Lutte anti-covid : l’enjeu des médecines traditionnelles

à la UneLutte anti-covid : l’enjeu des médecines traditionnelles

Un certain nombre de résistances à la vaccination sont apparues parmi les populations autochtones. Elles ne sont pas dues seulement à des croyances religieuses ou à des peurs irrationnelles, mais aussi à l’affirmation d’une autre approche de la santé, qui n’exclut pas la médecine moderne, mais veut redonner aux savoirs traditionnels la place qu’ils méritent.

La pandémie de covid 19 et les politiques sanitaires qui en découlent ont le mérite d’obliger à prendre position sur un certain nombre de questions qui jusqu’à présent pouvaient rester dans un certain flou. La place des médecines traditionnelles dans la prévention et le traitement des maladies en est une. Encore faut-il considérer nécessaire de préserver des cultures qui reposent sur d’autres conceptions du monde, d’autres ontologies, que celle qui s’est répandue sur la planète au cours des derniers siècles, et qui repose grosso modo sur la science occidentale. Ce qui n’est pas évident pour tout le monde. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller dans la reconnaissance du droit à l’autodétermination des populations autochtones, dans des domaines comme la santé, où il n’est pas seulement question de différences culturelles, d’accès aux ressources ou de mode d’organisation, mais de vie ou de mort ? Doit-on traiter comme dangereuses les médecines alternatives et participer, comme bon nombre de médias actuellement, à l’offensive contre les thérapies non conventionnelles ? Ou au contraire, parce que les médecines traditionnelles sont l’expression de cultures autochtones bénéficiant d’une autonomie dans certains pays, accepter que des populations entières rejettent des traitements comme la vaccination anti-covid ? Et pour sortir de ces oppositions binaires et stériles, ne faut-il pas plutôt voir les médecines ancestrales et la médecine moderne comme complémentaires, avec un accent mis sur les unes ou sur l’autre, en fonction de la maladie à combattre et des personnes à soigner ? C’est à ces interrogations que tente de répondre cette enquête sur la façon dont se déroule la campagne de vaccination dans un certain nombre de régions où survivent des populations accrochées à d’autres formes de vie que la nôtre.

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Dans la réserve de Caiman Nuevo,  sur la côte caribéenne de la Colombie, la vaccination contre le covid 19 n’aura pas lieu. En tout cas pas dans un avenir proche. Les habitants n’ont pas de pass sanitaire ou de pass vaccinal. A la place, ils présentent un « carnet de vaccination ancestrale » établi par le Congrès Général, l’autorité politique de la nation Gunadule, appelée aussi Kuna à Panama. Il n’est pas obligatoire et ne conditionne pas l’accès à certains lieux, mais il y est écrit que « la vaccination ancestrale est sacrée pour tous les âges ». « De toute façon, toute la population a reçu la dose prescrite, et c’est sans effets secondaires », assure Milton Santacruz, leader social et ancien président de l’Organisation indigène d’Antioquia (OIA) (1). Sous le nom du titulaire de ce carnet, un tableau indique le type de « vaccin » reçu, la date de son administration, le nombre de doses, la date de rappel, et le nom du guérisseur, appelé inaduledi en langue gunadule. Il y a ainsi une protection contre le coronavirus, mais aussi contre la polio, la tuberculose, ou la  varicelle. Evidemment, tous les enfants sont déjà vaccinés contre ces maladies. Il n’y a que le vaccin anti-covid qui pose problème. C’est la raison pour laquelle les Gunadule ont mis en place ce passeport vaccinal. « Nous ne rejetons pas définitivement les nouveaux vaccins, précise Milton, mais à travers ce document, nous disons aux autorités colombiennes : dans le doute, laissez-nous expérimenter nos propres traitements ». Médecine traditionnelle, laboratoires pharmaceutiques, chacun est ainsi en phase d’évaluation. En attendant, les équipes de vaccination ne peuvent pas entrer sur le territoire indigène.

Le carnet de vaccination ancestrale gunadule

La médication anti-covid préconisée par les autorités traditionnelles gunadule  est un exemple de « repositionnement » express que certains groupes amérindiens ont effectué pour faire face à ce virus inconnu jusque-là. A l’instar de ces laboratoires qui utilisent une molécule pour soigner une autre maladie que celle pour laquelle elle avait été conçue, les médecins traditionnels gunadule ont sélectionné 13 plantes sur un total de 321, susceptibles d’avoir des effets protecteurs. Ils se sont réunis, ont partagé leurs savoirs, et au bout de deux mois, ils ont annoncé qu’ils avaient trouvé un antidote oral. En mai 2020, ils administraient les premières doses.

Il s’agit d’une boisson, à ingurgiter huit jours d’affilés pour les adultes, quatre jours pour les femmes enceintes, et un bain pour les enfants. Le rappel doit avoir lieu une fois par mois pour un premier cycle de six mois. Cela ne les a pas empêchés d’attraper le covid, mais sur une population de 2550 habitants, personne n’est mort selon Milton Santacruz, ce que confirme un autre dirigeant gunadule cité dans un article du journal El Combiano (2). Les malades avaient des symptômes légers et au bout de deux semaines de traitement par les plantes, ils étaient d’aplomb. Les autorités traditionnelles en ont déduit qu’elles n’avaient pas besoin de vaccins, considérés par la plupart des autorités sanitaires de la planète, comme la seule réponse efficace contre le covid.

La préparation des remèdes gunadule © Milton Santacruz

Le carnet de « vaccination ancestrale » n’empêche pas les Gunadule d’aller se faire vacciner dans le centre de santé le plus proche, l’hôpital de Necocli, mais comme le constate son directeur, personne de la réserve de Caïman Nuevo n’est venu recevoir son injection. Il ne valide ni ne condamne l’antidote proposé par les thérapeutes traditionnels. Il se contente de dire qu’il n’a pas de « base scientifique » (3). Une épidémiologiste, Rita Almenzo, citée par El Colombiano, prévient que le protocole suivi par les Gunadule pourrait leur donner une fausse impression de protection et que s’ils ont été infectés par le covid, leur immunité naturelle risque de ne durer que six à huit mois. Elle a sans doute oublié de mentionner que les personnes vaccinées perdent également de leur immunité au fil des mois, à moins d’un rappel régulier.

Pour le leader social Milton Santacruz, le choix de privilégier la médecine traditionnelle ne repose pas seulement sur des critères sanitaires et le constat que les recettes ancestrales ont fait leurs preuves, c’est aussi une décision politique. Elle s’appuie sur une résolution prise lors du Congrès général du 27 mars 2020, au tout début de la pandémie. Ce jour là, l’instance de décision collective établit que les fonctions médicales de prévention, de soin et d’hygiène, doivent être exercées « par ceux qui sont reconnus dans la culture gunadule en accord avec les mécanismes de régulation sociale, culturelle, naturelle et surnaturelle ». Aujourd’hui, la mesure s’applique à la campagne de vaccination contre le covid. Pour les autorités traditionnelles, il ne s’agit pas de rejeter totalement la médecine moderne – les maladies graves continuent d’être soignées à l’hôpital – mais de tirer partie de cette épidémie pour mettre en avant leurs connaissances médicinales, de montrer qu’eux aussi sont capables de faire face à ce virus. Puisque la Constitution colombienne leur accorde le droit de protéger leur culture et de décider selon leurs propres normes, les Gunadule veulent étendre cette autonomie à la santé. Leur conception du monde (l’espagnol emploie le terme de cosmovisión, traduction littérale de l’allemand Weltanschauung) englobe en effet un rapport au corps, à la maladie. Il y a chez les peuples amérindiens une autre façon de traiter l’organisme vivant que constitue notre être corporel,  comme il y a une autre façon de traiter la nature. Pour les Gunadule, le « carnet de vaccination ancestrale » est une façon de dire que leur approche de la santé est tout aussi valable que la médecine moderne, ou du moins qu’elle ne doit  pas être méprisée ou rejetée en bloc, comme c’est le cas dans une conception scientiste de la médecine. Ils envisagent même de demander une reconnaissance nationale de ce certificat, le droit de le présenter pour voyager à l’intérieur du pays, comme une version autochtone du passeport vaccinal.

Les Sagla, autorités traditionnelles gunadule © Milton Santacruz

La communauté Gunadule n’est pas la seule en Colombie, à avoir adopté des mesures radicales pour protéger ses savoirs traditionnels. Début 2021, les sept groupes indigènes du département de Huila (Nasa, Pijao, Inga, Yanakuna, Andaqui, Embera Chami et Misak),  regroupés au sein du Conseil régional indigène du Huila (CRIHU), annonçaient qu’ils interdiraient l’entrée sur leur territoire à toute personne venant leur injecter le vaccin anti-covid. Raison invoquée : leur vision du monde n’avait pas été suffisamment prise en compte dans le plan national de vaccination. Tout membre de la communauté peut évidemment se faire vacciner, mais à l’extérieur du territoire indigène, dans le centre de santé le plus proche (4)

         N’en déplaise à ceux qui ne jurent que par la médecine conventionnelle, la démarche des peuples du Huila ne relève pas d’une forme d’obscurantisme, mais d’une rationalité différente qui repose elle aussi sur les faits. Ils disposent de savoirs traditionnels, de recettes et de formules qui ont fait leurs preuves et que les anciens ont étudiées selon leurs propres méthodes. Face au covid, les communautés du Huila ont adopté un plan d’urgence dans le cadre du Système indigène de santé autonome interculturel (SISPI), reconnu par le Ministère de la santé. Elles ont parié sur la prévention et l’application de traitements déjà existants, et cela semble avoir donné de bons résultats. Sur une population de 15 000 personnes, elles ne compteraient que cinq morts depuis le début de la pandémie (5).

Indigènes du CRIHU © Leonel Cordero

         D’autres organisations régionales ont adopté cette démarche et considèrent la vaccination anti-covid comme superflue. C’est le cas de l’Organisation régionale indigène de la vallée du Cauca (ORIVAC). Mais la majorité a accepté de rentrer dans le programme gouvernemental. Interrogé sur ces différences d’approches sanitaires, Gerardo Jumi, le secrétaire général de l’ONIC, l’organisation qui chapeaute l’ensemble des organisations indigènes de Colombie, reconnait que la volonté de certains peuples de privilégier la médecine traditionnelle est pour eux une question de souveraineté et de survie culturelle. Il la soutient. Mais il exige aussi du gouvernement qu’il n’abandonne pas les populations qui veulent se faire vacciner. « Il n’y a que les vaccins anti-covid qui ont suscité des polémiques, reconnaît-il,  ». Il rappelle que la Constitution politique, dans son article 7, oblige l’Etat à « reconnaître et protéger la diversité ethnique et culturelle de la nation colombienne », et qu’un certain nombre de décisions de la Cour constitutionnelle vont dans le sens d’une autonomie en matière de santé. « Les pratiques médicinales doivent être protégées par la loi et respectées par les fonctionnaires public », affirme-t-il, et il n’écarte pas la possibilité d’une reconnaissance du carnet de vaccination ancestrale des Gunadule, « vu que la loi donne aux autorités indigènes la possibilité de délivrer des documents administratifs, comme un certificat de mariage, ou un acte de propriété » (6). 

Certains leaders amérindiens ne sont pas loin de voir l’acceptation du programme de vaccination comme une forme de trahison culturelle. Pour Milton Santacruz par exemple, « les nations indigènes qui croient qu’elles ne pourront pas se prémunir autrement du covid sont celles qui se sont le plus éloignées de leurs traditions». Selon lui, les Gunadule auraient beaucoup plus de mal à défendre leurs savoirs et à obtenir une reconnaissance en matière de santé publique, s’ils avaient accepté la campagne de vaccination sur leur territoire.

         Par une démarche empirique, les inaduledi de la côte caraïbe sont arrivés à la même conclusion que bon nombre de scientifiques occidentaux, à savoir que la cause de cette crise sanitaire n’est pas seulement le virus lui-même mais aussi les maladies avec lesquelles il interagit (7). D’où l’accent mis sur le terrain immunitaire et la prévention par une alimentation et une vie saines. Des spécialistes de santé publique, comme l’ancien rédacteur en chef de la revue scientifique The Lancet, Richard Horton, ou la philosophe Barbara Stiegler, ne parlent plus de pandémie, mais de « syndémie », dans le sens où la maladie frappe inégalement les populations selon la prévalence de maladies non transmissibles (MNT), la catégorie sociale et le niveau d’accès aux soins. Le covid 19 a surtout révélé la faillite du  modèle de santé des pays riches, avec une explosion de polypathologies chroniques. Une vague de MNT comme le diabète, l’hypertension, les attaques cérébrales, les crises cardiaques, les cancers, associées au mode de vie occidental, submerge aujourdhui le monde, alors qu’elles étaient rare ou inconnues chez la plupart des peuples traditionnels, soulignait il y a quelques années Jared Diamond, dans Le monde jusqu’à hier (8). Elles sont liées à notre mode de vie, la sédentarité, l’alimentation industrielle, le stress, l’augmentation de l’obésité. Ce sont dans les pays industrialisés, et à l’intérieur de ces pays, parmi les populations les plus pauvres, que le covid a fait le plus de ravages. « C’est une maladie létale et dangereuse pour des publics déjà fragilisés », rappelle Barbara Stiegler (9). Elle l’est aussi,  dans les pays non industrialisés, pour les personnes âgées, les populations vivant éloignées de tout centre de santé, ou en milieu urbain,  et celles qui pour des raisons génétiques ou parce qu’elles sont restées isolées depuis plusieurs générations, peuvent être décimées par un virus inconnu. Ce qui est le cas de bon nombre de groupes autochtones, pour qui l’approche maximaliste, basée sur le tout naturel, n’est pas forcément la meilleure option.

On notera cependant que l’expérience vécue des communautés amérindiennes de Colombie, comme de beaucoup d’autres à Panama, au Pérou, en Bolivie, et au Mexique, ne correspond pas aux cris d’alarmes, lancés par la presse au début de la crise sanitaire, et repris par un certain nombre d’organisations internationales. En 2020, le Minority rights group international relayait la menace d’un potentiel ethnocide et d’un risque de disparition des plus anciens, gardiens de la culture et de la spiritualité(10). Il s’avère que beaucoup de communautés indigènes ont mieux résisté que prévu ; loin d’être désemparées et dépendantes de sauveurs venus de l’extérieur, elles se sont très bien organisées, faisant face au coronavirus sur la base de leurs propres traditions politiques et sociales, et leur capacité de résistance à cette attaque virale est proportionnelle à leur degré d’autonomie et d’auto-gouvernement.

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Diversement touchées par le covid, les populations ont connu des taux de mortalité, qui diffèrent beaucoup d’un pays à l’autre, et d’un groupe à l’autre. En Amérique du Nord, en Australie et au Brésil, les inégalités historiques dont elles ont héritées les ont rendues de façon disproportionnée vulnérables au virus. Au Canada par exemple, le taux de contamination des populations autochtones qui habitent les réserves est de 187 % supérieur au reste des Canadiens, et le taux de mortalité plus élevé de 46 %, selon les statistiques officielles (11). Aux USA, la population indienne a été 3,5 fois plus contaminée que la moyenne, et le taux d’hospitalisations et de décès dépasse celui de tous les autres groupes, selon le Service de la santé indienne (IHS).  Au Brésil, la Coalition des groupes indigènes (APIB) a rapporté une mortalité de 16 % plus élevée parmi cette population. Et au Mexique, une étude publiée par l’US national library of medicine indique une surmortalité de 64,8 % chez les populations indigènes (12). Il semble, au vu de ces données, que la marginalisation de ces groupes, le manque d’accès aux soins ait été un facteur aggravant. Il se peut également que des causes génétiques non encore évaluées aient pu jouer. Les données de l’US national library of medicine montrent cependant que les commorbités habituellement associées aux morts du covid étaient aussi importantes chez les non indigènes que chez les indigènes du Mexique : hypertension (43,9 % vs. 39,1%), diabète (38,1% vs. 36,5%), obésité (24,7% vs. 25,6%) (13).

On  peut donc en déduire que ce sont les groupes autochtones les plus touchés par les maux de notre civilisation, ceux dont le mode de vie est le plus occidentalisé et vivant en milieu urbain ou dégradé, qui se sont avérés les plus fragiles face au coronavirus.  A l’inverse, ceux qui ont conservé une culture forte, un mode de vie proche de la nature, un environnement sain et une médecine traditionnelle performante, qui disposent en outre d’une autonomie leur permettant de décider de leur propre politique sanitaire, ont eu de très bons résultats. Certaines ethnies ont décidé de fermer leur territoire, d’établir des barrages, d’annuler les fêtes et les grands événements, et d’imposer le port du masque. C’est le cas notamment des communautés autochtones de l’Etat de Oaxaca, au Mexique. En aout 2021, un an et demi après le début de la crise sanitaire, 59 d’entre elles étaient toujours considérées comme libres de covid (14). Elles auraient eu du mal à prendre de telles mesures d’auto-confinement si la Constitution de l’Etat ne leur reconnaissait pas la possibilité de se régir selon leurs propres normes. Le responsable de l’Institut national des peuples indigènes précise en outre que dans les municipes où des cas de covid ont été relevés,  la plupart des personnes infectées l’ont été alors qu’elles s’étaient rendues en villes ou y avaient migré (15). Autre exemple, les Ashaninka au Brésil ont pratiqué un isolement total de neuf mois. En décembre 2020, ils étaient l’unique communauté sans covid de l’Etat d’Acre (16).

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         Parmi les stratégies indigènes qui ont marché, celle des Kunas de Panama, mérite d’être mise en lumière. Cette population, qui s’est soulevée contre l’Etat panaméen en 1925, dispose depuis lors d’un statut d’autonomie. Dès le début de l’épidémie, ils ont mis en place un protocole de bio-sécurité, qui repose à la fois sur leur organisation politique, leur médecine traditionnelle, et la particularité de leur territoire. Les Kuna vivent en effet sur des îlots, faciles à isoler les uns des autres en interrompant toute circulation. Ils ont déjà une pratique ancienne de quarantaine lorsqu’une épidémie se déclare dans un village, appelée « exorcisme », qui consiste à boucler l’île pendant huit jours, et à se débarrasser du mal avec force rituels, consommation de plantes et fumée de tabac. « Dès qu’un cas de covid s’est présenté sur une île, elle a été fermée, et toute la communauté a été soignée avec une décoction de plantes médicinales », explique Atencio Lopez, avocat et conseiller du Congrès général kuna (17). La tradition est bien rodée, et Kuna Yala, le territoire kuna, est une des régions de Panama où l’on compte le moins de morts du covid, affirme-t-il.

Les Kunas vivent sur des îlots © François Badaire

         Par rapport aux vaccins, les Kuna ont adopté une politique singulière. Ce peuple aux traditions bien ancrées pratique une forme de démocratie directe, à travers le Congrès Général, qui se décline en deux types d’assemblées, l’une à caractère sacré, et l’autre profane (18). Cette dernière prend les décisions politiques, qui concernent la vie de la « cité ». La première, appelée Congrès général de la culture, fait plutôt office de gardienne de la tradition. C’est là que les sahila, les chefs élus, transmettent à travers leurs chants le « chemin des pères », cet ensemble de mythes qui servent de boussoles, de repères et permettent aux Kuna de s’orienter dans le présent. Alors que le Congrès Général politique avait accepté le principe de la vaccination anti-covid, le Congrès de la culture la rejeté, considérant qu’elle pouvait servir d’autres dessins que la santé des populations.

         Et puis finalement, les deux assemblées se sont mises d’accord. La campagne vaccinale pourrait se faire à Kuna Yala, mais à condition qu’elle ne soit pas imposée. La moitié de la population est disposée à recevoir le sérum, selon Atencio Lopez. Son acceptation est d’autant plus facile, précise-t-il, que sur le territoire, 90 % du personnel soignant est kuna. Le cas de ce peuple souvent qualifié de rebelle illustre parfaitement l’idée mise en avant par l’association Cultural Survival, selon laquelle « les peuples sont capables d’identifier et de développer de manière créative des solutions et des réponses basées sur leurs propres valeurs et leurs propres systèmes d’organisation » (19). A l’inverse, c’est dans des situations de marginalisation, lorsque l’autodétermination est bafouée et l’Etat impose des décisions sans consultation, que l’épidémie fait des ravages et que la méfiance s’installe.

Assemblée kuna © François Badaire

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Il faut dire que dans beaucoup de pays, les peuples indigènes sont les derniers sur la liste des groupes à vacciner. A Panama, six mois après le début de la campagne de vaccination, les Kunas n’avaient toujours pas la possibilité de recevoir leur dose. La vaccination des peuples indigènes a pris beaucoup de retard, confirme la Commission économique pour l’Amérique latine et la Caraïbe (CEPAL). Mais dans certains pays comme le Canada, l’Australie, les peuples autochtones ont été considérés comme prioritaires. Aux Etats-Unis, les indigènes ont très vite été parmi les populations les plus vaccinées, mais les statistiques nationales cachent de fortes différences d’une communauté à l’autre (20). Au Brésil également, les autochtones ont reçu une attention prioritaire, mais pas ceux qui avaient migré en ville, et il a fallu une décision de la cour suprême pour que ces derniers soient intégrés dans le plan de vaccination (21). Dans d’autres pays, ce sont des complications administratives qui ont retardé la vaccination des populations autochtones, comme en Indonésie, où le règlement du Ministère de la santé exige un numéro d’identification (NIK) pour faire partie du programme, alors que nombre d’entre elles n’existent pas aux yeux de l’administration (22).

         Ces disparités à l’échelon national dans l’accès aux vaccins sont à mettre en regard des inégalités à l’échelle internationale. La militante sud-africaine des droits de l’homme Fatima Hassan, voyant que le vaccin Johnson & Johnson est produit en Afrique du Sud et envoyé vers l’Europe et les pays riches, parlait en août « d’apartheid vaccinal » (23). Le constat est moins pertinent aujourd’hui. Sur le continent africain, le taux de vaccination est certes très bas. Il ne dépassait pas 5 % en octobre 2021. Mais les vaccins commencent à arriver. « Au Cameroun, il y a suffisamment de doses pour ceux qui veulent se faire vacciner », déclare le professeur Patrice Bigombe Logo, enseignant-chercheur, directeur du Centre de Recherche et d’Action pour le développement durable en Afrique centrale (CERAD) (24). Le problème, c’est que cela n’intéresse personne. « 1% seulement de la population est vaccinée ici. Si les gens veulent une injection, ils ont toute la possibilité de le faire », ajoute-t-il. « Récemment, les autorités ont dû jeter 4000 doses d’Astra Zeneca parce qu’elles n’avaient pas trouvé preneurs ». Expert des droits des peuples autochtones, Patrice Bigombe reconnaît que les vaccins ne sont pas encore arrivés jusqu’aux populations forestières. « Dans les hôpitaux de district, on peut recevoir sa dose. Il y a des vaccins, mais il n’y a pas d’affluence », constate-t-il. Même constat en Afrique occidentale. Au Sénégal, le pourcentage de personnes totalement vaccinées était de 5% en octobre ; il n’était que de 0,5 % en Guinée Bissau (25). Un journaliste vivant dans ce pays et couvrant une partie de l’Afrique occidentale explique cela : « les gens ne voient pas l’intérêt du vaccin ici. Le covid ne fait pas plus peur que la grippe ou le paludisme, ils vivent avec. Les jeunes disent qu’ils ne se feront vacciner que pour aller en Europe » (26).

         En Amérique latine, la distribution de vaccins a donné lieux à de nombreux scandales de corruption et de favoritisme (27). Les gouvernements latino-américains doivent aussi faire face à d’énormes défis logistiques pour vacciner les populations indigènes, dans des régions reculées. En Amazonie colombienne, les autorités sanitaires disposaient de moins de trois mois pour administrer les 8550 doses de vaccins reçues en juillet, compte tenu de la capacité à respecter la chaîne du froid (28). Des escouades de vaccinateurs partent en bateau pour des campagnes de 22 jours, essayant ainsi de toucher un maximum de communautés uniquement accessibles par voie fluviale, Ticunas, Uitotos, Muinanes, Ocainas, Yaguas, Cocamas, Boras, dispersés sur une zone de 110 000 km2 recouverte de forêt. Au Chili, la vaccination dans les régions mapuche n’a commencé qu’au mois de juin. Le Ministère de la Santé a utilisé le vaccin chinois Cansino, facile à réfrigérer et d’une seule dose, pour toucher les communautés de l’Araucania qui ne pouvaient pas se rendre dans des centres de santé en zone urbaine. « Nous avons eu processus ordonné d’accès à la vaccination, à la fois gratuite, graduelle et volontaire », reconnaît la dirigeante mapuche et militante socialiste Minerva Tegualda Castañeda Meliñan (29). Le Chili est le pays d’Amérique latine où le taux de vaccination est le plus élevé, et la population indigène n’est pas en reste. L’activiste mapuche vivant en Allemagne Llanquiray Painemal souligne cependant que « le système de santé chilien est très mauvais, le gouvernement néolibéral ne s’occupe pas des plus pauvres », et elle s’interroge : « pourquoi se préoccupe-t-il maintenant des communautés indigènes ? » (30)

         Au Botswana, les populations bushmen vivant dans le CKGR, une réserve naturelle de 52 000 km2 au cœur du Kalahari, ont été vaccinées. Un hélicoptère s’est posé dans le désert pour administrer quelques doses aux dernières communautés San ayant refusé la sédentarisation forcée dans des villes nouvelles (31).  Elles acceptent volontiers la piqûre, assure Jumanda Gakelebone (32), militant de la communauté kwa, même si aucun mort du covid n’a été rapporté. Les gens ont eu très peur de la maladie, raconte-t-il, mais pendant des mois, ils n’ont pu compter que sur eux-mêmes. Beaucoup de Batswana, l’ethnie dominante au Botswana, se sont débrouillés pour aller se faire vacciner en Afrique du sud, un voyage inaccessible pour de nombreux san (33). En octobre 2021, le nombre de personnes totalement vaccinées dans le pays est seulement de 10 % (34)

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L’absence de traitements conventionnels contre le covid et l’arrivée tardive des vaccins dans les régions indigènes ont eu l’effet de réveiller des médecines traditionnelles parfois endormies. Considérées comme la médecine du pauvre, ces vieilles recettes sont souvent abandonnées à mesure que l’accès à la médecine moderne se généralise. En Bolivie, dans le Pando, département du bassin amazonien, les restrictions de déplacements au début de l’épidémie, l’impossibilité de se rendre en ville à l’hôpital, ont obligé les populations indigènes à se débrouiller par elles-mêmes. Les guérisseurs ont essayé des préparations et des matés, infusions d’herbes médicinales, pour soigner les personnes atteintes du covid. Aida Yubanera, secrétaire à la santé de la Centrale indigène des femmes indigènes du Pando (CIMAP), citée par le quotidien El Tiempo, reconnaît que sans cette maladie, ces connaissances traditionnelles se seraient perdues (35). Certaines plantes ayant montré leur efficacité, des groupes mixtes de médecins, associant les deux médecines, se sont constitués, comme à l’hôpital de San Rafael, département de Santa Cruz (36). Ici, la médecine empirique n’a pas été disqualifiée, et des traitements préventifs ou précoces ont été administrés, pour faire face au covid.

Au Pérou, dans la région amazonienne d’Ucayali, ce sont des jeunes shipibos installés en ville, à Pucallpa et Yarinacocha qui ont pris les choses en main. A cheval entre le monde moderne et leurs communautés, ils se sont regroupés au sein d’un collectif, baptisé Comando Matico, déterminé à venir en aide à des populations désemparées au début de la pandémie. L’Etat péruvien n’était pas du tout à la hauteur de la situation, se souvient Jorge Soria, le leader du groupe. Les populations indigènes manquaient de tout, de médicaments, d’équipements de protection, et d’une information adéquate.  Les hôpitaux n’avaient pas suffisamment d’oxygène et les malades étaient obligés d’arriver avec leur bouteille pour se faire soigner. Il n’y avait pas de lits pour les accueillir. « Les gens étaient pratiquement condamnés et disposés à mourir. De fait, certaines personnes sont mortes à la porte même de l’hôpital », témoigne-t-il (37).

Plusieurs « commandos covid indigènes » se sont ainsi formés dans l’Amazonie péruvienne pour mettre en place une stratégie de lutte basée sur le principe de l’interculturalité, appliqué à toutes les dimensions de la vie humaine, y compris la santé. Il suppose qu’aucune culture n’est supérieure aux autres et qu’elles s’enrichissent mutuellement par le dialogue plutôt que par l’imposition (38). Ces « commandos » ont été approuvés par une résolution du Ministère de la Santé et intégrés au plan d’intervention contre le covid dans les localités indigènes d’Amazonie (39).

Le Comando Matico tient son nom d’une plante, une espèce de poivrier, utilisé pour soigner les fièvres puerpérales et les maladies respiratoires. Les membres du groupe avaient déjà étudié les plantes médicinales et, conseillés par deux médecins conventionnels, ils se sont lancés dans la fabrication de préparations à base de matico, qu’ils sont allés distribuer de villages en villages, à la différence des centres de santé, qui se contentent d’attendre que les patients viennent les voir (40). En plus des visites à domicile, et avec leur connaissance des moyens de communication modernes, ils ont réalisé des tutoriels pour expliquer comment utiliser cette plante, car pour eux, il est important de diffuser le savoir légué par leurs ancêtres.

Le Comando Matico à l’œuvre © Jorge Soria

Jorge Soria estime ainsi que le Comando Matico a guéri des centaines de personnes du covid (41). Il reconnaît qu’il existe une controverse sur l’efficacité de ce produit naturel, mais  selon lui, la défiance la plus forte ne vient pas des autorités sanitaires. Il l’a surtout rencontrée au sein même des communautés shipibos, parmi les populations converties au christianisme par les églises évangélistes et adventistes, qui voient les guérisseurs traditionnels comme des incarnations du diable.

Bien qu’ils se soient démenés pendant des mois pour palier les carences de l’Etat péruvien, les membres du commando sont amers car ils estiment ne pas avoir été soutenus à la hauteur de leurs efforts. Seule la paroisse catholique les a aidés, en leur fournissant un local, se plaint Jorge Soria (42). Aujourd’hui, la vaccination est en marche et pour lui, « c’est un chaos total ». « Il n’y a aucune information de la part des agents de santé, aucune coordination avec les commandos indigènes. Dans certains villages, les équipes de vaccination sont arrivées avec 200 doses, elles n’ont pu en administrer que 10. Tous les habitants se sont enfuis dans la forêt », raconte-t-il (43).

Jorge Soria considère que la majorité des Shipibos n’est pas prête à se faire vacciner contre le covid. Ils font plus confiance à leurs plantes qu’à un vaccin qui a à peine un an. « La santé est considérée chez nous comme un tout, en lien avec le physique, le mental, et le monde naturel, explique-t-il. Il est ridicule de considérer le vaccin comme le seul remède possible ».

Chacun, au sein du collectif, a son opinion sur les vaccins anti-covid. Mais en tant que groupe, le Comando Matico ne se prononce pas. Même si certains  membres sont réticents, ils ne veulent pas gêner la campagne de vaccination en cours. Ils aimeraient cependant que leur médecine traditionnelle obtienne un peu plus de considération des milieux scientifiques officiels. La prochaine étape serait de faire valider scientifiquement les propriétés médicinales du matico. Les jeunes shipibos ne désarment pas. Ils ont signé une convention avec Essalud, la sécurité sociale péruvienne, et espèrent mener des essais thérapeutiques avec un laboratoire d’Iquitos. Ce serait là un véritable exemple de dialogue interculturel, et de reconnaissance mutuelle.

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Car pour l’instant, les échanges de savoir sont limités et prennent souvent la forme d’un pillage. Si décriées par la médecine conventionnelle, les connaissances thérapeutiques des peuples autochtones sont pourtant exploitées par des laboratoires pharmaceutiques, qui ne se privent pas de breveter, donc de privatiser des savoirs ancestraux, sans rétribuer leurs auteurs. Evidemment, la notion de propriété appartient à la sphère culturelle européenne, mais ce n’est pas une raison pour refuser le droit de propriété intellectuelle aux peuples qui ont mis en lumière les caractéristiques de certaines plantes. Il en est de la lutte contre le covid comme des traitements de beaucoup d’autres maladies. Un laboratoire pharmaceutique développe ainsi un vaccin en utilisant de l’écorce de quillay, un arbre qui fait partie depuis toujours de la pharmacopée du peuple mapuche au Chili. Les enjeux financiers sont considérables car la firme américano-suédoise qui le produit, Novavax, pourrait devenir le plus gros fournisseur de vaccins anticovid au monde (44). Sa technologie fait appel à une nouvelle classe d’adjuvants, destinés à remplacer l’aluminium, car plus performants et susceptibles d’améliorer la réponse immunitaire. QS-21 est le nom scientifique de la molécule extraite de l’écorce du quillay, mise au point par le chercheur Ricardo San Martin, qui travaille pour la société Desert King, sous-traitant de la firme Novavax.

Interrogé par la BBC, le scientifique chilien conteste qu’il puisse y avoir pillage de connaissances traditionnelles dans cette affaire, car selon lui, l’écorce de quillay n’a jamais été utilisée en immunologie par les Mapuche (45). Mais la dirigeante indigène Minerva Tegualda Castañeda Meliñan fait une toute autre analyse. Selon elle, la propriété intellectuelle des savoirs médicinaux des Mapuche n’a pas été respectée, car les caractéristiques de cette plante sont connues depuis longtemps par les machi, les chamans mapuche. « Le quillay est utilisé pour les maladies des poumons », affirme-t-elle. « Il y a même des infusions qui sont enregistrées au Chili comme traitements palliatifs pour les problèmes respiratoires, ajoute-t-elle. Je suis professeure et j’ai rencontré des agents de santé interculturelle. Nous avons discuté du covid, et ils m’ont affirmé que la majorité des communautés indigènes utilisaient l’écorce de quillay, avec d’autres plantes médicinales, pour traiter la maladie » (46).

Arbre de quillay

Majoritairement favorables à la vaccination, les Mapuche ont cependant continué à utiliser en complément leurs plantes médicinales comme le radal (lomatia hirsuta) ou le quintral de maqui. « Le rejet de la vaccination est minime », affirme Minerva Tegualda Castañeda Meliñan. Elle n’est donc pas opposée à la recherche de nouveaux vaccins, ni à ce qu’un laboratoire s’appuie sur des connaissances mapuche. Ce qu’elle n’accepte pas, c’est que le savoir ancestral de son peuple ne soit pas respecté. Elle a donc rédigé une lettre au Ministère de la santé chilien, pour qu’il envoie une réclamation à la firme Novavax. Pour l’instant, il n’existe aucune loi au Chili qui protège la propriété intellectuelle des peuples indigènes, mais elle espère bien que la nouvelle Constitution, en cours d’élaboration, reconnaisse la contribution des savoirs traditionnels à la connaissance scientifique. « Plus qu’une rétribution économique pour l’utilisation de l’écorce de quillay dans les vaccins Novavax, je défendrais plutôt l’idée d’une levée des brevets », souligne-t-elle, car pour elle, ces savoirs sont des biens communs, « c’est ainsi, en tout cas, qu’est conçue notre médecine traditionnelle » (47).

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        L’exemple chilien montre qu’il peut y avoir des pratiques médicales traditionnelles bien ancrées, avec une acceptation très large des vaccins anti-covid. A l’inverse, l’effacement de certaines traditions peut aller de pair avec une méfiance à l’égard de la médecine moderne, comme c’est le cas chez les Kali’na de Guyane.

         Taneyulime Pilisi représente à Paris ce peuple amérindien, vivant au Nord Ouest de la Guyane, et au Surinam, de part et d’autre du fleuve Maroni. Elle reconnait que la médecine traditionnelle s’est perdue chez les jeunes Kali’na, mais elle perdure chez les plus anciens. « Le covid étant une maladie nouvelle, ils n’avaient pas de recette sous la main, mais des communiqués ont été distribués parmi les populations autochtones, appelant à prendre de l’artemisia », raconte-t-elle (48). Cette plante, issue de la médecine traditionnelle chinoise a des résultats spectaculaires contre le paludisme (49), et des études commencent à démontrer son efficacité contre le covid-19 (50). « Il y avait aussi des appels à prendre de l’aschwagandha, une plante utilisée dans la médecine ayurvédique », se souvient-elle. Les peuples autochtones s’adaptent ainsi à la mondialisation. Même si certains savoirs se sont perdus, ils conservent leurs propres normes, et privilégient les pharmacopées provenant du monde entier, d’une « internationale autochtone » dont ils s’échangent  les produits via l’internet.

         En même temps, la résistance à la vaccination contre le covid est très forte parmi les populations amérindiennes guyanaises. Les raisons sont multiples. On retrouve la même interrogation lancinante chez de nombreuses communautés autochtones : « pourquoi voudrait-on les sauver maintenant, alors qu’on n’a jamais fait attention à elles ? », se demande Taneyulime Pilisi. « Les Kali’na ont peur de mourir du vaccin, alors qu’ils n’ont pas trop souffert du covid », ajoute-t-elle. Les villages, espacés d’une vingtaine de kilomètres les uns des autres, sont protégés par l’isolement. Mais surtout, cette population a une très mauvaise opinion de la médecine moderne. « Ils ont vu les cancers augmenter depuis qu’ils prennent des traitements médicaux, et de nombreuses personnes arrivées en bonne santé à l’hôpital en sortir les pieds devant », poursuit Taneyulime. Cela ne les empêche pas de pratiquer l’automédication en allant à la pharmacie, mais l’hôpital et le docteur leur font peur. « De toute façon, ils y ont difficilement accès. A Saint Laurent du Maroni, il y a vingt places le matin dans les cabinets, et l’après-midi, ils sont fermés ».

         Cette méfiance à l’égard de la médecine moderne n’est sans doute pas étrangère à certains abus pratiqués sur les peuples autochtones et longtemps maintenus sous le boisseau. La Guyane française, à cet égard, n’est pas exempte de comportement honteux perpétrés sur les peuples colonisés au nom de la science, et qui se sont poursuivies jusqu’à une époque récente. Il existe un colonialisme médical, qui a fait autant de mal que le colonialisme tout court, et que la médecine moderne ne pourra jamais justifier.

         Parmi ces pratiques scandaleuses, figurent en bonne place les stérilisations forcées, ou consenties à la suite d’une information déloyale ou biaisée. Taneyulime participait il y a quelques temps à une réunion de femmes autochtones de Guyane et du Surinam. Parmi les deux cents participantes, elle a constaté qu’une soixantaine avait subi une hystérectomie, une ablation de l’utérus. Le pourcentage était disproportionné par rapport au reste de la population et ces stérilisations ont été pratiquées en Guyane jusqu’à il y a une dizaine d’années. « Toutes ces femmes étaient consentantes, reconnait-elle, les médecins leurs disaient qu’elles risquaient de graves complications si elles ne se faisaient pas opérer, on leur disait qu’on les sauvait, mais après avoir consulté en métropole et fait une contre-expertise, elles se sont rendues compte qu’elles ont été stérilisées pour rien », affirme Taneyulime.

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Ces témoignages, qui appellent une enquête plus approfondie, n’expliquent pas à eux seuls les réticences des Amérindiens de Guyane à se faire vacciner, mais ils participent à un climat de défiance à l’égard de la médecine, que l’on retrouve aussi dans la population générale, chez les familles de victimes de scandales sanitaires et médicamenteux, comme l’affaire du Distilbène, de la Dépakine ou du Mediator, pour ne citer qu’eux. Dans le cas de ces femmes amérindiennes, ces stérilisations suspectes s’inscrivent surtout dans le temps long des connivences entre le racisme et la science occidentale qui, d’un point de vue décolonial, méritent qu’on s’y attarde. On en trouve des exemples éloquents, notamment aux Etats-Unis et au Canada au cours du XXème siècle.

         Ainsi, un rapport de la Cour des Comptes américaine a reconnu qu’entre 1973 et 1976, les services de santé indienne de quatre régions ont pratiqué des stérilisations forcées sur 3406 femmes, dont 36 de moins de 21 ans (51). En 1974, le Docteur Connie Redbird Uri, un médecin d’origine choctaw-cherokee qui recevait des patientes ayant subi une hystérectomie, mena une enquête dans un service de santé indienne de l’Oklahoma. Elle découvrit qu’une femme indienne sur quatre y avait été stérilisée contre son gré (52), parlant même « d’une usine à stérilisation ». Elle conclut dans son étude que le service en question « avait ciblé les femmes indiennes au sang pur » (53), mettant ainsi en lumière un véritable programme d’eugénisme racial. D’autres experts ont estimé que le pourcentage de femmes stérilisées était encore plus élevé, allant même jusque’à 50 % (54)

         Au Canada, des femmes amérindiennes décrivent des faits similaires. Soixante d’entre elles ont porté plainte dans le Saskatchewan pour ce qu’elles décrivent comme des stérilisations forcées au cours des vingt cinq dernières années. Elles étaient empêchées de voir leur bébé tant qu’elles n’avaient pas subi l’opération (55). Dans ce pays, de nombreux traitements expérimentaux ont été effectués sans leur consentement sur des populations autochtones dans les hôpitaux ségrégués d’après guerre. Des anciens qui ont connu les pensionnats où ils étaient séparés de leur communauté se souviennent d’avoir servi de cobayes étant enfants pour tester des vaccins sans la permission de leur famille. L’historienne Maureen Lux rapporte un essai de vaccin contre la tuberculose, le vaccin Calmette-Guérin, sur des bébés cris et assiniboines au cours des années trente et quarante dans le Saskatchevan. Des enfants souffrant de malnutrition ont également été soumis à une série d’expériences nutritionnelles dans les communautés cries du Manitoba entre 1948 et 1952 (56).

Examen médical d’un jeune autochtone dans un pensionnat canadien en 1948 © Office national du film (Canada)

Ce tableau noir de la médecine aurait dû dissuader les peuples autochtones du Canada et des USA de se rendre dans les centres de vaccination. Et pourtant, les traumatismes du passé liés aux abus de la science occidentale n’ont pas eu l’impact attendu. Une étude menée par Abigail Echo-Hawk, Directrice de l’Institut urbain de Santé indienne, révèle un taux d’acceptation de 75 % parmi les Indiens américains (57). Selon le CDC, les Indiens américains sont le groupe dans lequel la vaccination a progressé le plus vite. A l’été 2021, ils étaient devant les Asiatiques et les Blancs. Ayant été touchés de façon disproportionnée par le covid, ils ont sans doute senti l’urgence de se faire vacciner, analyse Francys Crevier, chef du Conseil national de la santé indienne urbaine (58).

La volonté de préserver les gardiens des traditions et du langage, a également compté dans le succès de la campagne de vaccination dans les réserves.  Les Indiens américains avaient le choix entre se faire vacciner à travers le service de santé indienne (IHS) ou par l’Etat. Mais les critères de priorité n’étaient pas les mêmes. Le schéma établi par le CDC prévoyait que seuls les plus de 65 ans et les personnes atteintes de comorbidités étaient prioritaires. Comme les peuples amérindiens voulaient privilégier les gardiens de la culture et les derniers locuteurs des langues originelles, qui ne sont pas forcément âgés de plus de 65 ans, beaucoup ont choisi le système tribal (60).

Au Canada, une polémique est apparue entre chercheurs à propos de « l’hésitation vaccinale ». Les auteurs d’une étude dans le Journal de l’Académie de médecine canadienne notaient en juin « une grande réticence, voire une opposition à la vaccination contre la covid-19 » parmi la population autochtone (62). L’ancien chef du grand Conseil des Cris, Matthew Cool Come avait fait référence aux horreurs du passé en déclarant que les gens de Mitissini servaient maintenant de rat de laboratoire pour un vaccin expérimental. Néanmoins, il a été désavoué par le chef actuel, Thomas Neeposh, qui a été un des premiers à se faire vacciner (63). Les réticences des peuples autochtones du Canada et des Etats-Unis ont certes été démenties par les faits, mais cela tient aussi au type de société dans lesquels ils s’insèrent, à la culture dominante, au degré de coercition et à la pression sociale et médiatique qui s’exerce sur eux, qui n’est pas du tout la même d’un pays à l’autre.

La France, elle aussi, a connu ces traitements dangereux expérimentés sur les peuples colonisés parce-que leur vie ne comptait pas autant que celle des Blancs. C’est l’histoire de la Lomidine, une campagne de vaccination contre la maladie du sommeil, qui a provoqué un nombre inacceptable de décès et d’accidents graves, racontée par Guillaume Lachenal dans son livre Le médicament qui devait sauver l’Afrique (64). Plus de dix millions de doses ont été administrées entre la fin de la deuxième guerre mondiale et les indépendances. Les anciens se souviennent encore de l’arrivée dans les villages des équipes de vaccination et de leur fuite pour échapper à la piqûre qui faisait peur et faisait mal (65).  Les villageois avaient de bonnes raisons de s’enfuir, car non seulement, la Lomidine était inefficace – on s’apercevra plus tard qu’elle ne protégeait pas contre la maladie du sommeil (66) – mais provoquait des hypoglycémies brutales, des accidents cardiaques et des décès subits, sans compter les infections et les gangrènes provoquées par le non respect des règles élémentaires d’hygiène au moment de l’injection.

         Il est intéressant de relever la différence qui était faite entre les populations africaines, et les Blancs des Colonies. La vaccination était imposée aux Noirs, alors que les Européens installés en Afrique échappaient à cette logique. L’anthropologue Vincent Duclos, dans sa note de lecture (67), distingue ici deux approches de la médecine. L’Africain était traité comme une masse et n’avait pas le choix, la Lomidine lui était administrée de manière préventive, alors que le colon, lui, n’était traité que s’il tombait malade. Avec la Lomidine, un véritable « remède de cheval », la médecine coloniale « faisait une expérience scientifique de gouvernement des populations, de prise en charge de la race », écrit Vincent Duclos. Tandis que les Blancs avaient droit à un traitement au cas par cas, avec un calcul bénéfice/risque. « A deux objets différents – masse et individu – correspondent deux modes d’intervention distincts : la prévention ou la thérapie », souligne l’anthropologue de la santé.

Autre enseignement de cette histoire coloniale, la façon dont la bêtise a été érigée en système avec les instruments de la raison. L’utilisation de la Lomidine en préventif est une catastrophe car elle ne marche pas vraiment et provoque des morts à la pelle, mais cela n’empêche pas les médecins coloniaux de persévérer dans leur délire expérimental. La raison joue ici le rôle de précepteur « dans les processus d’auto-validation par lesquels est produite la confiance dans les médicaments » (68). Dans cette volonté d’éradiquer la maladie du sommeil, doublée d’impuissance, on retrouve la folie des grandeurs, l’hubris, propre à l’entreprise coloniale qui se prolonge aujourd’hui dans la prise en charge de la santé à l’échelle de la planète. La campagne de vaccination des Africains était sensée légitimer la colonisation en apportant le Progrès à des populations jugées arriérées et insalubres. Elle a surtout servi à imposer un système de domination. « L’épisode de la Lomidine est l’archétype de cette médecine qui prescrit un ordre autant qu’elle est produite par lui », écrit Vincent Duclos. Je ne sais pas à quoi il fait référence lorsqu’il conclut dans cet article de 2015 qu’ « à l’ère de la « santé globale » et de ses solutions magiques, Le médicament qui devait sauver l’Afrique a une résonance contemporaine certaine ». J’espère ne pas détourner ses propos, mais à l’heure de la pandémie de covid 19, l’écho résonne encore plus fort. Sans comparer les effets secondaires des vaccins anti-covid à ceux de la Lomidine,  il est clair que parmi les différentes stratégies possibles, c’est celle de la prévention par la vaccination de masse qui a été retenue, de traitement des populations comme un corps collectif, au détriment d’une logique de cas par cas.

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Au coeur des forêts camerounaises, on ne peut pas dire que la dimension coloniale de la vaccination et les ravages de la Lomidine ait marqué les esprits. A propos des trois groupes ethniques, regroupés dans la dénomination de « pygmées », les Baka, les Bakola Bagyélis, et les Medzams, le professeur Bigombe Logo, expert en droit des populations autochtones d’Afrique centrale, ne parle pas de rejet de la vaccination, mais plutôt de choix culturel, attitude que l’on retrouve d’ailleurs dans l’ensemble du pays. « Il y a un attachement à la tradi-thérapie chez les chasseurs-cueilleurs, pas seulement face au covid, mais face aux maladies en général», explique Patrice Bigombe (69). « Chaque fois que quelqu’un est malade, il va d’abord dans la pharmacie naturelle qu’est la forêt ». Ce n’est pas seulement une question économique liée au coût des médicaments, c’est plutôt un réflexe culturel. « Lorsqu’une femme va accoucher, elle va d’abord au campement forestier pour voir la sage-femme. Il est très rare qu’elle se rende à la maternité. Seulement en cas de complication. De même, en cas de crise de paludisme, les pygmées fabriquent un hammam traditionnel, une sorte de chambre de transpiration dans laquelle ils font bouillir des écorces d’arbres des marécages », détaille le chercheur camerounais.

La forêt, pharmacie naturelle pour les Pygmées

On retrouve chez ces peuples d’Afrique centrale la même confiance dans les produits de la nature que chez les Amérindiens, et la même attitude circonspect face à un produit qu’ils ne connaissent pas, comme les vaccins anti-covid. « Quand quelque-chose de nouveau arrive, les Bakas prennent le temps de réfléchir, de voir si c’est important ou pas pour eux », poursuit le professeur Bigombe. Et on ne peut pas dire que la maladie les ait vraiment touchés. Le chercheur se rend régulièrement en forêt, pour participer à l’évaluation du programme social de la société forestière Palisco. Dans l’infirmerie de l’entreprise, il n’a jamais entendu dire qu’un Baka soit tombé malade du covid. Il participe également aux réunions du réseau RACOPI, le réseau d’action concertée sur les pygmées, qui regroupe une quinzaine d’ONG, et là non plus, il ne lui a pas été rapporté qu’un pygmée en soit mort.

         Les pygmées ne se contentent pas de se soigner eux-mêmes. Ils font profiter les autres Camerounais de leurs connaissances des plantes médicinales. Ils sont réputés de si bons  experts que dans les grandes villes, à Douala et Yaoundé, des cliniques informelles font venir des guérisseurs de la forêt pour mettre à disposition leurs essences contre le covid-19, l’ekouk et le foale, deux écorces combinées, déjà connues pour soigner le paludisme et les problèmes hépatiques. « Elles ont un succès fou », témoigne le professeur Bigombe. « Moi-même, je consomme de l’ekouk. J’enseigne à l’université, mais j’ai mes écorces. Je me sens protégé », avoue-t-il.

         Dans la population générale, ce ne sont pas non plus les vieilles histoires coloniales qui expliquent l’attitude réservée des Camerounais à l’égard des vaccins anti-covid, ce sont des éléments plus factuels, comme le manque de consensus entre les médecins, les cas de personnes vaccinées qui font des thromboses. « On a l’impression de se mettre dans le corps une substance qui ne protège pas vraiment et qui diminue même le fond d’immunité naturelle en nous », ajoute le professeur Bigombe.

         Preuve qu’il ne s’agit pas là d’une attitude anti-vax primaire, les anciens vaccins ne posent aucun problème. « Car ils ont été mis en circulation sur la base de résultats prouvés sur une longue période », considère le chercheur. En revanche, sur le nouveau vaccin contre le paludisme, dont l’OMS a recommandé le déploiement massif, les gens s’interrogent. « Ils disent qu’ils ne vont pas aller se faire vacciner », selon Patrice Bigombe.

                Au Cameroun, même l’Eglise catholique s’est mise à la lutte anti-covid. L’archevêque de Douala, Monseigneur Kleda, après être tombé malade, a sorti un remède à base d’écorce, à la fois préventif et curatif. Le prélat a entamé des discussions avec le Ministère de la santé et ses produits sont autorisés à la vente en pharmacie. « Il y a une tolérance administrative à l’égard des produits de la médecine naturelle dans la gestion de l’épidémie », selon le chercheur. Et même un soutien, même s’il n’est pas suffisant à ses yeux.

         Des discussions sont en cours entre Mgr Kleda et les médecins, assure Patrice Bigombe. D’autres collaborations se déroulent en Afrique entre tradi-praticiens et scientifiques. A Lomé, le Professeur Kouami Kokou, Directeur national de la recherche scientifique, teste des solutions médicinales pour booster l’immunité des patients et aider les malades à guérir. En Guinée, l’Institut de recherche et de développement des plantes médicinales, qui regroupe guérisseurs et médecins, a lancé des essais cliniques pour traiter le covid. D’autres remèdes sont expérimentés, comme le Covid organics à Madagascar, et la Fagaricine au Gabon (70).

         Bien entendu, de nombreux scientifiques mettent en garde contre l’emploi des médecines traditionnelles pour traiter le covid, surtout lorsqu’elles dissuadent les personnes à risque de se faire vacciner. En Inde, des milliers de médecins ont manifesté en juin 2021 contre un gourou populaire qui affirme que le yoga peut prévenir la maladie et que des milliers de personnes sont mortes de la médecine allopathique (71). En France, un certain nombre de médias (Le Monde, l’Express) mènent une offensive contre les médecines dites alternatives. Ainsi, Jean-Paul Krivine, rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-science, expliquait à l’Express, à propos d’un projet de création d’une Agence des médecines complémentaires et alternatives, pourquoi qu’il est dangereux de vouloir donner une légitimité à des « pratiques douteuses et infondées » (72). « Il n’y a pas deux médecines, une officielle et une alternative (…),  il n’y a que ce qui a été évalué et dont l’efficacité a été prouvée, cela s’appelle médecine », déclare-t-il. Laissons le docteur Eric Gbodoussou lui répondre ; il est directeur du centre de médecine traditionnelle à Malango au Sénégal : « Il n’y a que deux médecines : la médecine tout court, utilisée depuis la nuit des temps, et la médecine conventionnelle qui date seulement de Descartes » (73).

En Afrique, on observe, navré, l’emploi en France de la contrainte pour vacciner en masse, et la culpabilisation des personnes non vaccinées. En France, on regarde avec condescendance ces Africains qui n’ont pas la même attitude face à la pandémie. « Ils meurent déjà de tant de maladies », entend-on. Les mentalités n’ont pas beaucoup changé depuis l’époque où l’on considérait les Africains comme « arriérés et insalubres ». Qui a tord, qui a raison ? La question, finalement, nous ramène à notre philosophie de la vie et à notre conception du monde, qui englobe une relation particulière à la nature, à notre corps qui en fait partie, à la maladie et à la mort. A notre cosmovision, diraient les peuples amérindiens.

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Plusieurs autres facteurs expliquent les positions de rejet des vaccins anti-covid parmi les peuples autochtones. Dans certains pays, le manque de confiance dans les pouvoirs publics, les mensonges à répétition et aussi le sentiment d’avoir été délaissés depuis toujours, viennent se rajouter aux autres motifs de résistance. C’est le cas au Chiapas, Etat le moins vacciné du Mexique, et un des trois où la population indigène est la plus importante (avec le Yucatan et le Oaxaca). Là aussi, des communes régies par le droit coutumier ont décidé, au cours d’assemblées, de ne pas permettre l’entrée de brigades de vaccination, décision qui a été respectée par le Sous-Secrétaire à la Santé Hugo Lopez Gatell (74). Ces résolutions s’inscrivent parfois dans des contentieux anciens avec le gouvernement. Dans le municipe de Tenejapa, deux communes de l’EZLN ont rejeté la vaccination « parce que ça suffit, toutes ces humiliations que nous subissons …  », on fait savoir les zapatistes (75). Le journal Milenio, dans son édition du 24 octobre 2021, raconte comment les brigades de l’Institut mexicain de la Sécurité sociale, l’IMSS, installées dans les kiosques de village, dans la région des Altos de Chiapas, attendent parfois une journée entière et ne voient arriver qu’un seule candidat à la vaccination. Il faut alors jeter tout le flacon, prévu pour dix doses. Lorsqu’elles font du porte à porte, elles sont régulièrement insultées, voire menacées. Des groupes viennent d’autres villages pour dissuader les gens de se faire vacciner. Certains habitants évoquent la suppression du programme social Prospera, qui leur accordait une aide financière contre un suivi médical. Ils ne comprennent pas pourquoi maintenant, on se préoccupe de leur santé (76). Du fait que ces zones sont en vert sur l’échelle des taux de contamination, les populations ne voient pas l’intérêt de se faire immuniser.

Peintures murales zapatistes

         Evidemment, les peurs irrationnelles et les fausses informations ont joué un rôle important dans le rejet de la vaccination. L’année dernière au Chiapas, les municipes de San Cristobal de las Casas, Las Rosas et Las Margaritas, avaient freiné la fumigation contre la dengue, croyant que l’insecticide allait leur transmettre le covid (77). Le facteur religieux compte aussi énormément. Beaucoup de communautés indigènes ont été converties par des églises évangélistes. Au Chiapas, elles représentent 50 % de la population (78). Opposées à la vaccination comme à la médecine traditionnelle, elles ne semblent disposées à croire qu’à la prière pour se débarrasser du covid.

         L’obscurantisme rejoint ici le complotisme sur les réseaux sociaux dans la propagation de thèses farfelues sur le covid. Au Brésil, les églises évangélistes sont accusées par des organisations indigènes de faire croire n’importe quoi à leurs fidèles. Sônia Guajarara, coordinatrice de l’APIB, la plus grande organisation indigène du Brésil, a dénoncé l’influence néfaste du président Bolsonaro, lui-même très proches de ces églises, dans la propagation de fausses nouvelles. En Amazonie, beaucoup de groupes indigènes n’ont pas accès aux moyens de communications modernes. Ne leur parviennent que les informations apportées par les visiteurs, et lorsqu’il s’agit de missionnaires, les dégâts sont irréparables. D’autant qu’ils sont en général les principaux vecteurs de maladies. Des peuples entiers ont été décimés par des virus après l’installation d’une mission évangélique dans leur village (79). Ce sont aussi des médecins, des militaires, et des membres du SESAI, le Secrétariat spécial pour la santé autochtone, qui ont apporté le coronavirus dans leurs bagages en se déplaçant sur les territoires indigènes, note Sônia Guajarara (80).

Au sujet de ces croyances délirantes sur les vaccins et le covid, propagées par des fanatiques à l’intention de populations déjà en perte de repères, il est important de ne pas faire d’amalgames. Elles n’ont rien à voir avec l’attachement à des médecines traditionnelles liées à des connaissances et des expérimentations vieilles de plusieurs millénaires. Elles ne peuvent être comparées non plus à des choix sanitaires qui s’appuient sur une volonté d’autodétermination et un projet d’émancipation, comme dans les communautés autonomes de Colombie, de Panama ou du Mexique, où l’on perpétue et réinvente d’autres formes de vie, au lieu de reproduire les normes de la mondialisation néolibérale.

On trouve également une forte opposition à la vaccination parmi les communautés adivasis, les populations autochtones du sous-continent indien. La presse locale fait état de réactions de rejet liées à la peur de l’inconnu et à la méfiance à l’égard de ce qui vient de l’extérieur.  Là aussi, les équipes de vaccination sont  confrontées à la fuite des habitants lorsqu’elles arrivent dans les villages, surtout lorsqu’elles débarquent sans prévenir avec leur combinaisons, leurs masques et leurs gants. Ce sont des populations qui ont très peu de relations avec le monde extérieur et qui sont plus enclines à se fier à leurs leaders qu’à des agents étrangers, explique un journaliste de l’Etat d’Odisha (81).

Le rejet de la vaccination peut apparaître lorsque les brigades se comportent de façon paternaliste. Elles débarquent et piquent sans qu’il soit possible de poser de questions, comme le relate un médecin du Chiapas (82). Les organisations indigènes insistent sur la nécessité de donner une information claire et loyale sur les vaccins et leurs effets secondaires. Pas de vaccination sans consentement éclairé,  avait prévenu le commando indigène du Loreto au Pérou, au début de la campagne (83). Pas de contrainte donc, mais un travail de coordination avec les promoteurs de santé indigène, sur la base d’une reconnaissance mutuelle. Seul moyen de gagner la confiance des populations.

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Dans ce sens, la « stratégie d’immunisation interculturelle », préconisée par le Fond pour le développement des peuples indigènes d’Amérique latine et de la Caraïbe (FILAC), constitue un bon résumé des politiques de santé et des mécanismes qui ont des chances de marcher (84). D’abord, il prévient que la vaccination ne constitue pas l’alpha et l’omega de la protection des populations. « Les modèles alimentaires, les formes de vie, le traitement préventif des maladies, entre autres, font partie de la liste d’actions et de comportements qui aident à mieux nous préparer face à une maladie ou un virus ». Le FILAC fait le constat réaliste que la vaccination ne résoudra pas seule les défis que pose ce virus et qu’il faut aller plus loin dans la recherche de solutions. L’objectif d’une « immunité collective n’est pas certain, même avec un accès très large à l’offre vaccinale ». En clair, elle ne pourra pas être atteinte, à moins de rendre la vaccination obligatoire dans le monde entier, ou de fermer définitivement les frontières, ce qui est impossible. Et parce que les retours d’expérience depuis le début de la campagne de vaccination, montrent que la durée de protection des vaccins est plus courte que prévu. « Il est admis qu’aucun vaccin n’aura un effet au-delà de deux ans (…), ce qui suppose de mettre en place d’autres stratégies que celles que permettent les vaccins ». 

Les « stratégies d’immunisation interculturelle » s’appliquent donc aux peuples indigènes parce qu’ils ont des cultures particulières. Elles sont décrites comme des « approches qui combinent la science médicale avec les savoirs et pratiques ancestrales, dont les langues, les structures organisationnelles et les systèmes particuliers de santé ». Et d’ajouter : « Beaucoup de ces communautés, qui depuis toujours, ont eu recours à leurs manières ancestrales de se relier à la nature et à leurs propres corps, ne peuvent être envahies par d’autres types de pratiques sans que cela amène des conséquences négatives qui doivent être évitées ».

On est là dans un échange des savoirs plutôt que dans l’imposition d’une méthode jugée supérieure aux autres. Globalement, la médecine moderne, très forte dans la lutte contre les maladies transmissibles (MT), mais incapable d’enrayer le fléau des maladies non transmissibles (MNT), a tout intérêt à collaborer avec des médecines traditionnelles qui considèrent la santé comme un tout, englobant la relation de l’homme avec son environnement, mais qui peuvent se trouver parfois dépourvues pour combattre certaines épidémies.

Dans le cas des populations isolées ou en contact initial, le FILAC considère qu’elles ne doivent pas être soumises à la vaccination. Il faut toujours privilégier la politique de « non contact », mais dans la mesure où celle-ci est incertaine, l’organisation internationale préconise de faire une sorte de cordon sanitaire autour de ces groupes très fragiles du point de vue immunitaire, en favorisant un taux élevé de vaccination des populations avoisinantes. Ce geste de protection envers les derniers représentants de « l’extrême humanité » rappelle dans un certains sens les boucliers humains mis en place par certains peuples indigènes pour protéger certains d’entre eux  de l’envahisseur. Ainsi les Arahuacos de Colombie, acceptant le contact avec les nouveaux arrivants et leur modernité, ont formé un anneau de protection autour de leurs grands frères Kogis, partis se réfugier dans la Sierra Nevada pour conserver intactes leurs traditions et préserver ainsi l’équilibre du monde (85).

A la question : jusqu’où peut aller le respect des traditions autochtones dans la lutte contre le covid, la réponse n’est pas si compliquée. Puisqu’elles concernent des minorités et non des Etats indépendants, les gouvernements peuvent toujours intervenir pour que ces traditions ne mettent pas en danger la vie des plus fragiles. Les Etats peuvent également s’assurer que ces communautés disposent de mécanismes de protection qui ont fait leurs preuves et dont l’efficacité peut être vérifiée empiriquement, comme l’auto-confinement et le repositionnement de thérapies ancestrales.

Beaucoup de communautés indigènes mènent aujourd’hui des politiques sanitaires raisonnées, loin des rejets obscurantistes de la vaccination comme de la contrainte vaccinale, en continuant à se fier aussi bien à leur médecine traditionnelle qu’à la médecine occidentale, dans une démarche de choix libre et éclairé. Mais les exigences légitimes de ces peuples en matière d’autonomie sanitaire et de liberté de choisir un traitement plutôt qu’un autre, ne doivent pas s’arrêter à la limite de leurs territoires. Nous autres, Européens de ce début de 3ème millénaire, travaillés par des idéologies transhumanistes, et sur le point d’abandonner des siècles de traditions démocratiques, avons beaucoup à apprendre de la sagesse de ces peuples et de leur opiniâtreté à défendre une autre approche du corps et de la santé.

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1. Entretien par téléphone avec Milton Santacruz, septembre 2021

2. Pueblo indígena no se pone la vacuna por creer en su antídoto, H. Tamayo Ortiz, El Combiano, 13-09-2021

3. idem

4. Siete pueblos indígenas del Huila le dicen No a la vacuna covid, Natalia Prieto, Las 2 Orillas, 26 février 2021

5. idem

6. Entretien par téléphone avec Gerardo Jumi, octobre 2021

7. Richard Horton, Le covid n’est pas une pandémie, The Lancet, vol. 396, n°10255, 26 septembre 2020

8. Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier, Folio, 2012, pp 600-607

9. Interview de Barbara Stiegler, Reporterre, 31-07-2021

10. Inequality and the impact of covid-19, Rasha Al Saba, Minority rights group international, Briefing, 2020

11. source : Gouvernement du Canada

12. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC7877204/

13. idem

14. El Universal, Oaxaca, 23-08-2021

15. Proceso, 27-01-2021

16. Covid 19 en pueblos indigenas a un año de la pandemia : datos, nuevas variantes y vacunas, Cultural Survival, 29 mars 2021

17.  Entretien par telephone avec Atencio Lopez, septembre 2021

18. James Howe, The Kuna gathering, Fenestra books, 2002

19. Covid 19 en pueblos indigenas a un año de la pandemia : datos, nuevas variantes y vacunas, Cultural Survival, 29-03-2021

20. idem

21. Agência Brasil

22. Voice of Indonesia, 29-07-2021

23. AFP

24. Entretien par téléphone, octobre 2021

25. source : Our World in Data, Université d’Oxford

26. Entretien par téléphone avec Patrice Bigombe Logo, octobre 2021

27. Escandalos con la vacuna del coronavirus, BBB Mundo, 26 février 2021

28. ONU / Atalayar, 15-08-2021

29. Entretien par téléphone avec Minerva Tegualda Castañeda Meliñan, septembre 2021

30. Entretien par téléphone avec Llanquiray Painemal, octobre 2021

31. lire Les naufragés du développement, François Badaire, Chroniques de l’extrême humanité, juillet 2021

32. Entretien par téléphone avec Jumanda Gakelebone, octobre 2021

33. Source : Robert Hitchcock

34. Source : Our World in Data, Université d’Oxford

35. Pueblos indígenas ? Medicina ancestral y dudas ante la vacuna, Los Tiempos, 26-07-2021

36. ídem         

37. Entretien par téléphone avec Jorge Soria, septembre 2021

38. El Comando Matico, Estrategia de autodefensa de los pueblos indígenas frente a la pandemia por covid 19, Kené – Instituto de Estudios Forestales y Ambientales, Lima, Mars 2021

39. idem

40. idem

41. Entretien par telephone avec Jorge Soria, septembre 2021

42. idem

43. idem

44. A Chilean tree holds hope for new vaccines – if supplies last, Aislinn Laing and Allison Martell, Reuters, 6-10- 2021

45. BBC Mundo, Lucia Blasco, 10-11-2020

46. Entretien par téléphone avec Minerva Tegualda Castañeda Meliñan, octobre 2021

47. idem

48. Entretien par téléphone avec Taneyulime Pilisi, 24-09-2021

49. https://maison-artemisia.org

50. Entretien par téléphone avec Lucile Cornet Vernet, présidente de la Maison de l’Artemisia, 21-09-2021

51. Investigation of allegations concerning Indian health service, US Government accountability office, Rapport HRD-77-3, publié le 4-11-1976

52. Dr Connie Uri, Statement prepared for the Jackson Hearings, 16-09-1974

53. Jane Lawrence, The Indian health service and the sterilization of native american women, American Indian quarterly, Summer, 2000, Vol. 24, N°3

54. On Indigenous peoples day, recalling forced sterilizations of native american women, Ellen J. Kennedy, MinnPost, 14-10-2019

55. L’expérimentation médicale et les causes de la réticence à la vaccination contre la covid-19 chez les peuples autochtones du Canada, Journal de l’Académie canadienne de Médecine (CMAJ), 15-03-2021

56. idem

57. Covid 19 en pueblos indigenas a un año de la pandemia : datos, nuevas variantes y vacunas, Cultural Survival, 29-03-2021

58. American Indians have the highest covid vaccination rate in the US, Nova Next, 7-07-2021

59. idem

60. idem

61. idem

62. L’expérimentation médicale et les causes de la réticence à la vaccination contre la covid-19 chez les peuples autochtones du Canada, Journal de l’Académie canadienne de Médecine (CMAJ), 15-03-2021

63. Vaccination : Les autochtones ont confondu les sceptiques, La Presse, Canada, 4 juillet 2021

64. Le médicament qui devant sauver l’Afrique, Guillaume Lachenal, La Découverte, 2014

65. Discussion avec Mamadou Nkrumah Sané, leader historique du Mouvement des Forces Démocratiques de Casamance, août 2021

66. Interview de Guillaume Lachenal dans Le Point, 3 octobre 2014

67. Presses de Science Po, 2015/02 n°63, pp 283-286

68. idem

69. Entretien par téléphone avec Patrice Bigombe Logo, octobre 2021      

70. Coronavirus : quel rôle pour la médecine traditionnelle en Afrique ? Papa Atou Diaw, BBC Afrique, 25 juin 2020

71. AFP, 1er juin 2021

72. Interview de Jean-Paul Krivine, L’Express, 1er mai 2021

73. Coronavirus : quel rôle pour la médecine traditionnelle en Afrique ? Papa Atou Diaw, BBC Afrique, 25 juin 2020

74. AFP / AP

75. Comunidad del EZNL en Tenejapa rechaza vacuna contra covid, Oscar Gomez, Diario del Sur, 22 février 2021

76. « Vayanse » : en Chiapas, acusan amenazas por promover vacuna anticovid a pobladores, Milenio, 24 octobre 2021

77. AFP

78. Cuarto Poder, 26 juin 2021

79. Lire Prendre ses distances, François Badaire, Chroniques de l’extrême humanité, avril 2020

80. Interview de Sônia Guajarara, Brasil de Fato, 11 mai 2021

81. Tribals in Odisha escape to the forest to avoid Covid-19 vaccine,  MoneyControl, Manish Kumar, 2 août 2021

82. Coronavirus en México : los pueblos que se niegan a vacunarse contra la covid-19, BBC World,  Stephany Hegarty, 21 juillet 2021

83. Communiqué du Comando indígena de Loreto, Vacunación debe ser informada y tener consentimiento indígena, 25 mars 2021-10-29

84. Pueblos indígenas y vacunación contra covid 19, Cuarto informe regional, mai 2021

85. Jean-Claude Vignoli, Les Kogis entre tradition et modernité, Ikewan n°112, 2020