Soigner les blessures du vivant

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L’humain et la planète sont malades d’une rupture initiale avec le monde naturel. S’inspirant des savoirs traditionnels des « peuples racines », 101 façons de se reconnecter à la nature de Frederika Van Ingen, nous rappelle que la santé du corps et du monde vivant sont liés intimement.

Il n’est pas évident de vanter les mérites des sagesses aborigènes, de mettre en valeur les philosophies de vie de ces peuples qui ont conservé une relation symbiotique avec la nature. Dans notre société cartésienne, imbue de sa supériorité, on rit sous cape, on regarde avec condescendance ceux qui s’intéressent à ces savoirs ancestraux, non pas comme objet de curiosité, mais sérieusement, en leur redonnant toute la place qu’ils méritent. Les pratiques chamaniques ? Les médecines naturelles ? Parler aux plantes ? Pfff ! Encore un truc de baba cools attardés ! Avec l’accélération technologique et l’emprise de l’idéologie transhumaniste sur nos sociétés, le contraste est encore plus saisissant.

            Doucement, généreusement, fémininement et courageusement, Frederika Van Ingen s’applique pourtant à démontrer la valeur inestimable de ces savoirs longtemps écrasés par la science occidentale, tout en avançant l’idée pleine d’avenir que l’une et l’autre, l’expérience millénaire de certains peuples et la méthode scientifique, ne sont pas incompatibles. Au contraire, elles peuvent se rejoindre, même si le dialogue entre les deux reste encore balbutiant.

            101 façons de se reconnecter à la nature peut être lu sous l’angle du don et du contre-don, principal mode d’échange des peuples aborigènes, avant l’apparition de la monnaie et des relations commerciales. Frederika Van Ingen nous offre son « chemin d’expériences ». A nous de la remercier pour cette faveur et de le transmettre aux autres.

            Il y est d’abord question de reconnexion avec la nature, mais d’une nature conçue comme « être sentant », et non comme une mécanique impersonnelle issue de la pensée de Descartes. Il suffit de la considérer comme une immense bibliothèque vivante, à la façon des enfants bushmen qui, dès le plus jeune âge, apprennent à lire dans chaque trace d’animal, dans chaque chant d’oiseaux, dans l’odeur de la terre, dans la texture du vent comme dans un livre en soi. Ce que, d’une certaine manière, mettent en pratique les « Forest schools », qui se développent un peu partout en Europe.

            Frederika Van Ingen nous rappelle que notre civilisation est née d’une séparation initiale avec le monde vivant et que de cette chute du jardin d’Eden est née une incommensurable blessure. Notre corps fait partie de la nature et une simple reconnexion avec cette partie de lui-même ne peut avoir que des effets bénéfiques. Par exemple, « marcher dans les bois et y dormir augmente le nombre de lymphocytes NK (anticancéreux et gardiens de l’immunité) », selon des études faites autour du shinrin-yoku, les bains de forêt pratiqués par les cadres japonais. La nature soigne, pas seulement par les plantes, mais aussi par le bien-être qu’elle procure, ce sentiment profond d’appartenance au vivant que les Maasaï appellent encipaï, mot qui peut se traduire par la joie de retrouver l’énergie de la vie, notre capacité d’émerveillement devant une fleur ou un papillon.

            Récit d’un parcours initiatique, ce livre comporte aussi des leçons de vie à travers des citations de « grands chefs » indiens, voix des vaincus dont on découvre un peu tard la sagesse, et des conseils pratiques, traductions de vieilles coutumes aborigènes pour nous autres peuplades des villes. On y apprend ainsi à saluer la forêt, ou tout espace naturel dans lequel on entre, à remercier intérieurement quelque-chose qui nous a touché, une feuille, un rayon de soleil à travers les feuillages, une gouttelette de rosée scintillant sur un pétale de rose, une chouette dans la nuit, l’apparition d’un chevreuil dans la brume au petit matin. A rendre grâce pour éprouver un sentiment de gratitude et partager cette expérience avec les autres. A retrouver les gestes ancestraux de la fabrication artisanale, ou tout simplement de créer une œuvre d’art éphémère, comme un mandala, à partir d’éléments prélevés dans la nature, pour « lâcher le mental » et pacifier notre âme.

            Il suffit de changer de perspective, à la suite de l’anthropologue Philippe Descola, et d’admettre qu’il n’y pas qu’une seule perception de la nature, celle qui domine aujourd’hui et qu’il appelle naturalisme. Et puisque l’animisme, le totémisme, l’analogisme,  n’ont pas moins de valeur et de consistance ontologique que la nature mise en chiffres et en équations, pourquoi ne pas suivre les enseignements de ceux qui voient les animaux, les arbres, comme des frères ou des parents ?

            Cela n’a pas seulement des conséquences sur notre cas individuel, mais sur notre vie en collectivité. Notre rapport à la nature détermine notre relation aux autres. Se reconnecter au vivant nous aide tout simplement à devenir plus humain en soignant les blessures intérieures qui conduisent à la barbarie. Frederika Van Ingen nous invite par exemple à retrouver le sens des grandes fêtes qui rythment les moments importants de la nature, comme les solstices, les récoltes, les transhumances.

            Bien entendu, il s’agit d’une sagesse réinventée, remise au goût du jour, même si elle est bien documentée, mais les peuples autochtones ne font pas autrement en réinventant des traditions à l’aune de la modernité, ou en ressuscitant des rituels parfois morts depuis longtemps.

            101 façons de se reconnecter à la nature  n’est pas exempt de religiosité. Dans la conception de nombreux « peuples racines », la divinité n’est pas une entité transcendante mais la nature elle-même. Depuis l’époque où nous avons quitté les grands espaces pour devenir agriculteurs, nous ferions ainsi l’expérience profondément religieuse de la déréliction. Comment ne pas voir dans la pratique du « faire semblant que la nature nous parle » pour qu’un jour, cela arrive, l’équivalent des Pensées de Pascal. C’est en s’agenouillant devant Dieu dans l’église que la Foi apparait, comme c’est en forgeant que l’on devient forgeron. Mais Frederika van Ingen s’en écarte pour lui préférer le questionnement, tous sens ouverts, pour qu’un jour, notre sensibilité endormie par des siècles de séparation, se réveille.

            La science, telle qu’on la connaît, reste encore un peu éloignée de toutes ces considérations, mais il suffit de l’inviter au dialogue, comme cela a déjà été fait lorsque des chamanes kogis sont venus faire un diagnostic de territoire avec d’autres scientifiques dans la Drôme, lorsque des Inuits travaillent avec des climatologues pour comprendre les interactions entre les variations de la glace et le changement climatique, et à l’occasion d’autres rencontres que Frederika van Ingen a décrites dans un article de la revue Yggdrasil (1). Il n’y a pas de raisons pour que le mariage des sagesses aborigènes et de la science ne donne pas de résultats. On imagine une recherche scientifique au service de l’équilibre homme/nature plutôt que de la finance et de la puissance militaire, et la naissance d’une « génération symbiocène » pour remplacer la « génération anthropocène ». Mais c’est peut-être le sujet d’un prochain livre …

101 façons de se reconnecter à la nature, Frederika Van Ingen, Les Arènes, 2021, 307 p., 23,90 €

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  1. Quand les savoirs autochtones questionnent la science, Yggdrasil N°4
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