Sur la piste des derniers Indiens « non contactés ». Où l’on découvre que l’isolement est lié aux grandes épidémies, mais aussi au besoin d’échapper à un modèle de société aujourd’hui à bout de souffle.

 

Alors que l’épidémie de coronavirus paralyse la moitié de la planète et que la distanciation sociale est devenue le mot d’ordre général, il est intéressant de se pencher sur le destin de ces peuples qui ont mis une distance maximum entre eux et nous, qui vivent à l’écart de tout, dans des forêts impénétrables ou sur des îles désertes, loin de ce que l’on appelle le monde moderne et constitue notre civilisation. Aujourd’hui, je les observe du haut de mon ordinateur ; je ne les ai jamais rencontrés, mais il m’est parfois arrivé de m’approcher de leur espace de vie, dans des régions reculées de l’Amazonie péruvienne.

 

20171119_112309 (2)                    Rio Acre, à la frontière entre le Pérou et le Brésil   © François Badaire

 

La plupart vivent de part et d’autre de la frontière qui sépare le Brésil de ses voisins du bassin amazonien. Personne n’est d’accord sur leur nombre. Certains les appellent « peuples isolés », d’autres « non contactés ». Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont jamais entrés en contact avec le monde extérieur. Ils en ont une lointaine connaissance, ils voient parfois des aéronefs laisser un sillage blanc dans le ciel, et je me suis toujours demandé qu’elles représentations imaginaires ils avaient de notre monde à nous. Ils ont des contacts sporadiques avec les organismes officiels sensés veiller sur eux. Mais ils ont fait le choix, à un moment donné de leur histoire, de fuir le plus loin possible d’une civilisation qui ne leur avait apporté que mort et destruction. A l’origine de cet isolement volontaire, on trouve bien entendu la maladie, mais aussi le souvenir d’une exploitation féroce, au tournant du XIXème et du XXème siècle, dans les marges d’une économie-monde où toutes les cruautés étaient possibles, et peut-être pour certains, la mémoire longue d’une hécatombe, vécue aux premiers temps de la conquête espagnole, et transmise de génération en génération.

 

uncontacted-footage-thumb_screen                                                         Indiens isolés au Brésil

 

Pendant des décennies, Sidney Possuelo a travaillé pour la FUNAI, l’agence fédérale brésilienne en charge de la politique indigène, au sein d’une unité spéciale dont la mission est d’établir le premier contact avec les populations isolées. Mais auparavant, il était sertaniste, une sorte d’explorateur payé par la dictature militaire dans les années 70 pour déloger les tribus indiennes situées sur le tracé des routes trans-amazoniennnes. Dans une interview à la revue Science (1), il se souvient de la mortalité considérable provoquée par ces premières rencontres. Les populations tout juste contactées n’avaient aucune immunité face aux maladies transportées par les étrangers, et des virus comme celui de la grippe « faisaient l’effet d’un kamikaze qui se serait introduit dans un village en catimini », rappelle-t-il. Dans certains groupes, la maladie tuait de 50 à 90 % de la population. Marqué par cette expérience, Possuelo s’est engagé à la FUNAI, où il a dessiné un plan d’action pour éviter l’extinction totale des tribus isolées. L’agence a fait le choix d’une politique de non contact. Il fallait préserver ces populations de toute interaction non voulue avec le monde extérieur, et si des rencontres intempestives avec des chercheurs d’or, des forestiers ou des missionnaires, les mettaient en danger, prendre des mesures d’urgence. C’est la politique qui a été menée jusqu’à présent par le Brésil, et qui a été suivie par les pays voisins de l’Amazonie.

 

femme awa ayant contracté la tuberculose Survival                                             Femme awa malade de la tuberculose © Survival

 

Parfois, il suffit d’un seul objet, laissé par un visiteur de passage, pour contaminer une tribu entière. Sur les bords du rio Curanja, au Pérou, vit Marcelino Cecilio Pinedo, un ancien de la tribu des Kashinawa. Enfant dans les années 50, il a grandi dans un groupe qui n’avait jamais vu l’homme blanc. Il se souvient très bien de sa première rencontre, au détour d’un sentier, avec un individu tout habillé, alors que lui se baladait tout nu. Terrorisée, sa mère l’a pris dans ses bras et s’est enfuie vers le village, raconte Marcelino (2). Plus tard, l’individu est revenu. C’était un anthropologue allemand. Il a passé une nuit au village et il a laissé un collier en os de poisson en guise de cadeau. Deux semaines après, les membres de son groupe sont tombés malades. Mal de gorge et fièvre de tapir. Marcelino estime à 200 le nombre de morts. La tribu s’est dispersée. Même s’il ne la regrette pas, il garde encore en mémoire sa vie d’avant, la grande case où il vivait avec une douzaine de familles, le jardin potager qui donnait largement de quoi se nourrir, et les jeux avec les enfants des villages voisins. Il a suffi d’un simple collier pour que tout cela s’évanouisse.

 

marcelino pinedo

Marcelino Pinedo entre deux mondes

 

Les Kashinawa sont probablement morts de la grippe ou de la coqueluche, deux maladies sans complications majeures pour la plupart des habitants de la planète, mais des tueurs de masse pour ces populations restées isolées pendant des siècles. Avec le typhus et la malaria, c’est probablement le cocktail mortel qui a presque raillé de la carte une autre tribu du Brésil en 1987, les Zo’é. Jusqu’alors, ces Amérindiens reconnaissables au long bâtonnet de bois qui perce leur lèvre inférieure, vivaient dans une sorte de jardin d’Eden, ne manquant de rien, ni de nourriture, ni de temps pour s’amuser, n’obéissant à aucun chef et se partageant librement maris et femmes. Mais des missionnaires sont venus remettre un peu d’ordre dans tout ça. Ils appartenaient à la mission évangéliste Nouvelle Tribu. Ils installèrent un avant-poste, construisirent une piste d’atterrissage, et laissèrent les indigènes venir à eux. Les Zo’é les observèrent d’abord avec curiosité puis ils échangèrent avec eux quelques babioles. Ils étaient particulièrement attirés par les outils, les machettes, les casseroles, et le matériel de pêche, qui semblaient leur faciliter la vie. Ils finirent par construire leurs grandes maisons rectangulaires autour de la mission. Mais ce regroupement en un même lieu, alors qu’ils vivaient auparavant éparpillés dans la forêt, eut des conséquences funestes. En quelques mois, les Zo’é contractèrent des maladies contre lesquelles ils n’avaient pas d’anticorps. Entre 1987 et 1988, la tribu perdit le quart de sa population. Incapables de faire face à ces épidémies, les missionnaires appelèrent à l’aide la FUNAI, qui envoya une équipe médicale. Par la suite, l’agence brésilienne a convaincu les Zo’é de regagner leurs anciens villages et expulsé Nouvelle Tribu de leur territoire. Depuis, la FUNAI en contrôle sévèrement l’accès. Chaque étranger qui veut leur rendre visite doit subir une batterie d’examens médicaux. D’une certaine manière, les Zo’é vivent sous cloche, mais c’est le seul moyen de les protéger, car ils sont encore fragiles face à certaines maladies bénignes, contre lesquelles ils n’ont pas consolidé leur système immunitaire (3).

 

© Fiona WatsonSurvival                                                   Enfants Zo’é  © Fiona Watson / Survival

 

Pour certains groupes, comme les Mashco Piro, qui mènent une vie semi-nomade sur un immense territoire de part et d’autre du rio Madre de Dios au Pérou, le contact avait déjà eu lieu il y a un siècle de cela. Tellement traumatisant qu’ils ont décidé de fuir dans les profondeurs de la forêt, pour ne plus jamais revenir. C’était l’époque de la fièvre du caoutchouc. Ce peuple a fait la connaissance de la civilisation occidentale sous ses aspects les plus abominables. L’Amazonie était alors le théâtre d’une exploitation féroce, très bien racontée dans le roman de Mario Vargas Llosa, Le rêve du Celte. Attirés par cette matière première qui se vendait à prix d’or aux nouveaux magnats de l’industrie automobile, des aventuriers se sont bâtis des empires sur le dos des amérindiens, comme le fameux Carlos Firmin Fitzcarrald, qui a inspiré le film Fitzcarraldo de Werner Herzog. Chasses à l’homme, conditions de travail infra-humaines, tout était possible dans ces confins oubliés du monde capitaliste. Il n’est pas étonnant que ces hommes et ces femmes traités comme des bêtes aient mis une saine distance avec ce monde impitoyable. Beaucoup se sont même révoltés. L’anthropologue péruvienne Beatriz Huertas a pu établir que certains Mashco-Piro actuels sont des descendants de ceux qui avaient été réduits en esclavage par le patron Carlos Scharff au début du XXème siècle. Ils sont retournés à leur mode de vie de chasseurs cueilleurs nomades après avoir tué leur tortionnaire, et quitté leur campement pour éviter les représailles (4). Après une rencontre aussi désastreuse avec la modernité, il est possible que dans leurs apprentissages, ils aient perpétué une stratégie d’évitement. On peut aussi imaginer qu’au cours des longues veillées nocturnes, les anciens racontent aux jeunes des légendes encore plus noires, qui parlent d’une grande catastrophe survenue dans des temps très lointains, lorsque des hommes barbus et caparaçonnés, montés sur des animaux fantastiques, semèrent la mort sur leur passage.

 

Mashco-Piro_-Jean-Paul-Van-Belle                                                Mashco Piro sur la rive du rio Madre de Dios

 

On est toujours surpris de la rapidité et de la facilité avec laquelle les Espagnols ont abattu des empires aussi puissants que ceux des Aztèques et des Incas, et conquis tout un continent. On a souvent mis cela sur le compte de la supériorité technologique des Européens (pour ne pas dire de leur supériorité intellectuelle), ou de l’état de stupeur provoqué par l’arrivée de ces étrangers que les Amérindiens prenaient pour des dieux. Mais des études récentes montrent que le choc épidémiologique lié à la présence de maladies totalement nouvelles sur le continent américain, ont joué un rôle déterminant.

Dans son livre, De l’inégalité parmi les sociétés : essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, Jared Diamond établit que les épidémies de variole, de typhus, de grippe, de diphtérie et de rougeole, tuèrent entre 10 et 12 millions  de personnes entre le début du XVIème siècle et le début du XVIIème, soit 50 à 60% de la population amérindienne. Nathalie Pinjon-Brown, dans sa thèse de doctorat, estime qu’il est raisonnable de penser que la population du Mexique, comprise entre 15 et 18 millions d’habitants en 1519, aurait subi en un siècle une chute vertigineuse de l’ordre de 80 à 90 % (5). Partout où les Espagnols avançaient, avec des troupes de quelques centaines d’hommes, la maladie avait une longueur d’avance, et ils entraient dans des villes et des villages dévastés, où les cadavres jonchaient le sol. Les Amérindiens auraient sans doute pu repousser la poignée d’aventuriers venus d’un autre continent si les épidémies n’avaient pas décimé des populations entières. Les chroniqueurs espagnols de l’époque reconnaissent que leur supériorité numérique était telle qu’elle ne laissait aucun doute sur l’issue de la confrontation. Mais l’arrivée des nouvelles maladies a complètement renversé le rapport de forces, comme le montre la conquête du Mexique par Hernan Cortés et l’épisode de la chute de Tenochtitlan, la capitale aztèque (6).

 

Tenochtitlan-Le-Marche-de-Tlatelolco-Diego-Rivera-1952-Big                             México avant l’arrivée des Espagnols (peinture de Diego Rivera)

Après l’état de sidération provoqué par l’apparition de ces étrangers venus d’au-delà des mers, qui correspondait à de lointaines prédictions, puis la prise d’otage de l’empereur Moctezuma, la population de Tenochtitlan se soulève. Les quelques 300 Espagnols et leurs alliés se sentent pris au piège et décident alors de s’échapper. C’est la « Noche Triste », au cours de laquelle Cortés et ses compagnons d’armes sauvent leur peau de justesse.

Mais alors que les conquistadors se sont repliés à l’extérieur pour reconstituer leurs forces, une épidémie de variole s’abat sur la capitale aztèque. Après 60 jours de ravage, la maladie fait régner un silence mortel sur la ville. Selon le chroniqueur Motolinia, la moitié de la population aurait péri. « Ils mouraient en amas comme des punaises », écrit-il (7). Les guerriers aztèques sont complètement paralysés par ce mal qui semble tombé du ciel comme une punition divine, et son effet psychologique est dévastateur. Sûrs de leur avantage, les Espagnols repartent à l’assaut et rentrent victorieux le 13 août 1521 dans une cité transformée en immense charnier. La puanteur est telle que Cortés lui-même en tombe malade.

 

tomatenochtitlan                                           La prise de México par Hernan Cortés

 

L’histoire se répète quelques années plus tard avec Francisco Pizzaro. Après l’échec des deux premières tentatives, il débarque sur les rives de l’empire inca en 1531. Mais deux ans plus tôt, une épidémie de variole a tué son souverain Huayna Capac et précipité le Tawantinsuyu dans une guerre fratricide longue et féroce. L’empire du Soleil n’est plus que l’ombre de lui-même. Il tombe entre les mains du conquistador comme un fruit mangé par les vers.

La maladie aura été le meilleur allié des Espagnols. Même s’ils ne l’ont pas utilisée sciemment, comme une arme bactériologique, ils la voyaient comme le signe que Dieu était de leur côté. Pour les Amérindiens, la désorganisation militaire est amplifiée par l’état de dépression dans laquelle les plonge ce fléau. Tout d’un coup, leur monde s’effondre. Plus rien n’a de sens, comme le rappelle Nathalie Pinjon-Brown. Le cours du temps, jusqu’alors régi par des lois cosmiques, faisant de tout événement quelque chose de prévisible, est soudainement bouleversé par un mal inconnu. Même la possibilité d’avoir été abandonnés par les divinités n’est plus une explication suffisante. Les peuples conquis, incapables de rendre intelligible ce qui leur arrive à partir des croyances et des cadres de pensée existants, sombrent dans la terreur et l’angoisse.

Avec les épidémies, les centres urbains et les villages se dépeuplent, dans les campagnes, les récoltes sont abandonnées faute de bras, ajoutant la famine à la maladie. Les entités politiques se désintègrent. Tout l’ordre social et économique, basé sur la redistribution des richesses et la réciprocité, s’écroule. Des savoir-faire, des connaissances théoriques et techniques disparaissent. Au total, les répercussions de cet effondrement peuvent avoir causé autant, sinon plus de pertes que les maladies elles-mêmes, sans qu’il soit possible de faire la part des choses.

Nathalie Pinjon-Brown parle dans sa thèse de dispersion géographique, d’exodes. Il est certain que des ethnies ont cherché à fuir les envahisseurs et leurs miasmes. C’est le cas notamment des Kogi en Colombie, partis se réfugier dans les hauteurs de la Sierra Nevada. Ils se sont maintenus plusieurs siècles à l’écart de notre civilisation pour préserver un mode de vie en symbiose avec la « Terre Mère » et ils n’ont décidé que récemment de sortir de leur isolement pour mieux se défendre et alerter les « petits frères » (nous autre), que le monde courait à sa perte (8)

D’autres peuples isolés au fin fond de l’Amazonie ont sans doute eu un lointain écho de ce qui se passait sur les terres colonisées, car avant le découpage de l’espace par les Européens, les échanges et les communications étaient plus nombreux. Les dernières découvertes archéologiques montrent que le bassin amazonien, beaucoup plus peuplé qu’aujourd’hui, était le berceau de grandes sociétés prospères ; il était traversé de pistes reliant les villages entre eux, et ce que l’ont considère aujourd’hui comme une nature vierge, un espace inviolé, est en fait le résultat d’une gestion humaine plurimillénaire (9)

Aujourd’hui, la question de l’entrée en contact avec ces peuples de la forêt se pose au sein de la tribu des anthropologues. Faut-il les laisser tranquilles dans ces grands espaces où ils ne dérangent personne à part les compagnies pétrolières et forestières qui veulent exploiter leurs territoires ? Faut-il adopter une politique de non contact ? Ou bien doit-on aller au-devant de ces populations et concevoir des plans d’approche contrôlée, pour éviter que des contacts intempestifs se transforment en catastrophe sanitaire, comme ce fut le cas avec les Zo’é ?

Le débat a été relancé ces dernières années alors que les apparitions de peuples non contactés se sont multipliées. Au Brésil, au Pérou, des groupes sont sortis de la forêt, et se sont manifestés, parfois de manière violente. Ce fut le cas en 2015 au Pérou dans le département de Madre de Dios, lorsque 200 hommes de l’ethnie Mashco Piro ont fait un raid sur le village de Monte Salvado et se sont emparés de nourriture, d’animaux domestiques et d’ustensiles de cuisine. Quelque temps auparavant, ils avaient interpellé depuis la rive des villageois qui passaient en pirogue sur le rio Madre de Dios en criant : « où sont passés les pécaris ? », comme si ces petits cochons sauvages dont ils se nourrissent commençaient à manquer (10). Cette même année, plusieurs communautés villageoises ont été attaquées par des groupes non sédentarisés, causant la mort de plusieurs personnes.

 

mashco piro au bord de la rivière madre de dios, photo R. Reategui, the guardian

Mashco Piro sur les rives du rio Madre de Dios © R. Reategui / The Guardian

 

Pour les anthropologues états-uniens Robert Walker et Kim Hill, une politique de contact contrôlé est la meilleure option, car l’isolation totale n’est pas viable à long terme (11). La pression des chercheurs d’or, des forestiers et des missionnaires est trop forte, et malgré les mesures de protection des gouvernements, les rencontres accidentelles risquent d’aller en augmentant. Pour ne parler que des Mashco Piro, des missionnaires évangélistes s’étaient filmés en 2013 en train d’offrir des T-shirts à un groupe isolé (12), une attitude très dangereuse qui aurait pu contaminer la tribu entière. Des « safaris humains », à la découverte des derniers « sauvages » de la planète, ont également été organisés par des agences peu scrupuleuses dans les parcs nationaux péruviens.

Autre argument en faveur d’un contact contrôlé, l’idée que si elles étaient bien informées, les tribus non contactées ne chercheraient pas forcément l’isolement. Selon R. Walker et K. Hill, des interviews de groupes  récemment contactés montrent que s’ils ont un comportement furtif, c’est par peur d’être massacrés ou réduits en esclavage. S’ils avaient la certitude d’être bien traités, ils entreraient en relation avec le monde extérieur. Eux aussi veulent obtenir des biens de consommation et profiter des innovations du monde moderne, assurent les deux anthropologues.

Tout dépend finalement du niveau d’information à laquelle ils pourraient accéder. S’ils savaient qu’en intégrant l’économie monétaire, en se mettant à produire pour vendre et acheter des biens à l’extérieur, ils risquaient d’entrer dans un cycle de dépendance, dans un rapport d’échanges inégaux avec des intermédiaires, et de devenir les parias d’un système les rejetant au final vers les bidonvilles de Lima ou Manaos, s’ils avaient une information « pure et parfaite », comme dans la théorie de la concurrence que semble recycler les deux chercheurs, alors peut-être qu’ils choisiraient de rester dans leur forêt et de continuer à jouir des bienfaits de la nature, dans un mode de relations avec leur environnement et leurs semblables basé sur la réciprocité.

Beaucoup d’organisations de défense des peuples autochtones, les gouvernements péruviens et brésiliens (jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro) ont fait le choix d’une politique de non contact. Il ne s’agit pas de créer un mur entre eux et nous, mais de n’entrer en relation avec les groupes isolés que s’ils le demandent. A cet égard, il est intéressant de noter que notre civilisation, après des siècles d’évangélisation forcée, comme si nous avions été les seuls détenteurs d’une vérité transcendantale, après des décennies d’imposition d’une modernité au nom de la rationalité occidentale, dont le dernier avatar se retrouve dans les politiques de développement, finissait par réaliser que notre mode de vie n’est pas si extraordinaire que ça, que nous n’avons pas à être fiers de l’état dans lequel nous avons mis la planète, et que nous avions plus aucune légitimité à imposer notre modèle de société à des hommes et des femmes qui ont fait le choix de vivre en dehors. Peut-être que cette politique de non contact est le signe que nous ne sommes plus tout à fait sûrs d’avoir raison, le symptôme d’une civilisation qui a atteint le niveau maximum de confiance en elle, en même temps que ses limites extérieures, et que tout ce qui viendra après, ne sera que déclin, reflux, remise en cause ou effondrement …

 

indios xinane durante contacto voluntario en brasil, junio 2014, FUNAI

Indiens Xinane durant un contact volontaire au Brésil   © FUNAI

 

Il ne reste que les religieux et les idolâtres du développement pour continuer à croire qu’une politique de sédentarisation serait préférable, et vouloir faire œuvre civilisatrice. L’évêque de Puerto Maldonado par exemple, interviewé dans la revue Confidencial (13), craint que pour compenser les erreurs du passé, nous soyons en train de « créer des sortes de musées anthropologiques en oubliant l’aide humanitaire ». Un autre, un dominicain, se demande si au lieu de les protéger nous ne les condamnerions pas plutôt à la captivité. On pourrait leur rétorquer que le degré de liberté ne dépend pas de la taille de la prison, et que si le territoire des peuples isolés se réduit comme une peau de chagrin, c’est peut-être nous qui sommes en cage.

Après les incursions violentes de Mashco Piro dans les villages alentours, le gouvernement péruvien a élaboré un plan d’urgence dans le but d’éviter de nouveaux face à face mortels. L’idée était de protéger à la fois les peuples isolés et leurs voisins « civilisés », mais aussi d’essayer de comprendre les raisons pour lesquelles certains groupes ont décidé de sortir de la forêt. Que veulent-ils exactement ? Qu’ont-ils à nous dire ? La gestion de la crise a été menée par la Direction des Peuples Isolés et du Premier Contact, au sein du Ministère de la Culture, l’équivalent de la FUNAI au Brésil.

Officiellement, il ne s’agissait pas d’un « contact contrôlé », dans le sens où les autorités n’avaient pas prévu de réaliser des projets de développement sur leur territoire, de leur offrir les services de l’Etat ni de leur fournir des cartes d’identité nationale. La politique de « non contact » reste un des principes de l’Etat péruvien à l’égard des peuples isolés. Dans les faits, le plan d’urgence a surtout consisté à synthétiser ce qui se faisait déjà, et à former des villageois proches de l’endroit où la plupart des observations se sont produites. Membres de l’ethnie Yine, leur langage est de la même famille linguistique que celui des Mashco Piro, et ils n’ont aucun mal à se comprendre. Faisant des tours de garde sur des postes d’observation, leur mission consiste à éviter l’intrusion de gens venus de l’extérieur, et de surveiller les apparitions de Mashco Piro. Si un contact doit se produire, ils sont sensés suivre un protocole rigoureux, rédigé en 2015 par le Ministère de la Culture (14). Ainsi, dans son chapitre 6, voici la « procédure à suivre en cas de contact avec un PIA (Pueblo Indigena en Aislamiento) » : ne pas utiliser de flashes, ne pas montrer d’armes à feu, ne pas donner de vêtements ou d’aliments, il est fortement conseillé de maintenir une distance d’au moins 5 mètres, sauf urgence médicale, ce qui manifestement, n’est pas toujours respecté.

 

romel ponciano discute avec des mashco piro, photo ronald reategui, the guardian Un agent de surveillance discute avec des Mashco Piro  © R. Reategui / The Guardian

 

Quelque temps plus tard, l’ONG Survival a envoyé sur place une observatrice pour se rendre compte par elle-même de l’application de ce plan. L’organisation ne soutient pas une politique de non contact absolu, mais considère que ce sont les populations nomades elles-mêmes qui doivent choisir la façon dont elles veulent établir des relations avec le reste de la société. Elle a constaté qu’il y avait encore trop de contacts avec le monde extérieur, et surtout, elle s’est aperçue que certains membres des communautés environnantes appartenaient à des églises évangélistes qui cherchaient toujours à convertir les Mashco Piro.

Ces dernières années, les attaques ont diminué mais les apparitions de groupes isolés restent nombreuses. Le correspondant de la revue Confidencial s’est rendu dans le parc national de Manu fin 2019. Il a rencontré des agents du poste d’observation de Nomole, perché sur une rive du rio Madre de Dios. Ils reconnaissent qu’ils ont des contacts quasi quotidiens avec des Mashco Piro, mais les raisons pour lesquelles ils se manifestent sporadiquement de manière violente restent peu claires. Ont-ils peur des armes à feu ? Les locaux affirment qu’il y a des narcotrafiquants dans le secteur et que des affrontements avec la police ont déjà eu lieu. Veulent-ils obtenir des outils du monde moderne tout en conservant leur mode de vie semi-nomade au cœur de la forêt ? Font-ils face à des problèmes d’alimentation liés à la diminution des espèces qu’ils chassent ? Survival estime qu’il y a trop de coupe de bois illégale et d’activités minières clandestines dans la région. Le pire, pour ces peuples qui vivent en symbiose avec la nature, serait que les ravages que nous infligeons à leur environnement soient tels qu’ils n’aient plus d’autre choix que de se sédentariser ou mourir.

 

20171121_160332 (2) Paysages dévastés sur les bords de la route transamazonienne © François Badaire

 

Au Brésil, la perspective est encore plus sombre pour les peuples isolés. Il y a quelques années, Sidney Possuelo, l’ancien responsable de la FUNAI, déclarait « qu’ils sont les derniers humains vraiment libres, et nous sommes en train de les tuer ». Il ne croyait pas si bien dire, car avec l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, le dispositif de cet ethnocide est en place. Déjà déterminé à ouvrir les Territoires Indigènes à l’exploitation minière, gazière et agricole (un projet de loi allant dans ce sens a été déposé le 5 février 2020), le Président brésilien veut en finir avec la politique de non contact et le droit à l’autodétermination des peuples isolés. Signe qu’un véritable plan est en marche, il a placé des affidés à la tête de la FUNAI. Ainsi, Ricardo Lopes Dias, le nouveau directeur du département pour les indiens non contactés, est un missionnaire évangéliste, membre de l’église Nouvelle Tribu, tristement célèbre pour avoir causé la mort d’un tiers du peuple Zo’é dans les années 80. Le gouvernement voudrait en finir avec les derniers Indiens non contactés qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Rebaptisée Ethnos 360, la secte est une des plus fanatiques. Le chercheur Felipe Milanez parle à propos de ses adeptes de « véritables fous de Dieu prêts à tout pour accomplir leur mission » (15). Ils sont convaincus que Jésus reviendra, le jour où ils auront converti tous les peuples de la Terre.

 

ricardo lopes frias Ricardo Lopes Dias, nouveau responsable du département des Indiens non contactés

 

Ce mélange de fondamentalisme religieux, de racisme, d’autoritarisme et de politiques favorables aux lobbies économiques les plus destructeurs, que l’on voit se répandre aux quatre coin de la planète, n’est peut-être que le dernier moyen, pour l’élite mondiale, de se maintenir au pouvoir, l’un des derniers soubresauts d’un système qui se désagrège. C’est dans ce contexte que survient la pandémie de coronavirus. Il est clair que cette crise sanitaire aura des impacts sociaux, culturels, économiques et politiques considérables, et sans aller nécessairement jusqu’à un effondrement, qui nous verrait tous contraints de fuir les grands centres urbains pour survivre (comme c’est déjà le cas en Inde), il est possible que les conséquences soient plus graves encore que l’épidémie elle-même, que le nombre de morts lié aux crises à venir soit supérieur au nombre de victimes du virus.

Mais des effets positifs de cette attaque biologique commencent aussi à se faire sentir. Dans nos activités, nous revenons à l’essentiel et nous concentrons sur ce qui sert la collectivité, nous redécouvrons la solidarité, prenons des nouvelles de nos proches et de nos lointains, nous ouvrons notre fenêtre le matin et nous écoutons ce printemps silencieux, pas celui d’une nature morte qu’on nous annonçait, mais celui d’une ville qui respire à nouveau. La nature, elle, est en fête et semble se rire de ce micro-organisme qu’elle nous a envoyé et qui nous rappelle à quel point nos fondations sont fragiles. Cela ressemble à une « adresse aux vivants» (16), une invite à prendre ses distances avec un modèle de société sans avenir, et à construire, ici et maintenant, de véritables alternatives.

 

(1) Science, 5 juin 2015, In peril, H. Pringle

(2) Science, 5 juin 2015, The poisoned necklace, A. Lawler

(3) Les Zo’é, Survival

(4) Beatriz Huertas Castillo, Los pueblos indigenas en aislamiento, 2002

(5) Nathalie Pinjon-Brown, Choc et échange épidémiologique : Espagnols et Indiens au Mexique (1520-1596), thèse de doctorat, Université Paris IV, 2006

(6) idem

(7) Motolinia, Histoire des Indiens de la Nouvelle-Espagne, 1538

(8) Revue Ikewan, n°112, 2020

(9) Charles C. Mann, 1491, éd. Albin Michel, 2007

(10) El Pais, 4 juin 2015, Las ultimas tribus no contactadas salen de la selva, M. Ansede

(11) Science, 5 juin 2015, Protecting isolated tribes, R. S. Walker / K. R. Hill

(12) https://www.dailymotion.com/video/x5syyyi

(13) Confidencial, 5 janvier 2020, Viaje al corazon de una de la ultimas tribus aisladas de la Amazonia, M. Ibarrola

(14) Protocolo de actuación ante el hallazgo, avistamiento o contacto con pueblos en aislamiento y para el relacionamiento con pueblos indígenas en situación de contacto inicial, Resolución ministerial, 23 de julio de 2015

(15) Mediapart, 18 février 2020, Jair Bolsonaro mène une offensive généralisée contre les autochtones, J.M. Albertini

(16) Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l’opportunité de s’en défaire, Raoul Vaneigem

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