthésique local de référence, venait tout juste d’être inventée. Pour le psychiatre Jorge Hurtado, ces nouveaux analgésiques sont beaucoup moins efficaces que la cocaïne, même si leurs effets psycho-actifs restent à peu près les mêmes. Ils avaient surtout l’avantage, pour les laboratoires qui les ont développés, d’être protégés par des brevets. L’industrie pharmaceutique avait plus intérêt à commercialiser un produit breveté qu’une marchandise libre de droits et il n’est pas impossible que, par le biais d’Howard Fonda, leur lobbyiste patenté, les laboratoires aient cherché à faire disparaître cette feuille miraculeuse, car elle avait encore un énorme potentiel commercial. Les Merck, les Burroughs Wellcome et consorts, qui avaient bien profité de cette manne, étaient bien placés pour le savoir.  Et pour ces compagnies si attachées à la protection de la propriété intellectuelle, la coca, bien que domestiquée et sélectionnée par des peuples anciens, n’appartenait à personne. Elle pouvait donc disparaître.

   Là encore, comme pour le nylon et la prohibition du chanvre, le remplacement de la cocaïne par des produits synthétiques n’est pas le seul facteur explicatif de la politique d’interdiction de la coca mise en place au niveau des Nations-Unis. Il s’agit d’une piste de recherche jusqu’à présent négligée. D’ailleurs, Jorge Hurtado ne l’évoque pas dans son article et son histoire de la prohibition s’arrête là.

L’empire de la coca

   Alors, j’ai poursuivi ses recherches,  et en remontant le fil jusqu’à aujourd’hui, je suis arrivé à peu près aux mêmes conclusions. D’abord, je suis tombé sur une évidence : le chlorhydrate de cocaïne a continué d’être utilisé par l’industrie pharmaceutique américaine, même si les quantités commercialisées légalement après les deux conventions sur les stupéfiants n’étaient pas de la même ampleur qu’au début du XXème siècle. Merck vendait dans les années soixante-dix une cocaïne bien plus pure que celle refourguée au coin des rues par les dealers. Keith Richard rappelle dans son autobiographie qu’elle a accompagnée toute la tournée des Rolling Stones de 1975 (17).

merck cocaineCocaïne Merck (Image Philippe Bonnet)

   Ensuite, j’ai constaté que la filière d’approvisionnement  au Pérou, mise en place par les Etats-Unis au moment où ils instauraient un système de contrôle en leur faveur, fonctionne toujours. La Maywood chemical company, après avoir contaminé pendant des décennies sont site industriel avec du thorium radioactif (18), a été rachetée par la Stepan company en 1955. Elle est aujourd’hui la seule compagnie autorisée aux Etats-Unis à acheter de la feuille de coca péruvienne. En toute transparence, l’entreprise publique ENACO m’a communiqué les chiffres de ses exportations de feuilles de coca. 150 tonnes ont été vendues en 2018 à Stepan, l’intermédiaire historique de Coca Cola. Une quantité à peu près constante d’années en années et qui représente plus de 99 % de la coca exportée dans le monde. En dehors de ce marché, ENACO exporte quelques centaines de kilos à d’autres entreprises par ci par là, comme par exemple les laboratoires Boiron (200 kg en 2018), qui fabriquent des pilules homéopathiques pour lutter contre le mal des montagnes.

    Cependant, le Pérou n’a pas toujours été le seul fournisseur de coca de la société Stepan. Avant l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir, les américains s’approvisionnaient également en Bolivie. Le journaliste d’investigation Luis Gomez, ancien directeur régional du site Narco News Bulletin, avait pu établir que l’entreprise Albo Export avait, en 2002, reçu l’autorisation du gouvernement Sanchez de Lozada de livrer à la compagnie du New Jersey 175 tonnes de coca provenant  du Chapare, région où par ailleurs, la DEA, l’agence antidrogue américaine, menait une guerre sans merci contre les cultivateurs. L’existence d’une filière d’approvisionnement en Bolivie m’avait été confirmée par le Colonel Luis Caballero, alors directeur général de la Force spéciale de lutte contre le narcotrafic (19). Après l’expulsion de la DEA par Evo Morales, et la rupture des liens avec les Etats-Unis en matière de lutte contre le narcotrafic, ce canal commercial s’est interrompu, comme me l’a confirmé l’ancien vice-ministre de la coca Dionicio Nuñez. Actuellement, la Bolivie n’exporte plus de feuilles de coca hormis celles qui passent clandestinement la frontière argentine pour alimenter un marché traditionnel de feuilles à mastiquer. Quant à la Colombie, le plus gros producteur de coca, elle n’exporte que de la cocaïne pour le narcotrafic, mais rien de façon légale, selon une source au Ministère du commerce colombien.

   Il me fallait cependant apporter la preuve qu’après décocaïnisation par la Stepan company, la mystérieuse « merchandise n°5 » est toujours livrée à Coca Cola. C’est là que les choses se corsent. La firme américaine, évidemment, ne répond jamais lorsqu’on l’interroge sur cette question. Le New York Times, dans un article de 1988 (20), puis de 2004 (21), affirme que la coca fait toujours partie de la composition de la boisson gazeuse. L’information a encore été reprise récemment, en 2018, dans un article de BBC World (22). Mais aucun document ne vient jamais l’étayer. J’ai contacté la journaliste de la BBC pour savoir si elle la tenait de sources sérieuses, et m’a assuré qu’elle l’avait obtenu, entre autres, d’un porte-parole de la DEA.

   En fait, il s’agit d’un secret de polichinelle, comme l’a reconnu le frère d’un ami qui travaille pour la DEA, même si objectivement, il n’y a pas de preuves écrites. En 2003, la société péruvienne ENACO avait à son tour révélé que Stepan lui achetait de la coca pour le compte de Coca Cola (23). Elle voulait alors vendre sa propre boisson énergétique et soulignait un paradoxe : si les Etats-Unis autorisaient le commerce de la coca pour une de ses entreprises, il n’y avait pas de raison de l’interdire pour d’autres. Mais en 2019, mon contact au sein d’ENACO est beaucoup plus prudent. S’il avoue que le lien entre Stepan et Coca Cola est connu de tous, il n’est pas en mesure de m’en fournir des preuves. « Les gens de Stepan sont très méfiants lorsqu’ils viennent ici pour négocier la coca, me confie-t-il, et ils ne disent pas ce qu’ils en font ensuite ». Même opacité du côté de la DEA. J’ai demandé à son service de presse s’il pouvait me confirmer cette relation commerciale, établie de longue date. Aimablement, la fonctionnaire a pris note de ma question, mais pour ne rien me répondre, ou presque, sous prétexte que son agence était tenue par le secret commercial.

   En fin de compte, la seule déclaration officielle que je connaisse, c’est celle que m’avait faite en 2005 la Directrice de la Division des Affaires narcotiques de l’ambassade des Etats-Unis à La Paz, Carol Fuller. Je lui avais alors demandé si Coca Cola continuait d’acheter de la coca au Pérou. Elle m’avait répondu par un « oui », très bref, et cette réponse parcimonieuse avait pour moi le goût de la victoire (24). Aujourd’hui, je m’en tiens à cela, et il n’y a pas de raison de penser que ce qui était vrai en 2005 et depuis plus d’un siècle, ne le soit plus en 2019.

   Grâce à la coca, que les Etats-Unis combattent dans toute la région andine, la marque symbole de l’américanisme triomphant génère des bénéfices considérables. Il se vend chaque année 350 milliards de litres de Coca Cola dans le monde pour des dizaines de milliards d’euros par an (25) ! Cette manne fabuleuse ne pourrait exister sans cette feuille qui donne au soda son goût inimitable et sans ce nom de « coca » que la compagnie a cherché à s’approprier par tous les moyens. Comble du cynisme, elle fait des procès aux fabricants de sodas latino-américains qui utilisent le nom de cette plante, considérant sans doute qu’il lui appartient ! Parfois, elle les perd, comme ce fut le cas dans celui intenté contre l’entreprise indigène colombienne Coca Nasa, qui commercialise une boisson à base de feuilles de coca du nom de Coca Seck (26). Mais elle en dissuade beaucoup d’autres, qui renoncent à affronter le géant américain.

   Théoriquement, d’autres entreprises peuvent se lancer dans le commerce de boissons ou d’autres aliments à base de coca décocaïnisée. Même rédigé sur mesure pour Coca Cola, l’article 27 de la Convention de 1961 le permet. Un certain nombre d’entrepreneurs se sont lancés dans cette aventure, mais à la différence de la compagnie américaine, ils ont rencontré les plus grandes difficultés. C’est le cas d’Hubert Drevet, un homme d’affaires franco-catalan installé au Pérou au début des années 2000. Grâce à ses bonnes relations avec le gouvernement péruvien, il prend contact avec la société ENACO et se fait livrer un extrait de coca décocaïnisée pour exporter une boisson énergisante en Europe. Au départ, il envisageait d’appeler son produit Koka Drink, mais même avec un K, ce nom pouvait lui attirer des ennuis. Pour se protéger d’une action de Coca Cola et sur le conseil de son avocat, il décide donc de l’appeler K-Drink.

   Mais Hubert Drevet doit affronter un autre problème. Malgré la décocaïnisation réalisée au Pérou, des tests d’urine révèlent une quantité trop importante d’alcaloïde dans sa boisson. Face au risque de confiscation à la douane, il renonce à l’exporter en Europe et cherche une autre solution. La meilleure serait de faire appel à un laboratoire pharmaceutique qui achète la coca au Pérou, l’importe en Europe et procède ensuite à sa décocaïnisation. Ainsi, il serait parfaitement en règle avec les conventions internationales. Il réussit à trouver une entreprise du secteur médical qui accepte de fabriquer pour lui un extrait de coca décocaïnisée, mais à condition de rester dans l’anonymat. On ne sait jamais ; la plante sacrée des Incas a toujours mauvaise presse sur le vieux continent.

   Son parcours du combattant pour commercialiser un produit pourtant légal ne s’arrête pas là. En Espagne, l’agence de sécurité alimentaire l’empêche de mettre en avant la coca comme ingrédient sur ses canettes. Il suffit de quelques recherches sur internet pour comprendre. A l’époque, la directrice générale de l’institution publique, Angela Lopez de Sa y Fernandez, était une ancienne dirigeante de Coca Cola Espagne. Sa nomination avait d’ailleurs soulevé l’indignation du secteur alimentaire (27).

   En Italie, les services sanitaires lui interdisent pendant plusieurs mois de commercialiser sa boisson parce qu’ils y ont trouvé des traces de cocaïne. Mêmes déboires en Suisse et en Pologne, jusqu’à ce que K-Drink obtienne finalement une autorisation de vente dans tous ces pays.

   Ces difficultés ressemblent beaucoup à celles rencontrées par la boisson Red Bull. En 2009, la marque allemande décide de commercialiser une nouvelle recette à base de coca décocaïnisée. Elle subit alors les mêmes persécutions. L’institut de la santé et du travail d’un lander allemand découvre des quantités infimes de cocaïne dans la boisson énergisante. Il décide immédiatement de l’interdire. Un porte-parole de Red Bull déclare que d’autres boissons contenant de la coca décocaïnisée sont commercialisées sans problème aux USA. Rien n’y fait. Le chercheur allemand, Fritz Soergel, estime que si on examinait avec autant d’attention certains sodas, on aurait beaucoup de surprise (28). Allusions à peine voilées à Coca Cola qui n’a jamais été inquiété, ni pour son nom, ni pour le contenu de ses bouteilles.

   Toutes ces entraves à la commercialisation d’une boisson à base de coca ont une explication simple : il est impossible de retirer totalement l’alcaloïde de la plante. Même décocaïnisée, la coca garde des résidus de cocaïne susceptibles d’être détectés par des laboratoires d’analyse. Je me suis souvenu d’un livre du début des années quatre-vingt, Big secret, de William Poundstone, qui faisait une révélation fracassante : Coca Cola contiendrait toujours des traces de la substance prohibée ! On en avait parlé, et puis plus rien. Mais alors, si la compagnie américaine utilise bien de la coca, et si l’extraction totale de l’alcaloïde est impossible, comment se fait-il qu’aucun service de douanes, aucun laboratoire n’ait analysé le contenu des petites canettes rouges, ou osé publier ses conclusions ? Mystère. L’empire Coca Cola règne sans partage sur la coca et laisse le système de prohibition international mis en place par les Etats-Unis mettre des bâtons dans les roues de ses concurrents potentiels.

Une biopiraterie renforcée

   Les Etats-Unis importent donc la quasi totalité de la coca commercialisée dans le monde pour Coca Cola. Mais que devient la cocaïne, une fois extraite dans l’usine Stepan du New Jersey ? Selon la BBC qui tient ses informations de la DEA, mais sans doute d’une autre source  que la mienne, elle serait aujourd’hui envoyée à la société Mallinckrodt (29), une compagnie pharmaceutique dont l’histoire est indissociable de celle de la cocaïne. Ce laboratoire serait à ce jour le seul aux Etats-Unis à pouvoir fabriquer du chlorhydrate de cocaïne, utilisé dans les hôpitaux pour des opérations de l’œil et de la sphère ORL. Sur son site, les professionnels de la santé ont toujours la possibilité d’en commander par paquets de 25 g (30).

   Mais en matière de cocaïne pharmaceutique, le processus monopolistique au profit exclusif de quelques sociétés américaines, décrit par Jorge Hurtado, a pris une nouvelle tournure. Poursuivant mon enquête, j’ai obtenu grâce à l’ONG néerlandaise Transnational Institute un document faisant état des besoins annuels de chaque pays pour chaque produit stupéfiant dans le cadre du système de contrôle international. Cette estimation est publiée par l’INCB, l’International narcotics control board, un organisme indépendant chargé de vérifier l’application par les gouvernements des traités. Or, en 2019, ce ne sont pas les Etats-Unis qui déclarent les stocks les plus importants de cocaïne, mais le Pérou (500 kg), et plus surprenant, la Grande Bretagne (125 kg) (31).

   Par l’intermédiaire d’ENACO, j’ai pu obtenir quelques explications sur ce chiffre inattendu. La société péruvienne fabrique toujours de la pâte base à destination de l’industrie pharmaceutique, et en 2018, elle en a livré 400 kg, soit la totalité de sa production, au laboratoire britannique MacFarlan. A travers ce laboratoire, le Royaume Uni est devenu leader sur le marché de la cocaïne thérapeutique et d’autres produits stupéfiants comme les opiacés, renouant ainsi avec une vieille tradition qui remonte à la guerre de l’opium au XIXème siècle. MacFarlan fait elle-même partie du groupe Johnson Matthey d’envergure internationale. Même s’il s’est déplacé aujourd’hui vers le Royaume Uni, le commerce de la cocaïne légale profite toujours à un nombre réduit d’entreprises dont les capitaux jouent à saute-frontière. Le cartel existe toujours. Il s’est simplement dilué dans la mondialisation.

   Aujourd’hui encore, des dizaines de brevets sont déposés pour des produits pharmaceutiques comprenant du chlorhydrate de cocaïne, comme on peut s’en rendre compte sur le site de la Bibliothèque nationale de médecine des Etats-Unis (32). D’une certaine manière, il s’agit là d’un cas avéré de biopiraterie puisque les propriétés de la molécule isolée au XIXème siècle par des chimistes allemands avaient été découvertes bien des siècles auparavant par des guérisseurs incas, capables de procéder à des trépanations et bien d’autres opérations chirurgicales inconcevables à la même époque en Europe. Aujourd’hui encore, les pratiques thérapeutiques transmises de générations en générations par les guérisseurs itinérants Kallawayas de Bolivie, et l’usage qu’ils font de la feuille de coca, étonne bon nombre de scientifiques.

coca julianPréparation de shaman Uittoto en Colombie

   Même si les quantités de cocaïne produites légalement (environ 1 tonne par an) sont aujourd’hui très faibles par rapport à celles qui alimentent le narcotrafic (environ 1000 tonnes par an) (33), le monopole de quelques compagnies pharmaceutiques perdure. L’histoire de cette drogue équivaut à une gigantesque expropriation, à un détournement de savoir traditionnel. Le classement de la feuille de coca sur la liste des stupéfiants, injustifiée scientifiquement, empêche les producteurs de coca de toute la région andine de tirer partie d’une plante qui a un potentiel énorme sur le marché de la parapharmacie. Son efficacité comme coupe-faim, ses qualités énergétiques supérieures à celles de produits comme le Gerimax (commercialisé par Merck), ses vertus anticoagulantes réduisant les risques d’accidents cardio-vasculaires, démontrées cette fois par des études sérieuses (34), ses applications possibles sous forme de cataplasmes comme antidouleur, pourraient, avec une bonne politique marketing, générer des revenus importants. Ils ont été évalués par l’association des exportateurs du Pérou à 40 milliards de dollars par an. Cette richesse aujourd’hui confisquée pourrait servir au développement socio-économique de populations marginalisées, et souvent contraintes pour survivre de vendre leur production aux narcotrafiquants. Le Président bolivien d’origine aymara Evo Morales a essayé de promouvoir une industrie de produits dérivés de la coca, mais il semble y avoir renoncé, faute de pouvoir accéder au marché international. Malgré son activisme diplomatique, il n’a pas réussi à faire lever la prohibition internationale qui pèse sur la feuille de coca (35).

   La prohibition du chlorhydrate de cocaïne et de la feuille de coca visait officiellement à protéger les citoyens contre la drogue. De ce point de vue, elle a échoué. En revanche, elle a permis à quelques entreprises pharmaceutiques de consolider leur  emprise sur le marché des anesthésiques, puis une fois que des molécules de synthèse ont été inventées, de se débarrasser d’un concurrent sérieux. Ce sont les Indiens des Andes qui ont domestiqué et identifié les propriétés thérapeutiques de la coca, mais aujourd’hui, ils sont privés de cette richesse. Seuls Coca-Cola, Stepan et quelques géants pharmaceutiques en profitent. On pourrait parler de biopiraterie renforcée puisque le brevetage ne suffisant plus pour s’assurer un monopole, on supprime le produit d’origine ; et même de biopiraterie armée, puisque ce sont les forces américaines et leurs sous-traitants latino-américains qui veillent à son éradication.

L’eldorado du futur

   Si les raisons qui ont présidé à la naissance de politiques anti-coca – les intérêts économiques de quelques firmes, l’idéologie raciste, et le puritanisme – perdurent, il faut y ajouter aujourd’hui des considérations géopolitiques. La lutte contre le narcotrafic sert aux Etats-Unis de prétexte pour contrôler la politique sécuritaire de la plupart des pays d’Amérique latine, et parfois d’intervenir militairement. De plus, vue la quantité d’argent de la drogue recyclée dans l’économie mondiale, les dirigeants de la planète n’ont aucun intérêt à mettre fin à la prohibition. En 2009, le chef du bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime, Antonio Maria Costa, révélait que la majeure partie des 352 milliards de dollars des profits de la drogue avaient été absorbés par le système financier international (36). Pas de raison de changer de politique. A moins … à moins que les mêmes qui profitent aujourd’hui du recyclage de l’argent du narcotrafic dans leurs paradis fiscaux, trouvent un avantage à modifier les règles du jeu.

   Déjà, la fin de la prohibition se profile. Elle a largement commencé avec la marijuana, légalisée dans plusieurs Etats américains, au Canada et en Uruguay et derrière ce renversement de tendance, le magnat financier George Soros est à la manoeuvre. En Uruguay, le banquier aux prétentions philanthropiques a directement participé à la politique de dépénalisation de la marijuana décidée par l’ex-président uruguayen Jose « Pepe » Mujica. Partout dans le monde, sa Fondation pour une société ouverte dépense des millions de dollars pour la légalisation des drogues. En Bolivie, l’un des principaux conseillers d’Evo Morales, Juan Ramon Quintana est, selon la revue Datos, un ancien dirigeant de la fondation présidée par le milliardaire hongrois. On peut évidemment penser que George Soros n’agit que pour le bien de l’humanité ; on peut aussi en douter.

   Il se pourrait que la dépénalisation concerne d’abord la feuille de coca tant son innocuité est manifeste, puis s’étende à la cocaïne, une fois qu’il sera admis, comme le souligne Jorge Hurtado, qu’ « un demi siècle de lutte contre la coca et la cocaïne n’ont fait que produire plus de coca et plus de cocaïne ». En Colombie, pays qui produit essentiellement pour le narcotrafic, les surfaces cultivées dépassent les 200 000 ha alors que en Bolivie,  où la consommation de coca est légale, elles sont de l’ordre de 24 000 ha. Pour le psychiatre bolivien, le risque est de voir la Colombie tirer son épingle du jeu lorsque la prohibition sera levée, alors que la Bolivie pourrait voir ce nouveau marché lui échapper.

Coca FB3      Plantation de coca dans le département d’Antioquia en Colombie

   Pour ma part, je vois surtout dans la façon dont le financier George Soros pousse ses pions dans le secteur de la coca une volonté de prendre pied dans ce futur eldorado. A l’image de ce qui se passe au Canada, où le marché du cannabis est déjà entre les mains de grands groupes internationaux (37), la légalisation de la petite feuille verte pourrait reproduire une situation que les pays andins ont déjà connu au début du XXème siècle avec le boom de la coca. La principale erreur consisterait à laisser des multinationales accaparer cette richesse au profit de quelques actionnaires, alors qu’elle revient légitimement aux paysans andins qui la produisent depuis des millénaires.

François Badaire

1. Jorge Hurtado, La légende de la coca, Ed. du Lézard, pp. 87-90

2. Sylvie Laurent, Libération, 27-05-2019

3. L’article s’intitule « La guerra por el monopolio del alivio del dolor y el privilegio del placer : los carteles de la cocaina legal ». Voici le lien pour une lecture complète : http://culturaydroga.ucaldas.edu.co/downloads/Culturaydroga23(25)_04.pdf

4. Paul Gootenberg, Cocaïne andine, l’invention d’une drogue globale, Presses universitaires de Rennes, 2014

5. Yann Contegat, Daily Geek Show, 15-07-2019

6. New Georgia Encyclopedia, Temperance Movement, 25-09-2014

7. Paul Gootenberg, La filière coca du licite à l’illicite : grandeur et décadence d’une marchandise internationale, Hérodote, 2004, n° 112.

8. Timothy Plowman, Coca chewing and the botanical origin of coca in South America, in Cultural survival report n°23, juin 1986

9. Paul Gootenberg, 2014

10. Ricardo Cortés, The cocainemakers, the reefer madness and the vice-president of the Coca Cola company, part 1, 20 juin 2016

11. Paul Gootenberg, 2014

12. idem

13. Rapport de la Commission d’étude de la feuille de coca, Nations Unies, mai 1950

14. Idem

15. Idem

16. Convention unique de 1961 sur les stupéfiants

17. Cocaine for soldiers and opiates for teething babies : exploring the history of drug use, BBC, 9 mars 2018

18. Dan Ivers, NJ Advance Media for NJ.com, 24-08-2013

19. Voir le film Mama Coca, François Badaire, 2005

20. How Coca Cola obtains it coca, Clifford May, NYT, 1er-07-1988

21. New Peruvian Soft Drink Packs a Punch, Juan Forero, NYT, 10-06-2004

22.  Stepan company, la unica empresa de Estados Unidos que importa hojas de coca con autorizacion de la DEA (y para qué la usa), Pierina Pighi Bel, BBC Monde, 4 octobre 2018

23. Miami Herald, Peru firm exports coca leaves, 4-07-2003

24. Mama Coca, François Badaire, 2005

25. https://www.planetoscope.com

26. Pacifista ! 9 mai 2017

27. Una ejecutiva de Coca-Cola presidira la Agencia española de seguridad alimentaria, Nieves Martinez, Mundo obrero.es, 21-05-2012

28. Red Bull’s new cola : a kick from cocaine ? Jean Friedman Rudowsky, New York Times, 25-05-2009

29. Stepan company, la unica empresa de Estados Unidos que importa hojas de coca con autorizacion de la DEA (y para qué la usa), Pierina Pighi Bel, BBC Monde, 4 octobre 2018

30. http://www.mallinckrodt.com/products/generics/compounding-powders/cocaine-hydrochloride-usp-cii/

31. https://www.incb.org/documents/Narcotic-Drugs/Status-of-Estimates/2019/EstMay2019_03_06_2019.pdf

32. https://pubchem.ncbi.nlm.nih.gov/compound/cocaine%20HCl#section=Patents

33. Source ONUDC

34. https://www.ird.fr/la-mediatheque/fiches-d-actualite-scientifique/44-effets-physiologiques-de-la-consommation-traditionnelle-de-feuilles-de-coca

35. Le goût amer de la coca bolivienne, François Badaire, Chroniques de l’extrême humanité

36. Drug money saved banks in global crisis, The Guardian, 13-12-2009

37. Voir le film de Xavier Deleu et Stéphanie Loridon : Cannabis, quand le deal est légal, 2019

Remerciements :

   Je remercie bien évidemment Jorge Hurtado, sans qui cette contribution n’aurait pu voir le jour, l’ONG TNI  qui m’a bien épaulé dans mes recherches, ainsi que mon ami Julian Lineros qui m’a généreusement laissé publier ses photographies.

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