L’épidémie de coronavirus a également permis à certains peuples comme les Sioux de réaffirmer leur droit à l’auto-détermination.

 

Une communauté autochtone peut-elle mettre en place de sa propre initiative des barrages à l’entrée de son territoire pour se protéger du covid 19 ? C’est la question que pose la politique sanitaire adoptée par trois tribus Sioux du Dakota du Sud aux Etats-Unis. Début avril, les Sioux Oglala et les Sioux Cheyenne River, rejoints un peu plus tard par les Sioux Rosebud, ont mis en place des barrages filtrants sur les routes d’accès à leur réserve. Les non résidents ne peuvent passer que s’ils ne proviennent pas d’une zone à risque. Ils doivent cependant remplir un questionnaire médical. Ceux qui viennent d’une zone où le taux de contamination est élevé peuvent néanmoins pénétrer dans le territoire, mais à condition que ce soit pour une activité essentielle et en remplissant une demande de permis sur le site web de la tribu (1).

 

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Barrage à l’entrée de la réserve de Pine Ridge  © Shannon Stapleton Reuters

 

L’Etat du Dakota du Sud fait partie des Etats les moins touchés par la maladie. Fin mai, il a enregistré 4250 cas et 48 morts sur une population de 900 000 habitants. Les peuples indigènes de l’Etat ont quant à eux confirmé 324 cas de covid 19, mais le bilan aurait pu être beaucoup plus grave s’ils n’avaient pas mis en place ces mesures barrière. Dans une interview à la presse locale, Harold Frazier, le Président de la tribu Cheyenne River explique qu’ils vivent au milieu de nulle part, que le centre de santé le plus proche est à trois heures de route, et que le dispensaire de la réserve n’a que huit lits pour une population de 10 000 habitants, ce qui est totalement insuffisant pour faire face à une épidémie majeure.

Le terme confinement veut dire à l’origine une mesure d’isolement décrétée par une autorité quelconque. La mise en quarantaine est imposée de l’extérieur par un Etat ou une ville à des populations déjà contaminées pour protéger le reste de la société ou, comme cela s’est passé avec le covid 19, d’enrayer la propagation du virus en privant de liberté des personnes a priori saines. Mais là, ce sont les Sioux eux-mêmes qui décident de s’auto-confiner, c’est-à-dire de mettre à l’écart l’Etat auquel ils sont sensés appartenir et de circonscrire l’espace public national aux limites extérieures de leur territoire.

Il va de soi qu’une telle politique n’est possible qu’en fonction du degré d’autonomie dont dispose la communauté en question et de la légitimité historique qui lui est reconnue. On imagine mal les habitants d’un village breton ou vendéen empêcher l’arrivée de parisiens dans leur résidence secondaire en pleine pandémie, même si au cours de celle que nous venons de vivre, certains en aient eu très envie. En l’occurrence, les Sioux du Dakota du Sud n’ont aucun mal à prouver la légitimité de leur revendication. On pourrait même dire que leur réserve dispose d’une quasi souveraineté puisque l’article 16 du traité de Fort Laramie, signé en 1868 entre le gouvernement des Etats-Unis et les ancêtres des Sioux actuels, stipule qu’ « aucun blanc ne sera autorisé à s’installer ou à occuper une portion de celle-ci ; ou à la traverser sans le consentement des Indiens préalablement obtenu ».

Ce traité a été brandi par les Sioux Cheyenne River au cours du bras de fer qui les oppose à la gouverneure de l’Etat car celle-ci ne fait pas du tout la même interprétation du droit des Amérindiens. La Républicaine Kristi Noem a ordonné aux tribus Sioux de lever les barrages dans les 48 heures, puis elle s’est rétractée, en déclarant qu’elle en appellerait à Donald Trump et à la justice fédérale pour régler cette affaire.

 

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Kristi Noem, Gouverneure du Dakota du Sud  © Jeff Easton  AP

 

Il est clair que la gouverneure du Dakota du Sud n’a pas la même conception de la souveraineté que les Indiens de son Etat. Pour elle, la fermeture par les Sioux de leur réserve risque de constituer un précédent et il est de son devoir d’établir qui a compétence sur les routes et autoroutes qui la traversent. Chase Iron Eyes, le porte-parole des Sioux Oglala lui a répondu qu’ils n’empêchaient pas les gens de traverser la réserve. Ils ne font que les filtrer, en accord avec les avis des experts médicaux.

Entre la santé de ses concitoyens et l’économie du pays, Kristi Noem a fait le même choix que Trump. Elle n’a pas confiné son Etat. Les Indiens, qui gardent quant à eux la mémoire des terribles épidémies qui ont décimé leurs peuples avec l’arrivée des colons blancs n’ont pas la même vision des choses. Face aux menaces de procès, Julian Bear Runner, le Président de la tribu Oglala, lui a rétorqué qu’ « en raison du manque de discernement dans la planification de mesures préventives pour répondre à la pandémie en cours, la tribu Sioux Oglala a adopté des mesures raisonnables et nécessaires pour protéger la santé et la sécurité des membres de notre tribu » (2). Harold Frazier a enfoncé le clou en déclarant : «  Nous n’allons pas nous excuser d’être un îlot de sécurité dans une mer d’incertitude et de mort » (3)

 

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Harold Frazier, Président de la tribu Cheyenne River   © Cliff Owen  AP

Les Sioux ne sont pas le seul peuple indigène à avoir fait le choix du repli et de la clôture de leur territoire pour se protéger du covid 19. On peut même dire que c’est là un réflexe ancestral chez les Amérindiens, après les hécatombes qu’ils ont connu dans la foulée de la colonisation de l’Amérique. Les chiffres font froid dans le dos. Selon Jared Diamond, les épidémies auraient tué de 10 à 12 millions de personnes entre le début du XVIème et le début du XVIIème siècle, soit 50 à 60% de la population amérindienne (4). Au cours du XXème siècle, la colonisation de l’Amazonie a entraîné la disparition de tribus entières, par manque d’anticorps leur permettant de résister à des maladies importées.

Sur le site du Groupe international de travail pour les Peuples Autochtones (GITPA), l’anthropologue Irène Bellier fait un état des lieux des stratégies de ces populations face à la pandémie (5). Il en ressort que beaucoup de communautés ont adopté des mesures d’auto-confinement. Certaines ont carrément fermé l’accès à leur territoire. C’est le cas des Shuar de Pachicuta en Equateur, des Yuqui, Mosetén, Aymara, Monkoxi et Quechua en Bolivie, et aussi des Walpiri en Australie. A Panama, selon nos informations, les Kuna se sont mis en quarantaine avant même que l’Etat ne prenne des mesures. Ils ont non seulement interdit toute circulation entre leur territoire et le reste du pays, mais aussi d’une communauté à l’autre. Au  Mexique, 197 communautés indigènes ont décidé de s’enfermer pour empêcher le virus de passer (6). D’autres, comme les Lokono sur le littoral de la Guyane française, ont simplement mis des barrages filtrants à l’instar des Sioux du Dakota du Sud.

 

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Un barrage dans le Guerrero  © Animal Politico

Mais beaucoup s’inquiètent des atteintes à l’intégrité de leurs territoires en raison des politiques laxistes de certains Etats, ou de l’impossibilité de contrôler  les déplacements de population. Au Brésil, le Président Jair Bolsonaro favorise les industries forestières et minières en Amazonie, ainsi que l’évangélisation des communautés isolées. Cela conduit à la circulation de nombreuses personnes qui peuvent contaminer des villages entiers. En Guyane française, à Saint George de l’Oyapock en terre wayampi près de l’Etat brésilien de l’Amapa, la circulation d’orpailleurs fait craindre une reprise de l’épidémie, comme le souligne le GITPA. Ajouté à cela la marginalisation, le fait que ces populations vivent parfois à des centaines de kilomètres du premier centre de soins, plusieurs groupes amérindiens sont menacés d’extinction. Irène Bellier tire la sonnette d’alarme : « Le FILAC (Fondo de Desarrollo de los Pueblos Indigenas de America Latina y el Caribe) considère que 700 peuples sont en danger grave” (7).

Au Dakota du Sud, un autre enjeu se cache derrière les mesures sanitaires adoptées par les tribus sioux. En pleine pandémie, la compagnie d’infrastructures énergétiques TC Energie n’a pas chômé. Elle a construit dans le Montana, à la frontière américano-canadienne, le premier tronçon du pipeline Keystone XL, qui doit relier sur 1900 km de long l’Alberta (Canada) au Nebraska (USA) en passant justement par le Dakota du Sud. Cette infrastructure, à laquelle s’opposent les écologistes et les Premières Nations, a été relancé avec l’arrivée de Trump au pouvoir.

Le pipeline, qui doit transporter des hydrocarbures issus de sables bitumineux, contourne les réserves des tribus sioux, mais la compagnie a commencé à installer des camps de travail. Or, les autoroutes qui connectent les différents chantiers entre eux traversent les terres indigènes, et les barrages mis en place pourraient arrêter les véhicules transportant du matériel de construction. Les Sioux se battent depuis le début du projet contre le pipeline car il menace des cimetières sacrés et la qualité de l’eau dans la région. Ainsi, en barrant la route au coronavirus, les Sioux continuent de faire barrage aux projets miniers et pétroliers qui polluent leurs territoires et contribuent au réchauffement climatique. N’oublions pas que les peuples autochtones sont les premiers remparts à l’extractivisme.

  1. CNN, 9 mai 2020
  2. Speakeasy News, 11 mai 2020
  3. BBC News, 11 mai 2020
  4. De l’inégalité parmi les sociétés, Jared Diamond
  5. Les peuples autochtones face au covid 19 : un tour d’horizon au 20 mai 2020, Irène Bellier, GITPA
  6. Animal Politico, 27 avril 2020
  7. Virus au carré, France Inter, émission du 29 mai 2020

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Une réflexion sur “L’auto-confinement, une mesure de survie pour les peuples indigènes

  1. Article très intéressant! L’avenir et le regard qu’on lui porte, passera sans doute par ces peuples dit « Premiers » car ils sont souvent les premiers, justement, à ouvrir la voie!

    Aimé par 1 personne

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