Sibilumbaye Diedhiou avance d’un pas lent. Il tient d’une main le tabouret en forme de sablier et de l’autre le sceptre de paille, les deux attributs de son « pouvoir ». Il est le roi d’Oussouye, petite bourgade au sud du fleuve Casamance, le dernier à occuper cette charge en cette première moitié de XXIème siècle. Derrière lui, le domaine royal, séparé du reste du monde par un mur recouvert de feuilles de palmier. Nul étranger ne peut y pénétrer. Il reçoit ses visiteurs  à l’extérieur, sous une arche végétale qui filtre les rayons du soleil mais laisse passer les bruits de la ville, la cacophonie des voitures de la rue principale.

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Sa tenue rouge luit comme une toile cirée. Elle lui descend jusqu’aux chaussettes assorties et lui recouvre totalement les bras. Il porte une haute toque de même couleur, à la mode des tirailleurs sénégalais. Son visage triste et fatigué, semble dire qu’il est las d’occuper cette lourde charge, qu’il voudrait être ailleurs, voyager, voir le monde, visiter Paris. Mais ce n’est pas possible. Il est le roi d’Oussoye. Un destin que personne ne lui envie.

Deux habitants de son royaume l’attendent à l’ombre des feuillages. Ils sont venus le consulter pour régler un différend familial ou une querelle à propos d’une parcelle de terre. Chez les Diolas d’Oussouye, le roi joue un rôle de médiateur. Il peut amener les parties en conflit à trouver un terrain d’entente avant de faire appel à la Justice. Pour les litiges fonciers, la solution est vite trouvée. Il suffit d’aller voir les vieux du village qui se souviennent avoir vu le papa d’untel travailler sur la parcelle en question et savent à qui elle appartient. Pour les histoires familiales, c’est plus difficile. Il faut du temps et de la patience.

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Le roi d’Oussouye fait parfois office de médiateur dans le conflit casamançais. Lorsque des gens de son royaume ont fui leurs villages pour se mettre à l’abri des combats, il a convoqué l’abbé Diamacoune, l’ancien chef de la rébellion indépendantiste, pour l’amener à entreprendre des négociations avec l’Etat sénégalais. Il a fait venir un émissaire d’une des factions armées qui opèrent à la frontière de Guinée Bissau, et pris contact avec le commandant de la zone militaire d’Oussouye. Il n’a pas obtenu de cessez-le-feu, mais il estime avoir fait baisser la tension.

La plupart du temps, il se consacre à des activités spirituelles, propres aux mystères de la religion animiste. En tant qu’autorité traditionnelle, il a en charge les autels, où siègent ces choses indescriptibles que les Diolas appellent bakines, traduit à l’époque coloniale par le terme de « fétiches ». Situés sous un auvent, ou dans le tronc creux d’un grand fromager, les bakines opèrent comme des émetteurs-récepteurs entre le monde des vivants et l’univers, représenté comme un  champ de forces naturelles. Le roi d’Oussouye interprète leurs messages, et à travers des offrandes et des sacrifices, transmet les prières de la communauté. Gare à lui si les vœux n’ont pas été exaucés, si les pluies se font rares et les récoltes sont mauvaises. Dans les temps anciens, il est arrivé que des rois soient battus à mort, pour ne pas avoir su éviter une famine.

Sibiloumbaye mène une existence solitaire. Sa proximité avec les bakines, dont les émanations peuvent être toxiques, en font un personnage craint. On ne s’en approche qu’avec précaution. Et puis sa vie est bardée d’interdits. Il ne doit ni manger, ni boire en public. La pêche et la chasse lui sont défendues. Il n’a pas le droit de sortir de son royaume, pas même de traverser les bras de mer qui séparent son royaume du reste de la Casamance. Il a même fallu une décision du conseil royal, qui réunit les notables d’Oussouye, pour qu’on lui donne l’autorisation de conduire une voiture. Quelque fois, on le croise sur la Nationale 6 au volant de son 4×4 rutilant, offert par le Président Macky Sall pour ses bons et loyaux services.

Une fois l’entretien terminé avec les deux requérants, le roi mage se dirige vers nous. Je suis accompagné par Jean-Marc, un vieil ami artiste et architecte qui arpente la côte casamançaise à la recherche du site idéal pour construire son Grand Œuvre. Ce sera un monument dédié à l’égalité entre les peuples, installé plein ouest à 1000 mètres du rivage, un disque posé sur l’océan qui produira un effet de lumière au soleil couchant lors des deux équinoxes. Le choix de la Casamance s’imposait pour rappeler par une œuvre d’art qu’aucun peuple, aucune culture n’est supérieure aux autres. Ce pays a servi de vivier humain pendant la période esclavagiste, il a subi le rouleau compresseur de l’oppression coloniale, et connaît aujourd’hui une nouvelle forme de domination. Le projet de monument pour l’Egalité devrait se dresser dans  l’océan comme un nouveau jalon dans l’histoire de l’humanité après la statue de la Liberté. Il a la candeur des folles utopies, la beauté des constructions imaginaires irréalisables. Mais il a le mérite de fédérer autour de lui toutes les bonnes énergies, toutes les femmes et les hommes qui veulent encore construire ici-bas un monde plus juste.

De formation scientifique, Jean-Marc m’a suivi à reculons dans l’antichambre du roi Sibiloumbaye. Devant ce personnage tout de rouge vêtu, cet enchanteur écarlate, son intelligence rationnelle se rétracte. Ses canaux de compréhension se referment. La royauté, l’animisme, les fétiches, tout cela a des relents d’obscurantisme. Pour quelqu’un qui a travaillé sur les plasmas lumineux et les particules ionisées, le roi d’Oussouye doit représenter la pensée magique, un stade d’évolution qui n’a pas encore atteint les lumières de la connaissance scientifique. Tous les peuples sont égaux, certes, mais à condition qu’ils reconnaissent la supériorité de la Science sur toutes les autres formes de savoir !

Sibilumbaye s’assoie devant nous en compagnie de son aide de camp, qui fait office d’interprète, car s’il comprend le français, il ne peut s’exprimer que dans la langue de ses ancêtres. Je lui expose alors les raisons de ma visite. En France, j’ai découvert que le squelette d’un roi d’Oussouye se trouvait toujours dans les réserves du musée de l’Homme à Paris. Son nom et son histoire sont connus. Il s’appelait Sihalebe Diatta. Il a régné sur le territoire des Floups – un sous-groupes de l’ethnie diola – au tournant du XIXème et du XXème siècle. Il est rangé dans un placard, au milieu de milliers de squelettes humains. Ces ossements viennent de toutes les régions du monde, y compris de cimetières français, mais la plupart appartiennent à des peuples colonisés, à ces peuplades disparues ou oubliées qui ont eu le malheur de se trouver prises dans les filets de la grande expansion européenne.

Je demande alors au roi assis en face de moi, en chair et en os, s’il ne trouve pas ce traitement indigne. Il prend alors un air gêné et prétend qu’il n’était pas au courant de cette affaire. J’ai du mal à le croire. Si un Français s’intéresse aux mésaventures du roi Sihalebe, elles doivent être remontées jusqu’aux oreilles de ses successeurs. La presse sénégalaise en a parlé. Plusieurs personnalités politiques casamançaises ont réclamé le retour de sa dépouille. Même l’ancien président Wade s’est intéressé à la question. Il a créé une commission d’enquête, pour mieux l’enterrer par la suite. Alors, pour que mon interlocuteur ne puisse plus feindre l’ignorance, j’entreprends de lui raconter l’histoire de ce roi qui ne s’est jamais appartenu, ni dans la vie, ni dans la mort.

Selon toute vraisemblance, Sihalebe Diatta est né aux alentours de 1870, dans un quartier du nom de Battetik, à la périphérie du royaume. Chez les Diolas, les quartiers sont les entités politiques de base. Ils correspondent à une lignée clanique, descendant d’un ancêtre commun. Ils sont dirigés par un chef entouré des anciens du village, disposent de leur propre bakine, et même s’ils reconnaissent l’autorité spirituelle et morale du roi d’Oussouye, ils sont parfaitement autonomes. A cette époque, la Basse Casamance est composée d’une mosaïque de peuples – Diola, Baïnouk, Balante, Mandjack, Mandingues – vivant dans une relative stabilité. La colonisation, pour l’instant, ne se présente que sous la forme de comptoirs commerciaux, trafiquant les métaux précieux de l’intérieur, après avoir perdu le commerce juteux de l’esclavage. Les Français sont installés sur l’île de Carabane à l’embouchure du fleuve Casamance, et plus en amont à Sedhiou, où ils construisent une garnison. Les Portugais, quant à eux, maintiennent un autre comptoir le long du fleuve à Ziguinchor.

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Sihalebe, comme ses prédécesseurs, a été élu par les sages du conseil royal, selon des critères où se mêle le rationnel et l’irrationnel, le réalisme et le magique, les signes, l’interprétation des rêves et l’analyse de personnalité. Compte également le lignage dont il est issu. Dans la tradition des Floups, le futur roi ne peut être choisi que parmi les familles récemment installées sur le territoire. Ces rois « étrangers » paient ainsi leur tribut au pays qui les a accueillis, et aux lignages plus anciens appelés « gens de la terre ». Ils deviennent les esclaves de la communauté, dont ils servent les intérêts spirituels et temporels. Le pouvoir est une servitude, tout juste compensée par les honneurs qui lui sont dus, et quelques avantages en nature, comme la faculté de désigner la femme de son choix d’un coup de son sceptre de paille, sa baguette magique.

S’il avait su à l’avance le sort qui l’attendait, il est probable que Sihalebe aurait tenté de s’enfuir. Mais le choix du conseil royal est maintenu secret jusqu’au jour où le malheureux élu est enlevé à sa famille. Le futur roi Sihalebe, encore adolescent, s’est donc retrouvé un matin dans la cour centrale du carré familial, encadré par plusieurs lutteurs à la musculature de bœuf et à la mine patibulaire. Peut-être s’est-il débattu, a-t-il appelé à l’aide les hommes de la maisonnée. Ces rapts sont aujourd’hui ritualisés, mais à l’époque de Sihalebe, ils pouvaient prendre une tournure violente.

Les années de règne de Sihalebe correspondent au début de l’expansion militaire de la France en Casamance. Les Français ont besoin de terres pour cultiver l’arachide, dont l’huile se vent de plus en plus en Europe. Ils s’en emparent par la force, en soumettant quelques roitelets aux alentours de Carabane. Pour cultiver l’arachide et en assurer le commerce, ils ne peuvent compter sur les Diolas qui, au fil des siècles, se sont spécialisés dans la riziculture pour leur propre alimentation, et n’ont que faire d’une agriculture d’exportation. Alors ils font venir des gens du Nord de la colonie, qu’ils placent à la tête des nouveaux villages conquis. Ils renforcent également le contingent de tirailleurs sénégalais, cette unité de combattants indigènes créée quelques années plus tôt par le gouverneur Faidherbe. Ils devront sécuriser le domaine colonial, car les populations locales ne se laissent pas spolier sans résistance. Et comme il faut financer cette conquête militaire, les Français exigent un impôt en têtes de bétail ou en sac de riz, que les sujets de l’Empire doivent livrer chaque année à l’occupant.

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Le roi Sihalebe n’en a certainement eu aucun écho dans la forêt sacrée où il passe le plus clair de son temps, mais en 1885, une conférence s’est tenue à Berlin, au cours de laquelle les puissances coloniales se sont réparties le gâteau de l’Afrique. La France a obtenu le contrôle d’un espace géographique situé de part et d’autre du fleuve Casamance, limité au nord par les Anglais le long du fleuve Gambie, et au Sud par les Portugais, qui ont cédé Ziguinchor. Désormais, elle s’emploie à étendre son administration coloniale sur l’ensemble de ce territoire. Le royaume d’Oussouye fait partie des derniers réduits restés en dehors de sa domination.

Le destin de Sihalebe va se nouer autour de cet impôt, et d’un malentendu, inhérent aux contacts entre civilisations radicalement différentes. L’Administrateur du Cercle de Basse Casamance, le lieutenant Valgi qui s’est rendu à Oussouye pour exiger le paiement de ce tribut, a une conception toute européenne du pouvoir. Pour lui, le roi diola est forcément obéit par ses sujets et s’il ne collecte pas l’impôt, c’est lui qui fait preuve de mauvaise volonté. Mais la société autochtone ne fonctionne pas comme ça. Les rois ont une autorité morale, mais pas politique. Lorsqu’une décision importante doit être prise, lorsqu’une règle commune doit être adoptée, tout le royaume se rassemble autour de l’autel Hunii, le lieu législatif. Hunii veut dire la hache. Dans une affaire de haute importance pour la communauté, il faut trancher. Et quoi de plus grave que de livrer chaque année une partie de ses récoltes, de son troupeau, à un envahisseur ?

Un matin de 1901, quelque temps après la visite du lieutenant Valgi, les responsables de chaque village, de chaque quartier, les desservants des autels et leurs conseils, se sont donc rendus en file indienne à travers les rizières et les bosquets touffus jusqu’au lieu de rassemblement, au sud d’Oussouye, entre la brousse et la grande rizière. Nul compte rendu n’a été fait de cette assemblée, mais à partir de la documentation ethnographique, il est possible d’imaginer la façon dont elle s’est déroulée. Le conseil royal a d’abord expliqué aux participants les raisons de cette convocation : les Blancs veulent leur extorquer un impôt. En langue diola, ils utilisent le mot « poil », en référence à la bête que l’on offre en sacrifice. Ensuite, chaque représentant qui le souhaite a pris la parole. L’expression est libre. Les insultes fusent. Il est courant que dans ce genre de réunion, le roi se fasse malmener. Les chefs de quartier ont rappelé au roi qu’ils conservent le riz dans les greniers pour tenir jusqu’à la fin de la saison sèche, et qu’ils gardent leurs bêtes à poil pour les grandes occasions. Ils ne voient donc pas pour quels autres motifs ils devraient s’en séparer. A cette époque, il n’est pas encore question d’écoles, d’hôpitaux et de routes, présentés plus tard comme les « bienfaits » de la colonisation, et de toute façon, ils n’en ont pas besoin. Les villageois sont bien conscients que la guerre est à leur porte, mais certains se sentent invincibles face aux Blancs, qu’ils assimilent à des créatures venues de la mer. Avec leur peau fragile, presque translucide, ils font penser à la reine des termites, et l’on raconte qu’il suffit de les piquer pour qu’ils se dégonflent !

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Une fois que tout le monde s’est exprimé, Sihalebe a clos les débats. Avec un art consommé de la synthèse, il a repris les propos des uns et des autres et dégagé des points de consensus. Il est probable alors que selon la coutume et sous les auspices de Hunii, le roi ait annoncé qu’un geste serait fait à l’intention du Résident français de Carabane, peut-être la livraison de quelques chèvres et de quelques ballots de noix de cajou. Mais cette largesse, destinée à maintenir des relations de bon voisinage, serait placée sous le signe de la réciprocité. Il ne pourrait nullement être considéré comme un impôt, symbole de soumission.

Les saisons passent. Quelques échanges de cadeaux se sont peut-être produits entre le royaume d’Oussouye et Carabane. Mais les nuages s’amoncellent sur la tête du roi des Floups. Tout autour du petit royaume, les Français soumettent les uns après les autres les derniers foyers de résistance diola. Pour bien marquer les esprits et montrer leur puissance de feu, ils n’hésitent pas à envoyer la Marine de guerre bombarder les villages qui refusent encore de payer l’impôt. Le 3 mai 1901, l’aviso « Ardent » jette l’ancre devant Séléki, une bourgade qui s’étend sur un kilomètre environ le long d’un bras de mer. Pendant plusieurs heures, les tirs d’obus balaient le village, brûlant et détruisant la plupart des cases. La mélénite, un nouvel explosif, fait des ravages. Le lendemain, les troupes coloniales, descendues à terre, finissent le travail et mettent le feu aux habitations encore debout. Les récits des rescapés qui affluent à Oussouye, brûlés au troisième degré, sont terribles. En écoutant cela, certains chefs de villages prennent peur ; ils se disent prêts à payer l’impôt. D’autres, se préparent à la guerre. Sihalebe assiste, impuissant, à la montée des dissensions au sein de son royaume.

En même temps, des plaintes contre le royaume d’Oussouye ne cessent d’affluer à l’administration française. Elles proviennent des villages étrangers, ces petites agglomérations qui se sont construites à mesure que s’étendait le domaine colonial. Leurs populations d’origines diverses, Wolofs, Sérères, Mandingues, métis de Guinée portugaise, ont un lourd contentieux avec les Floups. Elles dénoncent des vols de bétail, des rapts de jeunes filles, des meurtres de récolteurs de latex, et veulent en finir avec ces voisins turbulents et anarchiques. A la suite de ces plaintes, plusieurs courriers, de l’Administrateur supérieur de Casamance au Gouverneur général de l’AOF, et du Gouverneur général au Ministre des colonies, sont envoyés pour réclamer une intervention militaire rapide.

Le sort du royaume d’Oussouye est donc celé. Mais pas celui de Sihalebe. Dans la logique des autorités françaises, il est un rebelle puisqu’il refuse toujours de payer l’impôt, et ce ne sont pas les quelques cadeaux envoyés à Carabane qui vont changer la donne. Retranché dans sa principauté, nul ne sait ce qu’il manigance. En réalité, il attend, et interroge les bakines. Les quelques témoignages remontés de cette époque lointaine indiquent un comportement indécis, erratique. Il n’est pas question pour lui de se rendre à Ziguinchor pour prêter allégeance au colonisateur, comme l’ont fait certains rois voisins, et quand bien même il l’envisagerait,  la coutume lui interdit de quitter son royaume. Il n’a pas les moyens d’obliger ses sujets à payer l’impôt puisqu’il n’a aucun pouvoir coercitif. Il ne peut pas non plus menacer de représailles les villages périphériques qui se sont déjà soumis à l’autorité française, comme le prétend l’administrateur de Ziguinchor. Il n’a pas de force de police pour le faire. Impossible également de réunir à nouveau l’assemblée des chefs de villages car le chaos règne dans le royaume. Désemparé, il se rend côté portugais chez le puissant roi de Kerouley, son supérieur hiérarchique, pour y chercher conseil. A son retour à Oussouye, on lui annonce l’arrivée du chef de canton de Carabane, un certain Birama Gueye, chargé par les Français de collecter l’impôt. C’est lui qui sert habituellement d’intermédiaire dans les échanges du royaume avec l’administration française.

L’épisode qui va suivre ne repose que sur la tradition orale, les récits de vieillards qui, à l’époque où les premiers chercheurs français se sont intéressés à cette histoire, étaient encore des témoins oculaires de ces événements. Pour un scientifique, ils n’ont pas la même valeur que les traces écrites, pour la plupart issues de rapports administratifs, mais ils méritent autant d’attention. Ils n’ont certes pas la même rigueur que les courriers rédigés par des fonctionnaires appliqués pour le Ministère des Colonies. Ils n’ont pas la même stabilité. Ils sont fluides, ils peuvent évoluer dans le temps, et comme un morceau de musique, connaître des variations. Mais les compte rendus de l’administration coloniale ne représentent pas des témoignages plus fiables. Ils reflètent une intention dominatrice, une ignorance ou un mépris pour ces populations que l’on prétend sortir de la sauvagerie. Les deux sources présentent nécessairement la réalité sous un jour particulier. Leur différence de statut tient surtout à la position de leurs auteurs. L’oralité porte la marque de fabrique des vaincus de l’histoire, et à ce titre, elle a toujours été négligée.

Birama Gueye était donc un personnage rusé, qui n’hésitait pas à s’enrichir sur le dos des contribuables. Ce jour là, il vient chercher la marchandise promise par le roi, car Sihalebe ne pouvait se départir de l’engagement pris devant l’autel Hunni. Peut-être qu’il apporte lui-même quelques babioles que les Français auraient continué d’envoyer pour masquer leurs véritables intentions. Comme d’habitude, Birama Gueye repart avec deux ou trois chèvres, et des colis de noix de cajou, portés par des ânes. Mais au retour, il a l’idée de remplacer les noix par des crottes de biques, ramassées sur le chemin. Il pense ainsi provoquer un incident diplomatique et accélérer l’opération française, que les populations de Carabane et des villages étrangers appellent de leurs vœux. La réaction du Résident français devant ce cadeau empoisonné n’a pas été rapportée, ni par la tradition orale, ni par des rapports administratifs, mais il est possible qu’il se soit tordu de rire, ou qu’il se soit moqué de son intermédiaire servile. En tout cas, la machination de Birama Gueye ne peut avoir déclenché l’intervention militaire car elle était déjà programmée.

Le 10 mars 1903, une colonne de 250 tirailleurs, conduits par le capitaine Maugras et trente officiers français, marche sur Oussouye. Les soldats coloniaux traversent des villages déserts. Le tam tam de guerre, audible à des kilomètres à la ronde, a sonné l’alarme. Les femmes, les enfants et les vieillards se sont réfugiés dans les profondeurs de la forêt. Les guerriers floups, conduits par Jamuyon, grand prêtre de l’autel Jananande, le génie protecteur du royaume, organisent la résistance. Ils attendent l’ennemi dans une plaine arborée, cachés dans les hautes herbes ou perchés dans les grands acajous, qui étendent leur ombre majestueuse sur la savane. Ils disposent de quelques vieilles pétoires, achetées en Guinée portugaise, mais l’essentiel de leur armement est composé d’arcs et de flèches, de sagaies et de casse-têtes pour le corps à corps. Sihalebe, quant à lui, est parti se réfugier dans son village natal.

A peine le combat engagé, les hommes d’Oussouye sont surpris par la puissance de feu des tirailleurs. Ils sont particulièrement impressionnés par la justesse de tir de ces supplétifs de l’armée française, qui réussissent à abattre plusieurs archers aux aguets au sommet de leur arbre. Conscients de leur infériorité militaire, les Floups battent en retraite et laissent les envahisseurs s’installer dans la plaine. Jamuyon s’enfuit avec quelques hommes de l’autre côté de la frontière portugaise. Quelques jours plus tard, les Français pénètrent dans Oussouye déserté par ses habitants. Sur la place du village, il ne reste que le grand tambour de guerre, posé à l’horizontale et silencieux comme un sarcophage. Creusé dans un tronc d’arbre au diamètre imposant, ses deux extrémités sculptées représentent un visage d’homme et de femme. On dit qu’il avait été offert au siècle précédent par le roi-prêtre de Diabane, qui avait prédit l’invasion d’Oussouye par le colonisateur et avait souhaité que l’âme du royaume floup continue de résonner longtemps après dans le cœur de ses habitants.

Peu à peu, les chefs de villages viennent se soumettre aux Français, et le roi Sihalebe est capturé par des traîtres qui le livrent à l’occupant. Avec d’autres prisonniers, il est embarqué sur le fleuve Casamance jusqu’à la garnison de Sedhiou, où il est enfermé en attendant son exil au Congo. Le bannissement était alors la peine réservée aux agitateurs de la colonie, lorsqu’ils étaient capturés vivants. L’administrateur a l’intention de le garder là jusqu’à ce qu’un transport maritime soit organisé jusqu’à Pointe Noire, en Afrique Equatoriale Française. Mais ce que ne savent pas les autorités françaises, c’est qu’en forçant Sihalebe à quitter son royaume, en l’obligeant à se déplacer sur l’eau, et en l’enfermant dans une cellule avec ses sujets alors qu’il ne peut ni boire ni manger en public, elles lui font violer plusieurs interdits qui vont le conduire à une fin dramatique. Fidèle à ses croyances, Sihalebe refuse l’eau et la nourriture que ses geôliers lui amènent. Peu à peu, il se laisse dépérir. Il mène une grève de la faim, sans tambours ni trompettes, sans la médiatisation qui accompagne aujourd’hui ces actes de résistance héroïques. Revenus plus tard au village, ses compagnons de cellule raconteront sa lente agonie, ce corps du roi déraciné qui se vide de sa substance et se dessèche comme une momie.

Mais un courrier envoyé par du Mazel, l’administrateur supérieur de Casamance au gouverneur général de l’AOF, jette le doute sur les véritables causes du décès du roi d’Oussouye. En effet, il écrit qu’à son arrivée à Sedhiou, le roi Sihalebe a été enfermé dans une cellule à part, pour qu’il ne soit pas en contact avec ses anciens sujets, mais que très vite, son état physique s’est dégradé. A plusieurs reprises, le docteur Maclaud, le médecin chef de la colonie, a constaté des traces d’herbes sur les lèvres du détenu, faisant soupçonner une prise de poison. Aussi, le chef de la garnison a décidé de le placer avec les autres détenus. Mais son état ne s’est pas amélioré. Alors qu’il refusait de s’alimenter dans sa cellule, il a accepté de prendre quelques rations avec ses compatriotes. Cela n’a pas suffi à le guérir de son anémie. La paralysie s’est emparée de son corps et le délire de son esprit. Il est mort sans souffrances dans son sommeil. Le docteur n’a pu pratiquer d’autopsie en raison du climat tropical, mais il a conclu à une mort par empoisonnement, dès les premiers jours de sa captivité.

Où est la vérité ? Dans les récits des codétenus qui décrivent un roi fidèle jusqu’au bout aux serments de son initiation, mort en héro et martyr pour ne pas rompre un interdit, ou dans les descriptions froides du haut fonctionnaire  qui ne voulait pas qu’en haut lieu, on sache qu’un chef indigène soit mort pendant sa détention, au risque de provoquer de nouveaux soulèvements ? Peut-être dans cet entre-deux de la fiction historique, qui permet de reconstituer le passé à partir de quelques indices, en comblant par de la matière vivante les trous laissés par la trame effilochée des événements, un peu comme ces médecins légistes qui arrivent à remodeler, à partir d’un crâne, le vrai visage d’un personnage historique. Alors reprenons.

Sihalebe est débarqué enchaîné comme un esclave du navire qui l’a transporté jusqu’à Sedhiou. Conditionné par son initiation, il sait que les bakines ne vont pas le laisser en paix après avoir voyagé sur le fleuve au-delà des limites de son royaume et violé un premier tabou. Jeté dans une cellule avec les autres prisonniers – les Français n’ont que faire de son statut royal -, il ignore toutes les gamelles qu’on lui présente, tandis que ses codétenus l’observent avec une crainte respectueuse et le regard sévère de ceux qui ne toléreront aucun écart au regard de la tradition. Par chance, un de ses geôliers est diola, et avant que les premiers signes de déshydratation se manifestent, il l’envoie cueillir quelques herbes, aux alentours de la garnison. Les rois-prêtres, guérisseurs et magiciens, ont la science des poisons et des contrepoisons. Sihalebe n’a aucun mal à lui indiquer celui qui abrégera ses souffrances et favorisera un passage en douceur dans l’au-delà.

Lorsque le docteur Maclaud, tout juste arrivé d’une de ses missions de délimitation de la frontière franco-portugaise, ausculte Sihalébé, il comprend tout de suite ce qui se passe. Médecin, botaniste et anthropologue, il a déjà une dizaine d’années de services dans l’administration coloniale et il a rédigé plusieurs mémoires sur les us et coutumes des indigènes. Parfaitement au courant des interdits royaux, il en informe l’administrateur du Mazel qui se rend compte aussitôt de son erreur. Hors de question de laisser mourir Sihalebe dans sa garnison alors que la liaison maritime avec le Congo ne saurait tarder. Il peut bien crever à Pointe Noire, loin de ses terres et oublié de ses sujets. Personne, n’en entendra plus parler. Mais pas ici, en Casamance. Le Ministre des Colonies pourrait lui en tenir rigueur. Ce n’est pas bon pour son avancement. Il transfert donc Sihalebe dans un autre bâtiment et lui fait apporter de la nourriture depuis la Résidence. Le roi d’Oussouye accepte les rations qui lui sont apportées. Il semble aller mieux, demande même des nouvelles de son pays. Mais le poison fait malgré tout son effet. Siahelebe s’éteint seul dans sa cellule, le 29 avril 1903.

Et voici donc l’entrée en scène du docteur Maclaud et de la Science dans la destinée du roi diola et la dernière étape de son voyage sur terre. Le médecin de la petite colonie de Casamance fait partie de ces esprits brillants et curieux de son époque. Encore marqué par l’héritage des Encyclopédistes, il se passionne aussi bien pour les maladies tropicales que pour la météorologie, pour la faune et la flore des régions traversées au cours de ses expéditions en Afrique occidentale, que pour les peuplades rencontrées. Il est également le parfait représentant de cette science encore balbutiante qu’est l’anthropologie, totalement au service de l’entreprise coloniale. Imprégné par les préjugés racialistes et ethnocentristes de son temps, il voit l’anthropologie comme un moyen de rendre l’administration française plus efficace dans le contrôle des populations indigènes. La connaissance de l’autre est chez lui synonyme de domination et d’appropriation. D’esprit caustique, il manie l’humour et l’ironie comme si rien n’avait d’importance. Ceux qui l’ont côtoyé le décrivent comme un personnage charmeur, qui semble ne rien prendre au sérieux mais possède un savoir immense sur les hommes et les choses de l’Afrique.

Peu de temps après la mort du roi d’Oussouye, le docteur Maclaud envoie un courrier au Museum d’histoire naturelle, à Paris, indiquant qu’il dispose d’un squelette de « race pure » diola, et qu’il peut l’expédier en France dans les plus brefs délais. La réponse du Museum ne se fait pas attendre. Le spécimen diola intéresse au plus haut point l’institution et enrichira son ostéothèque qui manque d’individus provenant des régions encore insoumises à l’Empire. Le médecin colonial pense avant tout au progrès de la Science. Il participe, enthousiaste, à cette entreprise de collecte d’ossements, dont le but est de constituer un panel le plus large possible de l’humanité, et il est conscient que cela restera compliqué, tant que la civilisation européenne n’aura pas étendu sa domination à l’ensemble du monde. Les peuplades « non civilisées », hélas, rechignent à faire don de leurs morts à la Science. Pour aller les chercher dans les territoires coloniaux, les guerres dites de « pacification » restent les meilleures pourvoyeuses de matériaux.

Le Musée de l’homme, qui a hérité de 30 000 pièces, appartenant à 23 000 individus, présente joliment cette collection comme une entreprise scientifique visant à étudier « la diversité humaine ». En réalité, dès le départ, elle est marquée par les théories racistes, que l’on qualifierait aujourd’hui de pseudo-sciences, mais qui prédominaient à l’époque. Les premières pièces de cette nécropole scientifique viennent du médecin anatomiste français Paul Broca, considéré comme un des pères de l’anthropologie physique. Etudier l’ossature humaine lui permet, entre autre, de démontrer la supériorité de la race blanche sur le reste de l’humanité. Ainsi, dans un article publié en 1861, il prétend que la taille du crâne d’un « Nègre d’Afrique » comparée à celle d’un crâne germanique reflète la hiérarchie intellectuelle entre les deux races. Il en est de même selon lui de la petitesse relative du cerveau de la femme, qui serait la preuve d’une intelligence plus faible. De nombreux crânes ont aussi été collectés dans le but d’étudier la phrénologie, une discipline très en vogue à l’époque, qui prétendait établir un rapport entre la forme de la boîte crânienne et le caractère des individus. Tout cela, heureusement, a abouti à des impasses scientifiques.

Le docteur Maclaud, lui, a une autre thèse à défendre. D’après ses recherches, les « races aborigènes » telles que les Diolas ou les Sérères seraient de même famille. Elles auraient une souche commune, située sur les rives du moyen Niger et au fil des siècles, elles auraient été repoussées vers la mer par d’autres races conquérantes dites « soudaniennes » telles que les Bambaras, les Peuls et les Mandingues. Les mythes diolas  ont d’ailleurs conservé le souvenir de cette grande migration sous la houlette d’une reine nommée Aguéné. Mais il faut étayer ces récits par des données plus solides. L’anthropologie physique est là pour ça. Le squelette expédié au Museum d’histoire naturelle est donc celui d’un chef diola de race « tout à fait pure », âgé de 35 ans environ et mesurant entre 1,66 et 1,70 mètres. Comme tous les hommes de sa tribu, il est de constitution robuste et trapue. En le comparant avec ceux des autres races d’Afrique occidentale, il sera possible de confirmer ou d’infirmer cette origine unique.

Parallèlement, le médecin de la colonie réalise des études de terrain. Ses observations ont donné les premières descriptions ethnographiques de la société diola, et malgré leur biais paternaliste, certaines ont gardé toute leur pertinence. Il admire l’ingéniosité de ce peuple, qui a réussi à conquérir des terres inondées grâce à un remarquable système de digues. Il remarque que le rude labeur dans les rizières a contribué à donner aux Diolas une musculature d’athlètes et que l’abondance de nourriture les a conservés en bonne condition physique. La richesse de leur sol, écrit-il, a développé chez eux un amour du pays et exalté leur sentiment d’indépendance. Il décèle déjà ce caractère rebelle à toute autorité extérieure, cette opposition farouche à toute pénétration étrangère, qui résonne encore, un siècle plus tard,  dans le mouvement indépendantiste casamançais. Il constate également que leur esprit égalitaire, qui contraste avec les sociétés voisines, hiérarchisées et structurées par castes, les a conduits à refuser l’esclavage et même à accueillir les captifs en fuite, pratiquant ainsi une forme d’asile politique avant la lettre.

Mais cette organisation politique déjà qualifiée à l’époque d’anarchique, avec des chefs sans pouvoir et des rois sans Etat, que l’on retrouve chez la plupart des sociétés autochtones est, du point de vue du colonisateur, problématique. Pour l’anthropologue du Ministère des Colonies, l’absence d’autorité centralisée apparaît comme un chaos inintelligible qui empêche l’administration française d’asseoir son pouvoir. Dans cette Afrique sauvage, le foisonnement des pôles politiques oblige la France à multiplier les traités, à en signer parfois une vingtaine par royaume, sans jamais être sûre qu’ils seront respectés. Mieux vaut un chef vaincu pour assurer la domination des populations sur lesquelles il exerçait son pouvoir, qu’une multitude de clans indépendants les uns des autres. Le colonisateur est beaucoup plus à l’aise avec les sociétés musulmanes, habituées à l’ordre et à la discipline, qu’avec ces idolâtres rebelles à toute autorité. Le docteur Maclaud voit bien que la méthode consistant à placer des chefs non autochtones dans les villages de Basse Casamance, des Wolofs musulmans, ou d’anciens tirailleurs sénégalais, ne marche pas et suscite même des troubles graves. Il s’étonne, en outre, de ce manque d’esprit de conquête chez les Diolas, de cette absence de désir d’expansion qui, à l’heure où les puissances européennes sont engagées dans une course pour dominer le monde, lui apparaît comme une marque d’archaïsme, un retard sur l’échelle de l’évolution. Maclaud sera nommé quelques années plus tard administrateur en chef de la Casamance, poste à partir duquel il pourra mettre en pratique ses connaissances anthropologiques.

 Le cadavre du roi Sihalebe, lui, vogue vers la France. A Paris, la caisse dans laquelle le squelette a été emballé est ouverte par des employés du musée d’histoire naturelle. Ils le nettoient puis le déposent à l’horizontal dans un tiroir en bois qui sent le vernis et la naphtaline. De temps en temps, des hommes en blouse blanche le sortent de l’obscurité pour mesurer la circonférence de son crâne ou la longueur de son fémur, puis le rendent à sa nuit de sarcophage. Cela fait plus de cent ans que ça dure, et tandis que d’autres squelettes fameux, des voisins de nécropole comme Saartjie Baartman, dite la Venus Hottentote, les têtes de guerriers maoris et la tête du grand chef kanak Ataï ont été restituées à leur communauté d’origine, Sihalebe Diatta n’a toujours pas retrouvé Oussouye, son bois sacré, sa terre natale.

Sibiloumbaye Diedhiou a écouté mon histoire, le visage impassible. A la fin, il m’annonce qu’il en informera son conseil royal et qu’ils trouveront ensemble une solution. Ne sachant quoi rajouter, je lui indique que si je peux les aider dans leurs démarches depuis la France, je le ferai avec plaisir. J’ai dit cela par pure politesse, conscient que ce n’est pas à moi d’intervenir dans les affaires diplomatiques d’un royaume, aussi petit soit-il. De toute façon, je sens bien qu’ils ne bougeront pas le petit doigt. Il y a derrière cet immobilisme un océan de croyances, peut-être un tabou que j’ignore.

L’audience terminée, je pose à côté du roi pour une séance de photos. Jean-Marc reste à l’écart, comme s’il ne voulait pas se compromettre. En sortant du domaine royal, nous avons un échange assez vif.

– Je ne vois pas l’intérêt de remuer cette vieille histoire, me dit-il. Ce n’est pas tourné vers l’avenir.

Sur le moment, je ne sais quoi répondre. C’est vrai que le retour du roi Sihalebe en Casamance ne fera pas avancer les choses dans le sens d’un règlement du conflit et ne rapportera rien pour le développement du pays. Cela ne fera pas venir les investissements étrangers ni l’aide internationale. En même temps, je sens bien qu’il y a dans cette affaire des enjeux de mémoire, que l’on dénie à certains peuples parce que leur histoire a été écrite par d’autres. La première personne qui m’a parlé du squelette de Sihalebe est le chef historique du mouvement indépendantiste casamançais, Mamadou Nkrumah Sané. A l’époque où je le fréquentais régulièrement, il m’avait montré une lettre qu’il avait envoyée au Président de la République française. Elle réclamait le retour du roi Sihalebe en Casamance, ainsi que le rapatriement du corps d’Aline Sitoé Diatta, reine et prophétesse diola arrêtée et exilée en 1943. Il présentait ces deux personnages comme des héros de la résistance casamançaise, et à ce titre, ils devaient être honorés dans leur mère patrie. L’idée d’un tel courrier lui était venue en regardant à la télévision l’entrée de résistants français au Panthéon, mais il n’en était pas à sa première démarche. Il n’y avait pas de différence pour lui entre ces personnalités françaises et casamançaises qui avaient chacune à leur manière résisté à une occupation et l’avaient payé de leur vie. Et pourquoi y en aurait-il ?

J’imagine la réponse. On ne peut pas mettre sur le même plan un ancien préfet d’Eure et Loir comme Jean Moulin, un ministre de la culture du Front populaire comme Jean Zay, porteurs d’idéaux républicains progressistes, et deux anciens féticheurs. Les premiers étaient tournés vers l’avenir, vers le progrès. Les seconds représentent, pour l’ontologie moderne, un mode de pensée archaïque qui de toute façon, était appelé à disparaître. On en revient à la remarque de Jean-Marc et à ses implications. Toutes les cultures, tous les peuples ne sont pas d’égale dignité lorsqu’on prétend connaître la flèche du temps, le sens de l’histoire. Mais avec un peu d’humilité, on comprend la requête du leader indépendantiste.

Nkrumah Sané ne veut pas mettre en avant les croyances animistes, réhabiliter la pensée magique. Il veut seulement peupler de héros son histoire de la Casamance, et dénoncer les mécanismes de colonisation, qui sont toujours à l’œuvre selon lui. Dans les enjeux de mémoire, il est autant question d’honorer les victimes que de rappeler l’inhumanité de leurs bourreaux, pour éviter que l’histoire ne se répète. C’est en cela qu’ils construisent l’avenir.

Jean-Marc pense sans doute qu’il est plus utile d’aider les Casamançais à résoudre des problèmes concrets comme l’approvisionnement en eau, la salinisation des terres agricoles, que de ressortir des spectres d’un passé lointain, que c’est leur histoire, pas la nôtre. Le gentil blanc, qui ramène sa science et son savoir-faire technologique pour améliorer la vie des pauvres africains, pointait déjà son nez aux pires moments de la colonisation. Ce squelette de roi qui repose dans un musée, c’est aussi notre histoire, celle d’une civilisation qui prétendait apporter la lumière aux hommes et aux noms de valeurs supérieures, a commis les pires actes de barbarie.

De retour en France, j’ai appelé le musée et j’ai demandé à voir le squelette. Réponse de l’attachée de presse : la collection n’est accessible qu’aux scientifiques, pas aux journalistes. J’ai demandé pourquoi. Par respect pour les morts, me répond-elle, avec le plus grand sérieux.

Alors j’ai relu tous les articles qui ont été écrits sur le sujet, à une époque où les journalistes avaient encore un droit de visite et le musée considérait sans doute que cela ne troublerait pas le sommeil de ses pensionnaires. Ils ont rencontré les responsables de la collection qui règnent sur leur armée de spectres comme des généraux en campagne. Les scientifiques défendent bec et ongles leur collection contre tous ceux qui voudraient mettre en péril son intégrité. Pour eux, elle n’aurait pas de sens si elle n’était pas complète. Sensée représenter l’humanité dans toute sa diversité, c’est la taille de sa cohorte qui fait sa valeur. Une pièce ne répond pas à l’appel, et c’est la science qui bat en retraite.

En même temps, le musée ne s’oppose pas au retour du roi Sihalebe. La France fait en effet quelques exceptions au principe d’inaliénabilité du patrimoine de l’Etat et de la science. Cela ne concerne que les individus identifiés. Les autres, les anonymes, tels ces dépouilles d’Inuits, morts de la variole vers 1880 après avoir été exhibés dans un zoo humain, ou les restes d’Aborigènes australiens, n’appartiennent qu’à la science. Les demandes de restitution, émanant de communautés autochtones, aussi légitimes qu’elles puissent paraître,  pour le repos de leurs ancêtres ou le rétablissement de grands équilibres cosmiques, ne le sont pas aux yeux de l’Etat français. Pour qu’elles soient recevables, elles doivent non seulement concerner des personnages connus, mais provenir aussi d’un Etat. C’est la procédure qui a été suivie pour la Vénus Hottentote, ou les têtes maoris. Ce sont les Etats sud-africains et néo-zélandais, qui se sont fendus d’une lettre officielle au gouvernement français et il a fallu une loi pour qu’une telle restitution puisse se réaliser. La réclamation envoyée par Mamadou Nkrumah Sané, chef d’un mouvement indépendantiste autochtone au nom de la mémoire historique, n’a aucune valeur pour les gardiens du patrimoine français, fusse-t-il issu de la colonisation.

A force d’insister, j’ai pu avoir une discussion par téléphone avec le docteur Alain Froment, médecin et anthropologue, qui a longtemps dirigé la collection d’anthropologie du musée de l’Homme. Aujourd’hui à la retraite, il est toujours directeur émérite et continue d’occuper des fonctions au sein de l’institution. Très aimablement, il a répondu à mes interrogations sur le sens de cette collection et montré une véritable passion pour sa discipline. Il est toujours déstabilisant d’être en présence d’un interlocuteur sympathique lorsque vous êtes philosophiquement en désaccord avec lui, surtout lorsqu’il montre une véritable sensibilité pour les peuples autochtones.

Le docteur Froment a écrit il y a quelques années une note sur les restes du roi Sihalebe dans laquelle il soulève tous les enjeux relatifs à la restitution du squelette. Très finement, il prévient que le retour du roi des Floups en Casamance pourrait encourager le nationalisme régional et « raviver le souvenir de la sécession ». Bien vu ! Le but de Nkrumah Sané est en effet de nourrir le roman national casamançais. Plus tirée par les cheveux, en revanche, son hypothèse d’un réveil de vieux conflits inter-ethniques entre les gens d’Oussouye et les villages allogènes, au cas où l’affaire du sac d’excréments reviendrait sur le tapis …

Il n’y a que le gouvernement sénégalais qui est habilité à réclamer le squelette casamançais. Or, jusqu’à présent, aucune démarche n’a été entreprise par l’ambassade du Sénégal en France. Dans un souci d’envisager toutes les implications d’un retour du roi Sihalebe en Casamance, le médecin anthropologue relève qu’une action du gouvernement sénégalais dans ce sens pourrait également être interprétée comme un geste de réconciliation. Lucide, il voit bien que dans certains cas, les démarches entreprises par certains gouvernements, comme celui de Nouvelle Zélande avec les têtes de guerriers maoris, visent à rendre les restes humains à défaut d’accepter certaines revendications territoriales. La figure du roi Sihalebe pourrait ainsi servir à arrimer la Casamance au Sénégal, comme cela s’est produit avec la reine Aline Sitoé Diatta. La prophétesse de Cabrousse est le « héros » casamançais sur lequel l’Etat sénégalais a le plus investi, produisant un récit concurrent à celui du mouvement indépendantiste.

Enfin, reste la justification scientifique d’une telle collection. A l’ère de la génétique, que peut bien apporter la mesure d’un crâne  de guerrier amérindien ou de rebelle algérien ? Toutes les informations biométriques ont été répertoriées sur une immense base de données. A quoi bon s’encombrer du support matériel ? On se demande quels secrets peuvent encore révéler les squelettes du musée de l’Homme. Le docteur Froment m’explique alors que l’analyse de l’ADN ne dit pas tout sur la vie des individus décédés, que les os gardent la trace de leur mode de vie, de leur alimentation ou de leurs maladies, que la morphologie raconte beaucoup de choses sur l’adaptation des populations à leur environnement. Avec une certaine émotion, il m’avoue qu’à travers sa discipline, on redonne la parole à des peuples oubliés et que ça le touche beaucoup. Il est bien conscient du poids du passé et des erreurs dans lesquelles sont tombées les disciplines anthropologiques, mais il est étonnant de voir à quel point la science avance toujours aussi sûre d’elle-même. L’utilisation dévoyée que ses prédécesseurs ont pu faire de cette collection, lorsque l’étude comparative des squelettes servait à établir l’inégalité entre les races, apparaît comme un passé révolu, et l’on aimerait être convaincu que la recherche scientifique, autrefois imprégnée d’idéaux impérialistes, aujourd’hui orientée par les intérêts des grands groupes financiers et commerciaux, ne se fourvoiera pas de nouveau dans des directions catastrophiques. L’homme augmenté, le retour de l’eugénisme, le transhumanisme, tout cela n’est peut-être qu’un mauvais rêve …

squelette

Il existe une théorie politique sur le corps du roi. Celui-ci serait d’une double nature. L’une mortelle, corruptible, sujette aux douleurs et aux aléas de la vie sur terre. L’autre immortelle, indémembrable, immatérielle, représentant l’unité politique de la communauté dont il est l’incarnation, valable aussi bien pour les monarques absolus des Etats européens que pour les rois sans pouvoir de la tradition diola. Mais une troisième possibilité est apparue avec la colonisation, celle d’un corps sans vie, qui ne disparaîtrait jamais vraiment, et serait condamné à servir indéfiniment les progrès d’un savoir étranger, dans les limbes froides et géométriques d’un museum. L’histoire de Sihalebe, sa vie brève, marquée par l’incertitude, l’indécision face à l’écroulement de son monde, inspirera peut-être d’autres auteurs intéressés par  la condition des peuples colonisés. Son corps politique, son existence en tant qu’institution souveraine, n’est plus que l’ombre de lui-même. Quant au squelette du musée de l’homme, il reste là, échoué comme un fossile, symbole d’une époque où l’entreprise scientifique de maîtrise de la nature allait de pair avec la domination du monde, fantôme d’un passé colonial qui n’est pas tout à fait terminé.

Références bibliographiques :

Archives nationales d’outre-mer, Aix-en-Provence

Chefferie coloniale et égalitarisme diola : les difficultés de la politique indigène de la France en Basse-Casamance (Sénégal), 1828-1923, Philippe Méguelle, L’Harmattan, 2013

Genèse du pouvoir charismatique en Basse-Casamance (Sénégal), Jean Girard, Dakar, IFAN, 1969

La Casamance, Oumar Diatta, L’Harmattan, 2008

Les Diolas : Essai d’analyse fonctionnelle sur une population de Basse-Casamance, Louis-Vincent Thomas, Dakar, IFAN, 1959

Histoire de la Casamance, Christian Roche, Karthala, 1985

Les Joola, la Casamance et l’Etat (1890-2004) : l’identisation joola au Sénégal, thèse de doctorat d’Histoire, Séverine Awenengo Dalberto, Paris 7, 2005

Notes anthropologiques sur les Diolas de Casamance, Joseph E . C. Maclaud, in L’Anthropologie, XVIII, Paris, Masson, 1907

Notes sur les restes de Sihalébé Diatta, roi d’Oussouye, Dr A. Froment, Musée de l’Homme

Riz, symbole et développement chez les Diolas de Basse Casamance, Lamine Diedhiou, PU Laval, 2005

Une monarchie dans un Etat postcolonial, Anthropologie de la royauté d’Oussouye, thèse de doctorat, Jean-Baptiste Manga, EHESS, 2015

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