Quand la vie des Bushmen s’étiole dans les villes nouvelles

         

         Deuxième volet de la série intitulée « Comment l’écologie des riches détruit les peuples autochtones ». Au Botswana, la protection de la faune sauvage a servi de prétexte pour le grand déplacement des habitants du Kalahari central. Cette écologie autoritaire est en réalité le corollaire d’un projet plus vaste, qui englobe mondialisation capitaliste et politiques de développement, dans lequel les Bushmen se sont retrouvés pris au piège.

Quelques milliers de bushmen vivaient paisiblement dans une réserve naturelle appelée CKGR, Central Kalahari Game Reserve, au cœur du Botswana, jusqu’à ce que le gouvernement organise leur expulsion au cours de trois vagues, de 1997 à 2005. Les causes véritables de ces déplacements forcés font encore débat. Certaines ONG comme Survival International considèrent qu’elles sont à chercher du côté de l’exploitation diamantifère (1). Peu de temps avant l’évacuation de la réserve, des compagnies comme la sud-africaine De Beers commençaient à s’intéresser au sous-sol du Kalahari et cet élément a certainement contribué à accélérer les opérations. Les dates correspondent. Mais le gouvernement botswanais a toujours mis en avant des motifs plus présentables. Il s’agissait selon lui de protéger la faune sauvage, tout en favorisant le développement de populations dont le mode de vie ne correspondait plus aux standards du monde moderne, étant communément admis que les deux objectifs ne pouvaient aller de pair dans un même espace.

La prospection minière dans le Kalahari a sans doute joué un rôle important, mais elle ne peut expliquer à elle seule l’expulsion des Bushmen. Depuis des années, plusieurs ONG internationales de protection de la faune sauvage, comme la Fondation Owens, la Okavango Wildlife Society, la Société Zoologique de Francfort et  la Société pour la Protection du Kalahari, faisaient pression sur le gouvernement botswanais pour qu’il déplace les populations à l’extérieur de la réserve (2). Cette politique de défense de l’environnement qui fait peu de cas des droits de l’homme s’inscrit dans une tendance historique  mise en lumière par des chercheurs sous le nom de « colonialisme vert » (3). Dans les pays pauvres, de nombreux peuples autochtones ont été déplacés manu militari avec le soutien financier d’institutions internationales et de grandes OGN du Nord, et transférés de force dans un monde moderne, où elles n’ont pas les armes pour se défendre (4).

     La notion de développement qui a permis de justifier le déplacement des populations bushmen mérite également une attention particulière car elle englobe tous les facteurs susceptibles d’expliquer pourquoi et comment les choses ont mal tourné pour les derniers chasseurs cueilleur d’Afrique australe : l’exploitation diamantifère, supposée participer au développement de la nation toute entière mais qui enrichit surtout une minorité proche du pouvoir tout en contribuant à la crise écologique globale ; le tourisme, censé faire rentrer des devises mais qui, dans certains cas, transforme les Bushmen en figurants de leur propre culture ; et la réinstallation de peuplades jugées archaïques sur des sites où elles sont invitées à profiter des bienfaits de la modernité. Ces politiques de développement conduisent à la délimitation de deux espaces géographiques bien distincts, l’un dédié à la croissance d’un mode de vie calqué sur celui des citadins, et l’autre débarrassé de toute présence humaine. N’ayons pas peur des mots, dans une région où certains peuvent être lourds de sens, les sirènes du développement, renvoient à une forme d’apartheid homme/nature, dont les conséquences sont aussi bien néfastes pour les Bushmen que pour le reste de l’humanité. Extractivisme, écologie-forteresse, ou développement, toutes ces forces qui ont pesé sur le sort des peuples du Kalahari relèvent finalement d’un même projet modernisateur arrivé à bout de souffle.

L’entrée sud du Central Kalahari Game Reserve © François Badaire

Villes nouvelles, lieux de mort

Différentes expressions circulent pour qualifier ces urbanisations dans lesquelles les Bushmen du Kalahari ont été réinstallés de force après leur évacuation du CKGR. Sobrement, le gouvernement botswanais parle de « sites de réinstallation ». Les ONG qui défendent la cause des aborigènes utilisent le terme de « camps de déplacés ». Kenneth Good, l’auteur d’un livre sur les spoliations et l’industrie minière au Botswana n’hésite pas à employer le mot de « goulag » (5). Les Bushmen qui ont échoué là après des millénaires de vie semi-nomade dans le désert utilisent une image plus forte encore, marquée au fer rouge d’une expérience particulièrement traumatisante : dans leur langue à clics, ils appellent ces endroits « lieux de mort ».

Il n’est pas facile de décrire ces villes nouvelles destinées à remplacer les huttes de paille fabriquées dans le désert pour le temps d’une saison. New Xade, au nord-ouest de la réserve, ressemble à ces lotissements où s’alignent à perte de vue des maisonnettes identiques, ou à des zones commerciales sans commerces et sans rien à vendre. Des villes sans âmes, des non lieux, où semblent s’écouler, dans un profond ennui, des vies sans relief. L’architecture des bâtiments est sommaire et fonctionnelle. Des murs en brique, surmontés des mêmes toits de tôle verte. Des rues vides, traversant des parcelles arborées et recouvertes d’herbe. Les panneaux de stop aux carrefours paraissent avoir perdu toute signification à force de ne voir passer personne. Mais une grande antenne de télécommunications et des câbles électriques rappellent à ceux qui se sentiraient perdus qu’ils sont ici en contact avec le reste du monde.

On trouve bien sûr des habitants de New Xade pour dire qu’ils se sentent mieux dans cette agglomération que dans le bush. Les parents peuvent mettre leurs enfants à l’école à côté de chez eux. Une clinique permet de soigner les malades en urgence, sans avoir besoin de les évacuer par hélicoptères. Elle donne une chance de survie aux Bushmen atteints de maladies chroniques. Elle a surtout enrayé le lent génocide qui a frappé les déplacés, peu de temps après leur arrivée dans ces villes nouvelles.

Ce fut une chose étrange. Les premières années de leur installation, les Bushmen mouraient par centaines. Ils ne comprenaient pas pourquoi. Les médecins leur ont alors expliqué qu’ils étaient atteint d’une maladie nouvelle appelée SIDA. Dans le désert, à l’écart des brassages de population, ils en étaient jusque-là épargnés. Dans les villes nouvelles, l’épidémie a fait des ravages. Au début des années deux mille dix à New Xade, plus de la moitié de la population était séropositive. Les docteurs avaient beau mettre un nom à ce mal mystérieux, les habitants du Kalahari attribuaient cette hécatombe à leur déracinement. C’est ainsi qu’ils en sont venus à nommer cet endroit « lieux de mort ».

Ici, les Bushmen vivent comme des âmes en peine, rongés par la dépression et l’alcoolisme. Dans les buvettes en plein air, des montagnes de canettes de bière s’accumulent. En 2006, peu de temps après leur réinstallation à New Xade, le journal gouvernemental Daily News reconnaissait que de nombreux déplacés passaient leur temps à boire, alors que dans le Kalahari, il n’y avait pas de problèmes de boisson (6). A New Xade, on meurt beaucoup d’ivrognerie, ou plutôt, on se suicide à l’alcool.

Sur certaines parcelles, dans le jardin attenant aux maisonnettes en brique, construites avec des prêts du gouvernement, les occupants ont reproduit des huttes traditionnelles qui leur rappellent la vie dans le bush. Certains ont monté leur abri à l’extérieur de la ville, pour continuer à jouir de l’espace et des horizons lointains. Dans le Kalahari, les Bushmen avaient l’habitude de vivre éloignés les uns des autres. C’était leur façon d’occuper le territoire. Ils trouvaient également tout ce qui est nécessaire à une alimentation saine. Mais ici, la terre est infertile. Les naufragés de New Xade ne trouvent pas de nourriture alentour pour compléter les aides gouvernementales. Rien à cueillir, rien à récolter, rien à chasser, rien à faire à part aller chercher de l’eau, témoignent les déplacés du CKGR(7).

En l’absence de travail, ils dépendent désormais des rations distribuées aux plus pauvres, les destitute rations. Avant que l’épidémie de covid n’interrompe le flux de voyageurs internationaux, de nombreux Bushmen travaillaient pour des lodges, des hôtels de brousse, où leur présence était mise en avant sur leurs catalogues ou leurs sites internet. Je m’étais rendu dans l’un d’entre eux il y a une dizaine d’années avec Jumanda Gakelebone, militant de l’organisation First People of Kalahari (8). Installé sur un des rares endroits où les Bushmen possèdent des terres, Dqae Qare affichait l’étiquette « tourisme solidaire ». Chambres aménagées dans des huttes traditionnelles, vaste salle restaurant ouverte à tous les vents sous un toit de paille, piscine en forme de cacahouète protégée par une palissade pour éviter que les animaux sauvages viennent s’y désaltérer, l’établissement proposait un spectacle de danses rituelles aux touristes qui venaient s’y reposer après un safari photos dans le Kalahari ou l’Okavengo.

Jumanda Gakelebone, militant historique de First People of the Kalahari © François Badaire

J’avais rencontré la troupe de danseurs dans un quartier misérable à la périphérie de la ville de Ghanzy à quelques kilomètres de là. Je les avais pris en stop car ils attendaient sur le bord de la route un hypothétique transport en commun pour le lodge. Avant le spectacle, un repas leur était offert par la maison, servi par terre, devant la porte de la cuisine, sans doute pour qu’ils ne se sentent pas trop dépaysés. J’avais demandé au chef de la troupe combien ils étaient rémunérés pour leur prestation. 5 dollars par soirée, le prix d’un menu au Mac Donald. Jumanda Gakelebone m’avait expliqué que l’ONG qui gère l’hôtel ne redistribuait qu’une faible partie de ses bénéfices à la communauté bushmen et avait accompagné le gouvernement dans sa politique de déportation.

Un groupe d’allemands occupait l’établissement. Leur guide leur avait promis « une expérience culturelle totale ». Après le dîner, il les avait conduits dans le noir à travers les broussailles, chacun s’éclairant à la lampe de poche, jusqu’à un terre-plein aménagé devant des huttes de paille. Je les avais visitées dans la journée, elles étaient inhabitées, mais là, comme par miracle, des Bushmen sortaient de leur habitat traditionnel pour se mettre en cercle devant les spectateurs assis sur des chaises. Je reconnus les auto-stoppeurs de l’après-midi, cette fois torse nu, vêtus d’un pagne et de jambières à grelots. Le guide annonça au public qu’avec un peu de chance, il pourrait assister à de vraies transes, c’était même le clou de la soirée, mais pas sûr à cent pour cent. Cela n’arrivait pas sur commande …

Dans le Kalahari, les Bushmen effectuaient ce genre de cérémonies pour pratiquer des guérisons ou pour exorciser les mauvais comportements de certains membres du groupe (9). Dans ce campement reconstitué comme un décor de cinéma, ils n’étaient plus que des mimes de leur propre culture, mais les touristes allemands avaient sans doute l’impression d’assister à un rituel authentique, à une expression culturelle pure venue du fond des âges, et ils avaient payé le prix fort pour cela. Aujourd’hui, le tourisme est en sommeil. Les visiteurs occidentaux en mal de nature sauvage et de cultures originelles sont restés cloués chez eux par le coronavirus. Mais le Botswana se prépare pour les saisons prochaines.

Cérémonies traditionnelles pour touristes © Denis Rousseau Kaplan

La situation n’a guère changé depuis ma visite, selon Jumanda Gakelebone qui est désormais élu au Conseil de district (10). Le contact avec le monde moderne, la civilisation globale, est vécu par la plupart des Bushmen comme un cataclysme qui se serait abattu sur eux après leur déplacement forcé de la réserve du Kalahari. Le chômage, l’alcoolisme, les maladies et la dépression ont transformé les anciens chasseurs cueilleurs en déracinés, contraints de subir en une génération des processus qui, pour nous autres occidentaux, ont pris des milliers d’années.

                                Les ancêtres vivants de l’humanité

     Bushmen ou bochimans est le nom le plus courant pour désigner les populations originelles du Kalahari central. Les groupes résidant spécifiquement dans l’espace du CKGR s’appellent Kwa, Gana, ainsi que Bakgalagadi, ces derniers étant d’origine bantoue (11). Une autre dénomination, San, circule couramment mais elle aurait une connotation péjorative. San veut dire vagabond en langue nama (12). Pour ma part, je la trouve assez évocatrice du mode de vie Bushmen. « Vivre sans », comme il en est question dans le livre de Frédéric Lordon (13), sans Etat, sans argent, sans hiérarchie, sans emploi du temps, n’est-ce pas habiter le monde à la manière San ? Nous allons voir cela un peu plus loin. D’une manière qui se veut plus neutre, certaines administrations se sont mises à les appeler RAD, Remote Areas Dwellers (Habitants des zones reculées), terminologie qui en réalité véhicule toute une conception du monde. Depuis quelques années, des Bushmen se présentent aussi comme Premiers habitants du Kalahari. Cette expression a accompagné une prise de conscience politique et un activisme de plus en plus affirmé au niveau national et international. First people of the Kalahari est d’ailleurs le nom que s’est choisie l’organisation qui, de 1993 à 2013, a défendu le droit des Bushmen à vivre sur leurs terres.

Etre San, vivre sans © François Badaire

     Qu’ils soient les premiers habitants du Kalahari, cela ne fait aucun doute. Des indices de leur présence remontent à plus de 40 000 ans, bien avant que d’autres populations venues de l’est, les Tswana, ne viennent s’installer sur le territoire de l’actuel Botswana. A l’origine, l’espace où ils nomadisaient s’étendait à l’ensemble de l’Afrique australe. Mais leur territoire s’est peu à peu contracté, sous la pression des agriculteurs bantous, des éleveurs hottentots au Sud et des colons blancs (14). Le désert du Kalahari est devenu au fil des siècles ce réduit inhospitalier où personne ne venait les chercher et où ils pouvaient continuer à vivre en paix.

     Que leur culture soit une des plus vieilles au monde, cela n’est pas contestable non plus. Elle est restée inchangée depuis les âges préhistoriques jusqu’à une époque récente, mais cela ne fait pas d’eux pour autant des spécimens d’un stade moins évolué de l’humanité, comme la vision linéaire de la modernité a longtemps voulu le faire croire. S’ils ont gardé leurs techniques, leur organisation, leur mode de vie, cela prouve au contraire qu’ils étaient parfaitement adaptés à leur environnement. Du point de vue de la gestion des ressources naturelles, ils ont atteint un stade optimal. Il n’y avait absolument rien à changer.

     Pendant des millénaires, les Bushmen ont donc mené une existence de chasseurs-cueilleurs semi-nomades. Ils vivaient dans des campements de 20 à 60 personnes ayant des liens familiaux (15). A la saison sèche, ils s’installaient autour des points d’eau jusqu’à l’épuisement de leurs stocks alimentaires, au début du printemps (16). Aux premières pluies, ils partaient nomadiser à la recherche des prairies verdoyantes appelées pans, où paissent les grands troupeaux d’antilopes, se déplaçant au gré de leurs migrations.

     Leur habitat, parfaitement écologique, est constitué de huttes d’herbes sèches, soutenues par une armature en branches, d’une solidité variable. Dans les campements semi-permanents, elles sont faites pour durer plusieurs mois, mais pendant leurs longues migrations, ce ne sont que des abris provisoires, qui finissent balayés par les vents comme un fétu de paille. Quelle que soit leur durabilité, une fois abandonnées par leurs occupants, elles ne laissent aucune trace de leur passage.

Un habitat 100% écologique © François Badaire

     Comme la plupart des petites sociétés de chasseurs-cueilleurs, les Bushmen ont une organisation sociale non hiérarchique. S’ils ont fait en sorte qu’aucun individu n’émerge au-dessus du groupe, c’est surtout par nécessité écologique. Leur mode de vie semi-nomade et leur dispersion pendant la saison sèche rendait impossible la mise en place de structures de pouvoir politique (17). Il y a cependant des chefs attitrés ; ce sont des aînés ou les meilleurs chasseurs. On leur fait confiance pour le choix des migrations et l’utilisation des ressources, mais les décisions sont prises en général par consensus. Société égalitaire à tous points de vue, les femmes y jouent un rôle important, elles sont très respectées et peuvent être chefs de groupe. Elles participent à toutes les activités, y compris la chasse. Elles attrapent de petits animaux comme des tortues, des suricates ou des écureuils pendant la cueillette, et il leur arrive d’accompagner les hommes au cours de leurs grandes virées pour les aider au dépeçage (18). Si la polygamie est admise, elle n’est généralement pas pratiquée, car aucun homme n’est assez riche ou assez puissant pour entretenir plusieurs femmes (19).

Les enfants n’ont pas de devoirs particuliers à part celui d’apprendre en jouant le monde qui les entoure. L’enseignement se fait dans la vie de tous les jours, au contact des adultes qui leur apprennent à reconnaître les plantes, les animaux, et leurs traces sur le sable. (20). Avant de devenir grands, ils sauront ainsi identifier et distinguer les propriétés de plus de trois cents plantes (21).

Les enfants apprennent en jouant le monde qui les entoure © François Badaire

Comme j’ai pu le constater, les loisirs occupent une part importante dans la société bushmen. Dans les campements, on passe beaucoup de temps à discuter, blaguer, jouer de la musique ou danser. La part d’oisiveté par rapport aux périodes de production consacrées à la chasse et à la cueillette correspond tout à fait aux descriptions que fait l’anthropologue Marshall Sahlins de l’économie des sociétés primitives. Loin d’être des sociétés de pénuries, ce sont des sociétés d’abondance, qui assurent la satisfaction des besoins matériels par des périodes de « travail » très courtes. Ainsi, un Bochiman Kung n’avait besoin que de deux jours d’activités par semaine pour se nourrir lui-même ainsi que les personnes à sa charge, enfants et vieillards. En quantité d’effort déployé, il était un producteur de nourriture plus efficace que le paysan français de l’entre deux guerre. Le désert regorge de produits à haute valeur énergétique et ses populations n’avaient pas besoin de produire des surplus, d’accumuler des stocks pour survivre (22). Comme le note très justement Pierre Clastres, les sociétés de chasseurs cueilleurs fonctionnaient très en-deçà de leurs possibilités objectives, et si elles n’ont pas fait tourner comme nous leur machine productive à plein régime, c’est qu’elles ne le voulaient pas, et n’en avaient pas besoin (23).

Traditionnellement, les San ont une économie non marchande basée sur la communauté de biens. Ils se répartissent le gibier selon des règles compliquées, mettent en commun les objets et même leurs vêtements. Leur vie est basée sur le partage, la coopération et l’égalitarisme (24). Avec les populations bantoues, ils pratiquent plutôt le troc, l’échange de peaux, de miel, de cire et autres produits de la brousse contre des outils en fer (25). Le commerce, l’échange monétaire, l’accumulation de capital et la propriété individuelle sont étrangers à leur culture.

Le tabac et le métal, des produits de troc ©François Badaire

Excellents chasseurs, ils partent pour de longues virées de plusieurs jours à travers la brousse, armés de leurs arcs et leurs flèches empoisonnées, enduites d’un produit toxique tiré des larves d’un insecte. La chasse est une longue traque au cours de laquelle le chasseur dialogue avec sa proie. « Chasser, c’est partir et discuter avec l’animal. Vous ne volez pas. Vous demandez ”, a déclaré Roy Sesana, le fondateur de l’association First people of the Kalahari, lorsqu’il a reçu le prix Nobel alternatif en 2005. Les Bushmen ne prélèvent dans la nature que ce dont ils ont besoin pour se nourrir et considèrent le bush comme leur garde-manger. Cela leur donne une excellente raison pour le préserver.

Le Kalahari n’est pas à proprement parler un désert. Plutôt une savane sèche et sablonneuse, recouverte d’arbustes épineux, à l’exception des vastes étendues d’herbe grasse appelée pans. L’eau étant rare, ils ont développés des techniques de survie qui leur permettent de tirer partie de la moindre goutte de pluie. Outre leur capacité à boire de l’eau stagnante sans tomber malades, ils se désaltèrent au cours de leurs longues marches à l’aide de racines, ou de melons sauvages. Ils ont également mis au point une technologie low tech appelée « puits à siroter ». Ils creusent un trou dans le sable humide après la pluie, placent un tas d’herbe sèche au fond qui servira d’éponge et rebouchent. Il suffit ensuite de planter une longue tige creuse à l’intérieur, et de faire remonter l’eau par succion ou de souffler, pour la recueillir dans une coquille d’œuf d’autruche (26). Les lodges dans le désert organisent d’ailleurs des stages de survie, au cours desquels les San montrent à des touristes ébahis leur savoir faire millénaire.

L’eau, une ressource rare dans le Kalahari © François Badaire

Avec le temps, leur mode de vie a évolué, même s’ils ont conservé des pratiques, des traditions, des savoirs et des techniques ancestrales à des degrés divers. On peut difficilement parler de progrès à propos de ces changements. Plutôt de perte ou d’acculturation, à mesure qu’ils étaient dépossédés de leur espace de nomadisation par les éleveurs bantou de l’ethnie tswana, et par les réserves de chasse des colons. Cette limitation de leur territoire, ainsi que les bouleversements écologiques dont ils ne sont pas à l’origine, ont eu pour effet d’accélérer leur sédentarisation.

Regroupés dans des villages proches de puits ou de points d’eau, ils se sont mis à garder les troupeaux de bœufs, pour le compte de riches éleveurs de l’ethnie tswana. Un véritable système de servage s’est mis en place. Devenus gardiens de troupeaux, ils étaient payés en nature, déplacés à volonté par leurs maîtres, et hérités comme des biens meubles. Cette situation d’asservissement a été abolie par le colonisateur anglais, mais ses normes se sont perpétuées après l’indépendance dans le secteur de l’élevage. Une commission d’enquête gouvernementale constatait en 1971 que la condition des travailleurs dans les ranches de la région de Ghanzy était assimilable à de l’esclavage volontaire. Aujourd’hui encore, les relations entre les Bushmen et l’ethnie dominante portent la marque de cet héritage. Grâce à ce travail quasi-gratuit, une caste tswana a pu s’enrichir, s’éduquer, s’investir dans la politique le commerce, et occuper les postes de pouvoir (27). Le pays lui appartient littéralement. D’ailleurs, Botswana veut dire « pays des tswana ». Quant aux Bushmen, méprisés et victimes de racisme, ils ne disposent d’aucun relai dans les cercles dirigeants susceptibles de faire entendre leur voix.

Chasseurs-cueilleurs à l’origine, les San du Kalahari se sont donc adaptés en ajoutant une corde à leur arc. Ils élèvent depuis une cinquantaine d’années des petits troupeaux de chèvres dont ils mangent la viande, boivent le lait, faute de pouvoir chasser comme auparavant. Contrairement à ce que prétendent les autorités, leur activité d’éleveurs ne pose aucun problème de cohabitation avec la faune sauvage. Il arrive qu’un fauve prélève sa part dans le troupeau. C’est dans l’ordre des choses. Il est admis que l’homme doive partager sa place au sommet de la chaîne alimentaire. Mais en règle générale, les bergers détectent assez vite la présence d’un fauve dans les parages. Ils rentrent alors immédiatement les bêtes dans des enclos faits de branches d’acacias hérissées d’épines, et rassemblent les hommes du village pour organiser une battue à cheval. J’ai assisté à une de ces c     avalcades, au cours desquelles les Bushmen partent, lance en étendard, tels des cavaliers du Moyen Age, sur les traces des maraudeurs. Ils avaient repéré trois jeunes lions, un mâle et deux femelles, qui avaient passé la nuit sous un taillis, pour s’abriter de l’orage. Ils les ont poursuivis sur des kilomètres, pour les dissuader de revenir près du campement. Le but n’était pas de les tuer – les Bushmen ne mangent pas de lions – mais de marquer leur territoire. Aujourd’hui, des ONG occidentales forment des équipes de « réponse villageoise » dans certaines communautés ayant des problèmes de cohabitation avec les bêtes sauvages (28). Au Bengladesh par exemple, des groupes apprennent à protéger leurs villages des attaques de tigres sans les abattre. Dans le Kalahari, les Bushmen n’ont besoin d’aucune formation dispensée par des experts venus d’ailleurs pour éviter les conflits homme / nature. Ils ont plutôt des savoir-faire à partager.

Il faut éloigner des fauves qui rôdent dans les parages © Denis Rousseau Kaplan

La sédentarisation progressive des Bushmen du Kalahari et leur adoption de pratiques étrangères au mode de vie traditionnel de chasseur-cueilleur doit également être reliée à une des plus grosses catastrophes écologiques de tous les temps au Botswana (29). Dans les années soixante-dix, le pays est encore un des plus pauvres d’Afrique et la Grande-Bretagne, puis la Communauté économique européenne (CEE) à laquelle elle adhère en 1973, décident de soutenir l’élevage bovin pour augmenter ses revenus d’exportation et alimenter le marché européen. La Commission finance alors des puits un peu partout dans le désert, mais surtout, elle fait construire des milliers de kilomètres de clôtures, censés protéger le bétail de maladies transmissibles par les animaux sauvages. Il s’avèrera plus tard que la faune du Kalahari n’était pas porteuse du virus de la fièvre aphteuse, principale raison de ce cordon sanitaire, mais des centaines de milliers d’herbivores vont être pris au piège de cette immense barrière.

Les clôtures coupent en effet une des plus importantes routes migratoires d’Afrique après celle du Serengeti en Afrique de l’Est. Chaque année au début de la saison sèche, plus de 500 000 animaux sauvages remontent vers le nord, en direction des vallées plus irriguées du Kalahari. Cette transhumance de taille biblique est interrompue brutalement. Des milliers d’antilopes, de zèbres, et tous leurs accompagnateurs, proies ou prédateurs, se cognent la tête, se prennent les cornes, les pattes, dans les fils de fer. Certains animaux longent le grillage sur des centaines de kilomètres pour trouver une issue et finissent par crever de soif, épuisés, ou dévorés par les chiens. Des centaines de milliers de bêtes meurent dans cette nasse. La population d’animaux sauvages de la région s’effondre en quelques années (30). Des journalistes, des scientifiques poussent des cris d’alarme. Les naturalistes Delia et Mark Owens détaillent la tragédie dans un livre à succès, « The cry of the Kalahari ». Mais rien n’y fait. Les clôtures restent en place. Il faudra attendre les années 2000 et le passage de troupeaux d’éléphants qui défoncent allègrement les barrières, pour que la nature reprenne peu à peu ses droits.

Les Bushmen, quant à eux, s’adaptent à cette transformation d’origine humaine de leur environnement, aux effets de l’anthropocène, ou plutôt de l’européocène, sur leur milieu naturel. Habitués à suivre les grands troupeaux d’antilopes pendant la saison des chasses, ils sont contraints de mettre un terme à leur vie semi-nomade. Face à la diminution du gibier, l’élevage de petits troupeaux de chèvre devient le seul moyen de garantir l’apport en protéines animales. La sédentarisation, devenue une condition de leur survie, s’effectue autour des multiples puits de forage financés par le gouvernement et la coopération européenne.

L’élevage de chèvres, conséquence de la sédentarisation © François Badaire

Le Central Kalahari Game Reserve constitue donc le dernier refuge pour les San. Les Owens, qui passent sept ans dans le désert à observer la faune sauvage côtoient également ces populations ancrées dans une autre temporalité. Ils sont admiratifs de leur mode de vie en symbiose avec la nature, mais ils lancent un avertissement. Si les habitants du CKGR se mettaient à pratiquer l’agriculture et à élever du bétail, cela risquerait d’altérer le fragile équilibre de cet espace protégé. Ils peuvent le faire, mais à l’extérieur de la réserve (31). En gros, les Bushmen peuvent rester à l’intérieur, mais condition de devenir un musée vivant, de vivre comme au temps de leur ancêtres, avant que leur environnement soit complètement bouleversé par le progrès technique et la croissance matérielle, chose impossible. Ces préconisations vont hélas être reprises par le gouvernement botswanais quelques années plus tard. Pour les autorités, l’élevage n’est pas compatible avec la protection de la faune sauvage. Les Bushmen sont donc accusés de perturber l’écosystème de la réserve avec leurs petits troupeaux de chèvres, alors que les données du Département de la Faune Sauvage et des Parcs Nationaux prouvent le contraire. En dix ans, de 1986 à 1996, le total de la biomasse du CKGR a doublé. Cela montre que le style de vie des Bushmen, basé sur la chasse, la cueillette, un peu d’agriculture, un peu d’élevage et quelques chevaux, n’a eu aucun impact sur le nombre d’animaux, rappelle Fiona Watson, directrice de recherche à Survival International. Et même s’ils chassent désormais à cheval et utilisent des armes à feu, les équilibres écologiques sont maintenus. L’anthropologue japonais Jiro Tanaka, qui a travaillé près de 40 ans sur les populations kwa du Kalahari fait dans un de ses ouvrages l’observation suivante : « La quantité de viande obtenue par la chasse équestre est tout à fait similaire à celle obtenue par la chasse à l’arc. Les Bushmen ne chassent pas plus que ce dont ils ont besoin, même après qu’ils se soient mis à utiliser des chevaux » (32).

         L’argument selon lequel l’abandon de leur mode de vie traditionnel bouleverserait l’écosystème du Kalahari central ne tient donc pas compte de la réalité. Il est surtout difficile à entendre de la part d’un Etat responsable de la plus grosse hécatombe d’animaux sauvages jamais connue dans la région. Il va néanmoins être brandi par les responsables politiques botswanais pour justifier le déplacement de plus d’un millier de personnes qui ne demandaient qu’à rester chez elles, sur les terres qu’elles occupent depuis plus de 40 000 ans.

Le dernier refuge des San © François Badaire

Les trois vagues d’expulsions

A l’époque de sa création en 1961, environ 4000 Bushmen vivent sur les 52 000 km2 de la réserve. Au milieu des années 80, leur nombre était tombé à 1300 personnes, concentrées autour de quelques sites de sédentarisation, pour remonter légèrement par la suite. Une petite bourgade du nom de Xade s’était même formée au nord-ouest du CKGR, autour d’un puits de forage, d’une école et d’un dispensaire. En 1995, elle comptait environ 700 habitants (33). Il est clair que sur ce site particulier, leur mode de vie s’était éloigné de celui de chasseur cueilleur et que cette forme d’urbanisation ne différait guère de ce qu’ils connaîtraient par la suite à New Xade. De plus, cette concentration d’habitants sur un même espace avait eu un impact négatif sur l’environnement alentour. Le besoin de bois de chauffe et de construction, l’augmentation des parcelles agricoles ont, selon certains chercheurs, amplifié le processus de désertification déjà en cours (34) Il n’en reste pas moins qu’ils avaient décidé de s’installer sur ce site de leur propre chef comme un moyen d’adaptation à des bouleversements géo-climatiques majeurs, et à la réduction de leur territoire. Autre point non négligeable, ils étaient chez eux. Cela n’a rien à voir avec le traumatisme du déplacement forcé qu’ils subiront par la suite. Dans le reste de la réserve, les communautés restent beaucoup plus réduites, et leur présence est sans conséquence pour l’équilibre de l’écosystème.

Au cours des années quatre-vingt, le gouvernement décide de geler la croissance de Xade et ses habitants sont encouragés à aller s’installer sur des sites alternatifs, à l’extérieur de l’espace protégé. Pour l’instant, il n’est question que d’incitations à partir (35). Un débat s’installe sur le maintien de populations à l’intérieur de la réserve. Une mission d’enquête gouvernementale estime que les Bushmen peuvent rester dans le cadre d’activités de tourisme communautaire, ou comme éco-gardes, mais ses conclusions sont rejetées (36).

A partir de 1995, les menaces se précisent. Le Ministre Robert Balopi déclare devant le parlement que construire des écoles et des cliniques n’est pas compatible avec la préservation d’une nature intacte. Deux ans plus tard, au cours d’une tournée dans le CKGR, il prévient ses habitants que ceux qui veulent rester n’auront qu’à se débrouiller par eux-mêmes. Ils n’auront plus accès à l’eau ni aux soins médicaux, et devront faire face à des patrouilles militaires (37). Les autorités botswanaises multiplient les visites. A partir de là, les intimidations et le harcèlement des populations va crescendo, accompagnés d’offres de compensations ridicules : cinq bœufs, huit ânes, 15 chèvres par famille, et quelques outils agricoles. En juin 1997, le directeur du Département de la Faune Sauvage, Sedia Modise annonce aux habitants du parc naturel qu’ils n’ont plus d’avenir ici, qu’ils doivent maintenant « rejoindre le monde moderne » (38). Au même moment, le Président du Botswana, Ketumile Masire, reçoit une équipe de négociateurs, composée d’habitants de la réserve et d’organisations qui les soutiennent, pour aussitôt les renvoyer chez eux, accusés d’être influencés par des « étrangers » (39). Il est vrai qu’à défaut de soutiens politiques locaux, les Bushmen ont dû faire appel à un certain nombre d’ONG internationales (40). Drapé dans son nationalisme, le chef de l’Etat peut ordonner l’évacuation du CKGR.

Ici, il est nécessaire d’évoquer l’hypothèse des diamants comme élément déclencheur de l’expulsion des Bushmen. Jumanda Gakelebone, de First people of the Kalahari, se rappelle que les ministres Balopi et Ngwako, qui organisaient des réunions avec les habitants de la réserve pour leur annoncer leur départ imminent, ne leur cachaient pas que des projets miniers étaient en cours dans le secteur (41). Des concessions diamantifères à l’intérieur du CKGR avaient été distribuées à plusieurs compagnies, principalement à Debswana, détenue à part égale par le gouvernement botswanais et la De Beers (42)

Campement d’ouvriers sur la mine de Gope © François Badaire

A l’époque, une affaire judiciaire en Afrique du Sud préoccupait la compagnie De Beers et le Botswana. Le peuple Nama, apparenté aux Bushmen, réclamait un droit de propriété sur ses terres, ainsi que sur les richesses minières qui s’y trouvent. La compagnie sud-africaine craignait que le cas de figure se reproduise au Botswana. Elle avait des raisons de s’inquiéter car quelques années plus tard, en 2003, la justice sud-africaine finira par donner raison aux Nama et obligera la De Beers à partager avec eux les revenus de la mine (43). Les systèmes judiciaires sud-africains et botswanais sont assez proches.

Il est possible qu’en expulsant les Bushmen, le gouvernement botswanais, main dans la main avec le géant minier sud-africain, ait voulu éviter qu’ils réclament des droits de propriété sur le CKGR. En 2000, alors que les premières expulsions avaient commencé, le Ministre des Mines Mokgothu confirmait au journal Midweek Sun que les opérations de réinstallation des Bushmen avaient préparé le terrain à l’exploitation d’une mine de diamants sur le site de Gope (44). Mais c’est le motif écologique qui est mis en avant par le gouvernement, ce qui lui permet de faire bonne figure vis-à-vis des institutions internationales et des ONG chargées de la protection de l’environnement.

Le gouvernement a toujours prétendu que les évacuations des groupes san du CKGR étaient volontaires. En réalité, les opérations se déroulent à peu près toujours de la même manière. Des camions se présentent aux abords des villages, accompagnés d’agents du parc et de forces de police. Ils embarquent vieux, femmes et enfants d’un côté, les hommes adultes de l’autre. En quelques minutes, les huttes sont vidées et démantelées, les biens sont chargés sur les véhicules. Parfois, les hommes partis à la chasse retrouvent les cases détruites, leur village rayé de la carte. Ils sont contraints de traverser à pied le Kalahari pour rejoindre leur famille, réinstallée dans des cabanes de fortune à l’extérieur du parc (45).

Des familles séparées, des villages rayés de la carte © Denis Rousseau Kaplan

Les premières évacuations se déroulent entre 1997 et 1998. Xade est rapidement vidée de ses habitants. Au total, ce sont environ 1700 personnes qui sont chassées de chez elles (46). En 2002, les expulsions reprennent, malgré la présentation par le gouvernement de plusieurs plans alternatifs, envisageant la création à l’intérieur de la réserve de plusieurs Zones d’Utilité Communautaire. Les différents brouillons prévoient que les San pourraient rester dans le CKGR et pratiquer la chasse et l’agriculture de subsistance tout en étant impliqués dans la gestion de l’environnement. Mais le Département de la Faune Sauvage rejette totalement la présence des bushmen à l’intérieur de la zone protégée. Il émet même un règlement qui bannit la chasse et toute activité agricole (47). Au cours de cette deuxième vague, ce sont environ 700 personnes qui sont évacuées de la réserve. Des agents détruisent les réservoirs d’eau et cèlent les puits pour faire passer aux habitants l’envie de revenir (48) Sans eau et sans moyens de subsistance, la vie serait impossible pour le commun des mortels. Mais les Bushmen n’ont pas totalement perdu leurs techniques de survie. Certains décident malgré tout de rester. Même sans eau, sans aucun service, ils préfèrent la liberté à la mort lente dans les camps de déplacés. Des petits groupes de réfractaires circulent dans la réserve. Ils communiquent entre eux par le moyen d’une radio CB, et se préviennent mutuellement lorsque des agents du parc viennent les déloger. Mais en 2005, une opération de police confisque le matériel et met fin aux dernières communautés résistantes. Les quelques chasseurs-cueilleurs qui restent se fondent dans la brousse, au prix d’un abandon total.

Du protectorat au développement

La protection de la faune sauvage et le développement deviennent ainsi les deux arguments principaux de l’Etat national pour justifier son action auprès des San. A la fois bienveillant et autoritaire, il décide de ce qui est bon pour ses enfants et des espaces qui leurs sont interdits. Mais avant d’être national, cet Etat était colonial. Il justifiait alors sa domination par une prétendue mission civilisatrice. Les britanniques avaient instauré à la fin du XIXème siècle un protectorat sur le Bechuanaland, officiellement à la demande du roi tswana Khama III, en réalité pour assurer les profits de la Compagnie britannique sud-africaine, contrer l’influence germano-boer et créer les bases d’un capitalisme moderne (49). 

Juste avant de rendre aux Botswanais leur indépendance, les Britanniques semblent préoccupés par le sort des Bushmen. A l’initiative de George Silberbauer, administrateur spécial pour les Bushmen, un territoire de 52 000 km2 carré leur est réservé, dans lequel ils seront libres de continuer à mener une vie nomade de chasseurs cueilleurs. La Central Kalahari Game Reserve (CKGR) est ainsi créée en 1961. Même si l’appellation désigne une  réserve de chasse, il s’agit bien d’une terre destinée à « ceux dont les moyens de subsistance dérivent en premier lieu des plantes et des animaux sauvages » (50), un espace où l’homme et la  vie sauvage peuvent cohabiter. Une sorte de biorégion avant la lettre. Personne d’autre que les Bushmen ne sont autorisés à y rentrer sans un permis spécial. Cependant, ils n’ont pas de droits spécifiques sur ce territoire, ce qui sera lourd de conséquences pour la suite (51).

Le CKGR, un espace où l’homme et la faune sauvage peuvent cohabiter © Denis Rousseau Kaplan

On peut s’interroger sur les raisons qui ont poussé ce colonialisme tardif à réserver un territoire à des populations jugées jusque là archaïques. Les San ont si l’on peut dire la chance d’avoir eu un anthropologue comme administrateur spécial. C’était une pratique assez courante à l’époque. De nombreux chercheurs se sont mis au service du projet colonial. Cette fois-ci, la discipline était chargée de préparer le processus de décolonisation. George Silberbauer avait étudié en détail le mode de vie des Bushmen, en témoigne son « Rapport pour le gouvernement du Bechuanaland sur la situation des Bushmen ». A travers la délimitation de cet espace, son intention était de permettre aux San de continuer à vivre comme bon leur semble. Selon Robert Hitchkock, « sa philosophie n’était pas de les maintenir dans un musée vivant mais de leur accorder un droit à l’autodétermination (52)». Il n’était donc pas question de créer une sorte de zoo humain, comme c’était la mode à l’apogée des empires coloniaux, ou une « réserve à sauvage » comme dans le roman d’Aldous Huxley « Le meilleur des mondes », où des « non civilisés » sont volontairement maintenus à l’écart du monde moderne. Silberbauer semblait surtout préoccupé par la protection des Bushmen et de leurs terres face à la majorité tswana. Il voyait bien que les conditions de travail dans les ranches avaient conduit à la marginalisation et la paupérisation des San (53). Leur asservissement était largement documenté. De son côté, la Société anti-esclavagiste réclamait des garde-fous au gouvernement britannique, avant qu’il transfère sa souveraineté à l’Etat botswanais (54). Un espace où les chasseurs-cueilleurs se sentiraient chez eux semblait la meilleure option.

Le Botswana accède à l’indépendance en 1966. C’est alors toute la population africaine qui s’émancipe de la tutelle coloniale. Il y avait les Indigènes et les Blancs. Désormais, il ne peut y avoir que des citoyens botswanais. Le nouvel Etat rejette la notion même de peuple indigène, ou de peuple premier. Il n’y a pas au sein de la nation botswanaise de peuple plus autochtone que les autres. C’est l’ensemble de la population qui doit être considérée comme autochtone. Contrairement au continent américain, où du fait de leur histoire, les Amérindiens pouvaient légitimement revendiquer des droits territoriaux, il n’est pas question pour le gouvernement botswanais d’accorder des titres collectifs à des groupes ethniques sous prétexte qu’ils étaient là les premiers. Le CKGR reste donc une réserve naturelle mais ne peut pas être considéré comme une terre bochiman.

Au Botswana, il n’y a pas de peuples plus autochtones que d’autres © François Badaire

Avec l’indépendance, des programmes de développement se mettent en place, soutenus financièrement par l’ancienne puissance coloniale et les institutions internationales. Il s’agit d’une certaine manière de faire accéder les anciens colonisés à la modernité, mais sans les frais d’administration. L’œuvre coloniale inachevée se poursuit à travers des schémas de croissance basés sur la production de richesses matérielles et la marchandisation de la nature, dans lesquels les chasseurs cueilleurs sont perdants d’avance.

L’objectif étant que le Botswana s’insère dans le système d’échange mondial, l’accent est mis dans un premier temps sur l’élevage bovin, pour lequel il a déjà un avantage comparatif. Outre la mise en place de clôtures sanitaires, aux conséquences écologiques désastreuses, les politiques de développement s’accompagnent d’une réforme agraire visant à favoriser la propriété individuelle.

Sous administration britannique, le régime foncier comportait trois modalités : la propriété privée, réservée aux fermiers blancs, les réserves indigènes, concédées aux cinq tribus tswana les plus puissantes, et les terres de la Couronne sur lesquelles vivaient les groupes san, mais sans véritables droits d’occupation des sols (55). La loi sur les terres tribales de 1968 distribue les terrains agricoles aux membres des tribus tswana mais pas aux San car aucune réserve tribale ne leur avait jamais été accordée (56). Puis la réforme de 1975 renforce le processus de privatisation en attribuant des terres de pâturage pour favoriser l’élevage commercial. Tandis que les aides internationales arrivent pour financer les clôtures, les San se voient peu à peu privés des espaces où ils nomadisaient et transformés en squatteurs (57). Le mode de vie des chasseurs cueilleurs est jugé incompatible avec les objectifs de croissance des exportations. Pour eux, développement rime avec dépossession, ce que traduit bien cette déclaration du préfet de Ghanzy à la Commission des terres en 1977 : « Toute cette discussion et ce programme consiste à prendre le chemin du développement. Les Bushmen, s’ils sont sur le chemin, doivent dégager, afin que nous puissions installer nos clôtures » (58).

Le Kalahari divisé en parcelles pour le bétail © Jasaon Edwards

Parallèlement, le gouvernement botswanais réinstalle les Bushmen dans des villages spécialement administrés. Les premiers sites de réinstallation voient le jour à la fin des années soixante dix. Il faut bien faire quelque chose de ces nomades sans terre, et de ces anciens serfs qui ne servent plus à rien dans les grands élevages protégés par des grillages. La sédentarisation accompagne donc le développement du pays basé sur les exportations de bœuf. Mais dans ces villages artificiels, les Bushmen n’ont rien à faire à part cultiver quelques petits lopins de terre aride, et attendre que les rations du Programme de Développement des Zones Reculées arrivent. De plus, ils ne possèdent pas de titres fonciers, ce qui les laisse à la merci d’autres groupes plus riches et plus puissants qui veulent s’installer sur leurs terres. (59)

La création de villes nouvelles comme New Xade n’est donc que le prolongement d’un long processus mené par le gouvernement au nom du développement. Et lorsque cette concentration de population sur un même site devient incompatible avec les objectifs de protection de la faune sauvage, comme dans le CKGR, les autorités n’hésitent pas à employer la manière forte pour les déloger, le tout accompagné d’un mépris culturel pour ceux qui n’ont pas pris le train de la modernité en marche. En 1996, le vice-président Mogae parlait des habitants du CKGR comme « des créatures de l’âge de pierre, qui sont condamnées à mourir comme le dodo s’ils passent à côté des plans officiels pour leur développement » (60)

Que l’extension de l’élevage industriel et la prolifération de clôtures soient responsables du changement climatique, de la désertification et de la réduction de la faune sauvage  importe peu pour les tenants de cette politique de développement. Au cours des années quatre vingt dix, ils en viennent même à ouvrir les espaces protégés à la prospection minière. Les diamants du Kalahari sont censés participer au développement de la nation toute entière. Le Botswana passe certes en quelques décennies du rang des pays les plus pauvres d’Afrique sub-saharienne à la cinquième place des pays les plus riches par habitant (61). Cette richesse cache en fait d’énormes disparités, et des populations très pauvres, comme les San, qui continuent de vivre avec moins de 1,9 USD par jour. Les diamants font rentrer des devises, mais ce flux de liquidités ne profite qu’aux élites politico-économiques, à ceux qui ont une longueur d’avance dans l’accumulation de capital, un groupe réduit de personnes reliées entre elles par des relations familiales, les parcours scolaires, les intérêts sociaux et leur trajectoire au sein du service public (­62). Le Botswana a en effet la particularité d’autoriser les fonctionnaires à avoir des activités dans le privé. Des dirigeants politiques et des hauts fonctionnaires ont ainsi des parts dans les compagnies minières, possèdent les plus gros élevages de bétail, et cette double activité dans le public et le privé alimente la corruption (63). De cette manne, les Bushmen n’en voient que des retombées sous forme de programmes sociaux pour Habitants des Zones Reculées, juste de quoi les maintenir au dessus du seuil de la clochardisation.

Enfin, le tourisme constitue le troisième volet de cette politique de développement. Le gouvernement voit dans ces espaces préservés du Kalahari jusque là arpentés par les seuls Bushmen une belle affiche publicitaire susceptible d’attirer des voyageurs intercontinentaux en mal de nature vierge. Le Ministre Patrick Balopi le disait lui-même, avant que les expulsions ne démarrent dans le CKGR. Devant le Parlement, il annonçait en 1996 que le tourisme pouvait devenir une grosse source de revenus si la faune était protégée et la réserve rendue attrayante pour les touristes. Il ne croyait pas si bien dire. Quelques années plus tard, alors que les San dépérissaient dans des villes nouvelles comme New Xade, les premiers tours operators emmenaient des groupes de touristes dans le Kalahari Central. Un lodge, un hôtel de brousse, a même ouvert en 2009 au cœur de la réserve, où des touristes aisés se prélassent au bord de la piscine après une journée de jeep à s’émerveiller de leurs rencontres avec des animaux sauvages. La nature n’est vue ici que comme un bien exploitable commercialement.

La nature comme produit de consommation

L’apartheid homme / nature

En dénonçant les politiques de développement tout en défendant le mode de vie des chasseurs-cueilleurs, on formule donc une critique de la modernité d’origine européenne. On s’attaque à une idéologie dominante que l’anthropologue Arturo Escobar résume en quelques mots : croissance, progrès, réformes de marché, extractivisme, hausse démesurée de la consommation matérielle individuelle (64). Il ne faut pas s’étonner, dès lors, que les acteurs de ce développement économique fassent feu de tout bois pour se défendre. L’ONG Survival International,  qui s’en est pris à la compagnie sud-africaine De Beers, en sait quelque chose. Le géant minier déclarait ainsi que : « l’idéologie des droits indigènes (…) est fondée sur la même théorie sociale de déconsidération qui a justifié l’apartheid » (65).

Ainsi, la protection des derniers chasseurs-cueilleurs de la planète reviendrait à leur dénier l’accès à la modernité et au développement. On retrouve là l’argument spécieux des élites gouvernementales qui prétendent sortir les San de leur arriération et leur sous-développement au nom du progrès, quitte à leur infliger un génocide culturel. Les défenseurs de l’autochtonie passent très vite du statut de défenseurs des droits de l’homme à celui de promoteurs d’une séparation ethnique, d’une pureté indigène, généralement représentatifs de l’extrême droite. La critique du développement devient l’équivalent du concept de « développement séparé », par lequel les autorités racistes sud-africaines justifiaient le parcage des populations noires dans des bantoustans.

Poste de garde de l’entrée ouest : le CKGR n’est pas un bantoustan © François Badaire

Il suffirait de dire ici qu’il y a une confusion sciemment entretenue entre la séparation géographique des races par un Etat oppresseur, et la volonté des Bushmen et autres peuples autochtones ne pas disparaître en tant que peuples. Aux yeux des grands industriels sud-africains, ce qu’ils ont infligé aux populations noires et asiatiques pendant des décennies et la promotion des droits d’une population en voie d’extermination reviennent au même. En réalité, la défense des droits indigènes repose sur des principes juridiques et philosophiques radicalement opposés à l’idéologie de l’apartheid. D’un côté, le droit à l’autodétermination sur des territoires occupés historiquement, la valeur en soi de la diversité humaine, la vertu universelle d’un mode de vie parfaitement adapté à l’environnement dans un contexte de crise écologique mondiale. De l’autre, le déni des droits de l’homme et l’enfermement, le suprématisme blanc, et la prétendue supériorité de la science sur les savoirs traditionnels pour résoudre les problèmes écologiques.

Ce n’est donc pas le maintien de populations autochtones dans une réserve naturelle qui se fonde sur une idéologie du développement séparé, c’est le transfert de chasseurs cueilleurs hors des aires protégées, dans des sites de sédentarisation, qui  relève d’une politique d’apartheid. Guillaume Blanc l’a très bien montré dans son livre « L’invention du colonialisme vert » (66). En Afrique du Sud, la séparation géographique entre de supposées races est accompagnée d’une séparation territoriale entre l’homme et la nature. Le « péril démographique africain », qui menace l’homme blanc devient dans un même mouvement un danger pour des espèces en voie de disparition. L’expulsion des parcs naturels des populations africaines répond à la ségrégation spatiale qui sévit dans tout le pays. L’apartheid inter-racial s’accompagne de mépris et d’ignorance à l’égard de ceux qui vivent encore en harmonie avec la nature. Un exemple parmi d’autres, non loin du Kalahari Central, les dernières populations San d’Afrique du sud ont été évacuées de leur territoire en plusieurs vagues, de 1931 à 1970, pour créer le Kalahari Gemsbok Park. Le motif invoqué par les autorités était alors de maintenir la nature intacte, et ne pas importuner les touristes « par la vue de Bushmen affamés » (67). 

         Mais alors, si les politiques ségrégationnistes et l’expulsion des peuples autochtones des parcs naturels participent d’une même logique, peut-être ont-elles des racines communes. Certains, comme Arturo Escobar, les trouvent aux origines de la pensée occidentale, dans la formation de catégories qui conduisent à couper l’homme de la nature, à séparer les espèces, les races, les ethnies entre elles. Dans cette ontologie, chaque chose, chaque être, est défini par une entité qui lui préexiste, une « substance » si l’on veut, qui la rend étrangère à toute autre. A l’inverse, la pensée indigène se caractérise par une ontologie relationnelle, dans laquelle rien n’existe en soi, mais tout est relation entre les êtres (68).

         De ce cadre ontologique occidental, qui donne un statut définitif aux êtres et aux choses, les classe, les hiérarchise, et les assigne presque à résidence, découle logiquement une forme de pensée dualiste dont la séparation entre nature et culture n’est qu’une figure parmi d’autres. Dans ce mode de pensée binaire, on trouve pêle-mêle l’opposition entre le corps et l’esprit, l’émotion et la raison, l’humain et non-humain, le sauvage et le civilisé, l’indigène et le savant. (69). D’où l’injonction de certains anthropologues, engagés auprès des mouvements indigènes et des luttes territoriales, à dépasser cette séparation entre nature et culture car elle conduit à des mesures de protection de l’environnement extrêmement toxiques, aussi bien pour les peuples autochtones que pour le reste de l’humanité. Elle est à la base d’un imaginaire qui d’un côté nous fait croire au mythe d’une nature vierge, d’un Paradis perdu, de l’autre, nous emmène vers des délires techno-scientifiques qui prétendent nous émanciper totalement de la nature. Ici, le rêve d’une nature débarrassée de l’homme se transforme en cauchemar pour ceux qui pendant des millénaires ont vécu en symbiose avec elle. Là, le fantasme d’un homme coupé du vivant, et dans un rapport d’extériorité instrumentale avec lui, ouvre les portes à une débauche de moyens dans laquelle l’utilisation des ressources naturelles est sans limites. L’idéologie du développement peut donc être vue comme une conséquence de la séparation entre les êtres, entre les règnes animaux, végétaux, minéraux et humains qui n’a jamais eu cours parmi les populations aborigènes comme les San ; séparation dont la clôture vétérinaire mise en place au Botswana pour développer l’élevage fait figure de symbole.

La nature vierge est un cauchemar pour les peuples autochtones © François Badaire

      Le couple moderne (car ils vivent séparément) nature-culture partage ainsi la même sphère culturelle que le couple exploitation-sanctuarisation. L’idée que l’homme ne peut prospérer et vivre heureux que dans un espace entièrement humanisé, va de pair avec une destruction inévitable de l’environnement et donc la délimitation d’autres espaces que l’homme est censé épargner en se retirant totalement. Le monde occidental s’est permis pendant longtemps tous les ravages écologiques au nom de la croissance et du développement, et maintenant qu’il voit les catastrophes se profiler à l’horizon, il découpe des espaces où la nature doit être protégée de façon paternaliste, pour recréer un monde sauvage idéalisé. La création de réserves naturelles débarrassées de l’homme devient la contrepartie de l’exploitation intensive d’autres milieux.

     Ce rêve d’une nature intacte se prolonge aujourd’hui à travers l’écologie du réensauvagement, de plus en plus en vogue en Europe et au niveau des institutions internationales. (70). Pour ne pas avoir à modifier un mode de vie qui a conduit à la destruction de la biodiversité sur Terre, les belles âmes écologiques du monde civilisé se réveillent soudainement pour réclamer chez elles des mesures strictes de protection de la nature, en investissant des espaces où l’homme est interdit de séjour (71). Mais si elles ont longtemps fermé les yeux sur les déplacements de populations dans les pays du sud, elles auront sans doute du mal à faire subir le même sort aux paysans de la Drôme ou de l’Ardèche.

         Ce laisser-aller de la nature s’accompagne inévitablement d’une intervention autoritaire des Etats pour tenir l’homme à distance, à l’instar de l’idéologie néo-libérale dont elle s’inspire. La libre circulation des espèces pourrait n’être qu’une variante écologique de l’économie de marché, et comme au Chili en 1973, il faut un putsch militaire pour rétablir le libre-échange et l’économie capitaliste. On intervient lourdement en amont, on déplace des populations entières, pour ensuite laisser faire les écosystèmes. (72). Les Bushmen du Kalahari, en savent quelque chose, victimes comme tant d’autres peuples autochtones de cet interventionnisme aux accents martiaux, pour mettre un terme à leurs pratiques ancestrales de la nature.

         Que ces politiques de réensauvagement soient les mêmes que celles qui ont détruit des populations entières dans les pays du sud ne semble préoccuper personne, hormis des ONG comme Survival International, qui dénoncent depuis des décennies ces transformations de terres, autrefois occupées par des peuples premiers, en no man’s land. En 2021, elle s’attaque au système des Nations Unies et aux Conventions des parties (COP) sur le climat, car l’un des projets sur la table est de convertir 30 % de la Terre en espaces protégés d’ici 2030 (73). Appelé « 30×30», ce plan pourrait aboutir au plus grand accaparement de terres de l’histoire et conduire au déplacement de centaines de millions de personnes s’il suit les mêmes logiques d’apartheid.

Mais tout le monde n’est pas banni de ces espaces naturels. Sur les terres soumises à la nouvelle lubie du réensauvagement, seul le « sauvage » et quelques paysans pauvres sont interdits de séjour, ceux qui ne comptent pas, qui « ne sont rien » pour les grands de ce monde, tandis que l’homme civilisé, incarné dans la figure du scientifique ou du touriste intercontinental, conserve un droit d’accès privilégié à ces merveilles de la nature.  Cette sanctuarisation revêt un caractère totalement artificiel car le scientifique y mène ses expériences et ses observations comme dans un grand laboratoire à ciel ouvert. Le touriste, lui, jouit de la nature comme d’un immense spectacle vivant. Mais toutes les autres activités humaines, celles qui s’inscrivent dans la vie quotidienne, dans la façon d’habiter le monde, et le marquent de leur empreinte, sont reléguées à l’extérieur, aux espaces à développer.

On voit là à quel point le développement, accompagné de son alter ego du réensauvagement, comme Laurel suit Hardy, devient le soft power d’une stratégie de domination culturelle, sociale, économique et politique, dont les peuples autochtones sont les derniers à vouloir résister. Ce duo tragi-comique n’est rendu possible que par un appareil institutionnel composé d’organisations variées (FMI, Banque mondiale, ONU, Agences nationales de coopérations, ONG de protection de l’environnement), qui à leur tour transforment le discours en moyens d’actions et modèlent la réalité.

Avec le rapport Bruntland de 1987 apparaît le concept de développement durable, devenu officiel à partir du Sommet de Rio en 1992 (74). On n’abandonne plus les projets de déplacement du cœur des réserves vers l’extérieur, mais désormais, ils deviennent « volontaires » et sont sensés offrir aux populations déplacés une vie meilleure. Les programmes de développement doivent servir la communauté. Les San expulsés du CKGR sont priés de voir cela comme une « aide » qui leur est offerte, avec le soutien de certaines ONG qui se chargent d’accueillir les réinstallés, et de leur trouver de nouvelles activités (guides, cuisiniers, ou clowns d’eux-mêmes).

Jumanda Gakelebone, lorsqu’on l’interroge sur ce que représente pour lui le « développement », le voit comme une sorte de maladie. « Dans un environnement sain, vous aviez des gens sains, dit-il, et puis au nom du développement, vous les avez déplacés, et ils se sont mis à mourir de maladies incurables comme le sida, la tuberculose, la goutte ». Jumanda insiste sur la nourriture qui, pour lui, agit sur son peuple comme une sorte de poison. « Ils ont mangé de la viande toute leur vie dans la brousse, mais maintenant, ils tombent malades de la goutte », ajoute-il. Il met ça sur le compte du bétail bourré de vaccins et de médicaments. Et il se demande : « à quoi sert la clinique si elle ne peut pas soigner les malades ? » (75).

Le développement vécu comme une maladie par Jumanda Gakelebone © François Badaire

Cette déclaration fait écho à celle d’une femme déplacée, qui a témoigné en 2004 lors du procès intenté contre le gouvernement par des organisations bushmen. Quand elle se sent malade, dit-elle, elle retourne dans le CKGR, dans sa communauté d’origine, prend de la terre et l’utilise comme remède (76). Manger de la terre, cela peut paraître barbare. C’est pourtant une pratique millénaire chez de nombreux peuples premiers. Elle est surtout utilisée par les femmes enceintes parce qu’elle favorise le développement du fœtus et renforce leur immunité. Elle est aujourd’hui recommandée par de nombreux nutritionnistes car notre corps a besoin de saleté, de tous ces microbes qui peuplent notre flore intestinale, pour se protéger (77). Un monde sépare ces pratiques de la société hygiéniste qui se met en place à la faveur du covid 19. Dans « Le Meilleur des mondes », Bernard, le protagoniste, rappelle à sa compagne dégoutée par la saleté des sauvages le slogan du pouvoir Fordien : « la civilisation, c’est la stérilisation ». Troublante ressemblance.

Pour les San du Kalahari central, le développement est devenu synonyme de maladie, de dépression, d’alcoolisme, l’équivalent d’une descente aux enfers dans les sous-sols de la modernité. Il n’est pas étonnant qu’ils cherchent par tous les moyens à regagner le désert, où leur source de vie est restée.

Après la catastrophe

Comme beaucoup de peuples indigènes, les San ont connu un effondrement de leur monde, bien avant celui que nous prépare le chaos écologique. Ils se trouvent dans une situation post-apocalyptique et les programmes mis en place pour les aider à passer de la préhistoire au XXIème siècle ont si bien marché qu’ils tentent par tous les moyens d’y échapper et de revenir dans la réserve. A leurs risques et périls, car seuls quelques-uns ont obtenu le permis de rentrer. Les autres s’exposent toujours aux persécutions des agents gouvernementaux.

Les San dans une situation post-apocalyptique © Denis Rousseau Kaplan

Selon Jumanda Gakelebone, 389 personnes vivent en 2021 dans le CKGR, 580, lorsque les enfants reviennent chez leurs parents pendant les vacances scolaires, car le reste du temps, ils le passent dans des pensionnats à l’extérieur.  Les San du groupe kwa que j’ai rencontrés étaient heureux d’être revenus dans leurs campements villageois au milieu de la brousse. Dans le CKGR, ils n’ont besoin de rien pour survivre. Leur subsistance est assurée. Même s’ils n’ont plus le droit de chasser, ils élèvent quelques chèvres et cultivent des plantes qu’ils peuvent stocker, comme les haricots (78). Ils continuent de pratiquer la cueillette dans le bush et il leur arrive parfois de passer outre l’interdiction de chasser, en essayant de rester le plus discrets possibles (79). Mais il leur est devenu de plus en plus difficile de ne pas se faire repérer. Le département de la faune sauvage déploie maintenant des moyens aériens, avec détecteurs de chaleur, dans sa lutte contre le braconnage. En 2015, une patrouille de la police botswanaise en hélicoptère n’a pas hésité à tirer sur un groupe de Bushmen qui chassait l’antilope pour se nourrir (80). Traités comme des braconniers, une dizaine d’individus ont été arrêtés, dénudés et battus pendant leur garde à vue (81). 150 San ont été arrêtés depuis l’interdiction de la chasse de subsistance en 2002 (82).

S’ils s’installent par petits groupes autour des puits laissés par les compagnies minières, il n’est plus question de créer de gros villages comme à Xade, ni de revenir à une organisation sociale de chasseur-cueilleur, comme aux premiers temps de l’humanité. La modernité a fait son œuvre. Ils tentent de conserver ce qu’elle peut avoir d’utile et d’agréable, tout en l’adaptant à un mode de vie qui est le garant de leur équilibre psychique, aux grands espaces à perte de vue, à la liberté d’aller et venir au gré des saisons, aux déplacements en bandes sur les traces des grands troupeaux, à cette communion avec le vivant qui est la respiration de leur âme, leur souffle vital, sans lequel ils étouffent et se laissent dépérir. Plus qu’à un développement, notion entachée de néo-colonialisme, c’est à une sorte de buen vivir qu’ils aspirent, concept andin à vocation universelle qui se réfère à une vie riche dans une relation harmonieuse avec la Terre-mère, dans l’entraide et le partage avec les autres.

Le buen vivir plutôt que le développement © Denis Rousseau Kaplan

Etant entendu que le mode de vie semi-nomade a disparu, certaines formes de sédentarisation peuvent être envisagées selon les aspirations des San eux-mêmes. L’anthropologue K. Ikeya en distingue trois types dans le Kalahari central (83). Le A, défini comme de petites unités agricoles mêlant sédentarisation et pratiques de chasse et de cueillettes. Le B, qui regroupe des populations autour d’infrastructures permanentes, une école, un poste de santé, comme à Xade. Le C qui a correspondu à l’installation de San comme ouvriers agricoles chez de grands éleveurs et à leur asservissement. Alors que les deux derniers se sont révélés destructeurs pour l’identité des bushmen et leur art de vivre en syntonie avec la nature, le A, forme hybride, reste compatible avec la continuité d’une culture ancestrale et le maintien des équilibres naturels. Il semble d’ailleurs que d’eux-mêmes, les San revenus dans la réserve instaurent ces configurations particulières.

L’enjeu est de préserver la faune et la flore sauvages du Kalahari tout en respectant les droits des populations qui y vivent. Rien n’oblige ceux qui ont choisi de revenir sur leurs terres de vivre comme des « peuples volontairement isolés », terme par lequel sont désignées les populations qui ont choisi de vivre sans contact avec le reste du monde. Après l’expulsion des San, les autorités botswanaises ont retiré les pompes à eau et scellé les puits pour les dissuader de revenir. Il a fallu un jugement en faveur des premiers habitants du Kalahari pour que l’Etat leur reconnaisse un droit universel à l’eau. Rien n’empêche la puissance publique de satisfaire les besoins élémentaires de ceux qui veulent rester dans le désert, comme l’accès à l’eau, aux soins, à une éducation de base, dans la mesure où cela ne conduit pas à la formation de grandes concentrations humaines.

L’impossible retour en arrière © Denis Rousseau Kaplan

Même si les conditions de vie sont encore difficiles, la situation s’est un peu améliorée pour les résidents/résistants du CKGR. Désormais, une clinique mobile sillonne le bush et des camions citernes apportent régulièrement de l’eau aux habitants. Mais il reste un point noir, celui de l’école. Pour recevoir une éducation, les enfants de la réserve doivent quitter leurs parents et rester de trois à neufs mois dans des pensionnats, où selon R. Hitchcock, de nombreux cas de maltraitance, de violences et même d’abus sexuels ont été constatés (84). En l’absence de professeurs san, l’éducation se fait en langue tswana et en anglais, ce qui conduit à une assimilation forcée et à une disparition de leur culture. Lors de ma visite dans le Kalahari, je constatai que des agents de l’UNICEF traquaient les parents réfractaires qui tentaient de garder leur progéniture auprès d’eux. Il existe pourtant de nombreuses expériences d’écoles nomades, notamment dans le Sahara, qui pourraient donner aux petits bushmen une ouverture sur le monde sans pour autant les couper de leurs racines et de leur culture.

Les enfants séparés de leur famille par le système scolaire © François Badaire

Un plan de développement durable des régions arides de Ghanzy et Kgalagadi, qui intègre les cinq communautés de la réserve du Kalahari central, est actuellement à l’étude. D’un montant de 28 millions de dollars, financé par le gouvernement botswanais, le Programme des Nations Unies pour le Développement et une association pour la protection des oiseaux, il prévoit la possibilité d’exercer certaines activités rémunératrices comme le tourisme communautaire, la gestion de réserves de chasse, la vente d’artisanats et de plantes médicinales ainsi que la lutte contre le braconnage.

Les communautés sont consultées, selon le principe du Consentement libre, préalable et éclairé, désormais un peu plus entré dans les mœurs politiques. Des réunions sont organisées tous les mois avec les autorités du parc naturel, raconte Jumanda Gakelebone, mais le militant de la cause indigène ne leur fait pas confiance (85). Plusieurs plans de gestion du CKGR, élaborés au cours des années 90, prévoyaient un découpage entre des Zones d’usage communautaire (CUZ) où les Bushmen pourraient rester, et des zones réservées à la conservation et au tourisme (86). Peu de temps après, les populations étaient évacuées.

La possibilité pour les San du CKGR d’accueillir des touristes désireux de partager un temps leur mode de vie, d’organiser eux-mêmes des parcours de découverte à travers la brousse, de vendre directement leur artisanat, plutôt que de dépendre de lodges privés qui les exploitent, pourrait leur redonner une autonomie financière tout en participant à la valorisation de leur culture. Mais pour l’instant, ils n’en ont pas le droit. Un touriste, et même un chercheur, qui séjourne dans une communauté sans autorisation du parc naturel, peut être arrêté. Pendant ce temps, les autorités du parc créent de grands campements touristiques sans embaucher aucun habitant de la réserve, dénonce l’anthropologue R. Hitchcock (87).

Un certain nombre de plantes, aux vertus thérapeutiques, comme les « griffes du diable » (harpagophytum), efficaces pour soulager les douleurs articulaires, ou le hoodia, un coupe-faim naturel, pourraient apporter des compléments de revenus aux communautés san, mais à condition que leurs connaissances traditionnelles ne soient pas pillées et brevetées par des laboratoires pharmaceutiques, et ne fassent pas l’objet d’une surexploitation néfaste pour l’environnement. L’étude d’impact environnemental et social du plan actuel, réalisée par R. Hitchcock, pointe un certain nombre de risques qui pourraient découler d’une absence de considération pour les populations locales. En 2018, la création d’une fondation regroupant les cinq communautés du CKGR ainsi que les villages de déplacés leur a été imposée sans aucun accord de leur part (88). Elles risquent de se voir à nouveau dépossédées de leur héritage culturel et environnemental.

Impliquer les communautés San dans la gestion du parc naturel et la protection de la faune sauvage est évidemment une option sur la table. Elle est évoquée dans le Plan de gestion des écosystèmes arides de Kgalagadi et de Ghanzy comme participation à la lutte anti braconnage. Mais pour R. Hitchcock, elle n’est pas sans risque. Les populations du CKGR n’ont pas vocation à se transformer en écogardes, armés et entraînés pour combattre les braconniers. De plus, collaborer avec les agents du Département de la faune sauvage et des parcs naturels peut créer des dissensions au sein des communautés. Elles ont en mémoire les arrestations et les mauvais traitements dont elles ont été victimes, et reprochent aux gardes de concentrer leurs efforts sur ceux qui chassent pour se nourrir, plutôt que sur les gangs de braconniers (89). Elles pourraient être employées pour des activités de surveillance et de contrôle de la faune sauvage, mais le Botswana est encore loin d’adopter une telle politique vis-à-vis de ses populations indigènes (90). Malgré les engagements pris dans le cadre de ce projet de ne pas pratiquer de déplacements forcés, conformément aux standards environnementaux et sociaux du PNUD, les communautés du CKGR reçoivent régulièrement la visite de ministres ou de hauts fonctionnaires qui leur font savoir que la réinstallation est toujours une option sur la table (91).

Les San du Kalahari central sont pourtant les plus expérimentés et les plus intéressés pour préserver la vie sauvage dans le parc. Ils l’ont occupé pendant des milliers d’années tout en le transmettant intact de générations en générations. Ils l’ont conservé jusqu’à nous, jusqu’à ce que des projets de développement dans le cadre d’une économie mondialisée les transforment en clochards du système, pardon, en Habitants des zones reculées ; jusqu’à ce que des scientifiques occidentaux, des fonctionnaires des Nations Unies et la cohorte d’ONG qui les accompagnent viennent leur apprendre comment protéger l’environnement. Le Plan de gestion des écosystèmes arides de Kgalagadi et de Ghanzy n’est pas exempt de ce paternalisme propre aux projets de développement dessinés d’en haut, par des institutions internationales. Il considère que les « parties prenantes n’ont actuellement pas les outils de planification, la coordination institutionnelle et les capacités opérationnelles nécessaires à une gestion efficace des ressources naturelles » (92). Certes, les Bushmen qui vivent encore dans le désert n’utilisent pas Powerpoint, ne font pas de tableaux Excel, et n’ont pas de managers formés dans des grandes écoles, mais ont-ils à ce point changé qu’ils ne sont plus capables de protéger leur environnement ? Non, répond Robert Hitchcock, qui estime qu’ils ont non seulement la capacité, mais aussi le droit de gérer leurs propres ressources. Le problème c’est qu’ils n’ont aucun droit (93)

Les San n’ont pas besoin de Power Point pour bien gérer leur environnement © Denis Rousseau Kaplan

Les communautés du CKGR pourraient très bien créer leur propre fondation, obtenir une personnalité juridique et une reconnaissance officielle en tant que groupe indigène, avec des droits spécifiques et collectifs sur un territoire, leur permettant de prendre en main leur propre destin. L’article 26 de la Déclaration des Nations Unies sur les peuples autochtones prévoit qu’ils « ont le droit de posséder,  d’utiliser, de mettre  en valeur et de contrôler les terres et les territoires qui sont à eux (…) parce qu’ils les occupent ou les utilisent traditionnellement ». Mais au Botswana, il y a encore du chemin à faire avant que de tels droits territoriaux soient accordés aux Bushmen.

Ce que vivent les Bushmen depuis des décennies n’est autre que leur intégration catastrophique et accélérée dans la mondialisation, avec des projets de développement pour adoucir le choc. Robert Hitchcock décrit ce processus comme une propagation de l’économie monétaire au détriment du partage et de la solidarité au niveau des communautés, un remplacement des systèmes sociaux originellement égalitaires et distributifs par des organisations moins équitables, avec une petite élite aisée et des pauvres toujours plus nombreux (94). Quel est le meilleur système pour eux, pour nous, et pour la planète ? C’est la question cruciale qui mérite d’être posée.

Je remercie chaleureusement Robert K. Hitchcock pour l’aide précieuse qu’il m’a apportée pour la rédaction de cet article.

Notes :

  1. Les Bushmen ne sont pas éternels, Survival International, Document de travail, 19 septembre 2006
  2. Source Robert K. Hitchcock, Anthropologue, Université du Nouveau Mexique
  3. Guillaume Blanc, L’invention du colonialisme vert, Flammarion, 2020
  4.  Comment l’écologie des riches détruit les peuples autochtone/ Les réfugiés verts, une nouvelle classe de déracinés, François Badaire, Chroniques de l’extrême humanité, 14 mars 2021
  5. Kenneth Good, Diamonds, dispossession and democraty in Botswana, ed. Jacana, 2008
  6. Government admits Bushmen drinking themselves to death, Survival International, 30 mars 2006
  7.  CKGR Court Case Transcripts, 29 –30 July 2004, in What about our rights? Settlements, subsistence and livelihood security among Central Kalahari San and Bakgalagadi Robert K. Hitchcock , Maria Sapignoli and Wayne A. Babchukc, The International Journal of Human Rights Vol. 15, No. 1, January 2011, 62 –88
  8. Bienvenue chez les Kwa, journal de bord d’un voyage dans le Kalahari, Chroniques de l’extrême humanité, François Badaire, octobre 2017
  9. Source Robert K. Hitchcock, Anthropologue, Université du Nouveau Mexique
  10.  Entretien avec Jumanda Gakelebone, 2 avril 2021
  11. What about our rights? Settlements, subsistence and livelihood security among Central Kalahari San and Bakgalagadi Robert K. Hitchcock , Maria Sapignoli and Wayne A. Babchukc, The International Journal of Human Rights Vol. 15, No. 1, January 2011, 62 –88
  12.  Mark Dowie, Conservation refugees, p. 144, MIT Press, 2009
  13. Frédéric Lordon, Vivre sans, éd. La fabrique, 2019
  14. Jacques Maquet, Encyclopédie Universalis, article “Bochimans »
  15. idem
  16. Mark Dowie, Conservation refugees, p. 145, MIT Press, 2009
  17. Alan Barnard, Bushmen, Cambridge university press
  18. Source Robert K. Hitchcock, Anthropologue, Université du Nouveau Mexique
  19. Jacques Maquet, Encyclopédie Universalis, article “Bochimans »
  20. Source Robert K. Hitchcock, Anthropologue, Université du Nouveau Mexique
  21. Elizabeth Marshall Thomas, The harmless people
  22. Marshall Sahlins,  Age de pierre, âge d’abondance, éd. Gallimard, 1971, p.60-61
  23. Pierre Clastres, Préface à Age de pierre, âge d’abondance, Marshall Sahlins,  éd. Gallimard, 1971, p.60-61
  24.  Alan Barnard, Bushmen, Cambridge university press
  25.  Jacques Maquet, Encyclopédie Universalis, article “Bochimans »
  26. Finding water in the desert, Ben Mc Nutt.
  27. Kenneth Good, Diamonds, dispossession and democracy in Botswana, ed. Jacana, 2008, p. 106
  28. https://www.equatorinitiative.org/2020/04/24/solution10986/
  29. Last exit from the Kalahari : the slow genocide of the Bushmen / San, Rupert Isaacson, 27-08-2002, http://www.opendemocraty.net
  30. How Botswana Revived Africa’s Largest Mammal Migration, Michaela Trimble, National geographic, 4-05-2018
  1. Site de la Owens foundation for wildlife and conservation, The Kalahari years
  1. Jiro Tanaka, « The recent changes in the life and society of the Central Kalahari San » African Studies Monographs, pp. 37-51, Mars 1987
  1. Les chiffres diffèrent selon les sources. La Commission européenne, dans sa réponse à une question écrite n°1645/96 de Maartje van Putten sur la possible expulsion de Bushmen du CKGR, 2 juillet 1996, parle de 500 personnes. Kenneth Good, quant à lui, avance le chiffre de 1200 personnes. Je me base plutôt sur les chiffres de Robert Hitchcock, tiré du recensement officiel et des observations d’ONG (Hitchcock, What about rights ? Settlements, subsistence, livelihood security among Central Kalahari San and Bakgalagadi, The International Journal of Human Rights, 22 December 2010)
  1.  Kazunobu Ikeya, Settlement patterns and sedentarization among the San in the Central Kalahari (1930-1996), in Research and activism among the Kalahari San today, F. Puckett, K. Ikeya
  1. Kenneth Good, Diamonds, dispossession and democraty in Botswana, ed. Jacana, 2008, p. 126
  2. K. Good, idem, p. 127
  3. K. Good, idem
  4. K. Good, idem
  5. K. Good, idem,  p.129
  6. Survival International, Cultural Survival, Minority Rights Group International, the Working Group of Indigenous Minorities in Southern Africa (WIMSA), and the International Work Group for Indigenous Affairs. Source : R. Hitchcock, Kgalagadi-Ghanzy drylands ecosystem project (KGDEP) environmental and social impact assessment (ESIA), UNDP
  7.  Bienvenue chez les Kwa, journal de bord d’un voyage dans le Kalahari, Chroniques de l’extrême humanité, François Badaire, octobre 2017
  8.  Les Bushmen ne sont pas éternels, Survival International, Document de travail, 19 septembre 2006
  9.  Idem
  10.  Idem
  11.  Mark Dowie, pp. 142-146 / Kenneth Good, pp. 126-132
  12. What about our rights? Settlements, subsistence and livelihood security among Central Kalahari San and Bakgalagadi Robert K. Hitchcock , Maria Sapignoli and Wayne A. Babchukc, The International Journal of Human Rights Vol. 15, No. 1, January 2011, 62 –88
  13. K. Good, p.131
  14. K. Good, p. 132
  15.  Encyclopaedia Britannica, “British South Africa Company”.
  16. Fauna Conservation proclamation, 1961, Ministry of commerce, industry and water affairs, published on 26th april, 1968
  17. Nicholas Olmsted, Indigenous rights in Botswana : development, democracy, and dispossession, Washington university global law studies review, vol. 3, 2004
  18.  Robert Hitchcock, Removals, politics and human rights, Cultural survival quarterly magazine, mars 2002
  19. Nicholas Olmsted, idem
  20. UNHCR, Minorities at risk project, Chronology for San Bushmen in Botswana, 2004, https://www.refworld.org/publisher/MARP.html
  21. Nicholas Olmsted, idem
  22. Nicholas Olmsted, idem
  23. K. Good, idem, p.114
  24. K. Good, idem, p.115
  25. Indigenous Peoples Planning Framework, Managing the Human-wildlife interface to sustain the flow of Agro-ecosystem Services and Prevent Illegal Wildlife Trafficking in the Kgalagadi and Ghanzi Drylands, UNDP, 2021
  1. K. Good, idem, p.124
  2. Botswana, Fiche pays, Trésor public, France, mai 2020
  3. K. Good, idem, p.78
  4. K. Good, idem, p.70
  5. Arturo Escobar, Sentir-penser avec la Terre, Seuil, p.57
  6. Les Bushmen ne sont pas éternels, Survival International, Document de travail, 19 septembre 2006
  7. Guillaume Blanc, L’invention du colonialisme vert, Flammarion, 2020, p.182
  8. R. Flemming Puckett , ‘Your Soul Will Remember’: Reconnecting with the Kalahari, Celebrating Traditional Knowledge, Sharing the Meat, and Becoming a Community on the ǂKhomani San Lands Today, , in  Ecotourism Impacts on Indigenous Peoples, éd. Babchuk and Hitchcock
  9. Arturo Escobar, idem, pp.74-75
  10. Préface à « Sentir-penser avec la Terre, Atelier La Minga
  11. Gilbert Cochet, Béatrice Kremer-Cochet, L’Europe réensauvagée, Actes Sud, 2021
  12. Le « réensauvagement », une vision de la protection de la nature qui gagne du terrain en Europe, Angela Bolis, Reporterre, 13-08-2019
  13. Idem
  14. https://www.survivalinternational.fr/actu/12575
  15. Guillaume Blanc, idem
  16. Interview du Zentrum für Entwicklungsforschung, 22 juillet 2019, https://www.youtube.com/watch?v=SV0BO99904g
  17. What about our rights? Settlements, subsistence and livelihood security among Central Kalahari San and Bakgalagadi Robert K. Hitchcock , Maria Sapignoli and Wayne A. Babchukc, The International Journal of Human Rights Vol. 15, No. 1, January 2011, 62 –88
  18. La lettre Direct santé, mai 2021
  19. Entretien avec Jumanda Gakelebone, 2 avril 2021
  20. Source Robert K. Hitchcock
  21. https://www.survivalinternational.fr/actu/11388
  22. Survival, idem
  23. Source Robert K. Hitchcock
  24. Kazunobu Ikeya, Settlement patterns and sedentarization among the San in the Central Kalahari (1930-1996), in Research and activism among the Kalahari San today, F. Puckett, K. Ikeya
  25. What about our rights? Settlements, subsistence and livelihood security among Central Kalahari San and Bakgalagadi Robert K. Hitchcock , Maria Sapignoli and Wayne A. Babchukc, The International Journal of Human Rights Vol. 15, No. 1, January 2011, 62 –88
  26. Entretien avec Jumanda Gakelebone, 2 avril 2021
  27. Maria Sapignoli, Hunting justice, Cambridge university press, 2018, p. 53
  28. Entretien avec Robert K. Hitchcock, 19 juin 2021
  29. Indigenous Peoples Planning Framework, Managing the Human-wildlife interface to sustain the flow of Agro-ecosystem Services and Prevent Illegal Wildlife Trafficking in the Kgalagadi and Ghanzi Drylands, UNDP, 2021
  1. Kgalagadi-Ghanzy drylands ecosystem project (KGDEP) environmental and social impact assessment (ESIA), UNDP, Robert K. Hitchcock, 15 mai 2021
  1. Entretien avec Robert K. Hitchcock, 19 juin 2021
  2. Indigenous Peoples Planning Framework, Managing the Human-wildlife interface to sustain the flow of Agro-ecosystem Services and Prevent Illegal Wildlife Trafficking in the Kgalagadi and Ghanzi Drylands, UNDP, 2021
  1. Idem
  1. Entretien avec Robert K. Hitchcock, 19 juin 2021
  2. Robert K. Hitchcock, The plight of the Kalahari San : Hunter-gatherers in a globalized world, Journal of Anthropological Research (Summer 2020), University of New Mexico.

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