Sénégal : Le journaliste René Capain Bassène en détention depuis plus de deux ans

  

   Spécialiste du conflit casamançais, il a été arrêté une semaine après le massacre de la forêt de Boffa Bayotte. Détenu sans jugement et sans qu’aucune preuve de sa participation à ce crime n’ait été fournie, des voix s’élèvent pour réclamer sa libération.

     Il a été présenté par les autorités sénégalaises et certains medias comme « l’intellectuel » du MFDC, le mouvement indépendantiste casamançais. Cela fait maintenant deux ans que le journaliste René Capain Bassène est détenu dans le cadre de l’enquête sur la tuerie de Boffa Bayotte. Or, à ce jour, il n’a toujours pas été auditionné par un juge, et les indices de sa culpabilité s’amenuisent à mesure que la presse sénégalaise fait son travail d’investigation.

Boffa Bayotte : Intrigues, manipulations, délations, règlements de comptes, plongez au cœur d’une enquête qui tient la République en haleine

        Retour sur les événements de Boffa Bayotte au sud de Ziguinchor. Ce 6 janvier 2018, 14 coupeurs de bois sont froidement assassinés dans une forêt protégée. Le secteur fait partie de ces zones grises, proches de la frontière bissau-guinéenne, qui échappent en partie au contrôle de l’Etat sénégalais. Dans cette région opère l’une des factions armées du MFDC, celle dirigée par César Atoute Badiate.

     Tout de suite après le massacre, les regards se tournent vers la rébellion casamançaise, bien que celle-ci « condamne fermement cet acte ». La gendarmerie arrête quelques jours plus tard des villageois de Toubacouta et de Bourofaye Diola, deux localités situées à la lisère de la forêt. Ils sont accusés d’appartenir ou d’avoir appartenu au mouvement indépendantiste, et soupçonnés d’avoir planifié la tuerie. Elle interpelle également Oumar Ampoï Bodian, le chargé de liaison du MFDC à Ziguinchor, ainsi que René Capain Bassène, journaliste et écrivain qui n’a jamais caché ses sympathies pour la cause indépendantiste. Celui-ci est conduit à la gendarmerie de Nema où, selon ses dires, il passe trois jours menotté nu dans une cellule, sans bénéficier de l’assistance d’un avocat.

     Après une enquête rapidement bouclée, René Capain Bassène est accusé d’être le « cerveau » de la tuerie. Selon des sources proches de l’enquête, des e-mails compromettants auraient été retrouvés dans son ordinateur. Ils indiqueraient qu’il était au courant que quelque chose de sérieux se préparait dans la forêt de Boffa et en aurait parlé avec Ousmane Tamba, représentant en exil de la faction armée de César Atoute Badiate. Par ailleurs, un parent à lui, Maurice Badji, le chef du village de Bourofaye dont il est lui-même originaire, l’accuse d’avoir participé à une réunion trois jours avant le massacre, au cours de laquelle l’opération aurait été planifiée. Il produit même une feuille de présence, dans laquelle le nom du journaliste est cité. D’autres témoignages font état de sa présence sur les lieux du crime, mais ils sont peu crédibles. Voilà pour l’essentiel les éléments du dossier d’accusation.

     Mais d’abord, qui est René Capain Bassène ? Journaliste expérimenté, il est reconnu par ses pairs comme spécialiste du conflit casamançais. Il a débuté par un stage à RFI puis il a travaillé pour différentes chaînes de télé et radios locales. Mais son engagement militant en faveur de la Casamance, ses idées politiques, l’ont rapidement écarté des medias sénégalais, reconnaissent certains de ses collègues. « Des journalistes s’éloignaient de lui parce que les services de renseignement leurs disaient qu’il était surveillé», affirme l’un d’entre eux. Il s’est engagé alors dans une dynamique de chercheur, écrivant trois livres sur ce conflit vieux de 37 ans, aujourd’hui introuvables au Sénégal.

     D’abord consultant en raison de sa connaissance des acteurs du conflit, il a été engagé comme coordinateur de la communication au sein de l’ANRAC, l’Agence nationale pour la relance des activités économiques et sociales de la Casamance. Au sein de cette entité, dont la principale mission est de faciliter la démobilisation, la réinsertion et la réintégration des anciens combattants et de leur famille, il a pu mettre à profit ses contacts au sein du MFDC. Loin de l’image de va-t-en-guerre présentée aux médias, René Capain Bassène se rêvait plutôt en « faiseur de paix », comme en témoigne le Docteur pape Chérif Bertrand Bassène dans une lettre ouverte au Président Macky Sall.

Lettre au Président Macky Sall – Pour la liberté de Capain Bassène

      Etant bien introduit auprès de la faction armée de César Atoute Badiate, il en facilitait l’accès à tous ceux qui voulaient jouer un rôle dans l’organisation de pourparlers, et se voulait incontournable dans les échanges avec la rébellion. «C’est notamment grâce à lui que l’ambassade des Etats-Unis a pu approcher César», assure un chercheur qui le connaît bien.  Mais cette proximité avec les chefs combattants n’était pas du goût de tout le monde, surtout des autorités sénégalaises. C’est sans doute ce qui l’a conduit à sa perte.

     S’il est possible que René Capain Bassène ait dépassé les frontières du journalisme, il est difficile de l’imaginer en train de préparer dans l’ombre un tel massacre, témoignent des personnalités qui l’ont fréquenté. Il savait qu’il était suivi de très près par les services de renseignement et selon le chercheur Abdou Ndukur Kacc Ndao, «il n’est pas naïf au point d’agir comme s’il ne s’en doutait pas».

     Nous avons interrogé son frère, Alfred Bassène, et son épouse Odette Bassène, qui lui rendent régulièrement visite en prison. Tous deux peuvent apporter les preuves de son innocence. Au moment des faits, le journaliste était en train de jouer au football avec des habitants de son quartier. D’autre part, René Capain Bassène nie avoir assisté à la prétendue réunion de Bourofaye trois jours avant la tuerie. Selon son frère, « le PV qui a été fourni correspond à une date où il était à son bureau à l’ANRAC ; son nom a été rajouté comme celui d’autres personnes supposées s’y trouver et arrêtées par la suite ».  Y figure notamment celui du chef du village de Toubacouta, alors qu’il ne mettait plus les pieds dans le secteur de Boffa depuis plus de 20 ans. Cet homme de 82 ans est mort en détention l’année dernière.

     https://kewoulo.info/boffa-bayotte-seyni-sane-parcours-du-chef-mal-aime-de-toubacouta-condamne-a-mort-par-les-suspicions/

     D’ailleurs, pour René Capain Bassène, cette réunion est une pure invention de l’oncle Maurice Badji, le chef du village de Bourofaye. Il raconte qu’au cours de la confrontation devant les enquêteurs, son parent a d’abord parlé d’une réunion le 3 janvier, puis le 22 décembre, pour ne plus se rappeler de la date. Il se serait finalement rétracté devant le juge et déclaré qu’il n’y avait jamais eu de réunion du tout.

     Concernant les échanges par e-mail avec Ousmane Tamba, le lien avec la faction de César Atoute Badiate, René Capain ne nie pas qu’ils aient existé, puisqu’en tant que journaliste, il le contactait régulièrement, mais il en conteste la teneur. Le journaliste savait que quelque chose se tramait dans le secteur de Boffa Bayotte. Selon lui, il aurait demandé à Ousmane Tamba s’il savait qu’une action forte se préparait, et le leader en exil lui aurait répondu qu’il n’était pas au courant. Après la tuerie, il y aurait eu de nouveaux échanges. « René ne s’attendait pas à ce que l’action aille aussi loin et il a déploré qu’il y ait eu mort d’homme », raconte son frère Alfred. Nous avons contacté nous aussi par e-mail Ousmane Tamba, mais le dirigeant du MFDC refuse de s’exprimer sur « une affaire en cours de justice ». René Capain aurait également fait un rapport à l’ANRAC dans lequel il faisait état des tensions qui régnaient et des risques de violences  dans le secteur de Boffa-Bayotte, rapport qui pour l’instant n’a pas été retrouvé.

     Pour les proches de René Capain Bassène, les accusations sont le résultat d’une machination montée par l’oncle Maurice Badji, le chef du village de Bourofaye. A l’origine, il y aurait une sombre histoire de famille. Mais plus que le conflit familial, ce serait plutôt des considérations politiques qui expliqueraient l’attitude de l’oncle Badji. Le chef de village de Bourofaye était en effet en lien avec le GRPC, le Groupe de réflexion sur la paix en Casamance, dirigé par l’ancien Ministre Robert Sagna, bien que dans une interview, l’intéressé se défende de le connaître.

    Or, René Capain ne cessait de dénoncer les actions et l’inaction du GRPC, sensé conduire à des pourparlers de paix avec le mouvement rebelle. Le journaliste reprochait à Robert Sagna d’être mal entouré et d’avoir rompu le contact avec la plupart des factions rebelles, alors que lui prenait directement ses informations à la source et continuait de travailler  pour la paix. Il accusait le GRPC de s’enrichir sur le sang des casamançais, et d’essayer par tous les moyens de se faire photographier à côté de chefs rebelles, pour en toucher les dividendes. De leur côté, des proches du GRPC accusent René Capain Bassène et Oumar Ampoï Bodian, l’agent de liaison du MFDC, d’avoir monopolisé les canaux de liaison avec la faction de César Atoute Badiate et de leur avoir fermé l’accès à Cassolole, sa base de repli en Guinée Bissau.

     René Capain a peut-être commis un péché d’orgueil en voulant se substituer aux négociateurs attitrés. Toujours est-il que le dossier d’accusation repose sur les déclarations douteuses d’un personnage qui avait un lourd contentieux familial et politique avec lui. Quant à ses aveux d’appartenance au mouvement indépendantiste, ils lui ont été extorqués sous la torture psychologique. Sa femme raconte que lorsqu’elle a été interrogée dans les locaux de la gendarmerie, la séance était filmée et René Capain pouvait voir en direct ce qui se passait. Le couple venait d’avoir un quatrième enfant, et quand les gendarmes ont menacé sa femme d’emprisonnement, le journaliste a craqué. Nous avons contacté Mamadou Nkrumah Sané, le chef historique du MFDC, qui tient une comptabilité précise des membres du mouvement. Il dément formellement que René Capain en fasse partie.

     Aujourd’hui, Odette Bassène vit dans la précarité. Une caisse de solidarité a été ouverte au sein de la diaspora pour lui permettre de payer la scolarité de ses enfants. Interpellée sur le cas de René Capain Bassène, l’ONG Reporters sans frontières considère que celui-ci « ayant été arrêté en raison de son implication au sein du MFDC, elle ne peut pas agir en sa faveur », ce qui est étonnant de la part d’une association sensée protéger les journalistes. Dans de nombreux pays, il est courant que des reporters soient accusés d’appartenir à un mouvement interdit ou à une puissance ennemie, alors que c’est à leur plume qu’on en veut.

Les mystères de la forêt de Boffa Bayotte

Deux ans après l’assassinat de 14 coupeurs de bois, la forêt de Boffa-Bayotte au sud de Ziguinchor, n’a toujours pas livré ses secrets. 25 personnes sont toujours dans l’attente d’un jugement et l’instruction a à peine commencé. Alors que l’enquête s’est immédiatement tournée vers le MFDC, le mouvement indépendantiste casamançais, l’hypothèse d’un règlement de compte entre mafias du bois reste la plus probable.

Enquête de François Badaire avec Babacar Touré

Les événements qui ont meurtri la forêt de Boffa Bayotte il y a deux ans réunissent tous les ingrédients de la crise casamançaise. Pillage d’une ressource naturelle, soubresauts d’un conflit non résolu, jeux troubles des autorités sénégalaises, populations abandonnées à leur sort, tout est là. Il suffit de reconstruire le puzzle de ces crimes pour dresser le tableau d’une région, la Casamance, qui vit depuis le début du conflit, il y a 37 ans, dans un état d’exception permanent.

Le 6 janvier 2018, quatorze coupeurs de bois sont assassinés dans la forêt classée de Bayotte Est, à une dizaine de kilomètres au sud de Ziguinchor, non loin de la frontière bissau-guinéenne. La zone fait partie de ces régions de la Casamance qui échappent toujours au contrôle de l’Etat sénégalais. Ici, l’autorité étatique n’est représentée que par un cantonnement de l’armée. Situé près du village de Toubacouta, il n’est qu’à quelques kilomètres de l’endroit où s’est déroulé le massacre.

Sous le couvert de la forêt, ou de ce qu’il en reste, les rebelles du MFDC, le mouvement indépendantiste casamançais, se déplacent en toute liberté. Plus précisément, ce sont les hommes de César Atoute Badiate qui opèrent dans ce secteur, car la rébellion est depuis plusieurs années divisée en factions rivales.

César Atoute Badiate et ses hommes

Quelques heures après la tuerie, trois rescapés arrivent dans le village de Bourofaye Baïnouck et racontent l’horreur. Ils disent être entrés vers 7 heures du matin dans la forêt pour couper du bois. Sur place, des hommes armés les attendent. Certains ont le visage masqué ; d’autres sont identifiables. Ils les ont rassemblés dans une clairière au milieu de la forêt, leur ont demandé pour qui ils travaillaient et les ont gardé plusieurs heures. Ce n’est que vers 12 heures qu’ils décident de les tuer, les uns par balle, les autres à l’arme blanche. Du cantonnement de l’armée, on pouvait entendre les coups de feu, mais les militaires au nombre d’une vingtaine, n’ont pas bougé avant de recevoir du renfort.

Le lendemain, l’armée procède à des bombardements dans la zone, mêlant ses propres munitions aux douilles laissées par les tueurs, ce qui polluera le lieu du crime et compliquera l’enquête. Trois jours plus tard, soit le 9 janvier, la section de Recherches de la gendarmerie, dirigée par le lieutenant-colonel Issa Diack, hérite du dossier. En moins d’une semaine, il fait arrêter 22 personnes. La plupart sont des habitants des villages de Toubacouta et de Bourofaye, à la lisière de la forêt. Ils appartiennent à un comité inter-villageois de défense de la forêt qui s’est organisé pour empêcher la coupe illicite de bois.

Les enquêteurs arrêtent également le journaliste René Capain Bassène, en le présentant comme « l’intellectuel du MFDC», ainsi qu’un chargé de mission du mouvement indépendantiste, un certain Oumar Ampoï Bodian, qui quelques jours auparavant, avait émis un communiqué condamnant, au nom de la rébellion, ce massacre.

Comme à leur habitude, les gendarmes n’y vont pas de main morte avec les suspects. Lors de l’opération dans le village de Toubacouta, ils défoncent les portes des membres du comité villageois et s’emparent de plusieurs d’entre eux. Selon des témoignages, Jean-Christophe Diatta, qui fait partie du groupe, est battu devant sa femme et ses enfants. Il est accusé d’être un rebelle et d’avoir dirigé personnellement la tuerie.

Le journaliste René Capain Bassène est arrêté chez lui. Les gendarmes confisquent son ordinateur et l’embarquent au poste de Néma à Ziguinchor. Pendant son interrogatoire, il ne bénéficie pas de l’assistance d’un avocat. Il passe 3 jours menotté nu dans une cellule. Par précaution, le frère et des membres de la famille du journaliste campent devant la gendarmerie. Un soir, ils voient un corps sortir de la caserne. C’est celui de Bourama Toumboul Sané, chef du comité inter-villageois de gestion de la forêt de Bayotte. Il aurait été pris d’un «malaise», selon la version officielle.

Les victimes de ce massacre, quant à elles, sont pour la plupart des bûcherons qui venaient couper du bois de teck, pour le ramener ensuite à Ziguinchor, où se trouvent plusieurs scieries. Ce bois précieux fait l’objet d’un trafic national et international. D’origine étrangère, de Guinée Conakry ou de Guinée Bissau, ils vivaient dans le quartier de Néma 2, dans la banlieue déshéritée de Ziguinchor. Sous-traitants pauvres de trafiquants sans scrupules, ils travaillaient pour nourrir leur famille. Ils ont finalement payé de leur vie cette activité illicite qui en enrichissait d’autres, plus haut placés. La quinzième victime, un certain Daouda Manga, n’était qu’un simple ramasseur de bois de chauffe, dont le corps a été retrouvé cinq jours plus tard. Il n’est pas exclu qu’il soit mort dans les opérations de l’armée, puisque les militaires avaient dès le dimanche procédé au pilonnage à vue de la forêt sans se soucier de la présence possible d’autres personnes.

Les témoignages des rescapés, plus des éléments recueillis par la suite, permettent de reconstituer le parcours des quinze victimes. Partis tôt le matin avec leurs charrettes et leurs tronçonneuses, les bûcherons ont pris la nationale 4 en direction de la Guinée Bissau. Mais au lieu de rentrer directement dans la forêt des Bayotte par Toubacouta qui est le chemin le plus court, ils ont continué sur la nationale après le village de Bourofaye Diola et Bourofaye Baïnouck, pour bifurquer ensuite, sur la droite, en direction de la forêt de Bayotte Est, à plus de 11 kilomètres en profondeur. Ils voulaient ainsi éviter le barrage militaire qui se trouve au niveau de Toubacouta. Depuis quelques temps, les militaires ne laissaient plus passer les charrettes de bûcherons et le comité villageois de Toubacouta avait, lui aussi, totalement interdit la coupe de bois. Le fait qu’ils aient cherché à éviter le check point de l’armée, qui n’ouvre qu’à partir de 10 heures du matin, laisse supposer qu’ils n’avaient pas de permis en poche. Et à en croire des témoignages recueillis sur place, aucun autre papier n’a été trouvé par devers les cadavres. Daouda Manga, qui n’était venu ramasser que du bois mort, est passé par le poste militaire, car il n’était pas dans l’illégalité.

Voilà pour les faits qui entourent le massacre du 6 janvier 2018. Mais, un retour en arrière s’avère nécessaire pour mieux comprendre les dessous de cette sombre affaire. Les informations qui vont suivre proviennent de plusieurs sources concordantes. Elles sont également tirées d’un article du Pays, écrit avant la tuerie, que l’on peut considérer comme une des pièces de ce dossier, car il se termine par une mise en garde étrangement prémonitoire. Comme si son auteur savait ce qui allait se passer.

La région de Boffa Bayotte fait partie de ces zones meurtries par des années de conflit. Avec l’accalmie, certaines populations qui avaient fui en Guinée Bissau sont revenue s’installer dans leurs villages. Mais sans ressources et sans perspectives, elles se sont mises à exploiter la forêt, se livrant à la coupe du bois de teck avec la complicité des autorités étatiques. En quelques années, elles ont transformé ce massif forestier, jadis touffu et impénétrable, en un damier végétal.

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La forêt de Boffa au sud de Toubacouta

La rébellion aussi participe à ce trafic, sciant par la même occasion la branche sur laquelle elle est assise, car le couvert forestier sert de bouclier aux combattants du MFDC. En toute logique militaire, ils auraient dû la protéger. Mais des coupeurs de bois racontent que les rebelles eux-mêmes leur vendaient des bois précieux à 8000 francs CFA le chargement. En fait, la rébellion, fractionnée, n’a plus les moyens de contrôler tous ses hommes. Il y a même des scissions au sein de certaines factions armées. Comme l’explique le chercheur anthropologue Abdou Ndukur Kacc Ndao, « certains combattants sont porteurs d’enjeux qui n’ont plus rien à voir avec l’indépendance et qui luttent plus pour leur survie ».

La déforestation n’a fait qu’empirer, avec l’arrivée d’exploitants forestiers dotés de puissantes tronçonneuses, qui évacuaient en plein jour d’énormes quantités de bois précieux, sans jamais être inquiétés par les autorités. Peu à peu, la Casamance, autrefois réputée pour ses gigantesques forêts et sa végétation luxuriante, a vu des parties importantes de son territoire se transformer en savane. A ce jour, elle a perdu 10 000 hectares de forêt sur 30 000 à l’origine, soit un tiers de sa superficie en raison de l’abattage illégal. Cela a entraîné des changements climatiques notables. La saison des pluies est devenue beaucoup plus courte, et les agriculteurs ont de plus en plus de mal à cultiver le riz par inondation, comme ils l’ont toujours fait. Avec la déforestation, c’est tout un mode de vie, toute une culture qui disparaît.

Grâce à des campagnes de sensibilisations, les populations casamançaises ont pris conscience qu’en détruisant la forêt, elles hypothéquaient leur avenir et celui de leurs enfants. Elles ont non seulement décidé d’arrêter la coupe illégale, mais avec l’aide d’ONG comme Caritas et les encouragements de l’ancien ministre de l’environnement Ali Haïdar, elles se sont auto-organisées pour mettre un terme à ce trafic. Dans les villages qui bordent la forêt de Boffa Bayotte, elles ont formé des comités de vigilance, coordonnés par un comité inter-villageois. L’existence de ce genre de comités d’auto-défense est aujourd’hui critiquée par ceux qui considèrent qu’ils répondent aux défaillances d’un Etat qui ne joue pas son rôle en matière de protection de l’environnement. Mais à l’époque, tout le monde se félicitait de voir des populations qui prennent leur destin en main, et les autorités avaient appuyé ce genre d’initiative. Le nouveau commandant de la zone 5, le colonel Faye, leur aurait même fournit du matériel pour être plus efficaces, comme des lampes torches, des recharges de téléphone et des bottes pour éviter les piqures de serpents.

Le 26 octobre 2017, soit un peu plus de deux mois avant la tuerie, l’un de ces comités intercepte à hauteur du village de Bourofaye Diola le bûcheron Malick Diarra, accompagné de quelques employés, qui rentre de la forêt avec son chargement de bois. Petit homme d’affaire malien, Malick Diarra est un personnage clé dans cette affaire. Après avoir débuté comme charretier, il a gravi les échelons jusqu’à se tailler une place de patron dans le business du bois. Le « Boss » comme on l’appelle, s’était déjà fait repérer par les rebelles du MFDC, qui lui avaient fait savoir qu’il était indésirable dans la forêt. Plusieurs fois, il s’était fait bastonner et renvoyer dans le plus simple appareil. Mais c’était plus fort que lui, il revenait, raconte-t-on à Ziguinchor (1)

Selon divers témoignages recueillis dans les villages alentours, les coupeurs de bois devaient s’acquitter d’une taxe de 1000 francs CFA par charrette auprès des militaires. D’autre part, ils devaient payer une amende de 2500 francs CFA lorsqu’ils étaient surpris par des membres du comité inter-villageois. Les bûcherons doivent également acheter une patente au service des Eaux et Forêts et lorsqu’ils opèrent dans une zone contrôlée par le MFDC, il leur faut aussi acheter leur licence auprès des rebelles. Au total, ils sont ponctionnés de toutes parts, et des petits trafiquants comme Malick Diarra essaient par tous les moyens de passer entre les mailles du filet.

Les versions divergent sur ce qui s’est passé au moment l’interception de Malick Diarra par les gardiens de la forêt. Selon certains témoignages, il aurait refusé de payer l’amende au comité villageois. Selon d’autres, les gardiens auraient voulu lui confisquer son chargement. Ce qui est sûr, c’est qu’une bagarre a éclaté au cours de laquelle le malien a été légèrement blessé. Tout le monde a été conduit au poste militaire de Toubacouta puis embarqué à Ziguinchor.

Malick Diarra, racontait à qui voulait l’entendre qu’il avait des appuis hauts placés, et les jeunes du comité inter-villageois pourront s’en rendre compte quelques jours plus tard à leur dépens. Aussitôt libéré sous prétexte qu’il doit se faire soigner, l’ambitieux bûcheron ressort de chez le médecin avec un certificat médical et porte plainte devant le procureur de Ziguinchor. Quelques jours plus tard, les quatre jeunes impliqués dans l’incident reçoivent une convocation. Loin de s’imaginer qu’ils allaient être emprisonnés, ils se rendent tranquillement à la gendarmerie, où ils sont immédiatement arrêtés. Ils passeront plus d’un mois en prison, à ruminer l’injustice dont ils sont victimes et la double morale d’une administration qui punit les défenseurs de la forêt tout en protégeant ceux qui la détruisent.

Pendant que les jeunes de Toubacouta purgent leur peine, un article incendiaire parait dans le journal Le Pays. Son titre est accusateur : « Les autorités judiciaires, l’armée, la gendarmerie et le service des Eaux et Forêts au cœur d’un vaste système d’exploitation commercial du bois de teck dans la forêt classée du Bayotte ». Revenant sur les activités de Malick Diarra et l’injuste arrestation des jeunes gardiens de la forêt, il fait état d’un «vaste réseau mafieux constitué de hauts gradés de la gendarmerie laissé par le général Abdoulaye Fall, de hauts représentants de la justice, incarné par l’actuel procureur de la République du Sénégal à Ziguinchor, et de l’actuel commandant des Eaux et Forêts monsieur Goudiaby un fils de la Casamance de surcroit, et du gouverneur de Ziguinchor».

L’auteur fait ici référence au système de pillage de la Casamance, mis en place par le Général Abdoulaye Fall sous la présidence d’Abdoulaye Wade, que le Colonel Ndaw a dénoncé dans son livre « Pour l’honneur de la gendarmerie ». A l’époque où il était Commandant de légion, raconte cet officier, Abdoulaye Fall accumulait des cargaisons de bois précieux dans toutes les gendarmeries de la région, qu’il écoulait entre autre vers une menuiserie tenue par sa femme à Dakar. Le général Fall passait en outre des arrangements avec des groupes rebelles, qu’il arrosait de liasses de billets. Ce système d’enrichissement illicite se serait maintenu jusqu’en 2017, dénonce l’article cité plus haut, et le nouveau commandant de zone militaire, déterminé à lutter contre le trafic de bois, se serait heurté à cette mafia. Le chercheur Abdou Ndukur kacc Ndao confirme l’existence d’un tel réseau au sein de la gendarmerie : « il est parfaitement identifié par la hiérarchie ; tout le monde sait ce qui se passe mais personne ne fait rien », explique-t-il.

Signe que quelque-chose se préparait dans la forêt de Boffa Bayotte, l’article du Pays se termine par cette mise en garde : « Les forces vives de la Casamance réagiront : Il est temps que les casamançais s’érigent pour préserver leurs forêts et cela se fera bientôt. La réaction ne va tarder. Une affaire à suivre ». Certains ont attribué la paternité de cet article au journaliste Renée Capain Bassène qui était très bien informé et cultivait des relations de confiance avec certains chefs rebelles, ce qui en faisait, aux yeux des autorités, un complice. Rien ne permet d’affirmer qu’il en soit l’auteur. Ce qui est sûr, c’est que la situation était explosive dans les villages proches de la forêt, et qu’il était bien placé pour le savoir.

Au lendemain de la tuerie, le MFDC émet un communiqué dans lequel il « condamne fermement cet acte et présente ses condoléances aux familles éplorées ». Il invite également les autorités à orienter leur enquête vers les mêmes personnalités que celles qui sont désignées dans l’article du Pays publié quelques jours plus tôt. Au lieu de mettre en cause le MFDC, le communiqué invite plutôt les enquêteurs à regarder du côté de cette mafia du bois, et lie le massacre à un règlement de compte entre bandes de trafiquants rivales.

Evidemment, les autorités mises en cause dans ce communiqué ne sont pas inquiétées. A la place, ce sont donc des membres des comités de défense de la forêt qui sont arrêtés, pour la plupart du village de Toubacouta, des habitants du village de Bourofaye, ainsi que le journaliste René Capain Bassène et Oumar Ampoï Bodian du MFDC. Pour bon nombre des personnes interpelées, le dossier d’accusation reste très fragile. D’après les informations que nous avons pu obtenir, il repose essentiellement sur les déclarations de deux habitants de Bourofaye. Dans une enquête sur la tuerie de Boffa, le journal Le Pays (2) raconte que c’est le chef du village Maurice Badji et un de ses acolytes du nom de Nafoute Sané qui orientent dès le début l’enquête vers les jeunes de Toubacouta, et qui parlent d’une réunion, trois jours avant la tuerie, au cours de laquelle les jeunes des comités de défense auraient décidé de poser « un acte majeur » pour dissuader les bûcherons de revenir.

Certaines informations ont circulé après la tuerie, laissant entendre qu’il s’agirait de représailles après l’injuste arrestation des 4 jeunes gardiens de la forêt deux mois plus tôt. Selon les témoignages des survivants du massacre, les tueurs leur ont demandé s’ils étaient de ceux qui avaient eu des problèmes avec un comité villageois et ils ont répondu que non. Il est difficile d’envisager un tel massacre comme une réponse à la détention pendant un mois de 4 personnes. La réaction est disproportionnée. En revanche, l’hypothèse d’un règlement de compte entre mafias rivales, évoquée dans le communiqué du MFDC est plus plausible. « Il y a un combat pour le contrôle de cette ressource, mené par de gros caïds, un combat à mort », explique le chercheur Abdou Ndukur Kacc Ndao.

De nombreux témoignages le confirment, il y a parmi les habitants de Bourofaye, y compris au sein des comités villageois d’anciens combattants du MFDC démobilisés, qui ont gardé leurs armes. Ils ont participé un temps à des micro-projets économiques qui n’ont pas marché et se sont retrouvés abandonnés à leur sort, avec la possibilité à tout moment récupérer leurs armes.

Il existait par ailleurs une vieille hostilité entre les villages de Toubacouta et de Bourofaye et des divergences d’approche quant à la protection de la forêt. Dans une de ses enquêtes, le journaliste d’investigation Babacar Touré explique que les populations de Bourofaye voulaient continuer à exploiter la forêt, alors que les jeunes de Toubacouta s’y opposaient formellement (3). Il y a donc des comités villageois qui confisquent les chargements de bois précieux et les remettent aux militaires du poste de Toubacouta. Il y a ceux qui se contentent de prélever une taxe de 2500 francs CFA. Et puis il y a une autre catégorie d’individus, qui voient toujours la forêt comme un magot à exploiter et qui sont prêts à tout pour éliminer la concurrence. Si en plus, certains sont d’anciens combattants aguerris et que des armes continuent de circuler dans le secteur, la situation est explosive.

L’hostilité entre les deux villages remontrait à une autre tuerie jamais élucidée, celle de 2011 dans la forêt de Diagnon. Selon les témoignages recueillis par Babacar Touré, « plusieurs jeunes de Toubacouta avaient alors trouvés la mort, tués, disait-on, par des rebelles dont de nombreux jeunes originaires de Bourofaye ». Ce contentieux jamais réglé pourrait avoir alimenté les dénonciations qui ont conduit à l’arrestation de certaines personnes plutôt que d’autres, dans le but de protéger les véritables coupables. Ainsi, comme dans l’incident avec le trafiquant Malick Diarra, ce ne serait pas forcément les bonnes personnes qui ont été arrêtées. Cinq d’entre elles sont originaires de Bourofaye, et toutes les autres de Toubacouta. Selon nos sources, aucune kalachnikov, arme habituellement utilisée par les rebelles, n’a été retrouvée chez les suspects interpelés. D’autre part, les jeunes arrêtés après l’altercation avec Malick Diarra n’ont été libérés que la veille du massacre. Il semble difficile qu’en une journée, ils aient eu le temps de s’organiser pour mener une telle opération.

Quant au MFDC, il est automatiquement désigné comme coupable et son chargé de liaison, Oumar Ampoï Bodian fait partie des personnes toujours en détention provisoire. Or, « s’il est possible que d’anciens combattants démobilisés impliqués dans le trafic de bois, ou des groupes qui n’obéissent plus à leur chef, aient commis une telle forfaiture, le MFDC n’a aucun intérêt à faire ça », reconnaît Abdou Ndukur Kacc Ndao. Selon lui, « la réalité des rapports militaires sur le terrain, y compris dans cette zone tampon où a eu lieu la tuerie, l’équipement militaire et la démobilisation des combattants, font que le MFDC n’a aucune raison de se mettre dans une telle histoire ». Selon toute vraisemblance, les enquêteurs ont voulu aller vite et ils ont subi une grosse pression de la hiérarchie pour aboutir à des résultats (4).

Autre coupable idéal, le journaliste René Capain Bassène, présenté comme le « cerveau » de la tuerie. Selon René Capain, c’est encore Maurice Badji, le chef du village de Bourofaye, par ailleurs un de ses oncles, qui a conduit les gendarmes à son domicile, et a déclaré que le journaliste a participé à cette fameuse réunion au cours de laquelle l’attaque aurait été planifiée, produisant même un procès-verbal, qui servira de base à son accusation. Les enquêteurs se saisissent de son ordinateur. Ils déclarent ensuite à la presse que sur sa messagerie auraient été trouvés des échanges compromettants avec Ousmane Tamba, leader en exil du MFDC et représentant politique de la faction armée de César Atoute Badiate, celle qui opère dans la région de Boffa-Bayotte.

René Capain Bassène

S’il est possible que René Capain Bassène ait dépassé les frontières du journalisme en raison de sa proximité avec les acteurs du conflit, il est difficile de l’imaginer en train de préparer dans l’ombre une telle action. Le journaliste était suivi de très près par les services de renseignements qui pouvaient savoir ce qu’il faisait matin et soir. « Il n’est pas naïf au point de faire comme s’il ne s’en doutait pas », reconnaît le chercheur Abdou Ndukur Kacc Ndao.

Même s’il ne cache pas ses sympathies pour la cause indépendantiste, son engagement militant n’en fait pas un va-t-en guerre. Au contraire, il se rêvait plutôt en « faiseur de paix », comme en témoigne le Docteur pape Chérif Bertrand Bassène dans une lettre ouverte au Président Macky Sall (5). René Capain a travaillé en tant que journaliste notamment pour la radio privée Dounia, mais il a été peu à peu écarté des medias locaux en raison de ses idées politiques, reconnaissent certains de ses collègues. « Des journalistes s’éloignaient de lui parce que les services de renseignement leurs disaient qu’il était surveillé», affirme l’un d’entre eux. Son travail d’investigation l’a amené à publier trois livres sur le conflit casamançais introuvables au Sénégal.

Ne trouvant plus de travail dans la presse sénégalaise, il a proposé ses services à l’ANRAC, l’Agence nationale pour la relance des activités économiques et sociales de la Casamance, où il a pu mettre à profit ses contacts au sein de la rébellion et contribuer au processus de paix. L’Agence a pour mission de faciliter la démobilisation, la réinsertion et la réintégration des anciens combattants et de leur famille. C’est peut-être dans ce cadre qu’il aurait pu avoir à faire avec d’anciens combattants démobilisés du secteur de Boffa Bayotte.

Etant bien introduit auprès de la faction armée de César Atoute Badiate, il en facilitait l’accès à tous ceux qui voulaient jouer un rôle dans l’organisation de pourparlers, et se voulait incontournable dans les échanges avec la rébellion. « C’est notamment grâce à lui que l’ambassade des Etats-Unis a pu approcher César », assure un chercheur qui le connaît bien. René Capain Bassène pratiquait donc une forme d’observation participante, propre à certains ethnologues et journalistes d’investigation, se rapprochant de certains groupes du MFDC pour gagner leur confiance, et c’est sans doute ce qui l’a conduit à sa perte.

Son frère, Alfred Bassene, qui lui rend régulièrement visite à la prison de Ziguinchor, conteste toutes les accusations portées contre lui. Tout d’abord, au moment des faits, il n’était pas sur place et il peut le prouver. Il jouait au football avec des habitants de son quartier. D’autre part, René Capain Bassène nie avoir assisté à la prétendue réunion de Bourofaye avec les gardiens de la forêt. Selon son frère, « le PV qui a été fourni correspond à une date où il était à son bureau à l’ANRAC ; son nom a été rajouté comme celui d’autres personnes supposées s’y trouver et arrêtées par la suite ». D’ailleurs pour Alfred Bassène, cette réunion est une pure invention.

Concernant les échanges par e-mail avec Ousmane Tamba, leader en exil du MFDC et représentant politique de la faction d’Atoute Badiate, René Capain ne nie pas qu’ils aient existé, puisqu’en tant que journaliste, il le contactait régulièrement, mais il en conteste la teneur. Le journaliste savait que quelque chose se tramait dans le secteur de Boffa Bayotte. Selon lui, il aurait demandé à Ousmane Tamba s’il savait qu’une action forte se préparait, et le leader en exil lui aurait répondu qu’il n’était pas au courant. Après la tuerie, il y aurait eu de nouveaux échanges. « René ne s’attendait pas à ce que l’action aille aussi loin et il a déploré qu’il y ait mort d’homme », raconte son frère Alfred. Nous avons contacté nous aussi par e-mail Ousmane Tamba pour en savoir plus sur ces échanges, mais le dirigeant du MFDC refuse de s’exprimer sur « une affaire en cours de justice ». René Capain a également fait un rapport à l’ANRAC dans lequel il fait état des tensions qui régnaient et des risques de violences dans le secteur de Boffa-Bayotte, rapport qui pour l’instant n’a pas été retrouvé.

Pour les proches de René Capain Bassène, les accusations sont le résultat d’une machination montée par l’oncle Maurice Badji, le chef du village de Bourofaye, en lien avec le GRPC, le Groupe de réflexion sur la paix en Casamance, dirigé par l’ancien Ministre Robert Sagna. A l’origine, il y aurait une sombre histoire de famille, un litige foncier opposant le grand-père de René, et son frère, qui était le père de Maurice Badji. Pour récupérer les terres dont avait hérité le grand-père de René, son frère aurait fait courir le bruit qu’il était sorcier et trahit un secret du bois sacré. Or, cette institution, liée à la religion animiste, qui veille également sur le foncier, aurait réglé cette affaire en exécutant le père de Maurice. René Capain avait pourtant gardé de bonnes relations avec son oncle. Il l’avait choisi comme témoin de mariage et l’aidait régulièrement.

Plus que le conflit familial, ce serait plutôt des considérations politiques qui expliqueraient l’attitude de l’oncle Badji. Le chef de village de Bourofaye était en lien avec Robert Sagna, bien que dans une interview, l’intéressé se défende de le connaître (6). Or, René Capain ne cessait de dénoncer les actions et l’inaction du GRPC, sensé conduire à des pourparlers de paix avec le mouvement rebelle. Le journaliste reprochait à Robert Sagna d’être mal entouré et d’avoir rompu le contact avec la plupart des factions rebelles, alors que lui prenait directement ses informations à la source et continuait de travailler pour la paix. Il accusait le GRPC de s’enrichir sur le sang des casamançais, essayant par tous les moyens de se faire photographier à côté de chefs rebelles, pour en toucher les dividendes. De leur côté, des proches du GRPC accusent René Capain Bassène et Oumar Ampoï Bodian, l’agent de liaison du MFDC, d’avoir monopolisé les canaux de liaison avec la faction de César Atoute Badiate et de leur avoir fermé l’accès à Cassolole, sa base de repli en Guinée Bissau. Un témoin proche de Oumar Ampoï Bodian, qui veut rester dans l’ombre, fait par ailleurs de graves accusations à l’égard du groupe de Robert Sagna. Il affirme « qu’il y a beaucoup d’anciens rebelles au sein du GRPC qui ont gardé leurs armes et qui sont capables d’accomplir une telle mission ». Reste à savoir pourquoi, s’ils ne sont pas eux-mêmes impliqués dans le trafic de bois.

René Capain a peut-être commis un péché d’orgueil en voulant se substituer aux négociateurs attitrés. Toujours est-il que le dossier d’accusation ne repose que sur les déclarations douteuses d’un personnage qui avait un lourd contentieux familial et politique avec lui. René Capain Bassène raconte qu’au cours de la confrontation devant les enquêteurs, son oncle a d’abord parlé d’une réunion le 3 janvier, puis le 22 décembre, pour ne plus se rappeler de la date. Il se serait finalement rétracté devant le juge et déclaré qu’il n’y avait jamais eu aucune réunion. La famille de Maurice Badji, quant à elle, nie que le chef du village de Bourofaye soit à l’origine de ces accusations.

Tout porte à croire que l’arrestation de René Capain Bassène visait surtout à faire taire une voix gênante pour tous ceux qui continuent de profiter du conflit casamançais. Quant à ses aveux d’appartenance au mouvement indépendantiste, ils lui ont été extorqués sous la torture psychologique. Sa femme raconte que lorsqu’elle a été interrogée dans les locaux de la gendarmerie, la séance était filmée et René Capain pouvait voir en direct ce qui se passait. Le couple venait d’avoir un quatrième enfant, et quand les gendarmes ont menacé sa femme d’emprisonnement, le journaliste a craqué. Nous avons contacté Mamadou Nkrumah Sané, leader en exil du MFDC, qui tient une comptabilité précise des membres du mouvement. Or, il dément formellement que René Capain en fasse partie.

Aujourd’hui, Odette Bassène vit dans la précarité. Une caisse de solidarité a été ouverte au sein de la diaspora pour lui permettre de payer la scolarité de ses enfants. Interpelée sur le cas de René Capain Bassène, l’ONG Reporters sans frontières considère que celui-ci « ayant été arrêté en raison de son implication au sein du MFDC, elle ne peut pas agir en sa faveur », ce qui est étonnant de la part d’une association sensée protéger les journalistes. Dans de nombreux pays, il est courant que des reporters soient accusés de terrorisme ou d’appartenir à une puissance ennemie, alors que c’est à leurs écrits qu’on en veut.

Deux ans après les faits, 25 personnes sont toujours derrière les barreaux sans jugement. 16 d’entre elles, qui étaient détenues à Dakar ont été transférées récemment à Ziguinchor. Les prévenus ont été auditionnés une seule fois par un juge d’instruction sauf René Capain Bassène qui lui n’a vu aucun magistrat au cours de ces deux années d’internement. Le juge qui instruisait le dossier a été changé. On peut s’attendre dorénavant à ce que l’instruction démarre vraiment, ou bien assister à une remise en liberté collective, comme l’envisage Babacar Touré (7). Il est clair que beaucoup de personnes actuellement sous les verrous ne sont que des présumés planificateurs dont la culpabilité n’a jamais été établie par des preuves irréfutables, alors que des auteurs matériels, des tueurs, courent toujours.

Parmi les personnes impliquées dans le trafic de bois, le malien Malick Diarra a été arrêté 4 mois suite à un contrôle des Eaux et Forêts puis relâché. Les autorités désignées dans le communiqué du MFDC du 7 janvier 2018 ont quant à elles toutes été mutées. Après la tuerie, le Président Macky Sall avait suspendu toutes les autorisations de coupe de bois. Cela n’a pas empêché le trafic de repartir de plus belle vers la Chine en passant par la Gambie. Le port de Banjul reste la principale plaque tournante de ce commerce illicite, et la chute du Président Yahya Jammeh, accusé de s’être enrichi sur le pillage de la forêt casamançaise, n’a rien changé à la donne.

(1) Malick Diarra, l’homme visé par la tuerie de Boffa Bayotte est sous les verrous, Kewoulo, Babacar Touré, 23 avril 2018

(2) Echos de Toubacouta (2) : Un complot au cœur de la tuerie de Boffa-Bayotte, Abdou Rahmane Diallo , Le Pays, 1er juin 2019

(3) Malick Diarra, l’homme visé par la tuerie de Boffa Bayotte est sous les verrous, Kewoulo, Babacar Touré, 23 avril 2018

(4) pour plus de détails sur les témoignages au cour de l’enquête, lire Kewoulo : Boffa Bayotte : Intrigues, manipulations, règlements de compte, plongez au cœur de l’enquête qui tient la république en haleine, Babacar Touré, 6 janvier 2020 https://kewoulo.info/boffa-bayotte-intrigues-manipulations-delations-reglements-de-comptes-plongez-au-coeur-dune-enquete-qui-tient-la-republique-en-haleine/

(5) Lettre au président Macky Sall. Pour la liberté de Capain Bassène. Le Quotidien, 25 janvier 2019

(6) voir l’interview de Robert Sagna du 5 ajnvier 2020 sur Kewoulo TV : https://www.youtube.com/watch?v=5fiGF3yl1rA&t=148s

(7) Les 16 suspects du massacre de la forêt de Boffa Baillottes ramenés à Ziguinchor, Babacar Touré, Kewoulo, 25 décembre 2019

Le goût amer de la coca bolivienne

Le goût amer de la coca bolivienne

      Retour sur la politique de la coca du Président Evo Morales à la veille de l’élection présidentielle en Bolivie. La réhabilitation de la feuille sacrée des Incas est loin d’avoir tenu toutes ses promesses, surtout pour les peuples autochtones.

(article du 10 mai 2019 réactualisé)

 

     A la fin de l’époque coloniale, soutenir les luttes nationalistes lorsque l’on n’était pas soi-même Camerounais ou Algérien, cela signifiait combattre un ordre international injuste, basé sur l’inégalité entre les peuples. De même, défendre les peuples autochtones aujourd’hui, lorsque l’on n’est ni Arawak, ni Pygmée Baka, ne peut avoir de sens que si cette action s’intègre dans un projet plus large, en l’occurrence la mise en cause d’un modèle de civilisation en crise, voire pour certains au bord de l’effondrement.

     Ces peuples, eux aussi en voie d’extinction, survivent la plupart du temps dans des poches isolées aux confins du monde moderne. Mais en Bolivie, l’identité indigène est dominante. Evo Morales, président depuis 2006, s’en revendique, et c’est en défendant la feuille de coca comme symbole de la culture andine qu’il a accédé au pouvoir. A l’époque, la politique antidrogue des Etats-Unis avait pour but d’éradiquer totalement cette plante de Bolivie. Combattre cette politique, pour Evo Morales, signifiait alors combattre l’impérialisme américain et reconquérir  la souveraineté nationale.

     Dans une optique de solidarité avec les peuples premiers, on peut donc se demander si l’action du premier président indien sud-américain en faveur de cette plante représente un véritable changement de paradigme. Dans cette lutte emblématique d’un réveil indigène, les solutions proposées montrent-elles une voie alternative à l’impasse politique, économique, écologique et sanitaire dans laquelle le monde se trouve engagé ? Ou bien s’agit-il seulement d’une posture sans conséquences concrètes, d’une pachamamada, pour employer un terme intraduisible en français, faisant référence à la fois à la divinité précolombienne de la Pachamama, la Terre nourricière, et à son utilisation démagogique dans des discours politiques trompeurs ?

     Rappelons que la feuille de coca revêt un caractère sacré ou fortement symbolique dans la plupart des cultures amérindiennes du continent sud-américain, alors que pour le monde occidental, ce n’est qu’une matière première servant à la fabrication d’une drogue, la cocaïne. On peut toujours se gausser des bobos occidentaux qui tombent dans le panneau de la « sacralisation de la coca », s’extasient devant l’image d’un Président indien qui défend une culture ancestrale, et vantent la convivialité des séances de mastication en commun (1). Il n’en reste pas moins que l’attachement des cultures andines à cette feuille pour de multiples raisons (économiques, symboliques, religieuses, médicales, etc.) fait de la politique d’éradication un des derniers chapitres du génocide culturel en cours depuis le début de la Conquête. Il suffit d’imaginer la réaction des Français si une puissance étrangère décidait d’arracher les pieds de vigne en France, et d’interdire la fabrication du vin au nom d’une politique prohibitionniste, pour comprendre ce que ressentent les populations andines depuis des décennies. Mais ce genre d’empathie collective, hélas, est encore une donnée absente de la politique internationale.

 

4543782586_a85117299c_o (2)                                  Evo Morales, candidat à un quatrième mandat

 

                          Evo Morales isolé sur la scène internationale

 

     Lors de son discours devant la 62ème session de la Commission sur les narcotiques de l’ONU à Vienne le 14 mars 2019, le Président Bolivien s’est targué d’avoir mis fin à l’immixtion des Etats-Unis dans la politique interne de son pays en expulsant la DEA, l’agence américaine chargée de lutter contre le narcotrafic, et de lui avoir redonné sa pleine souveraineté, alors qu’auparavant, c’était l’ambassade américaine à La Paz qui décidait de la politique sécuritaire de la Bolivie (2). Il a également mis en lumière ce que beaucoup d’experts reconnaissent aujourd’hui, à savoir que la politique antidrogue mondiale est un échec, et il a rappelé que son activisme au sein de cette organisation internationale a permis d’inclure une réserve dans la Convention de 1961 sur le trafic de stupéfiants, autorisant la mastication de la feuille de coca sur tout le territoire bolivien (3). La Bolivie s’était retirée de l’accord international en 2012, puis l’avait réintégré après le vote de cet amendement.

     Mais faute de soutiens internationaux, hormis ceux d’une Alliance bolivarienne moribonde, Evo Morales n’a pas obtenu ce qu’il réclamait déjà avant d’accéder au pouvoir : le retrait de la feuille de coca de la liste des stupéfiants, qui lui aurait permis de la commercialiser sur l’ensemble de la planète. Cette plante, pourtant, n’a aucun effet psychotrope. Elle n’altère pas la conscience et ne provoque aucune dépendance. Consommée à l’état naturel, elle ne fait pas plus d’effet que le thé ou le café, et sa prohibition ne repose sur aucune donnée scientifique valable. C’est sa transformation en cocaïne qui en fait une drogue, et ce changement de nature, réalisé dans des laboratoires clandestins, ne pourrait se faire sans l’apport de produits chimiques dont la plupart sont importés des pays industrialisés.

     Demi-succès,  ou demi-échec, comme on voudra, la « diplomatie de la coca » menée par Evo Morales aura tout au moins servi à mettre à l’agenda des Nations-Unies une revendication qui jusqu’alors ne dépassait pas le cadre des cultures indigènes. Mais pour certains, comme le médecin psychiatre et spécialiste de la coca Jorge Hurtado, la Bolivie a fait « un pas en arrière comme leader de l’antiprohibitionnisme » en réintégrant la Convention de 1961 (4). Elle a gagné une reconnaissance du droit de consommer de la coca sur son territoire, mais au prix d’une acceptation de son interdiction dans le reste du monde. Un renoncement qui maintient cet élément clé de la culture andine dans la catégorie des substances prohibées.

 

                            Favoriser le marché légal pour limiter le narcotrafic

 

   A l’intérieur du pays, l’action d’Evo Morales est marquée par une réhabilitation culturelle et politique de la feuille de coca. Début 2017, la Bolivie adopte une « Loi générale de la coca », dont les finalités sont notamment de « protéger et revaloriser la coca originelle et ancestrale comme patrimoine culturel » de la Bolivie, et de « promouvoir la recherche scientifique, médicale et socio-culturelle sur la coca et ses dérivés ». En effet, non seulement la coca en tant que telle n’est pas une drogue, mais ses bienfaits thérapeutiques et ses qualités alimentaires sont connus depuis des années, et largement documentés. Des recherches menées au début des années 2000 ont abouti à la conclusion qu’elle était un excellent fluidifiant sanguin, qui peut prévenir les maladies cardio-vasculaires, c’est un tonifiant physique, intellectuel et sexuel, qui peut concurrencer bon nombre de produits gériatriques, et grâce à son action bronco-dilatatrice, elle aide à lutter contre le mal des montagnes et peut expliquer pourquoi des millions de personnes vivent sans difficulté à plus de 3000 mètres d’altitude (5).

 

071_71-2.jpgOffrandes de coca à la Pacha Mama / F. Badaire

 

     Déjà en 1975, une étude de l’université d’Harvard avait établi que la coca présente une très haute valeur nutritive, du fait de sa richesse en calcium, en fer, et en vitamines A, B2 et E. Toutes ces données avaient conduit les promoteurs de la feuille de coca à croire en son potentiel commercial sur le marché de la parapharmacie. Ce commerce aurait pu permettre à des milliers de paysans de vivre légalement de leur production et il aurait ainsi contribué à développer le pays, un des plus pauvres du continent. Malheureusement, les revendications de quelques millions d’Indiens ne pèsent pas lourd face à un système de domination mondial qui n’a guère changé de visage depuis cinq siècles. La coca, jadis diabolisée par les conquérants espagnols, reste dans la catégorie des substances maléfiques, et Evo Morales, faute de débouchés internationaux, est contraint de limiter la superficie des plantations de coca, la taille du marché intérieur étant trop petite pour absorber l’ensemble de la production locale.

     Toutefois, le gouvernement bolivien a décidé de légaliser une bonne partie de la production qui jusqu’alors restait clandestine. Dans la loi de 2017, les surfaces autorisées de plantations de coca passent de 12 000 ha à 22 000 ha. Un changement énorme par rapport à la politique de « zéro coca » imposée à la Bolivie par les Etats-Unis avant l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales. Ce programme d’éradication reposait sur le préjugé, toujours vivace parmi les dirigeants occidentaux, selon lequel la consommation de coca, la mastication principalement, est une marque d’arriération appelée à disparaître. La Convention des Nations Unies de 1961 garde d’ailleurs la trace de cette vision idéologique car dans son article 49, elle prévoit que « la mastication de la feuille de coca sera interdite dans un délai de 25 ans après l’entrée en vigueur de ladite Convention ». Les puissances dominantes étaient confiantes à l’époque dans leur capacité à imposer leurs conceptions civilisatrices au reste du monde ! Mais plus de cinquante ans après la signature de ce traité international, la coca s’accroche à ses montagnes. On n’efface pas ainsi d’un trait de plume des coutumes millénaires.

     L’extension des surfaces légalement cultivées repose sur des évaluations du marché présentées par le Ministre du développement rural, César Cocarico (6). Selon lui, 18 000 ha seraient nécessaires pour couvrir les besoins de la mastication, et les 4000 ha restant seraient destinés à la fabrication de produits dérivés comme des galettes, des infusions ou des dentifrices. Aussi contestables que soient ces évaluations, elles modifient les perspectives pour les producteurs, ainsi que la dynamique des marchés légaux et illégaux. Dans une politique de réduction des superficies autorisées, une part plus importante de la production de feuilles est vendue aux narcotrafiquants, faute de pouvoir s’écouler sur les marchés légaux. Alors que l’extension des surfaces autorisées incite les producteurs à écouler leurs feuilles sur le marché légal. D’une part parce qu’ils préfèrent vivre légalement de leur activité, nourrir leur famille et éduquer leurs enfants dans le respect des lois plutôt que de subir les affres de la clandestinité. D’autre part, parce que d’un point de vue économique, ils y ont intérêt, la coca légale étant vendue  en général plus cher que la coca illégale.

     Au Pérou par exemple, le prix du kilo de coca fixé par ENACO, l’entreprise d’Etat qui détient le monopole de sa commercialisation, était de 3,80 $ en 2015, tandis que le prix payé aux producteurs par les narcotrafiquants ou leurs intermédiaires était de 2,50 $ (7). En 2017, la tendance était inversée selon l’ONUDC, avec un prix officiel de 2,4 $ alors qu’il était de 3,4 $ sur le marché illicite, mais ces chiffres ne tiennent pas compte de la forte demande d’acheteurs privés qui proposent des prix deux ou trois fois plus élevés  que celui artificiellement bas fixé par ENACO.

     En Bolivie, le kilo dépasse régulièrement les 9 $ et peut atteindre les 15 dollars sur le marché de Villa Fatima à La Paz, alors qu’il coûte aujourd’hui moins de 1 dollar en Colombie, où l’essentiel de la production sert à alimenter le narcotrafic (8). Si l’on compare les trois principaux producteurs (Colombie, Pérou, Bolivie), plus la taille du marché légal de la coca est importante, plus le prix de la feuille est élevé. C’est l’ampleur et la solidité de ce marché licite en Bolivie et la forte demande de coca pour une consommation traditionnelle qui la rend plus chère, et rend du même coup le pays moins attractif pour les narcotrafiquants (9).

     La logique, appliquée par le gouvernement d’Evo Morales, consiste donc à développer le marché légal, plutôt que de combattre aveuglément une production que l’interdiction même pousse vers le narcotrafic. Cette politique se défend si l’on analyse sérieusement les chiffres. La presse internationale, les médias français notamment, assènent toujours les mêmes données sans vérifier : « 50 % de la production bolivienne est déviée vers le narcotrafic », prétend un journaliste sur une grande chaîne française. En réalité, les chiffres de l’ONU indiquent que 35 % de la production bolivienne n’est pas vendue sur les marchés légaux de Villa Fatima à La Paz et de Sacaba. Mais cela ne veut pas dire pour autant que cette part là est entièrement transformée en cocaïne. Traditionnellement, une quantité importante de feuilles de coca est écoulée directement par le biais de filières parallèles dans les grands centres miniers, où la consommation est importante. C’est le cas surtout de la production du Chaparé, dont les planteurs sont eux-mêmes d’anciens mineurs reconvertis. De plus, une part non négligeable de coca cultivée en Bolivie est exportée vers le Nord de l’Argentine. Comme elle passe clandestinement la frontière, elle est considérée comme illégale et vient grossir les chiffres du narcotrafic. En réalité, elle est destinée à l’acullicu, la mastication, une habitude autant ancrée parmi les populations du Nord de l’Argentine que de la Bolivie.

 

094_94 (2)Des mineurs achètent leur ration de coca avant d’aller au fonds du puits / F. Badaire

 

     Globalement, les surfaces totales cultivées aujourd’hui (légales et illégales) ont diminué par rapport à la période précédant l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir. Elles étaient de 27 700 ha en 2004, 25 400 ha en 2005, et de 23 100 ha en 2018 (10). Si l’on considère également le fait que le marché légal est en constante expansion depuis cette époque, une conclusion logique s’impose : la part de coca bolivienne vendue aux narcotrafiquants a bel et bien diminué. La politique antinarcotique du gouvernement bolivien est donc loin de représenter un échec, comme on le prétend à Washington.

     Il n’en reste pas moins que le narcotrafic continue de corrompre la société et la vie politique boliviennes, principalement dans le Chaparé. Dans cette région, l’argent coule à flot. Des projets d’infrastructure sont réalisés grâce à des investissements qui peuvent sembler suspects au regard du PIB national. Il en est ainsi par exemple de l’aéroport de Chimoré, construit au milieu des champs de coca, avec sa piste la plus longue du pays. Certains observateurs notent  à juste titre que l’argent de la cocaïne irrigue l’économie bolivienne, et s’infiltre dans les milieux politiques et l’institution militaire (11). Il se pourrait même que le degré de pénétration des mafias au sein de l’Etat soit beaucoup plus grave qu’il n’y paraisse, comme le révèle l’arrestation début mai 2019 de deux importants chefs des forces de sécurité, après avoir participé à des voyages de divertissement payés par un narcotrafiquant notoire. Parmi eux, l’officier en charge des contrôles à l’aéroport de Chimoré, et le chef des Forces spéciales de lutte contre le crime de Santa Cruz, ville la plus peuplée du pays (12).

     La pieuvre étend ses tentacules jusqu’au cœur du pouvoir bolivien, mais n’est-elle pas aussi bien implantée dans le système financier international ? En 2009, le chef du bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime, Antonio Maria Costa attirait l’attention sur le fait que la majeure partie des 352 milliards de dollars de profits mondiaux tirés du trafic de drogue avaient été blanchis par des institutions financières l’année précédente, et qu’il avait permis de renflouer les banques à court de liquidités au plus fort de la crise financière (13). La Bolivie, avec son discours anti-impérialiste et sa diplomatie de la coca, fait figure de coupable idéal.

     Au final, ce n’est pas la coca en elle-même qui pose problème, mais le crime organisé, et celui-ci ne prospère qu’à l’ombre de la prohibition. Déjà en 1932, John D. Rockefeller,  dans une tribune publiée dans le New York Times, écrivait à propos de l’interdiction de l’alcool aux Etats-Unis : « la consommation d’alcool a augmenté. Les bars ont remplacé les salons de danse, une légion de criminels est apparue, bon nombre de nos citoyens exemplaires ont ignoré ouvertement la prohibition, le respect de la loi a diminué et le crime a augmenté à un niveau jamais connu ». Rien de nouveau sous le soleil de Bolivie.

 

                                  Une politique répressive à géographie variable

 

     La Bolivie limite malgré tout le marché de la coca pour ne pas être accusée de laxisme. Et même si les grandes campagnes d’éradication ont cessé, les cocaleros ont toujours du mal à comprendre pourquoi dans une vallée, la coca est légale, et dans celle d’à côté, elle est hors la loi. La répression policière continue, mais selon des critères géographiques qui obéissent cette fois à une logique politique.

     Dans les cénacles internationaux, Evo Morales présente sa stratégie de lutte antidrogue comme un nouveau concept, totalement différent de l’éradication forcée, conçue et appliquée par les Etats-Unis. Le New-york Times, vantait en 2016 les mérites d’une politique basée sur le dialogue et la concertation avec les producteurs. Ceux qui veulent cultiver la coca et qui se sont enregistrés auprès du gouvernement de manière volontaire reçoivent de petites parcelles de terre pour les cultiver en quantités contrôlées. Les cultures non autorisées, elles, sont arrachées, mais seulement après avoir négocié et cherché des solutions alternatives avec les cocaleros (14).

    Cela se déroule effectivement ainsi la plupart du temps, mais une région se trouve désormais dans le collimateur du gouvernement, celle des Yungas, où traditionnellement, la coca est cultivée pour le marché légal. Ces hautes vallées, situées sur le versant oriental des Andes,  sont désormais en état de rébellion contre le gouvernement. La situation s’est particulièrement dégradée en septembre 2018, lorsqu’une intervention de la FTC (Force d’Action Conjointe) pour arracher des plantations de coca non autorisées dans la municipalité de La Asunta, s’est terminée par la mort de deux cocaleros et d’un policier. Depuis, les incidents se multiplient dans le secteur. Au début de l’année, les producteurs de coca ont bloqué l’accès à la région, transformée alors en camp retranché, et le gouvernement a envoyé des troupes héliportées pour rétablir l’ordre, comme au bon vieux temps de la DEA. Evo Morales est désormais haï par bon nombre de planteurs des Yungas, un comble pour celui qui s’est toujours présenté comme un défenseur de la petite feuille verte.

 

la asuntaMouvement de troupes à La Asunta / Eliseo Terrazas, ADEPCOCA, 6 avril 2019

 

     Que s’est-il donc passé pour qu’un conflit d’une telle ampleur éclate ? D’abord, il faut savoir qu’Evo Morales, même devenu chef de l’Etat, est resté responsable syndical des six fédérations de cocaleros du Tropique de Cochabamba, dans le Chaparé. Difficile, dès lors de ne pas défendre les intérêts de ses affiliés. Dans sa prétention à « honorer les producteurs de coca », il a surtout rendu service à sa base sociale. Ainsi, sur les 10 000 ha supplémentaires de coca légale reconnus par la loi de 2017, 7300 ha se trouvent dans le Chaparé, et seulement 2300 ha dans les Yungas. Le gouvernement bolivien a distribué à tour de bras des permis de cultiver dans le Chaparé, alors que dans les Yungas, les producteurs n’ont pas bénéficié des mêmes largesses. Pourtant, la feuille des Yungas, très tendre et à faible teneur en cocaïne, est celle qui convient le mieux à la mastication traditionnelle. Celle du Chaparé, plus dure et plus concentrée en alcaloïdes, est davantage recherchée par les narcotrafiquants.

     Sociologiquement, les deux régions sont assez différentes. Longtemps réputée pour alimenter le narcotrafic, la région du Chaparé est peuplée en grande partie d’anciens mineurs de l’altiplano ayant perdu leur emploi dans les années quatre-vingt. Envoyés dans les régions tropicales du département de Cochabamba pour coloniser de nouvelles terres, ils ont été abandonnés à leur sort par les gouvernements néolibéraux de l’époque, ne trouvant d’autres moyens de survie que la culture de la coca. Tout en changeant de milieu et d’activité, ces travailleurs indiens ont conservé une forte tradition de lutte syndicale. Dans les Yungas, les cocaleros sont des petits planteurs qui ont récupéré les terres d’anciens terratenientes après la réforme agraire de 1953. Ils se sont organisés en une coopérative de producteurs, du nom d’ADEPCOCA (Association départementale de producteurs de coca), qui gère également le marché légal de Villa Fatima à La Paz.

 

048_48 (2)Pause coca dans les Yungas / F. Badaire

 

     Depuis l’adoption de la loi sur la coca, ADEPCOCA crie au favoritisme. La rupture est consommée entre Evo Morales et la principale organisation cocalera. Son Président, Franklin Gutiérrez s’est déclaré candidat d’opposition à l’élection présidentielle de 2019. Mais il croupit en prison depuis les incidents de La Asunta de septembre dernier. Cette candidature a mis de l’eau au moulin des partisans du Président, prompts à voir dans ce conflit des dessous politiques, et même la main de Washington. Selon eux, les Etats-Unis chercheraient, à travers l’action de diverses ONG dans les Yungas, à rompre l’unité du mouvement cocalero, pour mettre en difficulté Evo Morales avant l’élection présidentielle. Si tel est le cas, la manœuvre est réussie. La Bolivie n’a jamais connu un conflit aussi grave entre le gouvernement et les producteurs de coca depuis l’époque des gouvernements néolibéraux à la solde de Washington. Paradoxalement, c’est une loi sensée revaloriser la feuille de coca qui en a été le détonateur.

     Tout au long de l’année écoulée, le MAS, le parti d’Evo Morales, et l’opposition se sont affrontés pour le contrôle d’ADEPCOCA. Le marché de Villa Fatima étant toujours entre les mains des proches du dirigeant emprisonné Franklin Gutiérrez, les secteurs favorables au gouvernement ont procédé à l’élection d’une nouvelle présidente, Elena Flores, qui a installé son siège dans une succursale de l’association. Désormais, il existe deux marchés parallèles à la Paz, mais l’ancien se vide petit à petit et meurt par asphyxie, car la nouvelle direction a émis des permis tout neufs qu’il faudra désormais se procurer pour avoir le droit d’écouler sa production.

 

                                                      Etatisme versus coopérativisme 

 

     Outre le clientélisme politique et l’appui à certains groupes plutôt que d’autres, la pomme de discorde entre Evo Morales et les producteurs des Yungas se situe aussi dans la façon dont ils envisagent l’organisation du marché légal. ADEPCOCA fonctionne comme une structure autogérée, qui encadre à la fois la production de la feuille de coca et sa commercialisation. Elle distribue elle-même les permis de cultiver à ses membres, et administre le marché de Villa Fatima où la production des Yungas est vendue en gros.

     En matière de lutte contre le narcotrafic, elle a instauré une forme de « contrôle social ». L’organisation s’assure elle-même de la régularité de la production, pour éviter qu’un trafic illégal ne serve de prétexte à des opérations policières. Bien sûr, il y a toujours des brebis galeuses, mais celles-ci s’exposent à de fortes sanctions, comme la confiscation de terres par l’organisation de producteurs.

     Dans les zones de production nouvellement reconnues par la loi en revanche, l’Etat contrôle directement la production et la commercialisation. Dans le Chaparé, c’est la DIGCOIN (Direction générale de la commercialisation et de l’industrialisation de la feuille de coca) qui administre le marché de Sacaba, créé pour écouler la production de la région. Le syndicat des cocaleros y joue toujours un rôle important, mais son lien organique avec le pouvoir rend inimaginable une quelconque prise d’autonomie. Dans les Yungas, certains secteurs comme celui de Caranavi passent également sous la tutelle immédiate de l’Etat, qui est désormais le seul habilité à délivrer des licences aux producteurs.

     Evo Morales s’éloigne-t-il du modèle associatif, au profit d’une organisation plus verticale et centralisée ? Jorge Hurtado, un des fondateurs d’ADEPCOCA, soupçonne le Président cocalero de vouloir mettre en place un monopole d’Etat comme au Pérou avec l’entreprise publique ENACO. « Le gouvernement bolivien est en train de créer plusieurs petits ENACO, sous la tutelle du gouvernement. C’est une reprise en main par l’Etat du marché de la coca », dénonce-t-il.

     Etatisation, direction de l’économie par un parti gouvernemental d’un côté,  autogestion, organisation décentralisée et démocratique de l’autre, ce vieux conflit qui traverse l’histoire de la gauche est-il en train de se rejouer autour de la feuille de coca ? Il faudrait pour cela que l’appartenance à cette famille politique soit revendiquée par les deux antagonistes. Or, si c’est le cas d’Evo Morales et de son parti le MAS (Mouvement vers le socialisme), rien n’est moins sûr du côté d’ADEPCOCA.

     Au moment de la réforme agraire et de la redistribution des terres dans les Yungas prévalait le principe d’égalité. Dans les zones de production traditionnelle règne toujours le minifundio, la petite propriété, mais il n’en est pas de même dans les nouvelles zones de peuplement. « Là, dans cette frange productive, la possession de la terre est différenteCes dernière années, on a vu réapparaître des grands propriétaires », explique Dionicio Nuñez, ancien vice-ministre de la coca.  Le retour du latifundio, avec l’emploi de travailleurs journaliers, a même été brandi comme argument par le gouvernement pour justifier les opérations de police dans les Yungas.

     Bien sûr, on est encore loin de la grande hacienda telle qu’elle existait à l’époque où l’ensemble de la production de coca était entre les mains de six ou sept grandes familles d’ascendance espagnole, mais on s’éloigne également du modèle égalitaire prôné par Evo Morales, dans lequel chaque plantation de coca ne doit pas dépasser 1 cato, soit 1 600 mètres carrés, par famille.

     Quant à l’orientation politique des dirigeants d’ADEPCOCA, elle peut être perçue à travers les déclarations de son Président Franklin Gutiérrez. Lors de l’annonce de sa candidature à l’élection présidentielle, il a présenté sa force politique comme n’étant « ni de droite, ni de gauche », un slogan qui, lorsqu’il est agité, laisse  généralement peu de place à des politiques de gauche.

     Et puisqu’il est question ici de culture indienne, on pourrait pousser un peu plus loin l’analyse et se demander si ces divergences entre étatisation et auto-organisation des producteurs ne renvoient pas à des mémoires politiques plus lointaines. Evo Morales, en tant que Premier Président sud-américain de culture amérindienne, est dépositaire d’un héritage politique précolombien, même s’il n’est pas clairement exprimé.

     A première vue, deux cultures politiques sont identifiables dans cette affaire. D’une part, une verticalité autoritaire, que l’on pourrait rapprocher de Tawantinsuyo, l’empire inca qui mit en place bien avant la révolution soviétique un système économique planifié reposant sur de grandes entreprises d’Etat (15). D’autre part, une horizontalité libertaire, qui s’inspirerait des sociétés auto-organisées et sans pouvoir coercitif, telles que décrites par l’anthropologue Pierre Clastres (16)

     Chez Evo Morales, la première source d’inspiration prédomine. Son parti, le MAS, est un assemblage de forces politiques de gauche liées à la paysannerie, au mouvement des cocaleros, et au réveil indigène. D’un point de vue idéologique, il mêle indigénisme, nationalisme et un reste de marxisme. Mais si l’on s’en tient à la composante indigène, la filiation avec Tawantinsuyo est claire. Le MAS est né de l’absorption du katarisme, un mouvement indianiste né dans les années soixante qui, derrière la dénonciation d’un Etat néocolonial et le rejet des élites décrites comme antinationales, imaginait un rétablissement de l’Etat de Qollasuyo, versant sud de l’Empire inca (17). Ce lien de parenté a été enrichi par les apports théoriques d’Alvaro Garcia Linera l’actuel vice-président, qui prônait le « socialisme communautaire des ayllus ».  Selon lui, l’Etat devait disparaître grâce au renforcement de la communauté traditionnelle aymara appelée ayllu. Mais dans la plus pure tradition marxiste-léniniste, ce stade final de l’évolution de la société andine devait d’abord passer par une phase de dictature du prolétariat (18).

     Fort heureusement, Evo Morales ne s’en est pas tenu à un indigénisme ethnique. Dans sa stratégie de conquête du pouvoir, il a fait alliance avec des secteurs non-indigènes et les classes moyennes. Son modèle économique, dont Alvaro Garcia Linera en est également l’inspirateur, s’est d’abord présenté comme un « capitalisme d’Etat andin » dans lequel la puissance publique, avec les revenus qu’elle tire des hydrocarbures et des mines, devait participer au développement communautaire. Pendant un temps, l’organisation coopérative, le mode de production capitaliste et la direction économique de l’Etat devaient cohabiter (19). Mais au bout de trois mandats, de nombreux partisans de la première heure regrettent que du « capitalisme d’Etat andin », il ne reste que le capitalisme tout court, et que l’action de l’Etat se réduise à des politiques clientélistes ou des mesures en faveur du capital national et international, au détriment des communautés les plus faibles, notamment celles des basses terres d’Amazonie.

     Plutôt qu’une lutte entre deux conceptions de la gauche, le conflit entre le gouvernement et les cocaleros des Yungas reflète en réalité la perte de repères et la dérive politicienne de ceux qui défendaient la coca au nom du progrès social et politique.

                                               Coca Colla plutôt que Coca Cola

 

024_24_0001 (2)L’entreprise Coca cola à El Alto / F. Badaire

 

     Une des grandes ambitions d’Evo Morales était de développer l’industrie de la coca, de créer des usines de produits dérivés à la fois destinés à l’exportation et au marché intérieur. A l’international, en attendant que la Convention de 1961 lève l’interdiction de commercialiser la feuille de coca, des accords commerciaux étaient possibles avec l’ALBA, l’Alliance bolivarienne des Amériques, chère à l’ancien président vénézuélien Hugo Chavez. Le leader pan-américaniste voyait d’un œil favorable la promotion de la feuille de coca, dans la mesure où elle bousculait les Etats-Unis dans leur arrière-cour. Le Venezuela avait ainsi contribué au financement d’un embryon industriel cocalero. A Villa Tunari, dans le Chaparé, l’usine Ebococa d’un coût de 2 millions de dollars, avait pu voir le jour grâce à un apport de 900 000 dollars de la République bolivarienne.

     Aujourd’hui, force est de constater que la politique industrielle est un échec. La production n’a jamais vraiment décollé. Les machines d’Ebococa sont arrêtées et le site industriel est à l’abandon (20). L’usine fabriquait notamment des chizitos, des boules de maïs auxquelles étaient ajoutées de la poudre de coca comme supplément énergétique pour les cantines scolaires. Trop dures et trop amères, les écoliers en gardent un mauvais souvenir (21).

     Même sur le marché intérieur, les quelques petites entreprises qui se sont fait une place ont du mal à prospérer. Certes, le nombre de produits dérivés de la coca vendus à La Paz et dans les grandes villes a augmenté par rapport à l’époque où le marché légal était volontairement déprimé par la politique antidrogue américaine. Mais en l’absence de politiques de marketing, les habitudes de consommation n’ont pas changé et la feuille de coca reste essentiellement un produit destiné à la mastication traditionnelle. Dionicio Nuñez Tangara, l’ancien vice-ministre de la coca, reconnaît que la politique d’encouragement n’a pas été à la hauteur des ambitions affichées après l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir. « Il y a eu pendant quelques années des foires internationales où était présenté tout ce qui se produit avec de la coca. Tous les pays d’Amérique latine étaient invités. Mais les nouvelles autorités n’ont pas poursuivi cette action », regrette-t-il.

     Des fabricants de boissons gazeuses ont lancé des produits comme Coca Colla, Coca Brynco. Ils pensaient que l’appui gouvernemental leur permettrait de concurrencer Coca Cola, qui utilise aussi de la coca et se garde bien de le dire. Les deux entreprises n’ont tenu que quelques années avant de stopper leur production. L’un de ses dirigeants considère que le manque d’aides aux petits entrepreneurs et la bureaucratie ont découragé ce genre d’initiatives (22). Il se pourrait également que les mafias, grâce à des appuis hauts placés, aient fait pression pour empêcher le développement d’un marché légal de produits dérivés de la coca. Comme nous l’avons vu plus haut, un commerce réglementé, prospère et en pleine expansion, nuit à leurs affaires.

 

                                                La deuxième destruction de la coca

 

     Aujourd’hui, le Venezuela n’est plus en état d’acheter quoi que ce soit. Mais à l’époque où son économie était encore debout, il aurait pu importer des tonnes de produits issus de l’industrie de la coca. Or, le pays d’Hugo Chavez n’en a jamais voulu. L’expert ès-coca Jorge Hurtado, qui à ce moment-là avait été envoyé pour négocier avec le Venezuela, explique les raisons de cet étrange refus : « lorsque les services sanitaires vénézuéliens ont analysé nos produits, il y a eu un gros problème. Ils se sont rendus compte qu’ils contenaient des pesticides hautement toxiques, et la législation vénézuélienne ne pouvait pas les laisser rentrer ». C’est donc la contamination de la coca par des produits chimiques qui a tué le commerce avec l’ALBA avant même qu’il ne démarre. Selon Jorge Hurtado, 99 % de la production bolivienne est polluée par des intrants toxiques. Les cocaleros font un usage intensif d’herbicides comme le glyphosate, appelé ici Bazuka, et d’insecticides comme le Folidol et le Tamaron (23). Comme dans bon nombre de pays, aucune loi ne protège les consommateurs boliviens.

     Dionicio Nuñez minimise l’impact des insecticides sur les mâcheurs de coca. Selon lui,  « la plante est seulement aspergée au début de sa croissance, lorsque la feuille est tendre. Il s’écoule trois mois avant la récolte. Il n’a pas été prouvé qu’une fois cueillie, la feuille contienne des résidus de produits chimiques ». Mais il n’y a pas que la santé humaine qui entre en ligne de compte dans l’utilisation de polluants toxiques, il y a aussi l’impact sur la nature. L’importation de produits phytosanitaires a augmenté de 500% depuis le début des années 2000 selon l’Institut National de Statistiques (24). Un nombre limité de producteurs se lance dans la coca bio, mais selon Jorge Hurtado, rien n’est fait pour les aider.

 

009_9_0001 (2)La coca aux pesticides, un péril sanitaire/ F. Badaire

 

     Après les campagnes d’éradication de la coca justifiées par la lutte contre la cocaïne, c’est une deuxième destruction que connaît la petite feuille, mais cette fois plus insidieuse, plus sournoise que l’arrachage brutal. En laissant faire, voire en favorisant l’agrochimie, le gouvernement d’Evo Morales a corrompu la nature organique de la plante et brisé ses liens avec la Terre nourricière, sensée dispenser ses bienfaits aux hommes. La coca est tombée dans le piège de l’agro-business. Rien ne sert de mettre en avant son caractère sacré si elle empoisonne ceux qui la consomment. Tous les beaux discours sur les qualités alimentaires et sanitaires de la feuille sonnent creux si sa mastication quotidienne par des millions de Boliviens génère une prolifération de cancers.  La politique agricole bolivienne en a fait un produit comme les autres, comme la banane au chlordécone, comme les salades rincées à l’eau de javel, comme les pommes contaminées aux chlorpyrifos, comme les viandes bourrées d’antibiotiques et d’OGM, que nous ne pouvons plus avaler sans un soupçon d’intoxication lente. Une nouvelle fois, la culture de la coca se retrouve menacée par une invasion venue du Nord, dont les généraux sont les fleurons de l’industrie chimique.

 

                                                                          Pachamamada 

 

     Le scandale sanitaire de l’emploi massif de pesticides dans la coca n’est qu’un des aspects du désastre écologique que connaît le pays d’Evo Morales. Invasion de produits toxiques qui déciment les abeilles, comme le constate l’entomologiste Miguel Limachi (25), mais aussi d’organisme génétiquement modifiés : le gouvernement a fait voter en 2011 une loi qui autorise pour la première fois en Bolivie leur production, leur importation et leur commercialisation, tout cela en contradiction avec les principes énoncés dans la loi sur la Pachamama  votée un an plus tôt, qui institutionnalise les droits de la nature, ainsi qu’avec la Constitution bolivienne (26).

     Invasion également des parcs nationaux par des planteurs de coca, qui transforment des écosystèmes uniques au monde en zones de monoculture, au point de rentrer en conflit avec les communautés indigènes qui y vivent, comme c’est le cas sur le Territoire indigène et parc national Isidoro-Sécure (TIPNIS). Une plainte a été déposée par des organisations locales contre la construction d’une route qui coupe le territoire en deux et permet aux cocaleros installés sur le polygone 7 d’écouler leur production (27). Envoyée sur place, une mission d’enquête du Tribunal international des droits de la nature a été séquestrée pendant six heures par des producteurs de coca. Cette instance, créée par plusieurs ONG s’appuie pourtant sur la Déclaration universelle des droits de la Terre mère, proclamée lors du Sommet mondial des peuples et du changement climatique de Tiquipaya (Cochabamba) en 2010.  Loin de prendre la défense des enquêteurs, le Ministre de l’Intérieur Carlos Romero a mis en doute la légitimité de ce tribunal (28).

 

tipnis1Une vue du TIPNIS

 

     La forêt bolivienne est en danger. Les incendies qui ont ravagé cet été l’Amazonie bolivienne sont de même ampleur qu’au Brésil. Près d’1 millions d’hectares sont partis en fumée. Et pourtant, Evo Morales n’est pas d’extrême droite. Il mène simplement une politique productiviste, favorisant l’agriculture intensive et encourageant le chaqueo, la culture sur brûlis. La fondation allemande Fiedrich Ebert Stifnung, qui avait calculé que 350 000 ha de forêt disparaissaient chaque année en raison d’activités légales et clandestines (29) va devoir revoir ses chiffres à la hausse.

     Malgré cela, le gouvernement d’Evo Morales lance des mégaprojets miniers et énergétiques dont les conséquences sont désastreuses à la fois pour la biodiversité et la diversité humaine. La Bolivie a beau être placée constitutionnellement sous les auspices de la Pachamama et former un Etat plurinational reconnaissant les droits des peuples indigènes sur leur territoire, les politiques officielles limitent aujourd’hui les terres communautaires et rétrécissent sévèrement les réserves naturelles (30).

     En avril 2018, Ruth Alipaz, représentante indigène, dénonçait devant le Forum indigène de l’ONU les menaces qui pèsent sur 51 communautés et les risques d’expulsion en raison de projets de centrales hydro-électriques sur leur territoire, notamment les barrages de Chepete-El Bala sur le rio Beni, et de Rositas, dans département de Santa Cruz. Evo Morales veut faire de son pays un centre énergétique pour toute la région, mais ne voit-il pas que cette vision productiviste à court terme est contraire à la défense de l’environnement qu’il professe dans les cénacles internationaux ? Sans doute, car autrement, il n’aurait pas assisté à ce Forum, où il a été pris à partie par des représentants indigènes. Alex Villca Limaco, porte-parole de la Coordination de défense de l’Amazonie, a ainsi déclaré « qu’après 12 années de gestion, il est clair qu’il nous a trompé et menti de la manière la plus cruelle, parce qu’il a joué avec le rêve et l’espérance de beaucoup de peuples indigènes, non seulement de Bolivie, mais aussi de la planète entière » (31).

     Ce double discours, de l’Indien rebelle qui dénonce les politiques destructrices de l’environnement à l’extérieur, et du président qui les met en place à l’intérieur, ne passe plus. Le 7 février dernier, douze groupes de résistance indigène entamaient une marche depuis Sucre, la capitale administrative, jusqu’à La Paz, pour exiger le respect des conventions internationales sur les droits des peuples autochtones, de la Madre Tierra, et de la propre Constitution bolivienne. Respect de leur territoire, de leur environnement, de leur culture, les communautés indigènes semblent condamnées à mener les mêmes combats que sous les régimes néolibéraux ; il n’y a que la couleur de peau des gouvernants qui a changé, relève la sociologue Rocio Estremadoiro Rioja. « Tandis que dans les luxueux forums internationaux, nos dirigeants n’ont à la bouche que des sermons romantiques en faveur de la Pachamama, à la maison, ils nous agressent avec les pratiques extractivistes les plus orthodoxes, irresponsables, prédatrices, écocides, ethnocides, et en plus, sous couvert d’une idéologie « développementiste » et « progressiste » qui ferait même pâlir Domingo Faustino Sarmiento, en brandissant la dichotomie raciste et ethno-centriste de « civilisation » contre « barbarie » (32). Pour mieux apprécier la pique, il faut savoir que Domingo Faustino Sarmiento, président argentin de 1868 à 1874, que l’on pourrait surnommer le « Jules Ferry de la pampa », est resté dans l’histoire pour son action en faveur des sciences et de l’éducation, mais aussi pour ses positions racistes à l’égard des populations indigènes, qu’il contribua à exterminer au cours de plusieurs expéditions militaires.

     Certains Boliviens se souviennent cependant que les références à la Pachamama sont assez récentes dans le discours d’Evo Morales. Elles ont débuté peu après son élection, sous l’influence d’écologistes et de certains groupes indigènes. Auparavant, ce terme et ceux qui professent des croyances religieuses à l’égard de la Tierra Madre faisaient plutôt l’objet de railleries. Ni les cocaleros,  ni les paysans qui appartenaient au Mouvement vers le socialisme n’étaient « pachamamistes ». Bien qu’étant de culture indigène, leur principale préoccupation, comme celle de la plupart des paysans de la planète, n’était pas l’environnement mais la modernisation de l’agriculture et des rendements meilleurs (33). Le président bolivien n’est que le reflet de cette contradiction.

 

049_49 (2)Jacinta Mamani, personnage du documentaire Mama Coca / F. Badaire

 

     Evo Morales avait pourtant bien commencé. Il a essayé de renverser la dichotomie coca/cocaïne héritée de la croisade américaine contre les drogues, dans le sens d’une conception indigène et patrimoniale de la plante. Il a légèrement fait évoluer les Nations Unies, en ménageant une exception pour la Bolivie dans la Convention internationale sur le trafic de stupéfiants, sans toutefois réussir à ouvrir les yeux des dirigeants mondiaux sur l’absurdité de leur politique prohibitionniste. Il a également renversé la logique qui prévalait jusqu’alors sur la taille du marché de la coca, en favorisant les cocaleros, plutôt que les intérêts géostratégiques américains, avec des résultats mitigés en matière de lutte contre le commerce illicite. Toutefois, le développement d’une industrie de la coca, mettant en avant les qualités nutritives et énergétiques de la plante, n’a pas fonctionné, principalement par manque de volonté politique.

     Mais son troisième mandat s’achève avec un goût amer pour bon nombre de boliviens qui ont cru en lui. Il s’est mis à dos une partie des producteurs de coca qui, sans attendre la bénédiction de l’Etat, avaient mis en place un marché légal et autogéré, et il a trahi la confiance de bon nombre de communautés indigènes de son propre pays, en favorisant des politiques prédatrices des écosystèmes et agressives à l’égard des populations qui les ont préservés. Pire encore, il a laissé les lobbys de l’agrochimie empoisonner une feuille qui symbolisait pourtant les bienfaits de la Terre nourricière. Pour toutes ces raisons et pour d’autres encore, il peut difficilement prétendre au statut d’icône du mouvement indigène, et encore moins représenter une alternative, pour tous ceux qui rêvent d’un monde meilleur.

     Certes, les indices économiques de la Bolivie sont bons. Le pays connaît des taux de croissance records, les inégalités ont nettement diminué depuis 2005 et la pauvreté est en recul. Mais les paysans boliviens ne seront pas plus prospères s’ils deviennent dépendants de l’agro-business. Les citoyens ne seront pas plus heureux si se multiplient les maladies incurables. Le pays ne sera pas plus libre s’il oppresse ses propres peuples autochtones.

     D’un président indigène, on pouvait s’attendre à une véritable décolonisation socio-culturelle et à un dépassement des vieux schémas de l’Etat-nation. Il n’en est rien. Le projet de socialisme communautaire et d’effacement progressif de l’Etat semble tombé dans les oubliettes. Qu’il soit étatique ou capitaliste, le modèle suivi par le gouvernement bolivien reste celui d’un pouvoir vertical qui, dans l’histoire,  n’a jamais été synonyme d’émancipation pour le genre humain.  Au contraire, il est responsable des plus grandes catastrophes politiques et écologiques du XXème siècle, et il a largement contribué à la crise de civilisation actuelle.

 

 

        Post scriptum :

     Alors, retour à une forme de communisme primitif, où l’humanité vivrait dans de petites communautés autonomes, voire des ZAD, tout en pratiquant la permaculture et en s’éclairant à la bougie ? J’entends déjà ricaner les grands esprits de notre temps. Au-delà de la caricature, il est possible de réfléchir à une décentralisation démocratique jointe à une transition vers des technologies adaptées à la préservation de l’environnement (le low-tech), ce que de nombreux peuples autochtones ont su faire avant leur quasi-extermination par notre Grande civilisation. Ce sont là des pistes plus intéressantes à suivre que le totalitarisme high-tech et l’effondrement écologique vers lesquels nous fonçons allègrement.

 

  1. Le blog de J.P. Lavaud, Mediapart, 14-03-2017
  2. EFE, 14-03-2019
  3. Convention unique de 1961 sur le trafic de stupéfiants, art.49-c, réserves transitoires
  4. Jorge Hurtado, La guerra por el monopolio del alivio del dolor y el privilegio del placer : los carteles de la cocaina legal, Revista Cultura y Droga n°23
  5. voir les recherches menées par l’Instituto boliviano de biologia de la altura, avec l’IRD (https://www.ird.fr/la-mediatheque/fiches-d-actualite-scientifique/44-effets-physiologiques-de-la-consommation-traditionnelle-de-feuilles-de-coca)
  6. Blog de JP Lavaud, Mediapart, 14-03-2017
  7. Gestion, Limitaciones de Enaco generan mercado paralelo de hojas de coca, 5-11- 2015
  8. Chiffres ONUDC
  9. Insight Crime, 17-11-2016
  10. Sources ONUDC
  11. Humberto Vacaflor, Eju, 24-02_2017 / Blog JP Lauvaud, Mediapart 14-03-2017
  12. France 24, 3-05-2019
  13. The Guardian, 13-12-2009
  14. New York Times, 14-09-2016
  15. 1491, Charles C. Mann
  16. Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique / La société contre l’Etat
  17. Fabiola Escarzaga, Comunidad y revolucion en Bolivia : el pensamiento indianianista-katarista de Fausto Reinaga y Felipe Quispe, Politica y Cultura n°37, México
  18. Sylvia de Alarcon, Socialismo comunitario
  19. Carlos Ernesto Ichuta Nina, La Razón, 08-10-2012
  20. Erbol Digital, 9-03-2017
  21. Iprofesional, 9-05-2013
  22. Iprofesional, 9-05-2013
  23. Carlos Crespo, Los Tiempos, 22-02-2017
  24. La Prensa, 30-04-2019
  25. N+1, 28-01-2019
  26. Somos sur, SENA-Fobomde, 20-06-2011
  27. Mongobay, 26-08-2018
  28. Blog JP. Lavaud, Médiapart 10-10-2018
  29. Rocio Estremadoiro Rioja, Los Tiempos, 06-02-2019
  30. Roger Cortez, Pagina 7, 25-03-2019
  31. Miriam Telma Jemio, Mongabay, 23-04-2018
  32. Los Tiempos, 6-02-2019
  33. Entretien avec Sergio Caceres Garcia, ancien ambassadeur de Bolivie à l’UNESCO

 

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Jacques Chirac, le goût de l’Autre

Les ambiguïtés d’un Président exotique

C’était sans doute l’un des aspects les plus sympathiques de sa personnalité : sa passion pour les cultures autochtones et leurs arts jadis qualifiés de primitifs. Elle ne l’empêchait de colporter des préjugés racistes à des fins bassement électorales. On se souvient de la phrase sur « le bruit et l’odeur » des immigrés, lâchée au cours d’un meeting à Orléans. Mais tout au long de ses mandats présidentiels, il s’est évertué à hisser les œuvres des peuples premiers au rang des plus hautes réalisations humaines, et sa stature politique ne l’a pas mis à l’abri des sourires condescendants qui accompagnent souvent ce genre d’engouement.

Il en avait donc fait son jardin secret, jusqu’à ce qu’un beau jour de février 1994, à l’occasion d’une exposition au Petit Palais sur les Indiens Taïnos, il fasse son coming out. Ce jour-là, celui qui n’est encore que le maire de Paris, au plus bas dans les sondages, se transforme en guide-conférencier. Il explique sur un ton à la fois docte et pince-sans-rire l’usage de spatules vomitives et de substances hallucinogènes dans les rituels shamaniques de ces Amérindiens des îles Caraïbes. Un peu plus loin, il décrit avec une précision d’archéologue des pièces trigonolithiques représentant des idoles : « Ces pièces à trois pointes indiquent très clairement le ventre et le sexe de la femme, les cuisses écartées, et la pointe du haut, le sexe de l’homme, c’est à dire un symbole de fécondité », explique-t-il à un public ébahi.

Dorénavant, sa marionnette dans les Guignols de l’Info sur Canal + n’apparaîtra plus en survêtement, une canette de bière à la main, mais en Grand chef indien. Bien plus tard, un masque japonais issu du théâtre Nô sera exhumé des réserves d’un musée de Toulouse, et son incroyable ressemblance avec la caricature de Jacques Chirac fera un tabac sur internet. L’amoureux des peuples lointains a donc un double exotique ! Cette pièce sera exposée en 2016 au Musée des arts premiers du quai Branly, lors d’une exposition consacrée à l’ancien Président.

masque Masque de démon japonais du XVIIIème siècle

Ce musée parisien, paquebot multicolore de l’architecte Jean Nouvel posé sur les rives de la Seine, inscrit désormais l’héritage de Jacques Chirac dans le paysage de la capitale. Cet espace, destiné à mettre en valeur les œuvres des civilisations extra-européennes, il le voyait comme un hommage unique à toutes ces cultures disparues, oubliées, et trop souvent méprisées. Lors de son inauguration en juin 2006, il définissait ainsi la place que ce musée devrait occuper dans l’univers culturel : « En montrant qu’il existe d’autres manières d’agir et de penser, d’autres relations entre les êtres, d’autres rapports au monde, le musée du Quai Branly proclame qu’aucun peuple, aucune nation, aucune civilisation n’épuise, ni ne résume le génie humain. Et c’est seulement dans leurs expressions toujours renouvelées que s’entrevoit l’universel qui nous rassemble ».

Une profession de foi qui ne lui évitera pas certaines critiques, surtout aux Etats-Unis où l’ex chef d’Etat français était peu apprécié depuis sa prise de position en 2003 contre l’aventure militaire en Irak. Sur son site internet, le magazine Art News parlera de l’« ouverture controversée », d’un musée aux « relents de colonialisme et d’impérialisme ». Pour certains, il véhicule en effet l’image de continents sauvages, exubérants et primitifs. De plus, ce musée abrite la majeure partie des oeuvres d’art africain détenues dans les collections publiques françaises, et cet héritage colonial fait polémique, depuis qu’Emmanuel Macron a ouvert le débat sur la restitution des biens culturels provenant des anciennes possessions françaises.

La passion de Jacques Chirac pour les cultures non occidentales allait parfois bien au-delà d’un simple attachement de collectionneur et il semblait parfois vivre cet art dans sa dimension mystique. Le jour de l’inauguration du musée, devant un buste maya, il demanda à Rigoberta Menchu, sur un ton très sérieux, si elle ressentait toujours de l’énergie en présence de cette divinité. Nul ne sait s’il plaisantait ou s’il était sincère, mais l’Indienne guatémaltèque, prix Nobel de la Paix, lui répondit par un « oui » qui se voulut convainquant.

Aillagon-Chirac-a-tente-de-donner-corps-a-ses-reves Rigoberta Menchu et Jacques Chirac lors de l’inauguration du musée

Le projet d’un musée rassemblant des œuvres culturelles non occidentales remonte à une rencontre fortuite, l’été 1992, sur une plage de l’île Maurice. Jacques Kerchache, grand collectionneur, spécialiste des arts premiers, se permet de troubler le repos de l’homme politique, assis sur un transat à quelques pas de lui. Il lui fait part de son étonnement lorsqu’il a vu en photo l’ouvrage qu’il a coécrit sur l’art africain, posé bien en évidence sur le bureau du maire de Paris. – C’était pour la mise en scène ou vous vous y intéressez vraiment ?, lui demande-t-il. – Votre livre, je l’ai lu au moins trois fois, lui répond Jacques Chirac. L’anecdote est rapportée par Germain Viatte, directeur du projet muséologique du quai Branly. De cette rencontre nait d’abord une amitié indéfectible. Jacques Kerchache explique son combat pour faire entrer les cultures non occidentales au Louvre. Jacques Chirac, convaincu qu’il n’existe pas plus de hiérarchie entre les arts qu’entre les peuples, approuve à cent pour cent. De retour à Paris, le collectionneur et le politique, main dans la main, mettent en chantier un certain nombre de projets, d’abord l’exposition du Petit Palais sur les Taïnos, puis à partir de l’élection de Jacques Chirac à la Présidence en 1995, l’ouverture d’une section au Louvre consacrée aux arts d’Afrique, d’Asie, d’Amérique et d’Océanie, jusqu’à la création du musée du quai Branly.

L’origine de cette admiration pour les arts premiers ? Dans ses Mémoires, Jacques Chirac raconte que, lycéen, il séchait les cours pour passer des après-midi entières dans les salles du musée Guimet des arts asiatiques. Devant des statuaires bouddhiques, il méditait sur l’éveil de Siddharta et s’imprégnait du « génie de civilisations majestueuses ». Il songea même à se convertir à l’hindouisme.

Devenu une personnalité politique, sa passion secrète n’était connue que de ceux qui pénétraient dans son bureau et découvraient alors quantité de statuettes africaines, de coupes anthropomorphes et de fétiches. « Tristes tropiques », le livre de Claude Lévy Strauss dans lequel le grand ethnologue mêle impressions de voyages et réflexions philosophiques sur les civilisations non occidentales, faisait partie de ses livres de chevet. Jacques Chirac s’était également lié d’amitié avec l’ethnologue Jean Malaurie, le fondateur de la collection Terres humaines, qui l’a initié au monde inuit. Selon Stéphane Martin, qui dirige actuellement le musée du quai Branly, l’ancien Président était particulièrement pointu sur le monde arctique, le Congo et le Nigeria.

Mais cet intérêt pour les peuples autochtones n’était pas dénué d’ambiguïté politique. D’abord, celui qui relancera les essais nucléaires dans le Pacifique ne partageait certainement pas leurs conceptions de la Nature. D’autre part, sa défense des droits des peuples indigènes s’arrêtait aux limites du territoire français.

Lorsqu’il se rend au Canada en 1999 pour un sommet de la Francophonie, il est le premier chef d’Etat à rendre visite aux Inuits du Nunavut, qui viennent d’obtenir leur autonomie. Devant une assemblée de leaders amérindiens, il n’hésite pas à saluer ce processus d’autodétermination. « Ce souhait des Inuit d’être enfin reconnus, de maîtriser leur destin, de garder leur culture, nous français nous le comprenons, et nous le soutenons », déclare-t-il. Pourtant, même sous son mandat, la France n’a pas signé la Convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail, qui consacre les droits des peuples indigènes, et refuse toujours de le faire.

En 1996, le Président Chirac organise une grande rencontre avec les peuples Amérindiens. Des représentants de 150 communautés sont accueillis en France et invités à l’Assemblée nationale ainsi qu’au palais de l’Elysée. Une cérémonie est même organisée pour apaiser les esprits des Indiens de Guyane envoyés près d’un siècle plus tôt à l’Exposition universelle, exhibés comme des bêtes de foire au Jardin d’Acclimatation et jamais revenus chez eux.

Jean-Claude Monod, directeur à l’époque de l’ONG Survival France, relate dans un article le malaise qui s’est emparé alors d’une partie des participants. « Le document de présentation de la rencontre, écrit-il, insistait sur le fait qu’elle devait revêtir un « caractère strictement culturel », traduisant l’embarras des organisateurs concernant la reconnaissance politique des droits des peuples autochtones ». Léon Bertrand, député RPR de Guyane et un des initiateurs de l’événement, révèle même au cours d’un point de presse les vrais objectifs de cette rencontre : selon lui, il s’agit de faire en sorte qu’en reconnaissant culturellement ces communautés, on fasse cesser les revendications politiques « agressives » de certaines d’entre elles. Cette « agressivité », il l’attribue alors à l’accroissement des contacts entre les organisations amérindiennes de Guyane et d’autres organisations indigènes d’Amérique latine. Les représentants de certaines communautés de Panama, de Colombie et d’Equateur, ne manqueront pas de manifester leur déception au cours d’une conférence commune organisée en marge de la rencontre.

Jusqu’où allait ce goût de l’Autre ? Jacques Chirac était un défenseur du multiculturalisme et l’avait montré, à travers son projet de faire de la chaîne France Ô le reflet de la diversité culturelle française. Avait-il évolué vers une conception plus politique du droit à la différence ? L’ancien Président n’a pas dévoilé tous ses secrets, et il emporte ses contradictions dans le monde des esprits, où il est allé rejoindre ses frères Inuits.

Et si les Incas avaient colonisé l’Europe …

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Dans son dernier roman, « Civilizations », Laurent Binet s’amuse à saper les bases de la mondialisation occidentale. Et nous fait rire par la même occasion.

Et si …. C’est ainsi que démarrent toutes les uchronies, ces histoires inversées où les événements prennent une autre tournure que celle qui façonne notre passé. Celle de Laurent Binet manquait tellement à la liste des fantaisies historiques déjà écrites, qu’à peine publiée, je me suis précipité chez le libraire, avec la curiosité gourmande de celui qui va découvrir ce que l’imagination de l’auteur a bien pu inventer pour décrire un monde qui ne serait pas tel qu’il est, mais plutôt tel qu’il aurait pu être, et le secret désir de m’évader d’une civilisation occidentale globalisée, assise sur près de cinq siècles de domination coloniale.

Lire une uchronie, c’est un peu comme jouer à se faire peur, surtout lorsqu’elle raconte la victoire de l’empire du Mal sur notre monde à nous, forcément dans le camp du Bien. Un frisson nous parcourt en lisant par exemple « Le maître du haut château », de Philippe K. Dick, qui renverse l’issue de la Seconde guerre mondiale, ou encore « Le complot contre l’Amérique », de Philip Roth, qui part de la victoire imaginaire de Charles Lindberg, antisémite notoire, à l’élection présidentielle de 1940, pour décrire une Amérique qui mènerait une politique anti-juive et signerait un pacte de non agression avec Hitler.

Mais dans le cas de « Civilizations », aucun risque d’épouvante, puisque la réalité dépasse en horreur la fiction : en Amérique, 56 millions d’autochtones ont disparu suite aux massacres et aux épidémies propagées par les colons, tandis que 11 millions d’Africains ont été réduits en esclavage. Les auteurs des pires atrocités et les génocidaires sont les vainqueurs de l’histoire, tandis que les vaincus, les peuples amérindiens restent auréolés d’une sagesse et d’une grandeur d’âme qui n’a jamais pu se déployer, mais que l’on redécouvre aujourd’hui, à la faveur de la crise écologique mondiale.

On a plutôt envie de sourire en lisant les mésaventures de Christophe Colomb en Amérique, et l’épopée triomphante de l’Inca Atahualpa, dans une Europe du XVIème siècle désarticulée par l’arrivée de cet envahisseur. On se laisse aller à un sentiment de revanche rétrospective et on se met à crier : « bien fait pour eux ! ». Même si le plaisir est teinté d’une légère déception, d’un regret de ne pas voir l’uchronie se transformer en utopie qui jetterait les bases d’un monde meilleur. Dans « Civilization », je m’attendais à lire l’historiographie fictive d’une alternative andine à la société occidentale actuelle, dans laquelle le pillage des richesses naturelles, le règne de la propriété capitaliste, et la mise en coupe réglée du monde par la raison utilitaire, n’auraient pas fait les ravages que l’on connait. Il n’en est rien.

Laurent Binet donne à peine un avant goût, dans les toutes dernières lignes, de la société heureuse qui aurait pu naître si … Si Christophe Colomb n’avait pas enclenché un cycle d’extermination des Indiens d’Amérique, décrit quelques années plus tard par le frère Bartholomé de la Casas dans sa « Très brève relation de la destruction des Indes ». A la fin du livre, l’un des protagonistes se retrouve à Baracoa sur l’île de Cuba, carrefour des deux mondes, ville de palais regorgeant de richesses, où l’ « on y parlait toutes les langues, on y aimait toutes les femmes, on y priait tous les dieux », mais on y reste un peu sur sa faim.

Pour l’essentiel, l’action du roman se déroule au Siècle d’or, dans une Europe en pleine effervescence, et dans un passé plus lointain que Laurent Binet s’emploie à modifier, dans le but de poser les éléments susceptibles de faire basculer l’histoire dans un autre sens. Qu’aurait-il fallu pour que la victoire des Hispaniques sur les peuples d’Amérique ne soit pas si facile ? Trois choses : le fer, le cheval, et les anticorps. A partir de là, l’auteur imagine un prolongement des sagas nordiques déjà écrites, et à la suite d’Erik le rouge, fait descendre une expédition viking plus au sud que le Vinland dans l’actuel Canada, où il est maintenant prouvé que les navigateurs scandinaves ont établi une petite colonie aux alentours de l’an 1000.

A la découverte de cet argument, on frémit : Laurent Binet va-t-il réactiver le mythe aryen d’une dispersion planétaire de grands blonds aux yeux bleus, « race supérieure » sans laquelle, selon les nazis, aucune grande civilisation n’aurait pu voir le jour ? Heureusement, il évite cet écueil. La saga de Freydis Eriksdottir, fille imaginaire d’Erik le rouge, ne sert qu’à apporter sur le nouveau continent les trois éléments matériels nécessaires au retournement de l’histoire. Quant à la petite troupe de Vikings, menée par cette femme intraitable, elle disparaît après maintes péripéties au beau milieu des Andes et se dilue dans la population locale, ne laissant sur son passage que quelques chevaux que les Amérindiens apprennent très vite à maîtriser, quelques forgerons aux cheveux rouges et des gènes supplémentaires, qui leur permettront plus tard de résister aux invasions microbiennes.

Sur le plan formel, Laurent Binet utilise les procédés narratifs de l’époque, qu’il détourne de leur objet initial. Après la saga, le lecteur est plongé dans le journal de bord de Christophe Colomb, mais au lieu de faire le récit des premiers établissements espagnols dans les Indes occidentales, le « découvreur de l’Amérique » rend compte de la résistance inattendue des Taïnos, de la perte de tous ses hommes et de sa fin pathétique, dans un village indien, où il est contraint d’errer nu et abandonné de tous.

Viennent ensuite les Chroniques d’Atahualpa sur le modèle de celles d’Hernan Cortés et d’autres conquistadors, sauf que cette fois, le Nouveau Monde n’est pas l’Amérique, mais l’empire de Charles Quint, transformé pour l’occasion en Cinquième quartier de Tahuantinsuyu. Le genre épistolaire est également convoqué dans des correspondances imaginaires entre les philosophes Erasme et Thomas More, sur les avantages comparatifs du polythéisme inca et de la religion du « dieu cloué », pratiquée par de vieux Chrétiens sur la défensive. Enfin, le roman se termine par les aventures picaresques de Miguel de Cervantès, qui échappe de justesse au sacrifice humain sur une pyramide, alors qu’il est détenu à Bordeaux par les hommes de Cuauhtemoc, allié mexicain de l’Inca et conquérant du Royaume de France.

Par facilité peut-être, Laurent Binet ne procède qu’à des effets de miroir par rapport aux événements et personnages historiques ayant véritablement existé, sans pousser trop loin les conséquences du bouleversement qu’aurait supposé la domination inca et aztèque sur l’Europe occidentale. Ainsi, le Charles Quint de « Civilizations », au lieu de faire prisonnier François 1er au cours de la bataille de Pavie, est lui-même pris en otage par Atahualpa. Le roi d’Angleterre Henri VIII, cherchant à faire annuler son mariage, ne se détourne de la Papauté que pour se convertir à la religion du Soleil. Et la bataille de Lépante, choc naval titanesque entre deux empires, aura bien lieu, mais pour voir s’affronter la coalition islamo-chrétienne à l’armada hispano-inca, appuyée par la flotte franco-mexicaine.

L’imagination commence vraiment à prendre son envol lorsque, à partir du modèle socio-politique inca, l’auteur extrapole et invente les événements qui auraient pu découler des révoltes paysannes contre les seigneurs féodaux dans l’Europe du XVIème siècle. Ainsi, Atahualpa, en tant que digne représentant d’une forme de socialisme andin, se porte au secours du peuple en lutte et conquiert des territoires avec la facilité d’un Libertador. Le Saint Empire lui tombe littéralement dans les bras, et pour le plus grand bonheur de ses populations, il rétablit les terres communales, rend aux villageois l’usage des eaux et des forêts, que la noblesse s’était accaparées pour son profit exclusif, sans omettre d’instaurer une pratique raisonnée de la chasse, qui rappelle à certains égards la gestion écologique d’aujourd’hui. La dîme et autres impôts sont abolis, puisque l’empire inca regorge d’or. En contrepartie, chaque habitant du Cinquième quartier est assujetti à la mita, une sorte de service civique obligatoire imposé à chacun selon ses compétences pour le bien de la collectivité. On se plaît à rêver, à la place d’une mondialisation capitaliste à bout de souffle, à une évolution, aux siècles suivants, vers une forme de régime communiste universel, tempéré par les idées humanistes de penseurs européens comme Montaigne, que Laurent Binet convoque dans la dernière partie. Mais ce n’est pas le sujet du livre.

Au bout du compte, le plaisir intellectuel que procure ce roman est du même ressort que le jeu vidéo éponyme dont l’auteur s’est peut-être inspiré. Dans « Civilizations », Laurent Binet joue à bâtir et détruire des empires comme on manipule des pièces sur un plateau d’échecs. Il nous fait prendre conscience de la fragilité des civilisations et nous rappelle qu’il s’en faut d’un rien pour que certaines puissances hégémoniques basculent du mauvais côté de l’histoire.

La guerre contre la coca : une biopiraterie militarisée

La guerre contre la coca : une biopiraterie militarisée

   A travers l’histoire de la prohibition de la coca et de la cocaïne, mise en lumière par le psychiatre bolivien Jorge Hurtado, se dessine une vaste entreprise d’accaparement puis de confiscation d’une richesse naturelle au profit exclusif de quelques firmes américaines. Le narcotrafic, avec son cortège de crimes, d’argent sale et de corruption, apparaît comme une conséquence de cette politique, un « effet indésirable » plus nocif que le mal qu’elle devait soigner.

   Il y a quelques temps, j’ai repris contact avec Jorge Hurtado, médecin psychiatre bolivien que j’avais interviewé sur sa méthode pour réduire la dépendance à la cocaïne. Sa thérapie, toute simple en apparence, consiste à faire mastiquer des feuilles de coca à ses patients, ou à prescrire la plante sous forme de pastilles. A l’état naturel, la coca ne contient qu’une quantité très faible d’alcaloïde, et ne provoque aucune addiction. En revanche elle peut, grâce à son caractère énergisant et ses vertus antidépressives, aider les cocaïnomanes à se défaire progressivement de leur habitude compulsive.

   Après avoir vu défiler dans son cabinet des centaines de consommateurs, le docteur Hurtado a constaté que ce n’était pas seulement la cocaïne qui provoquait l’addiction. Celle-ci s’installe surtout chez des personnes déjà affaiblies par un déséquilibre psychologique, par une dépression d’origine interne ou externe, chez des personnalités dépendantes ou bien présentant une faible tolérance à la frustration. Au lieu de dénoncer le fléau de la drogue, il faudrait, selon lui,  « plutôt parler d’épidémie de déséquilibres psychiques, de dépressions dans bien des cas, qui frappent de plein fouet le «monde civilisé» » (1).

   En accord avec la stratégie de « réduction des risques sanitaires », il considère l’usage de stupéfiants comme un problème à traiter par la prévention et l’action sanitaire, plutôt que par la répression policière. Pour Jorge Hurtado, la politique mondiale antidrogue devrait s’inspirer de ce concept, au lieu de reposer sur une approche purement prohibitionniste, que la Convention unique de 1961 sur les stupéfiants a gravée dans le marbre.

   La prohibition m’est souvent apparue comme un héritage des religions monothéistes, liguées entre elles pour réprimer les « passions mauvaises » comme la sexualité ou d’autres plaisirs. Pourtant, comme le souligne Jorge Hurtado, « l’utilisation de substances psycho-actives est normale depuis toujours dans le comportement humain ». La plupart des sociétés traditionnelles, plus proches de la réalité humaine que les Torquemada de l’abstinence,  reconnaissent ce fait massif, tout en encadrant l’usage des drogues et en l’intégrant à leur culture. Les nôtres n’ont pas renoncé à l’usage des psychotropes. Elles en ont simplement réservé le commerce et la vente à l’industrie pharmaceutique, ce qui ne nous met pas à l’abri de crises sanitaires, comme celle que vivent actuellement les Etats-Unis. Dans la première puissance mondiale, la distribution abusive d’opiacés par des médecins complaisants a conduit à l’intoxication préméditée de millions d’Américains (2).

   Expert en matière de coca, Jorge Hurtado a monté deux musées sur l’histoire de cette feuille, un à La Paz et un autre à Coroico dans les Yungas, région dans laquelle la plante est cultivée au moins depuis l’époque des Incas. Il a publié récemment un article sur l’histoire de la prohibition de la cocaïne (3) dont j’aimerais vous présenter ici les principales lignes, car il met bien en lumière la façon dont les puissances occidentales, à commencer par les Etats-Unis, se sont appropriées les bénéfices de la feuilles de coca, et comment, sous couvert de prohibition, des compagnies américaines parmi les plus connues, se sont attribué le monopole de la coca et de la cocaïne. Dans cette publication pour une revue colombienne, le docteur Hurtado s’appuie, entre autres, sur les informations récemment déclassifiées que l’historien américain Paul Gootenberg a révélées dans son dernier ouvrage, « Cocaïne andine, l’invention d’une drogue globale » (4).

DSC_0425Le docteur Jorge Hurtado dans son musée (Photo Fabien Augier)

De la coca à la cocaïne

 

    Comme chacun le sait, la feuille de coca est consommée depuis des temps immémoriaux par les peuples andins. Ils en ont identifié les propriétés thérapeutiques et nutritives puisque les guérisseurs traditionnels l’utilisent comme antidouleur, et les populations la consomment quotidiennement pour résister à l’altitude, à la fatigue et à la faim. Elle leur apporte les nutriments, les minéraux et les vitamines nécessaires au bon fonctionnement de leur organisme.

      Jorge Hurtado rappelle que ce sont des chimistes allemands, informés des effets de cette plante, qui en isolent le principe actif au milieu du XIXème siècle. Ils en tirent le chlorhydrate de cocaïne, beaucoup plus puissant que l’agent naturel présent dans la feuille appelé ecgonine. Fabriquée et commercialisée par la firme allemande Merck à partir de 1870, la cocaïne devient le premier et unique analgésique local, dont le principal intérêt est de contrôler la douleur du patient sans l’endormir. Elle révolutionne la médecine, qui auparavant était désemparée face à la souffrance et les hurlements du malade. Elle devient particulièrement utile pour la chirurgie dentaire. On l’utilise également pour les amputations, les grands brûlés, les douleurs d’accouchement, et la demande mondiale explose à la fin du XIXème siècle.

    La cocaïne calme aussi les douleurs psychologiques. Les médecins psychiatres la préconisent à cette époque comme traitement contre la dépression et l’anxiété. Sigmund Freud en était lui-même un grand consommateur et il la prescrivait à ses patients pour traiter notamment les addictions à l’alcool et la morphine.

   Au tournant du siècle, le commerce de la cocaïne devient aussi juteux que celui du pétrole et des armes. Grâce à cet antidouleur, de véritables empires industriels se créent. Merck devient un géant pharmaceutique et de grandes firmes américaines comme Mallinckrodt et Maywood Chemical Work voient le jour. Mais il n’y a pas que la cocaïne qui devient à la mode. En Europe et aux Etats-Unis, de nombreux commerçants exploitent les propriétés médicinales de la feuille de coca à l’état naturel. Les premières boissons énergétiques font leur apparition, comme le vin Mariani en France, et le Coca Cola aux Etats-Unis. Elles remportent un succès immédiat.

vin des incasAffiche publicitaire d’Alphonse Mucha pour une boisson à base de coca

     Le Pérou, premier pays producteur, profite de ce boom de la coca et les fabriques artisanales de pâte base – première étape avant le chlorhydrate – se multiplient. En ce début de XXème siècle où le commerce de l’antidouleur n’est limité par aucune loi antidrogue, un village perdu du nom de Huanaco, dans la vallée de Huallaga, devient la capitale mondiale de la cocaïne. Même si le marché est détenu par une coterie de pharmaciens et de négociants allemands, les fortunes accumulées ruissellent jusqu’aux producteurs de coca et le pays rend grâce à Dieu de lui avoir offert cette plante. Il aurait pu rendre hommage aux civilisations précolombiennes qui en avaient développé l’agriculture, mais cela supposait un esprit un peu trop évolué pour l’époque, et même pour la nôtre.

   En Bolivie, les surfaces cultivées sont deux fois moins importantes qu’au Pérou car le pays ne fabrique pas de cocaïne. L’essentiel de la coca est utilisé pour la mastication. De grandes familles d’origine hispanique, comme les Gamarra, les Ascarrunz, les Iturralde dominent le marché et contrôlent l’Etat, en association avec les industriels de l’étain, qui ont bien compris que les mineurs avaient besoin de la feuille de coca pour supporter les travaux pénibles de la mine. Sans elle, ils poseraient leurs pics et leurs pioches. C’est ce que les Espagnols avaient constaté bien des siècles auparavant, lorsque l’Eglise catholique en avaient interdit l’usage. Conscients de l’intérêt de la coca pour l’économie de l’empire, ils l’avaient réhabilitée pour éviter que la production minière ne s’effondre.

002_2_0001.jpgMineur bolivien dans une mine d’étain (Photo François Badaire)

   D’autres puissances s’intéressent à cette plante miraculeuse. Les Hollandais réussissent à planter des cocaïer à Java. En 1912, ils en produisent 800 tonnes, puis 1700 tonnes en 1920. Les Japonais ont installés de grandes plantations sur l’île de Formose. Comme le caoutchouc ou l’arachide, la feuille de coca devient une culture d’exportation coloniale, qui alimente les marchés européens et asiatiques de la cocaïne. Mais déjà, une ombre plane sur ce commerce d’envergure internationale. Aux Etats-Unis, le produit miracle commence à subir les foudres des religieux, comme la feuille de coca au temps de l’Inquisition.

L’ère prohibitionniste

   La nation américaine entre alors dans une séquence prohibitionniste, dont elle n’est pas encore sortie. Elle s’installe véritablement au niveau fédéral avec la loi Harrison de 1915, qui impose des restrictions au commerce de la coca et de l’opium, mais on en observe les prémices dès la fin du XIXème siècle dans les Etats du sud.

   Une de ses premières cibles est le Coca-Cola. Il est intéressant de noter qu’à l’origine, cette boisson avait été conçue comme remède pour combattre l’addiction à la morphine (5). Son inventeur, le pharmacien d’Atlanta John Pemberton s’était mis à prendre des opiacés pour soulager une mauvaise blessure de la guerre de Sécession, et il ne pouvait plus s’en passer. Il avait découvert que les propriétés antidépressives et analgésiques de la coca l’aidaient à se libérer de sa dépendance, et il en avait fait un breuvage, inspiré de la recette du Vin Mariani, très populaire en France.

   Sa boisson est au début légèrement alcoolisée, mais les premières lois prohibitionnistes font leur apparition dans le comté d’Atlanta dès 1886, sous la pression du Mouvement pour l’abstinence, une coalition d’organisations évangélistes et racistes (6). Pemberton est alors contraint de modifier sa recette. Il crée une boisson sans alcool et réduit le taux d’alcaloïde en décocaïnisant les feuilles qu’il se fait livrer du Pérou. Le Coca Cola nouvelle formule continuera néanmoins son ascension jusqu’à devenir l’empire que l’on connaît aujourd’hui.

   Le Mouvement pour l’abstinence gagne du terrain et réussit à imposer la prohibition de l’alcool à l’ensemble de la Fédération. Il y a bientôt cent ans, le 28 octobre 1919, le Congrès vote le Volstead act, qui interdit la vente, la production et le transport des boissons alcoolisées, mais pas leur consommation. Résultat, les distilleries clandestines se multiplient, les liqueurs ont la saveur du fruit défendu, et l’ivrognerie devient à la mode. Pire, la corruption et l’insécurité, entretenues par les mafias de l’alcool gangrènent la société américaine. C’est la prohibition qui  favorise la consommation maladive, souligne Jorge Hurtado. Prenant acte de ce désastre, les législateurs américains l’abolissent en 1933.

    Dans ces années là, apparaît un personnage qui va jouer un rôle crucial dans l’histoire de la lutte anti-drogue jusqu’à nos jours. Harry Ansliger, fils d’immigrés germano-suisses, est marié à la nièce d’Andrew W. Mellon, le secrétaire au Trésor. Grâce à cet appui familial, il occupe d’abord un poste important au sein du système prohibitionniste. Puis il est nommé, en 1930, premier commissaire au FBN, le Bureau fédéral des narcotiques, fonction qu’il occupera pendant 32 ans.

   La prohibition de l’alcool n’est pas encore terminée que le nouveau tsar antidrogue s’attaque à la marijuana. Jorge Hurtado ne s’attarde pas trop sur cette question, mais elle mérite un détour, car elle comporte les mêmes ingrédients que l’interdiction de la coca et de la cocaïne, et finalement de toutes les guerres contre la drogue lancées par les Etats-Unis. Un mélange de puritanisme, d’intérêts économiques, et d’idéologie raciste, dont les proportions varient selon les substances concernées.

   Une des hypothèses les plus répandues parmi les militants de la dépénalisation du cannabis, à la suite de Jack Herer et de son livre « L’empereur est nu », met en avant l’existence d’un arrangement, pour ne pas dire un complot, entre Lammot Dupont, alors PDG de la grande firme de chimie industrielle DuPont de Nemours, le magnat de la presse William R. Hearst, et le tout nouveau patron du FBN. L’industriel, qui venait d’inventer le nylon et la rayonne, voyait d’un œil inquiet la mécanisation de la récolte du chanvre, car elle risquait de concurrencer ses fibres synthétiques. Le secrétaire Mellon, à travers la Mellon Financial corporation, était un de ses principaux appuis financiers, et par son intermédiaire, Lammot Dupont aurait poussé Anslinger à lancer une campagne contre le cannabis, avec la force de frappe du patron de presse immortalisé dans le film Citizen Kane, qui avait lui aussi des intérêts dans la papeterie chimique.

   La propagande de l’époque, imprégnée de racisme, décrit le Mexicain et le « négro » fumeurs de marijuana comme des déments susceptibles de commettre des crimes horribles. Des pressions sont exercées sur les médecins qui commencent à se rendre compte des vertus thérapeutiques de la plante et en recommandent l’usage. Tout cela aboutit en 1937 au Marihuana Tax Act, une loi qui impose des amendes tellement fortes aux importateurs de chanvre et aux médecins qui prescrivent de la marijuana, qu’elle équivaut à une interdiction de fait.

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    La réalité n’est pas aussi tranchée et de nombreux historiens contestent aujourd’hui cette thèse. Des législations anti-cannabis existaient déjà dans plusieurs Etats depuis la Première guerre mondiale et leur extension à l’ensemble de la Fédération suit plutôt une tendance générale portée par l’esprit puritain. Elle se nourrit également de la montée en puissance des thèses racistes et suprématistes blanches dans les années vingt, et de la haine des Mexicains accusés, au sortir de la Grande dépression, de saturer le marché du travail de leur main d’œuvre à bas prix. Pour certains historiens, l’élément xénophobe est même le plus déterminant et la guerre contre le cannabis revêt un aspect de guerre culturelle, comme ce fut déjà le cas avec les Chinois dans la croisade contre l’opium, et avec les Irlandais et les Italiens au moment de la prohibition de l’alcool. On le retrouvera ensuite dans la guerre contre la coca, sous forme de mépris culturel à l’égard des Indiens masticateurs de feuilles.

   Difficile de se prononcer sur la prééminence d’un facteur sur les autres et comme toujours en histoire, les événements, les faits, les décisions politiques ont des causes multiples. Pour autant, la dimension économique sous-jacente à la politique anti-cannabis ne doit pas être écartée. La concomitance du Marijuana Tax Act et le dépôt par la Dupont de Nemours company du brevet sur le nylon la même année 1937 ne relève pas du simple hasard.

   De même, la politique de prohibition de la coca et la confiscation de son commerce entre les mains de quelques grandes firmes américaines vont de pair, même si ce n’est pas le seul facteur explicatif, et c’est tout le mérite de Jorge Hurtado d’avoir mis en évidence les stratégies économiques derrière cette croisade contre la plante andine, car jusqu’à présent, elles étaient négligées. La réalité historique est certes mieux éclairée par un faisceau de causes, mais elle a parfois besoin d’un bon coup de projecteur, surtout quand certains aspects ont été occultés pendant de longues années.

Le cartel de la cocaïne légale

   Depuis les années vingt déjà, l’Administration américaine a fortement réduit le nombre d’entreprises autorisées à vendre des produits dérivés de la coca. Les heureuses élues se comptent sur les doigts d’une main. On trouve parmi elles la société Merck, devenue américaine après la Première guerre mondiale, Coca Cola et Maywood Chemical, qui deviendra plus tard la Stepan Chemicals (7). Véritable cartel de la cocaïne légale, ce groupe d’intérêt voit ses volontés d’expansion à l’extérieur freinées par la réussite  des concurrents européens et asiatiques. C’est à ce moment là que, sous la pression du chef du FBN Harry Anslinger, la Société des Nations émet des quotas de production de cocaïne qui limitent les capacités commerciales des sociétés hollandaises et japonaises. Difficile de dire si le tsar antidrogue suit là les directives du lobby américain de la cocaïne, même s’il est clair que des firmes de cet acabit on toujours su trouver dans l’Administration un instrument de leur puissance. Toujours est-il que les consortiums euro-asiatiques sortent considérablement affaiblis de cette nouvelle réglementation internationale.

   Le Pérou est lui aussi touché par la réduction des quotas de production et par la propagande contre la feuille qui sévit aux Etats-Unis. Curieusement, seule une région est épargnée : celle de Trujillo où la compagnie Coca Cola achète sa matière première. La coca de Trujillo a même obtenu un statut juridique particulier. Elle est déclarée « feuille d’importation spéciale », pour assurer l’approvisionnement du producteur de sodas, tandis que dans les autres régions, les plantations de coca doivent diminuer.

   La feuille de Trujillo possède en effet des qualités exceptionnelles. Comme la relevé le botaniste américain Timothy Plowman, elle contient des substances parfumées que n’ont pas les autres variétés et qui en font un produit très recherché par l’industrie alimentaire. En outre, elle contient plus de cocaïne que les autres feuilles, bien qu’elle soit plus difficile à extraire (8).

   Jorge Hurtado observe que la feuille à plus forte teneur en cocaïne peut continuer à être exportée aux Etats-Unis, alors que celle qui en contient moins est considérée comme « mauvaise ». Il explique ce paradoxe par la filière mise en place à cette époque et qui perdure jusqu’à nos jours. Le médecin bolivien n’est pas le seul à l’avoir identifiée. Elle est parfaitement documentée et confirmée par l’historien Paul Gootenberg. La feuille de Trujillo est envoyée aux Etats-Unis par l’intermédiaire du partenaire de Coca Cola, la Maywood Chemicals, qui sépare la cocaïne des autres éléments dans son usine du New Jersey. La coca décocaïnisée est ensuite transformée en agent de saveur connu sous le nom de « merchandise n°5 » et expédié à Coca Cola. C’est cet extrait qui donne son goût inimitable à la boisson gazeuse, et dont la marque n’a jamais voulu révéler les ingrédients, s’abritant derrière le secret industriel. Quant au chlorhydrate de cocaïne, il est vendu d’abord à Merck, qui en fait des anesthésiques locaux, puis plus tard à la compagnie pharmaceutique Mallinckrodt. La cocaïne de fabrication américaine devient dès lors un sous-produit de l’empire Coca Cola (9). L’approvisionnement de cette filière sera toujours garanti par le chef du FBN pendant qu’il impose des restrictions au reste du monde, comme en témoigne de nombreux courriers déclassifiés entre le PDG de Coca Cola, le PDG de Maywood, et Harry Anslinger (10).

   Il est évident que plus le taux d’alcaloïdes de la feuille est élevé, plus les profits de l’importateur sont grands, ce qui expliquerait pourquoi la feuille de Trujillo aurait été choisie plutôt qu’une autre. Elle avait le double avantage de produire un extrait au goût incomparable, et de fournir de grandes quantités de cocaïne. Les difficultés pour l’extraire auraient été surmontées par le chimiste allemand Louis Schaeffer, fondateur de la Maywood Chemical. Le clan Pinillos, fournisseur péruvien de la merchandise n°5 à Coca Cola avant que les Etats-Unis ne préfèrent transformer la feuille sur leur territoire pour des raisons de contrôle, produisait déjà sans problème de grandes quantités de cocaïne dans son usine de Trujillo (11).

   Pour Jorge Hurtado, la supercherie de la « feuille spéciale » porte déjà la marque de fabrique de la guerre contre la drogue et de sa double morale. D’un côté, une feuille protégée, destinée à Coca Cola, et à l’industrie pharmaceutique américaine. De l’autre, une feuille condamnée à disparaître, soit parce qu’elle est associée à la coutume de l’acullicu, la mastication, jugée archaïque par les classes supérieures de la société péruvienne, soit parce qu’elle peut alimenter une filière concurrente à celle mise en place par les Etats-Unis.

   Sous l’influence de la politique antidrogue américaine, tous les laboratoires péruviens de cocaïne sont fermés, des plus artisanaux de la région de Huanaco jusqu’aux usines les plus sophistiquées détenues par des capitaux allemands. En 1947, un décret-loi établit le monopole de l’Etat péruvien sur la coca et la cocaïne, et en 1950 est créée l’entreprise publique ENACO, la seule habilitée à commercialiser la feuille et ses produits dérivés. Toute la coca qui n’est pas contrôlée par l’Etat pro-américain devient illégale. Du Ministère de la Santé, elle relève désormais de la police et passe à la clandestinité.

   L’exclusivité de Coca Cola et de Maywood chemical sur la coca péruvienne une fois établie, il reste à s’occuper des plantations asiatiques. Avec la Deuxième guerre mondiale, le rêve d’un monopole total et non contrarié va pouvoir enfin se réaliser. L’occupation de l’île de Java par les Japonais en 1942 met fin à la Dutch East Indies et à ses plantations sophistiquées. Puis, lorsque l’Indonésie est libérée par les Américains, ce qui restait de coca est totalement éradiqué. Sur l’île de Formose, les plantations japonaises sont elles aussi arrachées après la victoire des alliés. Pour le cartel américain de la cocaïne légale, c’en est fini de la concurrence asiatique. Avec un Pérou sous contrôle, plus rien ne s’oppose désormais à sa domination mondiale, sauf peut-être la Bolivie, où des milliers d’hectares de coca sont encore cultivés dans les vallées des Yungas au pied des Andes pour satisfaire les besoins d’une population indienne qui, à en croire certains, ne serait pas encore entrée dans la modernité.

L’obstacle de l’Indien masticateur de coca

   Dans ce pays andin, les Etats-Unis ont un sérieux problème. Il n’y a pas de production de cocaïne, donc aucune raison de lancer des opérations de police, et la classe dirigeante, qui profite depuis longtemps du commerce de la feuille de coca, n’a aucune intention de mener une politique répressive.

038_38Récolte de la coca dans les Yungas (Photo François Badaire)

   Pour s’assurer une mainmise sur le commerce de la cocaïne, il ne suffit pas d’en faire une substance contrôlée. Encore faut-il que sa matière première, la feuille de coca, le soit aussi. Les pays producteurs ont adoptés des quotas mais l’idéal serait qu’elle disparaisse des régions où elle est encore consommée de façon traditionnelle. Pour cela, il faut qu’elle soit classifiée elle aussi comme dangereuse. Or, pour cette plante consommée depuis des siècles par les populations andines, l’opération s’avère beaucoup moins évidente que pour la cocaïne. Aucune conséquence sanitaire n’a été constatée,  aucun trouble psychique ou physiologique, aucune addiction. Au contraire, les descendants des Incas semblent avoir mieux supporté que d’autres les conditions extrêmes imposées par la colonisation.

   Harry Anslinger monte alors une cabbale contre la feuille de coca, dont les conséquences forment le cadre de la politique anti-drogue d’aujourd’hui. Le regard rétrospectif a parfois tendance à voir des ententes là où il n’y a que simple concomitance et des calculs machiavéliques derrière des décisions en apparence bien intentionnées. Impossible de savoir ce qu’il y avait dans la tête d’Anslinger ; impossible de dire s’il agissait de manière cynique ou pour le bien de ses concitoyens. Les préoccupations moralisantes de l’élite dirigeante peuvent rejoindre les plans d’un lobby particulier et l’on ne voit alors qu’une classe politique sous influence. C’est le rôle de tout lobby d’influer sur les décisions politiques. Mais les connivences que le psychiatre bolivien établit entre le chef du FBN et les géants de l’industrie pharmaceutique dans l’établissement d’un programme mondial d’éradication de la coca vont bien au-delà d’une simple communauté d’intérêts. Les choix d’Anslinger montrent une volonté manifeste de favoriser le lobby pharmaceutique, après avoir joué un rôle pivot dans la consolidation de la filière Coca Cola.

   Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’ONU est sous domination américaine. C’est le chef du FBN qui supervise son département des narcotiques. En 1949, une commission est chargée d’étudier les effets de la coca à l’état naturel, et pour la diriger, le tsar antidrogue américain choisit un certain Howard Fonda, un de ses amis intimes. Outre le fait que les deux hommes soient proches, cette décision n’est pas fortuite. Howard Fonda est en effet le président de l’association des industries pharmaceutiques américaines. C’est un peu comme si l’on nommait aujourd’hui un des principaux représentants du lobby pharmaceutique à la tête d’un comité d’étude sur l’efficacité de la plante artemisia pour guérir le paludisme. Il est à la fois juge et partie. A une différence près pour la feuille de coca : l’efficacité du principe actif est parfaitement reconnue par la communauté scientifique. C’est la plante qui pousse un peu partout sur les versants des Andes, qui pose problème.

   Howard Fonda est en outre le président de la société Burroughs Wellcome, qui dispose à ce moment-là, avec Merck et Maywood chemical, d’une licence pour fabriquer de la cocaïne légale. A l’époque où la coca était encore un produit de consommation courante, sa compagnie s’était fait connaître grâce à un spray buccal composé d’extrait de feuilles de coca et de noix de kola. Cet élixir, du nom de « Marche forcée », devait son succès à ses qualités de coupe-faim et ses effets sur les capacités d’endurance, bien mises en évidence sur son étiquette.

wellcome

   Difficile, pour Howard Fonda, de prétendre que les vertus médicales de la feuille de coca lui étaient inconnues. Pourtant, sous sa direction, la mission onusienne va se transformer en véritable organe inquisitorial destiné à démontrer « la malignité de la mastication », comme l’écrit Jorge Hurtado. L’équipe, composée également du français Jean-Philippe Razet, directeur pendant 20 ans de l’Office des Stupéfiants, passe trois mois et vingt jours au Pérou. Elle ne réalise aucune étude médicale, se contentant de retranscrire des expériences menées sur des chiens et de reproduire les préjugés de la classe dominante péruvienne sur les coutumes indiennes. Ce parti pris ethnocentriste n’a rien d’étonnant ; il n’y avait aucun anthropologue dans le groupe (12).

   Les conclusions de la commission répondent parfaitement aux objectifs qui lui ont été fixés. Dans son rapport final, elle affirme que la mastication de la feuille de coca est responsable d’une « dégénération raciale », car elle « implique pour l’individu des modifications défavorables de nature intellectuelle et morale » (13). Contre toute évidence, elle affirme que cette pratique « diminue le rendement économique du travail, et par conséquent, maintient un niveau économique très bas » (14), alors qu’il suffit d’interroger les mineurs pour savoir qu’elle les aide à supporter des conditions de travail extrêmes. Et comble du cynisme, elle prétend que la coca, qui agit comme coupe-faim, favorise la dénutrition. Celle-ci serait à l’origine d’une paresse, que les éminents scientifiques auraient constatée chez les populations locales. Paresse qui, sans nul doute, est la cause principale de la pauvreté. Joli syllogisme qui a l’art de renverser l’enchaînement des causes et ressemble plutôt à une mauvaise plaisanterie. C’est la pauvreté, imposée depuis des siècles aux populations indiennes par l’exploitation coloniale et post-coloniale, qui est à l’origine d’une mauvaise alimentation, et non la coca. La feuille, en leur apportant des éléments nutritifs indispensables à l’organisme, les aide au contraire à tenir le coup.

   Quant aux recommandations, elles prévoient une éradication progressive des champs de coca, à l’exception, bien sûr, de ceux destinés à « satisfaire les nécessités médicales et scientifiques du monde en matière de stupéfiants ; et d’autre nécessités reconnues par les conventions internationales » (15).

   Globalement, la Convention internationale sur les stupéfiants, signée en 1961 à Viennes, et la Convention internationale sur les substances psychotropes de 1971 reprennent l’essentiel des conclusions et des recommandations du rapport Fonda. La feuille de coca est classée comme stupéfiant. Le contrôle de sa production par un organisme étatique devient obligatoire dans chaque pays, et son éradication totale est programmée dans un délai de 25 ans, à l’exclusion bien sûr des quantités que se réservent l’industrie pharmaceutique et la firme Coca Cola. L’article 27, de la Convention de 1961, surnommé « Coca Cola », prévoit notamment que « les Parties pourront autoriser l’usage de feuilles de coca pour la préparation d’un agent de saveur qui ne contienne aucun alcaloïde et, selon les besoins nécessaires à cet usage, autoriser la production, l’importation, l’exportation, le commerce et la possession des dites feuilles » (16). Au moment de sa rédaction, aucune autre marque que la célèbre boisson gazeuse n’utilisait une telle préparation.

   Malgré ses aberrations, le rapport Fonda reste à ce jour la seule base scientifique sur laquelle la politique antidrogue mondiale s’appuie pour interdire le commerce de la coca. Jorge Hurtado a pu s’en rendre compte lorsqu’il était consultant pour l’Assemblée constituante bolivienne. Au cours des forums internationaux auxquels il participait, l’étude du pharmacien américain était systématiquement brandie par les délégués de l’ONU pour défendre leur approche prohibitionniste.

    La Bolivie, quant à elle, finit par s’aligner sur la politique internationale. En 1952, les barons de la coca, grands propriétaires terriens, ont été écartés du pouvoir par une révolution nationale. Le gouvernement de Paz Estensoro signe la Convention de 1961 sur les stupéfiants, mais un des principaux leaders de gauche, Juan Lechin, s’y oppose. Lui-même ancien mineur, devenu vice-président, il comprend l’importance de la coca pour le peuple bolivien. Accusé de narcotrafic par les Etats-Unis, il sera contraint d’abandonner le pouvoir, initiant ainsi, bien avant Evo Morales, une longue tradition de mises à l’index dont usera la première puissance mondiale pour se débarrasser de dirigeants gênants.

   Avec le temps, de nouvelles molécules de synthèse ont été développées pour remplacer la cocaïne. La novocaïne était connue depuis le début du XXème siècle, mais à la fin des années quarante, lorsque la commission Fonda faisait sa pseudo-enquête au Pérou, la tétracaïne n’avait qu’une quinzaine d’années, et surtout, la lidocaïne, devenu l’anesthésique local de référence, venait tout juste d’être inventée. Pour le psychiatre Jorge Hurtado, ces nouveaux analgésiques sont beaucoup moins efficaces que la cocaïne, même si leurs effets psycho-actifs restent à peu près les mêmes. Ils avaient surtout l’avantage, pour les laboratoires qui les ont développés, d’être protégés par des brevets. L’industrie pharmaceutique avait plus intérêt à commercialiser un produit breveté qu’une marchandise libre de droits et il n’est pas impossible que, par le biais d’Howard Fonda, leur lobbyiste patenté, les laboratoires aient cherché à faire disparaître cette feuille miraculeuse, car elle avait encore un énorme potentiel commercial. Les Merck, les Burroughs Wellcome et consorts, qui avaient bien profité de cette manne, étaient bien placés pour le savoir.  Et pour ces compagnies si attachées à la protection de la propriété intellectuelle, la coca, bien que domestiquée et sélectionnée par des peuples anciens, n’appartenait à personne. Elle pouvait donc disparaître.

   Là encore, comme pour le nylon et la prohibition du chanvre, le remplacement de la cocaïne par des produits synthétiques n’est pas le seul facteur explicatif de la politique d’interdiction de la coca mise en place au niveau des Nations-Unis. Il s’agit d’une piste de recherche jusqu’à présent négligée. D’ailleurs, Jorge Hurtado ne l’évoque pas dans son article et son histoire de la prohibition s’arrête là.

L’empire de la coca

   Alors, j’ai poursuivi ses recherches,  et en remontant le fil jusqu’à aujourd’hui, je suis arrivé à peu près aux mêmes conclusions. D’abord, je suis tombé sur une évidence : le chlorhydrate de cocaïne a continué d’être utilisé par l’industrie pharmaceutique américaine, même si les quantités commercialisées légalement après les deux conventions sur les stupéfiants n’étaient pas de la même ampleur qu’au début du XXème siècle. Merck vendait dans les années soixante-dix une cocaïne bien plus pure que celle refourguée au coin des rues par les dealers. Keith Richard rappelle dans son autobiographie qu’elle a accompagnée toute la tournée des Rolling Stones de 1975 (17).

merck cocaineCocaïne Merck (Image Philippe Bonnet)

   Ensuite, j’ai constaté que la filière d’approvisionnement  au Pérou, mise en place par les Etats-Unis au moment où ils instauraient un système de contrôle en leur faveur, fonctionne toujours. La Maywood chemical company, après avoir contaminé pendant des décennies sont site industriel avec du thorium radioactif (18), a été rachetée par la Stepan company en 1955. Elle est aujourd’hui la seule compagnie autorisée aux Etats-Unis à acheter de la feuille de coca péruvienne. En toute transparence, l’entreprise publique ENACO m’a communiqué les chiffres de ses exportations de feuilles de coca. 150 tonnes ont été vendues en 2018 à Stepan, l’intermédiaire historique de Coca Cola. Une quantité à peu près constante d’années en années et qui représente plus de 99 % de la coca exportée dans le monde. En dehors de ce marché, ENACO exporte quelques centaines de kilos à d’autres entreprises par ci par là, comme par exemple les laboratoires Boiron (200 kg en 2018), qui fabriquent des pilules homéopathiques pour lutter contre le mal des montagnes.

    Cependant, le Pérou n’a pas toujours été le seul fournisseur de coca de la société Stepan. Avant l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir, les américains s’approvisionnaient également en Bolivie. Le journaliste d’investigation Luis Gomez, ancien directeur régional du site Narco News Bulletin, avait pu établir que l’entreprise Albo Export avait, en 2002, reçu l’autorisation du gouvernement Sanchez de Lozada de livrer à la compagnie du New Jersey 175 tonnes de coca provenant  du Chapare, région où par ailleurs, la DEA, l’agence antidrogue américaine, menait une guerre sans merci contre les cultivateurs. L’existence d’une filière d’approvisionnement en Bolivie m’avait été confirmée par le Colonel Luis Caballero, alors directeur général de la Force spéciale de lutte contre le narcotrafic (19). Après l’expulsion de la DEA par Evo Morales, et la rupture des liens avec les Etats-Unis en matière de lutte contre le narcotrafic, ce canal commercial s’est interrompu, comme me l’a confirmé l’ancien vice-ministre de la coca Dionicio Nuñez. Actuellement, la Bolivie n’exporte plus de feuilles de coca hormis celles qui passent clandestinement la frontière argentine pour alimenter un marché traditionnel de feuilles à mastiquer. Quant à la Colombie, le plus gros producteur de coca, elle n’exporte que de la cocaïne pour le narcotrafic, mais rien de façon légale, selon une source au Ministère du commerce colombien.

   Il me fallait cependant apporter la preuve qu’après décocaïnisation par la Stepan company, la mystérieuse « merchandise n°5 » est toujours livrée à Coca Cola. C’est là que les choses se corsent. La firme américaine, évidemment, ne répond jamais lorsqu’on l’interroge sur cette question. Le New York Times, dans un article de 1988 (20), puis de 2004 (21), affirme que la coca fait toujours partie de la composition de la boisson gazeuse. L’information a encore été reprise récemment, en 2018, dans un article de BBC World (22). Mais aucun document ne vient jamais l’étayer. J’ai contacté la journaliste de la BBC pour savoir si elle la tenait de sources sérieuses, et m’a assuré qu’elle l’avait obtenu, entre autres, d’un porte-parole de la DEA.

   En fait, il s’agit d’un secret de polichinelle, comme l’a reconnu le frère d’un ami qui travaille pour la DEA, même si objectivement, il n’y a pas de preuves écrites. En 2003, la société péruvienne ENACO avait à son tour révélé que Stepan lui achetait de la coca pour le compte de Coca Cola (23). Elle voulait alors vendre sa propre boisson énergétique et soulignait un paradoxe : si les Etats-Unis autorisaient le commerce de la coca pour une de ses entreprises, il n’y avait pas de raison de l’interdire pour d’autres. Mais en 2019, mon contact au sein d’ENACO est beaucoup plus prudent. S’il avoue que le lien entre Stepan et Coca Cola est connu de tous, il n’est pas en mesure de m’en fournir des preuves. « Les gens de Stepan sont très méfiants lorsqu’ils viennent ici pour négocier la coca, me confie-t-il, et ils ne disent pas ce qu’ils en font ensuite ». Même opacité du côté de la DEA. J’ai demandé à son service de presse s’il pouvait me confirmer cette relation commerciale, établie de longue date. Aimablement, la fonctionnaire a pris note de ma question, mais pour ne rien me répondre, ou presque, sous prétexte que son agence était tenue par le secret commercial.

   En fin de compte, la seule déclaration officielle que je connaisse, c’est celle que m’avait faite en 2005 la Directrice de la Division des Affaires narcotiques de l’ambassade des Etats-Unis à La Paz, Carol Fuller. Je lui avais alors demandé si Coca Cola continuait d’acheter de la coca au Pérou. Elle m’avait répondu par un « oui », très bref, et cette réponse parcimonieuse avait pour moi le goût de la victoire (24). Aujourd’hui, je m’en tiens à cela, et il n’y a pas de raison de penser que ce qui était vrai en 2005 et depuis plus d’un siècle, ne le soit plus en 2019.

   Grâce à la coca, que les Etats-Unis combattent dans toute la région andine, la marque symbole de l’américanisme triomphant génère des bénéfices considérables. Il se vend chaque année 350 milliards de litres de Coca Cola dans le monde pour des dizaines de milliards d’euros par an (25) ! Cette manne fabuleuse ne pourrait exister sans cette feuille qui donne au soda son goût inimitable et sans ce nom de « coca » que la compagnie a cherché à s’approprier par tous les moyens. Comble du cynisme, elle fait des procès aux fabricants de sodas latino-américains qui utilisent le nom de cette plante, considérant sans doute qu’il lui appartient ! Parfois, elle les perd, comme ce fut le cas dans celui intenté contre l’entreprise indigène colombienne Coca Nasa, qui commercialise une boisson à base de feuilles de coca du nom de Coca Seck (26). Mais elle en dissuade beaucoup d’autres, qui renoncent à affronter le géant américain.

   Théoriquement, d’autres entreprises peuvent se lancer dans le commerce de boissons ou d’autres aliments à base de coca décocaïnisée. Même rédigé sur mesure pour Coca Cola, l’article 27 de la Convention de 1961 le permet. Un certain nombre d’entrepreneurs se sont lancés dans cette aventure, mais à la différence de la compagnie américaine, ils ont rencontré les plus grandes difficultés. C’est le cas d’Hubert Drevet, un homme d’affaires franco-catalan installé au Pérou au début des années 2000. Grâce à ses bonnes relations avec le gouvernement péruvien, il prend contact avec la société ENACO et se fait livrer un extrait de coca décocaïnisée pour exporter une boisson énergisante en Europe. Au départ, il envisageait d’appeler son produit Koka Drink, mais même avec un K, ce nom pouvait lui attirer des ennuis. Pour se protéger d’une action de Coca Cola et sur le conseil de son avocat, il décide donc de l’appeler K-Drink.

   Mais Hubert Drevet doit affronter un autre problème. Malgré la décocaïnisation réalisée au Pérou, des tests d’urine révèlent une quantité trop importante d’alcaloïde dans sa boisson. Face au risque de confiscation à la douane, il renonce à l’exporter en Europe et cherche une autre solution. La meilleure serait de faire appel à un laboratoire pharmaceutique qui achète la coca au Pérou, l’importe en Europe et procède ensuite à sa décocaïnisation. Ainsi, il serait parfaitement en règle avec les conventions internationales. Il réussit à trouver une entreprise du secteur médical qui accepte de fabriquer pour lui un extrait de coca décocaïnisée, mais à condition de rester dans l’anonymat. On ne sait jamais ; la plante sacrée des Incas a toujours mauvaise presse sur le vieux continent.

   Son parcours du combattant pour commercialiser un produit pourtant légal ne s’arrête pas là. En Espagne, l’agence de sécurité alimentaire l’empêche de mettre en avant la coca comme ingrédient sur ses canettes. Il suffit de quelques recherches sur internet pour comprendre. A l’époque, la directrice générale de l’institution publique, Angela Lopez de Sa y Fernandez, était une ancienne dirigeante de Coca Cola Espagne. Sa nomination avait d’ailleurs soulevé l’indignation du secteur alimentaire (27).

   En Italie, les services sanitaires lui interdisent pendant plusieurs mois de commercialiser sa boisson parce qu’ils y ont trouvé des traces de cocaïne. Mêmes déboires en Suisse et en Pologne, jusqu’à ce que K-Drink obtienne finalement une autorisation de vente dans tous ces pays.

   Ces difficultés ressemblent beaucoup à celles rencontrées par la boisson Red Bull. En 2009, la marque allemande décide de commercialiser une nouvelle recette à base de coca décocaïnisée. Elle subit alors les mêmes persécutions. L’institut de la santé et du travail d’un lander allemand découvre des quantités infimes de cocaïne dans la boisson énergisante. Il décide immédiatement de l’interdire. Un porte-parole de Red Bull déclare que d’autres boissons contenant de la coca décocaïnisée sont commercialisées sans problème aux USA. Rien n’y fait. Le chercheur allemand, Fritz Soergel, estime que si on examinait avec autant d’attention certains sodas, on aurait beaucoup de surprise (28). Allusions à peine voilées à Coca Cola qui n’a jamais été inquiété, ni pour son nom, ni pour le contenu de ses bouteilles.

   Toutes ces entraves à la commercialisation d’une boisson à base de coca ont une explication simple : il est impossible de retirer totalement l’alcaloïde de la plante. Même décocaïnisée, la coca garde des résidus de cocaïne susceptibles d’être détectés par des laboratoires d’analyse. Je me suis souvenu d’un livre du début des années quatre-vingt, Big secret, de William Poundstone, qui faisait une révélation fracassante : Coca Cola contiendrait toujours des traces de la substance prohibée ! On en avait parlé, et puis plus rien. Mais alors, si la compagnie américaine utilise bien de la coca, et si l’extraction totale de l’alcaloïde est impossible, comment se fait-il qu’aucun service de douanes, aucun laboratoire n’ait analysé le contenu des petites canettes rouges, ou osé publier ses conclusions ? Mystère. L’empire Coca Cola règne sans partage sur la coca et laisse le système de prohibition international mis en place par les Etats-Unis mettre des bâtons dans les roues de ses concurrents potentiels.

Une biopiraterie renforcée

   Les Etats-Unis importent donc la quasi totalité de la coca commercialisée dans le monde pour Coca Cola. Mais que devient la cocaïne, une fois extraite dans l’usine Stepan du New Jersey ? Selon la BBC qui tient ses informations de la DEA, mais sans doute d’une autre source  que la mienne, elle serait aujourd’hui envoyée à la société Mallinckrodt (29), une compagnie pharmaceutique dont l’histoire est indissociable de celle de la cocaïne. Ce laboratoire serait à ce jour le seul aux Etats-Unis à pouvoir fabriquer du chlorhydrate de cocaïne, utilisé dans les hôpitaux pour des opérations de l’œil et de la sphère ORL. Sur son site, les professionnels de la santé ont toujours la possibilité d’en commander par paquets de 25 g (30).

   Mais en matière de cocaïne pharmaceutique, le processus monopolistique au profit exclusif de quelques sociétés américaines, décrit par Jorge Hurtado, a pris une nouvelle tournure. Poursuivant mon enquête, j’ai obtenu grâce à l’ONG néerlandaise Transnational Institute un document faisant état des besoins annuels de chaque pays pour chaque produit stupéfiant dans le cadre du système de contrôle international. Cette estimation est publiée par l’INCB, l’International narcotics control board, un organisme indépendant chargé de vérifier l’application par les gouvernements des traités. Or, en 2019, ce ne sont pas les Etats-Unis qui déclarent les stocks les plus importants de cocaïne, mais le Pérou (500 kg), et plus surprenant, la Grande Bretagne (125 kg) (31).

   Par l’intermédiaire d’ENACO, j’ai pu obtenir quelques explications sur ce chiffre inattendu. La société péruvienne fabrique toujours de la pâte base à destination de l’industrie pharmaceutique, et en 2018, elle en a livré 400 kg, soit la totalité de sa production, au laboratoire britannique MacFarlan. A travers ce laboratoire, le Royaume Uni est devenu leader sur le marché de la cocaïne thérapeutique et d’autres produits stupéfiants comme les opiacés, renouant ainsi avec une vieille tradition qui remonte à la guerre de l’opium au XIXème siècle. MacFarlan fait elle-même partie du groupe Johnson Matthey d’envergure internationale. Même s’il s’est déplacé aujourd’hui vers le Royaume Uni, le commerce de la cocaïne légale profite toujours à un nombre réduit d’entreprises dont les capitaux jouent à saute-frontière. Le cartel existe toujours. Il s’est simplement dilué dans la mondialisation.

   Aujourd’hui encore, des dizaines de brevets sont déposés pour des produits pharmaceutiques comprenant du chlorhydrate de cocaïne, comme on peut s’en rendre compte sur le site de la Bibliothèque nationale de médecine des Etats-Unis (32). D’une certaine manière, il s’agit là d’un cas avéré de biopiraterie puisque les propriétés de la molécule isolée au XIXème siècle par des chimistes allemands avaient été découvertes bien des siècles auparavant par des guérisseurs incas, capables de procéder à des trépanations et bien d’autres opérations chirurgicales inconcevables à la même époque en Europe. Aujourd’hui encore, les pratiques thérapeutiques transmises de générations en générations par les guérisseurs itinérants Kallawayas de Bolivie, et l’usage qu’ils font de la feuille de coca, étonne bon nombre de scientifiques.

coca julianPréparation de shaman Uittoto en Colombie

   Même si les quantités de cocaïne produites légalement (environ 1 tonne par an) sont aujourd’hui très faibles par rapport à celles qui alimentent le narcotrafic (environ 1000 tonnes par an) (33), le monopole de quelques compagnies pharmaceutiques perdure. L’histoire de cette drogue équivaut à une gigantesque expropriation, à un détournement de savoir traditionnel. Le classement de la feuille de coca sur la liste des stupéfiants, injustifiée scientifiquement, empêche les producteurs de coca de toute la région andine de tirer partie d’une plante qui a un potentiel énorme sur le marché de la parapharmacie. Son efficacité comme coupe-faim, ses qualités énergétiques supérieures à celles de produits comme le Gerimax (commercialisé par Merck), ses vertus anticoagulantes réduisant les risques d’accidents cardio-vasculaires, démontrées cette fois par des études sérieuses (34), ses applications possibles sous forme de cataplasmes comme antidouleur, pourraient, avec une bonne politique marketing, générer des revenus importants. Ils ont été évalués par l’association des exportateurs du Pérou à 40 milliards de dollars par an. Cette richesse aujourd’hui confisquée pourrait servir au développement socio-économique de populations marginalisées, et souvent contraintes pour survivre de vendre leur production aux narcotrafiquants. Le Président bolivien d’origine aymara Evo Morales a essayé de promouvoir une industrie de produits dérivés de la coca, mais il semble y avoir renoncé, faute de pouvoir accéder au marché international. Malgré son activisme diplomatique, il n’a pas réussi à faire lever la prohibition internationale qui pèse sur la feuille de coca (35).

   La prohibition du chlorhydrate de cocaïne et de la feuille de coca visait officiellement à protéger les citoyens contre la drogue. De ce point de vue, elle a échoué. En revanche, elle a permis à quelques entreprises pharmaceutiques de consolider leur  emprise sur le marché des anesthésiques, puis une fois que des molécules de synthèse ont été inventées, de se débarrasser d’un concurrent sérieux. Ce sont les Indiens des Andes qui ont domestiqué et identifié les propriétés thérapeutiques de la coca, mais aujourd’hui, ils sont privés de cette richesse. Seuls Coca-Cola, Stepan et quelques géants pharmaceutiques en profitent. On pourrait parler de biopiraterie renforcée puisque le brevetage ne suffisant plus pour s’assurer un monopole, on supprime le produit d’origine ; et même de biopiraterie armée, puisque ce sont les forces américaines et leurs sous-traitants latino-américains qui veillent à son éradication.

L’eldorado du futur

   Si les raisons qui ont présidé à la naissance de politiques anti-coca – les intérêts économiques de quelques firmes, l’idéologie raciste, et le puritanisme – perdurent, il faut y ajouter aujourd’hui des considérations géopolitiques. La lutte contre le narcotrafic sert aux Etats-Unis de prétexte pour contrôler la politique sécuritaire de la plupart des pays d’Amérique latine, et parfois d’intervenir militairement. De plus, vue la quantité d’argent de la drogue recyclée dans l’économie mondiale, les dirigeants de la planète n’ont aucun intérêt à mettre fin à la prohibition. En 2009, le chef du bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime, Antonio Maria Costa, révélait que la majeure partie des 352 milliards de dollars des profits de la drogue avaient été absorbés par le système financier international (36). Pas de raison de changer de politique. A moins … à moins que les mêmes qui profitent aujourd’hui du recyclage de l’argent du narcotrafic dans leurs paradis fiscaux, trouvent un avantage à modifier les règles du jeu.

   Déjà, la fin de la prohibition se profile. Elle a largement commencé avec la marijuana, légalisée dans plusieurs Etats américains, au Canada et en Uruguay et derrière ce renversement de tendance, le magnat financier George Soros est à la manoeuvre. En Uruguay, le banquier aux prétentions philanthropiques a directement participé à la politique de dépénalisation de la marijuana décidée par l’ex-président uruguayen Jose « Pepe » Mujica. Partout dans le monde, sa Fondation pour une société ouverte dépense des millions de dollars pour la légalisation des drogues. En Bolivie, l’un des principaux conseillers d’Evo Morales, Juan Ramon Quintana est, selon la revue Datos, un ancien dirigeant de la fondation présidée par le milliardaire hongrois. On peut évidemment penser que George Soros n’agit que pour le bien de l’humanité ; on peut aussi en douter.

   Il se pourrait que la dépénalisation concerne d’abord la feuille de coca tant son innocuité est manifeste, puis s’étende à la cocaïne, une fois qu’il sera admis, comme le souligne Jorge Hurtado, qu’ « un demi siècle de lutte contre la coca et la cocaïne n’ont fait que produire plus de coca et plus de cocaïne ». En Colombie, pays qui produit essentiellement pour le narcotrafic, les surfaces cultivées dépassent les 200 000 ha alors que en Bolivie,  où la consommation de coca est légale, elles sont de l’ordre de 24 000 ha. Pour le psychiatre bolivien, le risque est de voir la Colombie tirer son épingle du jeu lorsque la prohibition sera levée, alors que la Bolivie pourrait voir ce nouveau marché lui échapper.

Coca FB3      Plantation de coca dans le département d’Antioquia en Colombie

   Pour ma part, je vois surtout dans la façon dont le financier George Soros pousse ses pions dans le secteur de la coca une volonté de prendre pied dans ce futur eldorado. A l’image de ce qui se passe au Canada, où le marché du cannabis est déjà entre les mains de grands groupes internationaux (37), la légalisation de la petite feuille verte pourrait reproduire une situation que les pays andins ont déjà connu au début du XXème siècle avec le boom de la coca. La principale erreur consisterait à laisser des multinationales accaparer cette richesse au profit de quelques actionnaires, alors qu’elle revient légitimement aux paysans andins qui la produisent depuis des millénaires.

François Badaire

1. Jorge Hurtado, La légende de la coca, Ed. du Lézard, pp. 87-90

2. Sylvie Laurent, Libération, 27-05-2019

3. L’article s’intitule « La guerra por el monopolio del alivio del dolor y el privilegio del placer : los carteles de la cocaina legal ». Voici le lien pour une lecture complète : http://culturaydroga.ucaldas.edu.co/downloads/Culturaydroga23(25)_04.pdf

4. Paul Gootenberg, Cocaïne andine, l’invention d’une drogue globale, Presses universitaires de Rennes, 2014

5. Yann Contegat, Daily Geek Show, 15-07-2019

6. New Georgia Encyclopedia, Temperance Movement, 25-09-2014

7. Paul Gootenberg, La filière coca du licite à l’illicite : grandeur et décadence d’une marchandise internationale, Hérodote, 2004, n° 112.

8. Timothy Plowman, Coca chewing and the botanical origin of coca in South America, in Cultural survival report n°23, juin 1986

9. Paul Gootenberg, 2014

10. Ricardo Cortés, The cocainemakers, the reefer madness and the vice-president of the Coca Cola company, part 1, 20 juin 2016

11. Paul Gootenberg, 2014

12. idem

13. Rapport de la Commission d’étude de la feuille de coca, Nations Unies, mai 1950

14. Idem

15. Idem

16. Convention unique de 1961 sur les stupéfiants

17. Cocaine for soldiers and opiates for teething babies : exploring the history of drug use, BBC, 9 mars 2018

18. Dan Ivers, NJ Advance Media for NJ.com, 24-08-2013

19. Voir le film Mama Coca, François Badaire, 2005

20. How Coca Cola obtains it coca, Clifford May, NYT, 1er-07-1988

21. New Peruvian Soft Drink Packs a Punch, Juan Forero, NYT, 10-06-2004

22.  Stepan company, la unica empresa de Estados Unidos que importa hojas de coca con autorizacion de la DEA (y para qué la usa), Pierina Pighi Bel, BBC Monde, 4 octobre 2018

23. Miami Herald, Peru firm exports coca leaves, 4-07-2003

24. Mama Coca, François Badaire, 2005

25. https://www.planetoscope.com

26. Pacifista ! 9 mai 2017

27. Una ejecutiva de Coca-Cola presidira la Agencia española de seguridad alimentaria, Nieves Martinez, Mundo obrero.es, 21-05-2012

28. Red Bull’s new cola : a kick from cocaine ? Jean Friedman Rudowsky, New York Times, 25-05-2009

29. Stepan company, la unica empresa de Estados Unidos que importa hojas de coca con autorizacion de la DEA (y para qué la usa), Pierina Pighi Bel, BBC Monde, 4 octobre 2018

30. http://www.mallinckrodt.com/products/generics/compounding-powders/cocaine-hydrochloride-usp-cii/

31. https://www.incb.org/documents/Narcotic-Drugs/Status-of-Estimates/2019/EstMay2019_03_06_2019.pdf

32. https://pubchem.ncbi.nlm.nih.gov/compound/cocaine%20HCl#section=Patents

33. Source ONUDC

34. https://www.ird.fr/la-mediatheque/fiches-d-actualite-scientifique/44-effets-physiologiques-de-la-consommation-traditionnelle-de-feuilles-de-coca

35. Le goût amer de la coca bolivienne, François Badaire, Chroniques de l’extrême humanité

36. Drug money saved banks in global crisis, The Guardian, 13-12-2009

37. Voir le film de Xavier Deleu et Stéphanie Loridon : Cannabis, quand le deal est légal, 2019

Remerciements :

   Je remercie bien évidemment Jorge Hurtado, sans qui cette contribution n’aurait pu voir le jour, l’ONG TNI  qui m’a bien épaulé dans mes recherches, ainsi que mon ami Julian Lineros qui m’a généreusement laissé publier ses photographies.

Le goût amer de la coca bolivienne

     

      Retour sur la politique de la coca du Président Evo Morales depuis son accession au pouvoir en 2006. La réhabilitation de la feuille sacrée des Incas est loin d’avoir tenu toutes ses promesses, surtout pour les peuples autochtones.

 

071_71 (2)Offrandes de coca à la Pachamama / F.Badaire

 

      A la fin de l’époque coloniale, soutenir les luttes nationalistes lorsque l’on n’était pas soi-même Camerounais ou Algérien, cela signifiait combattre un ordre international injuste, basé sur l’inégalité entre les peuples. De même, défendre les peuples autochtones aujourd’hui, lorsque l’on n’est ni Arawak, ni Pygmée Baka, ne peut avoir de sens que si cette action s’intègre dans un projet plus large, en l’occurrence la mise en cause d’un modèle de civilisation en crise, voire pour certains au bord de l’effondrement.

     Ces peuples, eux aussi en voie d’extinction, survivent la plupart du temps dans des poches isolées aux confins du monde moderne. Mais en Bolivie, l’identité indigène est dominante. Evo Morales, président depuis 2006, s’en revendique, et c’est en défendant la feuille de coca comme symbole de la culture andine qu’il a accédé au pouvoir. A l’époque, la politique antidrogue des Etats-Unis avait pour but d’éradiquer totalement cette plante de Bolivie. Combattre cette politique est devenu chez Evo Morales un des axes principaux de sa bataille contre l’impérialisme américain et de la reconquête de la souveraineté nationale.

     Dans une optique de solidarité avec les peuples premiers, on peut donc se demander si l’action du premier président indien sud-américain en faveur de cette plante représente un véritable changement de paradigme. Dans cette lutte emblématique d’un réveil indigène, les solutions proposées montrent-elles une voie alternative à l’impasse politique, économique, écologique et sanitaire dans laquelle le monde se trouve engagé ? Ou bien s’agit-il seulement d’une posture sans conséquences concrètes, d’une pachamamada, pour employer un terme intraduisible en français, faisant référence à la fois à la divinité précolombienne de la Pachamama, la Terre nourricière, et à son utilisation démagogique dans des discours politiques trompeurs ?

     Rappelons que la feuille de coca revêt un caractère sacré ou fortement symbolique dans la plupart des cultures amérindiennes du continent sud-américain, alors que pour le monde occidental, ce n’est qu’une matière première servant à la fabrication d’une drogue, la cocaïne. On peut toujours se gausser des bobos occidentaux qui tombent dans le panneau de la « sacralisation de la coca », s’extasient devant l’image d’un Président indien qui défend une culture ancestrale, et vantent la convivialité des séances de mastication en commun (1). Il n’en reste pas moins que l’attachement des cultures andines à cette feuille pour de multiples raisons (économiques, symboliques, religieuses, médicales, etc.) fait de la politique d’éradication un des derniers chapitres du génocide culturel en cours depuis le début de la Conquête. Il suffit de s’imaginer la tête que feraient les Français si une puissance étrangère décidait d’arracher les pieds de vigne en France, et d’interdire la fabrication du vin au nom d’une politique prohibitionniste, pour comprendre ce que ressentent les populations andines depuis des décennies. Ce genre d’empathie collective, hélas, est encore une donnée absente de la politique internationale.

 

4543782586_a85117299c_o (2)                 Evo Morales

 

Evo Morales isolé sur la scène internationale

 

     Lors de son discours devant la 62ème session de la Commission sur les narcotiques de l’ONU à Vienne le 14 mars 2019, le Président Bolivien s’est targué d’avoir mis fin à l’immixtion des Etats-Unis dans la politique interne de son pays en expulsant la DEA, l’agence américaine chargée de lutter contre le narcotrafic, et de lui avoir redonné sa pleine souveraineté, alors qu’auparavant, c’était l’ambassade américaine à La Paz qui décidait de la politique sécuritaire de la Bolivie (2). Il a également mis en lumière ce que beaucoup d’experts reconnaissent aujourd’hui, à savoir que la politique antidrogue mondiale est un échec, et il a rappelé que son activisme au sein de cette organisation internationale a permis d’inclure une réserve dans la Convention de 1961 sur le trafic de stupéfiants, autorisant la mastication de la feuille de coca sur tout le territoire bolivien (3). La Bolivie s’était retirée de l’accord international en 2012 puis l’avait réintégré après le vote de cet amendement.

     Mais faute de soutiens internationaux, hormis ceux d’une Alliance bolivarienne moribonde, Evo Morales n’a pas obtenu ce qu’il réclamait déjà avant d’accéder au pouvoir : le retrait de la feuille de coca de la liste des stupéfiants, qui lui aurait permis de la commercialiser sur l’ensemble de la planète. Cette plante, pourtant, n’a aucun effet psychotrope. Elle n’altère pas la conscience et ne provoque aucune dépendance. Consommée à l’état naturel, elle ne fait pas plus d’effet que le thé ou le café, et sa prohibition ne repose sur aucune donnée scientifique valable. C’est sa transformation en cocaïne qui en fait une drogue, et ce changement de nature, réalisé dans des laboratoires clandestins, ne pourrait se faire sans l’apport de précurseurs, c’est-à-dire de produits chimiques dont la plupart sont importés des pays industrialisés.

     Demi-succès,  ou demi-échec, comme on voudra, la « diplomatie de la coca » menée par Evo Morales aura tout au moins servi à mettre à l’agenda des Nations-Unies une revendication qui jusqu’alors ne dépassait pas le cadre des cultures indigènes. Mais pour certains, comme le médecin psychiatre et spécialiste de la coca Jorge Hurtado, la Bolivie a fait « un pas en arrière comme leader de l’antiprohibitionnisme » en réintégrant la Convention de 1961 (4). Elle a gagné une reconnaissance du droit de consommer de la coca sur son territoire, mais au prix d’une acceptation de son interdiction sur le reste de du monde. Un renoncement qui maintient cet élément clé de la culture andine dans la catégorie des substances prohibées.

 

          Favoriser le marché légal pour limiter le narcotrafic

 

   A l’intérieur du pays, l’action d’Evo Morales est marquée par une réhabilitation culturelle et politique de la feuille de coca. Début 2017, la Bolivie adopte une « Loi générale de la coca », dont les finalités sont notamment de « protéger et revaloriser la coca originelle et ancestrale comme patrimoine culturel » de la Bolivie, et de « promouvoir la recherche scientifique, médicale et socio-culturelle sur la coca et ses dérivés ». En effet, non seulement la coca en tant que telle n’est pas une drogue, mais ses bienfaits thérapeutiques et ses qualités alimentaires sont connus depuis des années, et largement documentés. Des recherches menées au début des années 2000 ont abouti à la conclusion qu’elle était un excellent fluidifiant sanguin, qui peut prévenir les maladies cardio-vasculaires, c’est un tonifiant physique, intellectuel et sexuel, qui peut concurrencer bon nombre de produits gériatriques, et grâce à son action bronco-dilatatrice, elle aide à lutter contre l’altitude et peut expliquer pourquoi des millions de personnes vivent sans difficulté à plus de 3000 mètres d’altitude (5).

 

044_44 (2)Séchage de la coca dans les Yungas/ F. Badaire

 

     Déjà en 1975, une étude de l’université d’Harvard avait établi que la coca a une très haute valeur nutritive, du fait de sa richesse en calcium, en fer, et en vitamines A, B2 et E. Toutes ces données avaient conduit les promoteurs de la feuille de coca à croire en son potentiel commercial sur le marché de la parapharmacie. Ce commerce aurait pu permettre à des milliers de paysans de vivre légalement de leur production et il aurait ainsi contribué à développer le pays, un des plus pauvres du continent. Malheureusement, les revendications de quelques millions d’Indiens ne pèsent pas lourd face à un système de domination mondial qui n’a guère changé de visage depuis cinq siècles. La coca, jadis diabolisée par les conquérants espagnols, reste dans la catégorie des substances maléfiques, et Evo Morales, faute de débouchés internationaux, est contraint de limiter la superficie des plantations de coca, la taille du marché intérieur étant trop petite pour absorber l’ensemble de la production locale.

     Toutefois, le gouvernement bolivien a décidé de légaliser une bonne partie de la production qui jusqu’alors restait clandestine. Dans la loi de 2017, les surfaces autorisées de plantations de coca passent de 12 000 ha à 22 000 ha. Un changement énorme par rapport à la politique de « zéro coca » imposée à la Bolivie par les Etats-Unis avant l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales. Ce programme d’éradication reposait sur le préjugé, toujours vivace parmi les dirigeants occidentaux, selon lequel la consommation de coca, la mastication principalement, est une marque d’arriération appelée à disparaître. La Convention des Nations Unies de 1961 garde d’ailleurs la trace de cette vision idéologique car dans son article 49, elle prévoit que « la mastication de la feuille de coca sera interdite dans un délai de 25 ans après l’entrée en vigueur de ladite Convention ». Les puissances dominantes étaient confiantes à l’époque dans leur capacité à imposer leurs conceptions civilisatrices au reste du monde ! Mais plus de cinquante ans après la signature de ladite Convention, la coca s’accroche à ses montagnes. On n’efface pas ainsi d’un trait de plume des coutumes millénaires.

     L’extension des surfaces légalement cultivées repose sur des évaluations du marché présentées par le Ministre du développement rural, César Cocarico (6). Selon lui, 18 000 ha seraient nécessaires pour couvrir les besoins de la mastication, et les 4000 ha restant seraient destinés à la fabrication de produits dérivés comme des galettes, des infusions ou des dentifrices.

     Aussi contestables que soient ces évaluations, elles modifient les perspectives pour les producteurs, ainsi que la dynamique des marchés légaux et illégaux. Dans une politique de réduction des superficies autorisées, une part plus importante de la production de feuilles est vendue aux narcotrafiquants, faute de pouvoir s’écouler sur les marchés légaux. Alors que l’extension des surfaces autorisées incite les producteurs à écouler leurs feuilles sur le marché légal. D’une part parce qu’ils préfèrent vivre légalement de leur activité, nourrir leur famille et éduquer leurs enfants dans le respect des lois plutôt que de subir les affres de la clandestinité. Les cocaleros ne sont pas des délinquants nés ! D’autre part, parce que d’un point de vue économique, ils y ont intérêt, la coca légale étant vendue plus cher que la coca illégale. Au Pérou par exemple, le prix du kilo de coca fixé par ENACO, l’entreprise d’Etat qui détient le monopole de sa commercialisation, était de 3,80 $ en 2015, tandis que le prix payé aux producteurs par les narcotrafiquants ou leurs intermédiaires était de 2,50 $ (7). En Bolivie, le kilo dépasse régulièrement les 8 $ sur le marché de Villa Fatima à La Paz, alors qu’il ne coûte qu’1 $ seulement en Colombie, où l’essentiel de la production sert à alimenter le narcotrafic (8). C’est l’importance même de ce marché légal en Bolivie et la forte demande de feuilles pour une consommation traditionnelle qui la rend plus chère, et rend du même coup le pays moins attractif pour les narcotrafiquants (9).

     La logique, appliquée par le gouvernement d’Evo Morales, consiste donc à développer le marché légal, plutôt que de combattre aveuglément une production que l’interdiction même pousse vers le narcotrafic. Cette politique se défend si l’on analyse sérieusement les chiffres. La presse internationale, les médias français notamment, assènent toujours les mêmes données sans vérifier : « 50 % de la production bolivienne est déviée vers le narcotrafic », prétend un journaliste sur une grande chaîne française. En réalité, les chiffres de l’ONU indiquent que 35 % de la production bolivienne n’est pas vendue sur les marchés légaux de Villa Fatima à La Paz et de Sacaba. Mais cela ne veut pas dire pour autant que cette part là est entièrement transformée en cocaïne. Traditionnellement, une quantité importante de feuilles de coca est écoulée directement par le biais de filières parallèles dans les grands centres miniers, où la consommation est importante. C’est le cas surtout de la production du Chaparé, dont les planteurs sont eux-mêmes d’anciens mineurs reconvertis. De plus, une part non négligeable de coca cultivée en Bolivie est exportée vers le Nord de l’Argentine. Comme elle passe clandestinement la frontière, elle est comptabilisée comme coca détournée vers le narcotrafic. En réalité, elle est destinée à l’acullicu, la mastication, une habitude autant ancrée parmi les populations du Nord de l’Argentine que de la Bolivie.

 

094_94 (2)Des mineurs achètent leur ration de coca avant d’aller au fond du puits/ F. Badaire

 

     Globalement, les surfaces totales cultivées aujourd’hui (légales et illégales) ont légèrement diminué par rapport à la période précédant l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir. Elles étaient de 27 700 ha en 2004, 25 400 ha en 2005, et de 24 500 ha en 2018 (10). Si l’on considère également le fait que le marché légal est en constante expansion depuis cette époque, une conclusion logique s’impose : la part de coca bolivienne vendue aux narcotrafiquants a bel et bien diminué. La politique antinarcotique du gouvernement bolivien est donc loin de représenter un échec, comme on le prétend à Washington.

     Il n’en reste pas moins que le narcotrafic continue de corrompre la société et la vie politique boliviennes, principalement dans le Chaparé. Dans cette région, l’argent coule à flot. Des projets d’infrastructure sont réalisés grâce à des investissements qui peuvent sembler suspects au regard du PIB national. Il en est ainsi par exemple de l’aéroport de Chimoré, construit au milieu des champs de coca, avec sa piste la plus longue du pays. Certains observateurs notent  à juste titre que l’argent de la cocaïne irrigue l’économie bolivienne, et s’infiltre dans les milieux politiques et l’institution militaire (11). Il se pourrait même que le degré de pénétration des mafias au sein de l’Etat soit beaucoup plus grave qu’il n’y paraisse, comme le révèle l’arrestation début mai 2019 de deux importants chefs des forces de sécurité, après avoir participé à des voyages de divertissement payés par un narcotrafiquant patenté. Parmi eux, l’officier en charge des contrôles à l’aéroport de Chimoré, et le chef des Forces spéciales de lutte contre le crime de Santa Cruz, ville la plus peuplée du pays (12).

     La pieuvre étend ses tentacules jusqu’au cœur du pouvoir bolivien, mais n’est-elle pas aussi bien implantée dans le système financier international ? En 2009, le chef du bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime, Antonio Maria Costa attirait l’attention sur le fait que la majeure partie des 352 milliards de dollars de profits mondiaux tirés du trafic de drogue avaient été blanchis par des institutions financières l’année précédente, et qu’il avait permis de renflouer les banques à court de liquidités au plus fort de la crise (13). La Bolivie, avec son discours anti-impérialiste et sa diplomatie de la coca, fait figure de coupable idéal.

     Au final, ce n’est pas la coca en elle-même qui pose problème, mais le crime organisé, et celui-ci ne prospère qu’à l’ombre de la prohibition. Déjà en 1932, John D. Rockefeller,  dans une tribune publiée dans le New York Times, écrivait à propos de l’interdiction de l’alcool aux Etats-Unis : « la consommation d’alcool a augmenté. Les bars ont remplacé les salons de danse, une légion de criminels est apparue, bon nombre de nos citoyens exemplaires ont ignoré ouvertement la prohibition, le respect de la loi a diminué et le crime a augmenté à un niveau jamais connu ». Rien de nouveau sous le soleil de Bolivie.

 

Une politique répressive à géographie variable

 

     La Bolivie limite malgré tout le marché de la coca pour ne pas être accusée de laxisme. Et même si les grandes campagnes d’éradication ont cessé, les cocaleros ont toujours du mal à comprendre pourquoi dans une vallée, la coca est légale, et dans celle d’à côté, elle est hors la loi. La répression policière continue, mais selon des critères géographiques qui obéissent cette fois à une logique politique.

     Dans les cénacles internationaux, Evo Morales présente sa stratégie de lutte antidrogue comme un nouveau concept, totalement différent de l’éradication forcée, conçue et appliquée par les Etats-Unis. Le New-york Times, vantait en 2016 les mérites d’une politique basée sur le dialogue et la concertation avec les producteurs. Ceux qui veulent cultiver la coca et qui se sont enregistrés auprès du gouvernement de manière volontaire reçoivent de petites parcelles de terre pour les cultiver en quantités contrôlées. Les cultures non autorisées, elles, sont arrachées, mais seulement après avoir négocié et cherché des solutions alternatives avec les cocaleros (14).

    Cela se déroule effectivement ainsi la plupart du temps, mais une région se trouve désormais dans le collimateur du gouvernement, celle des Yungas, où traditionnellement, la coca est cultivée pour le marché local. Ces hautes vallées, situées sur le versant oriental des Andes,  sont désormais en état de rébellion contre le gouvernement. La situation s’est particulièrement dégradée en septembre 2018, lorsqu’une intervention de la FTC (Force d’Action Conjointe) pour arracher des plantations de coca non autorisées dans la municipalité de La Asunta, s’est terminée par la mort de deux cocaleros et d’un policier. Depuis, les incidents se multiplient dans le secteur. Les producteurs de coca bloquent l’accès à la région transformée désormais en camp retranché, et le gouvernement envoie des troupes héliportées. Evo Morales est désormais haï par bon nombre de planteurs des Yungas, un comble pour celui qui s’est toujours présenté comme un défenseur de la petite feuille verte.

 

la asuntaMouvement de troupes à La Asunta / Eliseo Terrazas, ADEPCOCA, 6 avril 2019

 

     Que s’est-il donc passé pour qu’un conflit d’une telle ampleur éclate ? D’abord, il faut savoir qu’Evo Morales, même devenu chef de l’Etat, est resté responsable syndical des six fédérations de cocaleros du Tropique de Cochabamba, dans le Chaparé. Difficile, dès lors de ne pas défendre les intérêts de ses affiliés. Dans sa prétention à « honorer les producteurs de coca », il a surtout rendu service à sa base sociale. Ainsi, sur les 10 000 ha supplémentaires de coca légale reconnus par la loi de 2017, 7300 ha se trouvent dans le Chaparé, et seulement 2300 ha dans les Yungas. Le gouvernement bolivien a distribué à tour de bras des permis de cultiver dans le Chaparé, alors que dans les Yungas, les producteurs n’ont pas bénéficié des mêmes largesses. Pourtant, la feuille des Yungas, très tendre et à faible teneur en cocaïne, est celle qui convient le mieux à la mastication traditionnelle. Celle du Chaparé, plus dure et plus concentrée en alcaloïdes, est davantage recherchée par les narcotrafiquants.

     Sociologiquement, les deux régions sont assez différentes. Longtemps réputée comme principale région alimentant le narcotrafic, le Chaparé est peuplé en grande partie d’anciens mineurs de l’altiplano ayant perdu leur emploi dans les années quatre-vingt. Envoyés dans les régions tropicales du département de Cochabamba pour coloniser de nouvelles terres, ils ont été abandonnés à leur sort par les gouvernements néolibéraux de l’époque, ne trouvant d’autres moyens de survie que la culture de la coca. Tout en changeant de milieu et d’activité, ces travailleurs indiens ont conservé une forte tradition de lutte syndicale. Dans les Yungas, les cocaleros sont des petits planteurs qui ont récupéré les terres d’anciens terratenientes après la réforme agraire de 1953. Ils se sont organisés en une coopérative de producteurs, du nom d’ADEPCOCA (Association départementale de producteurs de coca), qui gère également le marché légal de Villa Fatima à La Paz.

 

048_48 (2)Pause coca dans les Yungas / F. Badaire

 

     Depuis l’adoption de la loi sur la coca, ADEPCOCA crie au favoritisme. La rupture est consommée entre Evo Morales et la principale organisation cocalera. Son Président, Franklin Gutiérrez s’est déclaré candidat d’opposition à l’élection présidentielle de 2019. Mais il croupit en prison depuis les incidents de La Asunta de septembre dernier. Cette candidature met de l’eau au moulin des partisans du Président, prompts à voir dans ce conflit des dessous politiques, et même la main de Washington. Selon eux, les Etats-Unis chercheraient, à travers l’action de diverses ONG dans les Yungas, à rompre l’unité du mouvement cocalero, à quelques mois d’une élection cruciale pour le maintien d’Evo Morales au pouvoir. Si tel est le cas, la manœuvre est réussie. La Bolivie n’a jamais connue un conflit aussi grave entre le gouvernement et les producteurs de coca depuis l’époque des gouvernements néolibéraux à la solde de Washington. Paradoxalement, c’est une loi sensée revaloriser la feuille de coca qui en a été le détonateur.

 

Etatisme versus coopérativisme 

 

     Outre le clientélisme politique et l’appui à certains groupes plutôt que d’autres, la pomme de discorde entre Evo Morales et les producteurs des Yungas se situe dans la façon dont ils envisagent l’organisation du marché légal. ADEPCOCA fonctionne comme une structure autogérée, qui encadre à la fois la production de la feuille de coca et sa commercialisation. Elle distribue elle-même les permis de cultiver à ses membres, et administre le marché de Villa Fatima où la production des Yungas est vendue en gros.

     En matière de lutte contre le narcotrafic, elle a instauré une forme de « contrôle social ». L’organisation s’assure elle-même de la régularité de la production, pour éviter qu’un trafic illégal ne serve de prétexte à des opérations policières. Bien sûr, il y a toujours des brebis galeuses, mais celles-ci s’exposent à de fortes sanctions, comme la confiscation de terres, de la part de la communauté.

     Dans les zones de production nouvellement reconnues par la loi en revanche, l’Etat contrôle directement la production et la commercialisation. Dans le Chaparé, c’est la DIGCOIN (Direction générale de la commercialisation et de l’industrialisation de la feuille de coca) qui administre le marché de Sacaba, créé pour écouler la production de la région. Le syndicat des cocaleros y joue toujours un rôle important, mais son lien organique avec le pouvoir rend inimaginable une quelconque prise d’autonomie. Dans les Yungas, certains secteurs comme celui de Caranavi passent également sous la tutelle immédiate de l’Etat, qui est désormais le seul habilité à délivrer des licences aux producteurs. ADEPCOCA, qui reste la principale organisation de cocaleros, conserve le droit d’émettre des permis de « producteur-commerçant » dans les zones qu’elle administre, mais une lutte de pouvoir se joue actuellement entre le MAS, le parti d’Evo Morales, et l’opposition, pour s’emparer de l’association, et les premières tensions ont éclaté lorsqu’après la promulgation de la loi de 2017 sur la coca, l’Etat a annulé des permis autrefois délivrés par ADECOCA.

     Evo Morales s’éloigne-t-il du modèle associatif, au profit d’une organisation plus verticale et centralisée ? Jorge Hurtado, un des fondateurs d’ADEPCOCA, soupçonne le Président cocalero de vouloir en finir avec l’association de producteurs, pour mettre en place un monopole d’Etat comme au Pérou avec l’entreprise publique ENACO. « Le gouvernement bolivien est en train de créer plusieurs petits ENACO, sous la tutelle du gouvernement. C’est une reprise en main par l’Etat du marché de la coca », dénonce-t-il.

     Etatisation, direction de l’économie par un parti gouvernemental d’un côté, contre autogestion, organisation décentralisée et démocratique de l’autre, ce vieux conflit qui traverse l’histoire de la gauche est-il en train de se rejouer autour de la feuille de coca ? Il faudrait pour cela que l’appartenance à cette famille politique soit revendiquée par les deux antagonistes. Or, si c’est le cas d’Evo Morales et de son parti le MAS (Mouvement vers le socialisme), rien n’est moins sûr du côté d’ADEPCOCA.

     Au moment de la réforme agraire et de la redistribution des terres dans les Yungas prévalait le principe d’égalité. Dans les zones de production traditionnelle règne toujours le minifundio, la petite propriété, mais il n’en est pas de même dans les nouvelles zones de peuplement. « Là, dans cette frange productive, la possession de la terre est différente. Ces dernière années, on a vu réapparaître des grands propriétaires », explique Dionicio Nuñez, ancien vice-ministre de la coca.  Le retour du latifundio, avec l’emploi de travailleurs journaliers, a même été brandi comme argument par le gouvernement pour justifier les opérations de police dans les Yungas.

     Bien sûr, on est encore loin de la grande hacienda telle qu’elle existait à l’époque où l’ensemble de la production de coca était entre les mains de six ou sept grandes familles d’ascendance espagnole, mais on s’éloigne également du modèle égalitaire prôné par Evo Morales, dans lequel chaque plantation de coca ne doit pas dépasser 1 cato, soit 1 600 mètres carrés, par famille.

     Quant à l’orientation politique des dirigeants d’ADEPCOCA, elle peut être perçue à travers les déclarations de son Président Franklin Gutiérrez. Lors de l’annonce de sa candidature à l’élection présidentielle, il a présenté sa force politique comme n’étant « ni de droite, ni de gauche », un slogan qui, lorsqu’il est agité, laisse  généralement peu de place à des politiques de gauche.

     Et puisqu’il est question ici de culture indienne, pourquoi ne pas pousser un peu plus loin l’analyse et aller voir si ces divergences entre étatisation et auto-organisation des producteurs ne renvoient pas à des mémoires politiques plus lointaines. Evo Morales, en tant que Premier Président sud-américain de culture amérindienne, est dépositaire d’un héritage politique précolombien, même s’il n’est pas clairement exprimé.

     A première vue, deux cultures politiques sont identifiables dans cette affaire. D’une part, une verticalité autoritaire, que l’on pourrait rapprocher de Tawantinsuyo, l’empire inca qui mit en place bien avant la révolution soviétique un système économique planifié reposant sur de grandes entreprises d’Etat (15). D’autre part, une horizontalité libertaire, qui s’inspirerait des sociétés auto-organisées et sans pouvoir coercitif, telles que décrites par l’anthropologue Pierre Clastres (16)

     Chez Evo Morales, la première source d’inspiration prédomine. Son parti, le MAS, est un assemblage de forces politiques de gauche liées à la paysannerie, au mouvement des cocaleros, et au réveil indigène. D’un point de vue idéologique, il mêle indigénisme, nationalisme et un reste de marxisme. Mais si l’on s’en tient à la composante indigène, la filiation avec Tawantinsuyo est claire. Le MAS est né de l’absorption du katarisme, un mouvement indianiste né dans les années soixante qui, derrière la dénonciation d’un Etat néocoloniale et le rejet des élites décrites comme antinationales, imaginait un rétablissement de l’Etat de Qollasuyo, versant sud de l’Empire inca (17). Ce lien de parenté a été atténué par les apports théoriques d’Alvaro Garcia Linera l’actuel vice-président, qui prônait le « socialisme communautaire des ayllus ».  Selon lui, l’Etat devait disparaître grâce au renforcement de la communauté traditionnelle aymara appelée ayllu. Mais dans la plus pure tradition marxiste-léniniste, ce stade final de l’évolution de la société andine devait d’abord passer par une phase de dictature du prolétariat (18).

     Fort heureusement, Evo Morales ne s’en est pas tenu à un indigénisme ethnique. Dans sa stratégie de conquête du pouvoir, il a fait alliance avec des secteurs non-indigènes et les classes moyennes. Son modèle économique, dont Alvaro Garcia Linera en est également l’inspirateur, s’est d’abord présenté comme un « capitalisme d’Etat andin » dans lequel la puissance publique, avec les revenus qu’elle tire des hydrocarbures et des mines, devait participer au développement communautaire. Pendant un temps, l’organisation coopérative, le mode de production capitaliste et la direction économique de l’Etat devaient cohabiter (19). Mais au bout de trois mandats, de nombreux partisans de la première heure regrettent que du « capitalisme d’Etat andin », il ne reste que le capitalisme tout court, et que l’action de l’Etat se réduise à des politiques clientélistes ou des mesures en faveur du capital national et international, au détriment des communautés les plus faibles, notamment celles des basses terres d’Amazonie.

     Plutôt qu’une lutte entre deux conceptions de la gauche, le conflit entre le gouvernement et les cocaleros des Yungas reflète en réalité la perte de repères et la dérive politicienne de ceux qui défendaient la coca au nom du progrès social et politique.

 

Coca Colla plutôt que Coca Cola

 

024_24_0001 (2)L’entreprise Coca cola à El Alto / F. Badaire

 

     Une des grandes ambitions d’Evo Morales était de développer l’industrie de la coca, de créer des usines de produits dérivés à la fois destinés à l’exportation et au marché intérieur. A l’international, en attendant que la Convention de 1961 lève l’interdiction de commercialiser la feuille de coca, des accords commerciaux étaient possibles avec l’ALBA, l’Alliance bolivarienne des Amériques, chère à l’ancien président vénézuélien Hugo Chavez. Le leader pan-américaniste voyait d’un œil favorable la promotion de la feuille de coca, dans la mesure où elle bousculait les Etats-Unis dans leur arrière-cour. Le Venezuela avait ainsi contribué au financement d’un embryon industriel cocalero. A Villa Tunari, dans le Chaparé, l’usine Ebococa d’un coût de 2 millions de dollars, avait pu voir le jour grâce à un apport de 900 000 dollars de la République bolivarienne. Aujourd’hui, force est de constater que la politique industrielle est un échec. La production n’a jamais vraiment décollé. Les machines d’Ebococa sont arrêtées et le site industriel est à l’abandon (20). L’usine fabriquait notamment des chizitos, des boules de maïs auxquelles étaient ajoutées de la poudre de coca comme supplément énergétique pour les cantines scolaires. Trop dures et trop amères, les écoliers en gardent un mauvais souvenir (21).

     Même sur le marché intérieur, les quelques petites entreprises qui se sont fait une place ont du mal à prospérer. Certes, le nombre de produits dérivés de la coca vendus à La Paz et dans les grandes villes a augmenté par rapport à l’époque où le marché légal était volontairement déprimé par la politique antidrogue américaine. Mais en l’absence de politiques de marketing, les habitudes de consommation n’ont pas changé et la feuille de coca reste essentiellement un produit destiné à la mastication traditionnelle. Dionicio Nuñez Tangara, l’ancien vice-ministre de la coca, reconnaît que la politique d’encouragement n’a pas été à la hauteur des ambitions affichées après l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir. « Il y a eu pendant quelques années des foires internationales où était présenté tout ce qui se produit avec de la coca. Tous les pays d’Amérique latine étaient invités. Mais les nouvelles autorités n’ont pas poursuivi cette action », regrette-t-il.

     Des fabricants de boissons gazeuses ont lancé des produits comme Coca Colla, Coca Brynco. Ils pensaient que l’appui gouvernemental leur permettrait de concurrencer Coca Cola, qui utilise aussi de la coca et se garde bien d’en parler. Les deux entreprises n’ont tenu que quelques années avant de stopper leur production. L’un de ses dirigeants considère que le manque d’aides aux petits entrepreneurs et la bureaucratie ont découragé ce genre d’initiatives (22). Il se pourrait également que les mafias, grâce à des appuis hauts placés, aient fait pression pour empêcher le développement d’un marché légal de produits dérivés de la coca. Comme nous l’avons vu plus haut, un commerce réglementé, prospère et en pleine expansion, nuit à leurs affaires.

 

La deuxième destruction de la coca

 

     Aujourd’hui, le Venezuela n’est plus en état d’acheter quoi que ce soit. Mais à l’époque où son économie était encore debout, il aurait pu importer des tonnes de produits de l’industrie de la coca. Or, le pays d’Hugo Chavez n’en a jamais voulu. L’expert ès-coca Jorge Hurtado, qui à ce moment-là avait été envoyé pour négocier avec le Venezuela, explique les raisons de cet étrange refus : « lorsque les services sanitaires vénézuéliens ont analysé nos produits, il y a eu un gros problème. Ils se sont rendu compte qu’ils contenaient des pesticides hautement toxiques, et la législation vénézuélienne ne pouvait les laisser rentrer ». C’est donc la contamination de la coca par des produits chimiques qui a tué le commerce avec l’ALBA avant même qu’il ne démarre. Selon Jorge Hurtado, 99 % de la production bolivienne est polluée par des intrants toxiques. Les cocaleros font un usage intensif d’herbicides comme le glyphosate, appelé ici Bazuka, et d’insecticides comme le Folidol et le Tamaron (23). Comme dans bon nombre de pays, aucune loi ne protège les consommateurs boliviens.

     Dionicio Nuñez minimise l’impact des insecticides sur les mâcheurs de coca. Selon lui,  « la plante est seulement aspergée au début de sa croissance, lorsque la feuille est tendre. Il s’écoule trois mois avant la récolte. Il n’a pas été prouvé qu’une fois cueillie, la feuille contienne des résidus de produits chimiques ». Mais il n’y a pas que la santé humaine qui entre en ligne de compte dans l’utilisation de polluants toxiques, il y a aussi l’impact sur la nature. L’importation de produits phytosanitaires a augmenté de 500% depuis le début des années 2000 selon l’Institut National de Statistiques (24). Un nombre limité de producteurs se lancent dans la coca bio, mais selon Jorge Hurtado, rien n’est fait pour les aider.

 

009_9_0001 (2)La coca aux pesticides, un péril sanitaire/ F. Badaire

 

     Après les campagnes d’éradication de la coca justifiées par sa transformation en cocaïne, c’est une deuxième destruction que connaît la petite feuille, mais cette fois plus insidieuse, plus sournoise que l’arrachage brutal. En laissant faire, voire en favorisant l’agrochimie, le gouvernement d’Evo Morales a corrompu la nature organique de la plante et brisé ses liens avec la Terre nourricière, sensée dispenser ses bienfaits aux hommes. La coca est tombée dans le piège de l’agro-business. Rien ne sert de mettre en avant son caractère sacré si elle empoisonne ceux qui la consomment. Tous les beaux discours sur les qualités alimentaires et sanitaires de la feuille sonnent creux si sa mastication quotidienne par des millions de Boliviens génère une prolifération de cancers.  La politique agricole bolivienne en a fait un produit comme les autres, comme la banane au chlordécone, comme les salades rincées à l’eau de javel, comme les pommes contaminées aux chlorpyrifos, comme les viandes bourrées d’antibiotiques et d’OGM, que nous ne pouvons plus avaler sans un soupçon d’intoxication lente. Une nouvelle fois, la culture de la coca se retrouve menacée par une invasion venue du Nord, dont les généraux sont les fleurons de l’industrie chimique.

 

Pachamamada 

 

     Le scandale sanitaire de l’emploi massif de pesticides dans la coca n’est qu’un des aspects du désastre écologique que connaît le pays d’Evo Morales. Invasion de produits toxiques qui déciment les abeilles, comme le constate l’entomologiste Miguel Limachi (25), mais aussi d’organisme génétiquement modifiés : le gouvernement a fait voter en 2011 une loi qui autorise pour la première fois en Bolivie leur production, leur importation et leur commercialisation, tout cela en contradiction avec les principes énoncés dans la loi sur la Pachamama, votée un an plus tôt, qui institutionnalise les droits de la nature, ainsi qu’avec la Constitution bolivienne (26).

     Invasion également des parcs nationaux par des planteurs de coca, qui transforment des écosystèmes uniques au monde en zones de monocultures, au point de rentrer en conflit avec les communautés indigènes qui y vivent, comme c’est le cas sur le Territoire indigène et parc national Isidoro-Sécure (TIPNIS). Une plainte a été déposée par des organisations locales contre la construction d’une route qui coupe le territoire en deux et permet aux cocaleros installés sur le polygone 7 d’écouler leur production (27). Envoyée sur place, une mission d’enquête du Tribunal international des droits de la nature a été séquestrée pendant six heures par des producteurs de coca. Cette instance, créée par plusieurs ONG s’appuie pourtant sur la Déclaration universelle des droits de la Terre mère, proclamée lors du Sommet mondial des peuples et du changement climatique de Tiquipaya (Cochabamba) en 2010.  Loin de prendre la défense des enquêteurs, le Ministre de l’Intérieur Carlos Romero a mis en doute la légitimité de ce tribunal (28).

 

tipnis1Une vue du TIPNIS

 

     La forêt bolivienne est en danger. Selon une étude de la fondation allemande Fiedrich Ebert Stifnung, 350 000 ha de forêt disparaissent chaque année en raison d’activités légales et clandestines (29). Malgré cela, le gouvernement d’Evo Morales lance des mégaprojets miniers et énergétiques dont les conséquences sont désastreuses à la fois pour la biodiversité et la diversité humaine. La Bolivie a beau être placée constitutionnellement sous les auspices de la Pachamama et former un Etat plurinational reconnaissant les droits des peuples indigènes sur leur territoire, les politiques officielles limitent aujourd’hui les terres communautaires et rétrécissent sévèrement les réserves naturelles (30).

     En Avril 2018, Ruth Alipaz, représentante indigène, dénonçait devant le Forum indigène de l’ONU les menaces qui pèsent sur 51 communautés et les risques d’expulsion en raison de projets de centrales hydro-électriques sur leur territoire, notamment les barrages de Chepete-El Bala sur le rio Beni, et de Rositas, dans département de Santa Cruz. Evo Morales veut faire de son pays un centre énergétique pour toute la région, mais ne voit-il pas que cette vision productiviste à court terme est contraire à la défense de l’environnement qu’il professe dans les cénacles internationaux ? Sans doute, car autrement, il n’aurait pas assisté à ce Forum, où il a été pris à partie par des représentants indigènes. Alex Villca Limaco, porte-parole de la Coordination de défense de l’Amazonie, a ainsi déclaré « qu’après 12 années de gestion, il est clair qu’il nous a trompé et menti de la manière la plus cruelle, parce qu’il a joué avec le rêve et l’espérance de beaucoup de peuples indigènes, non seulement de Bolivie, mais aussi de la planète entière » (31).

     Ce double discours, de l’Indien rebelle qui dénonce les politiques destructrices de l’environnement à l’extérieur, et du président qui les met en place à l’intérieur, ne passe plus. Le 7 février dernier, douze groupes de résistance indigène entamaient une marche depuis Sucre, la capitale administrative, jusqu’à La Paz, pour exiger le respect des conventions internationales sur les droits des peuples autochtones, de la Madre Tierra, et de la propre Constitution bolivienne. Respect de leur territoire, de leur environnement, de leur culture, les communautés indigènes semblent condamnées à mener les mêmes combats que sous les régimes néolibéraux ; il n’y a que la couleur de peau des gouvernants qui a changé, relève la sociologue Rocio Estremadoiro Rioja. « Tandis que dans les luxueux forums internationaux, nos dirigeants n’ont à la bouche que des sermons romantiques en faveur de la Pachamama, à la maison, ils nous agressent avec les pratiques extractivistes les plus orthodoxes, irresponsables, prédatrices, écocides, ethnocides, et en plus, sous couvert d’une idéologie « développementiste » et « progressiste » qui ferait même pâlir Domingo Faustino Sarmiento, en brandissant la dichotomie raciste et ethno-centriste de « civilisation » contre « barbarie » (32). Pour mieux apprécier la pique, il faut savoir que Domingo Faustino Sarmiento, président argentin de 1868 à 1874, que l’on pourrait surnommer le « Jules Ferry de la pampa », est resté dans l’histoire pour son action en faveur des sciences et de l’éducation, mais aussi pour ses positions racistes à l’égard des populations indigènes, qu’il contribua à exterminer au cours de plusieurs expéditions militaires.

     Certains Boliviens se souviennent cependant que les références à la Pachamama sont assez récentes dans le discours d’Evo Morales. Elles ont débuté peu après son élection, sous l’influence d’écologistes et de certains groupes indigènes. Auparavant, ce terme et ceux qui professent des croyances religieuses à l’égard de la Tierra Madre faisaient plutôt l’objet de railleries. Ni les cocaleros,  ni les paysans qui appartenaient au Mouvement vers le socialisme n’étaient « pachamamistes ». Bien qu’étant de culture indigène, leur principale préoccupation, comme celle de la plupart des paysans de la planète, n’était pas l’environnement mais la modernisation de l’agriculture et des rendements meilleurs (33). Le président bolivien n’est que le reflet de cette contradiction.

 

049_49 (2)Jacinta Mamani, personnage du documentaire Mama Coca / F. Badaire

 

     Evo Morales avait pourtant bien commencé. Il a essayé de renverser la dichotomie coca/cocaïne héritée de la croisade américaine contre les drogues, dans le sens d’une conception indigène et patrimoniale de la plante. Il a légèrement fait évoluer les Nations Unies, en ménageant une exception pour la Bolivie dans la Convention internationale sur le trafic de stupéfiants, sans toutefois réussir à ouvrir les yeux des dirigeants mondiaux sur l’absurdité de leur politique prohibitionniste. Il a également renversé la logique qui prévalait jusqu’alors sur la taille du marché de la coca, en favorisant les cocaleros, plutôt que les intérêts géostratégiques américains, avec des résultats mitigés en matière de lutte contre le commerce illicite. Toutefois, le développement d’une industrie de la coca, mettant en avant les qualités nutritives et énergétiques de la plante, n’a pas fonctionné, principalement par manque de volonté politique.

     Mais son troisième mandat s’achève avec un goût amer pour bon nombre de boliviens qui ont cru en lui. Il s’est mis à dos une partie des producteurs de coca qui, sans attendre la bénédiction de l’Etat, avaient mis en place un marché légal et autogéré, et il a trahi la confiance de bon nombre de communautés indigènes de son propre pays, en favorisant des politiques prédatrices des écosystèmes et agressives à l’égard des populations qui les ont préservés. Pire encore, il a laissé les lobbys de l’agrochimie empoisonner une feuille qui symbolisait pourtant les bienfaits de la Terre nourricière. Pour toutes ces raisons et pour d’autres encore, il peut difficilement prétendre au statut d’icône du mouvement indigène, et encore moins représenter une alternative, pour tous ceux qui rêvent d’un monde meilleur.

     Certes, les indices économiques de la Bolivie sont bons. Le pays connaît des taux de croissance records, les inégalités ont nettement diminué depuis 2005 et la pauvreté est en recul. Mais les paysans boliviens ne seront pas plus prospères s’ils deviennent dépendants de l’agro-business. Les citoyens ne seront pas plus heureux si se multiplient les maladies incurables. Le pays ne sera pas plus libre s’il oppresse ses propres peuples autochtones.

     D’un président indigène, on pouvait s’attendre à une véritable décolonisation socio-culturelle et à un dépassement des vieux schémas de l’Etat-nation. Il n’en est rien. Le projet de socialisme communautaire et d’effacement progressif de l’Etat semble tombé dans les oubliettes. Qu’il soit étatique ou capitaliste, le modèle suivi par le gouvernement bolivien reste celui d’un pouvoir vertical qui, dans l’histoire,  n’a jamais été synonyme d’émancipation pour le genre humain.  Au contraire, au XXème siècle, il est responsable des plus grandes catastrophes politiques et écologiques, et il a largement contribué à la crise de civilisation actuelle.

 

        Post scriptum :

     Alors, retour à une forme de communisme primitif, où l’humanité vivrait dans de petites communautés autonomes, voire des ZAD, tout en pratiquant la permaculture et en s’éclairant à la bougie ? J’entends déjà ricaner les grands esprits de notre temps. Au-delà de la caricature, il est possible de réfléchir à une décentralisation démocratique jointe à une transition vers des technologies adaptées à la préservation de l’environnement (le low-tech), ce que de nombreux peuples autochtones ont su faire avant leur quasi-extermination par notre Grande civilisation. Ce sont là des pistes plus intéressantes à suivre que le totalitarisme high-tech et l’effondrement écologique vers lesquels nous fonçons allègrement.

 

  1. Le blog de J.P. Lavaud, Mediapart, 14-03-2017
  2. EFE, 14-03-2019
  3. Convention unique de 1961 sur le trafic de stupéfiants, art.49-c, réserves transitoires
  4. Jorge Hurtado, La guerra por el monopolio del alivio del dolor y el privilegio del placer : los carteles de la cocaina legal, Revista Cultura y Droga n°23
  5. voir les recherches menées par l’Instituto boliviano de biologia de la altura, avec l’IRD (https://www.ird.fr/la-mediatheque/fiches-d-actualite-scientifique/44-effets-physiologiques-de-la-consommation-traditionnelle-de-feuilles-de-coca)
  6. Blog de JP Lavaud, Mediapart, 14-03-2017
  7. Gestion, 5-11-2015
  8. Chiffres ONUDC
  9. Insight Crime, 17-11-2016
  10. Sources ONUDC
  11. Humberto Vacaflor, Eju, 24-02_2017 / Blog JP Lauvaud, Mediapart 14-03-2017
  12. France 24, 3-05-2019
  13. The Guardian, 13-12-2009
  14. New York Times, 14-09-2016
  15. 1491, Charles C. Mann
  16. Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique / La société contre l’Etat
  17. Fabiola Escarzaga, Comunidad y revolucion en Bolivia : el pensamiento indianianista-katarista de Fausto Reinaga y Felipe Quispe, Politica y Cultura n°37, México
  18. Sylvia de Alarcon, Socialismo comunitario
  19. Carlos Ernesto Ichuta Nina, La Razón, 08-10-2012
  20. Erbol Digital, 9-03-2017
  21. Iprofesional, 9-05-2013
  22. Iprofesional, 9-05-2013
  23. Carlos Crespo, Los Tiempos, 22-02-2017
  24. La Prensa, 30-04-2019
  25. N+1, 28-01-2019
  26. Somos sur, SENA-Fobomde, 20-06-2011
  27. Mongobay, 26-08-2018
  28. Blog JP. Lavaud, Médiapart 10-10-2018
  29. Rocio Estremadoiro Rioja, Los Tiempos, 06-02-2019
  30. Roger Cortez, Pagina 7, 25-03-2019
  31. Miriam Telma Jemio, Mongabay, 23-04-2018
  32. Los Tiempos, 6-02-2019
  33. Entretien avec Sergio Caceres Garcia, ancien ambassadeur de Bolivie à l’UNESCO

Plaidoyer pour un magazine de l’extrême humanité

Plaidoyer pour un magazine de l’extrême humanité

 

Le monde ne se réduit pas à la culture occidentale globalisée. Aux quatre coins de la planète, subsistent des peuples qui ont développé d’autres façons de vivre, de s’organiser, de créer, de s’adapter à leur environnement. Jadis, nous les appelions peuples primitifs ; dorénavant peuples premiers, ou peuples autochtones. Minoritaires, dans des pays dominés par d’autres populations, ils ont survécu dans des régions isolées, parfois dans des écosystèmes en péril tels que les forêts équatoriales, qu’ils ont su préserver. Ils représentent l’Autre de notre civilisation, l’altérité absolue, les confins de l’humanité dont ils représentent pourtant une part essentielle, malgré les tentatives de les ranger, au cours des derniers siècles, dans la catégorie des sous-hommes. Ils sont l’extrême humanité, au sens où depuis des siècles, ils vivent loin de tout, et surtout à l’écart des centres de pouvoir, et parce que dans un monde de plus en plus urbain, impersonnel, intelligent et interconnecté, ils pourraient détenir ce supplément d’humanité – Bergson parlait de « supplément d’âme » (1) – propre aux peuples qui donnent plus d’importance aux relations humaines qu’à la technique.

Qu’ils soient Bushmen, Pygmées en Afrique, Adivasis en Inde, Papous, Kanaks, Maoris en Océanie, Aborigènes d’Australie, Amérindiens, nomades de Sibérie, ils offrent une diversité humaine extraordinaire qui, dans bien des régions du monde, est sur le point de disparaître devant l’avancée de la modernité. Celle-ci, appelée parfois Civilisation, avec un C majuscule, comme s’il n’y en avait qu’une, se présente soit sous sa forme aimable – l’éducation et la médecine -, soit sous sa forme néfaste – la destruction de l’environnement et le pillage des richesses naturelles. Pour ôter toute charge négative à cette évolution jugée nécessaire, le concept de « développement », est employé depuis les années soixante, mais il recouvre un processus qui, loin d’être neutre, peut néanmoins recouvrir des réalités dramatiques pour certains peuples autochtones. En ce début du XXIème siècle, ils représentent 5 % de la population mondiale (2), bientôt 1 % si personne ne réagit ; leur survie est une urgence planétaire.

De différentes manières, ils mènent un combat pour ne pas être rayés de la carte, souvent en première ligne face à la surexploitation des ressources naturelles. Cette situation, qui se répète d’un bout à l’autre de la planète, a même inspiré le réalisateur James Cameron pour son film Avatar. Dans ce block-buster, les habitants de Pandora, située dans un autre système stellaire, se défendent contre une colonie de Terriens venus s’implanter sur leur planète pour en extraire un minerai précieux. L’histoire bégaie jusque dans la science-fiction ! Le succès de ce film montre que les peuples premiers ont aujourd’hui le vent en poupe. Peut-être a t’il touché en nous une corde encore sensible : le besoin de redécouvrir une sagesse très ancienne, difficilement audible dans le brouhaha de nos villes et dans nos sociétés fascinées par les prouesses technologiques. Sans tomber dans l’angélisme, sans mettre de côté notre regard critique, il est temps d’écouter ce que ces peuples millénaires ont à nous dire.

Pourtant, les cultures autochtones ne sont pas seulement en voie d’extinction, elles ont aussi disparu du petit écran. Aujourd’hui, très peu de médias, hormis Ushuaïa TV nous font connaître ces sociétés, dont les voix multiples forment le chant de la Terre. Sur le service public, une seule émission ouvre de temps en temps une porte sur ce monde oublié : Rendez-vous en terre inconnue. Mais il s’agit d’un programme de divertissement qui met surtout l’accent sur les émotions de la star invitée, et non sur les qualités de ses hôtes. Série du même genre, Tribal Wifes, réalisé par la BBC et diffusé aussi sur France Ô, donne cette fois la part belle à une femme de la classe moyenne, invitée à passer un mois dans une communauté autochtone. Ces émissions ont le mérite d’exister, car elles nous font découvrir une réalité différente de celle à laquelle un public occidental est habitué. Mais pourquoi mettre obligatoirement en scène un blanc au milieu de ceux qui sont encore souvent considérés comme des « sauvages » ? Sont-ils trop différents de nous pour nous faire rire, pleurer, nous mettre en colère et susciter de l’empathie ? Le très beau film d’Alexandre Dereims, Nous sommes l’humanité, réussit pourtant cette prouesse avec les Jarawa, peuple de l’archipel des Andamans qui refuse tout contact avec la civilisation occidentale. Face caméra, des hommes, des femmes de tous âges, nous parlent comme si nous étions de lointains cousins dont ils n’auraient plus de nouvelles depuis très longtemps, et parviennent à nous convaincre que sur leurs îles paradisiaques, ils mènent une vie beaucoup plus heureuse que la nôtre.

A la fin du XXème siècle, une émission de télévision, Ushuaïa, présentait aux téléspectateurs les beautés de la nature, comme s’il s’agissait d’un trésor dont il fallait se rappeler avant qu’il ne disparaisse. Elle a certainement joué un rôle important dans la sensibilisation du public aux problématiques environnementales. Aujourd’hui, d’autres émissions doivent prendre le relai, en focalisant l’attention du public, non plus sur la biodiversité, mais sur la diversité humaine. Après le magazine de l’extrême, un magazine de l’extrême humanité, pour que notre regard sur les sociétés humaines change, comme Ushuaïa a changé notre regard sur la planète. Par effet miroir, la richesse culturelle de ces peuples contribuera ainsi à nous faire réfléchir sur nos comportements « d’hommes modernes ». La civilisation occidentale est certes la plus avancée en matière de sciences et de technologies, mais dans bien d’autres domaines – organisation sociale, arts, spiritualité, adaptation à l’environnement, égalité des sexes, etc. – les populations dites primitives n’ont rien à nous envier ; elles ont même parfois une longueur d’avance.

Pourquoi préserver de façon artificielle des modes de vie voués à disparaître, témoins d’un âge révolu où l’humanité était composée de petits groupes de chasseurs cueilleurs ? s’interrogera-t-on. Mais pourquoi préserver la diversité biologique, et pas la diversité humaine ? On s’émeut de l’extinction du rhinocéros blanc ou du tigre du Bengale, et non de la disparition de cultures millénaires comme celle des Kwa d’Afrique australe, ou des Solingas en Inde, comme s’il s’agissait d’un processus normal et irréversible. Phénomène de plus en plus courant de nos jours, certains peuples vivant sur des aires géographiques transformées en réserves naturelles sont même expulsés de leurs terres, obligés d’abandonner leurs pratiques agricoles et leurs habitudes alimentaires, et sont persécutés au nom de la protection de la faune sauvage par des écogardes. Ces politiques environnementales, favorisées et financées par de grandes ONG occidentales comme le WWF, donnent lieu à une nouvelle forme d’oppression, appelée « colonialisme vert » (3). Sans ces agressions contre leurs territoires et leur culture, menées à la fois par les industriels, les multinationales et les grandes organisations internationales, les peuples autochtones ne seraient pas en danger. Leur sauvegarde n’a donc rien d’artificiel et de forcé.

Dès lors, donner la parole aux peuples premiers, à travers des programmes de télévision, des festivals de film ethnographique, des revues, peut servir de véhicule à une véritable prise de conscience. Aujourd’hui, le monde se trouve à un tournant de son histoire. Soit il laisse ce patrimoine vivant de l’humanité disparaître. Il ne restera alors plus d’obstacle à l’expansion de la civilisation techno-capitaliste, née de la colonisation et la révolution industrielle. Soit il écoute ces peuples qui ont développé d’autres manières de vivre, et il s’appuie sur leur savoir, leur sagesse, pour chasser les nuages qui s’accumulent à l’horizon du siècle et laissent présager des lendemains qui pleurent.

De même que la biodiversité constitue un patrimoine génétique nécessaire à la perpétuation des espèces, et qu’a contrario, la perte de diversité génétique rend certaines plantes vulnérables aux maladies ou à de nouvelles conditions climatiques, la diversité humaine représente un réservoir d’idées et de pratiques sur lesquelles il serait judicieux de s’appuyer, à l’heure où les scientifiques eux-mêmes nous alertent sur les dangers que court la communauté humaine. La collapsologie, une discipline apparue récemment, nous montre qu’en mettant bout à bout l’ensemble des paramètres économiques et environnementaux, les politiques actuelles conduisent à un effondrement du système. Les peuples premiers ont apporté des réponses différentes à des problématiques qui peuvent se poser un jour ou l’autre à l’humanité. Les faire connaître, et par ce biais-là, participer à leur préservation, revient à s’assurer que nous aurons toujours des exemples vivants desquels nous inspirer, le jour où nous aurons admis que l’emballement technologique, l’épuisement des ressources, la réduction de l’homme à sa dimension économique, sont à l’origine de la plupart des maux de la planète.

Bien sûr, il n’est pas question de promouvoir un retour à l’âge pré-industriel, à un âge d’or où l’homme vivait dans un jardin des Hespérides. Il n’y a pas de machine à remonter le temps. Le monde est tel qu’il est. Mais l’avenir nous appartient et l’utopie n’est pas morte avec l’effondrement du communisme réel. Il est toujours possible d’imaginer et de construire une société plus avancée, à l’image de ces cités végétales dessinées par l’architecte Luc Schuiten (4), de rêver d’un « jardin planétaire » avec le paysagiste Gilles Clément, où un homme qu’il faudrait bien appeler « nouveau », un homme symbiotique, s’appuyant sur une science plus douce, vivrait comme les peuples autochtones en harmonie avec son écosystème dans de petites communautés autonomes et démocratiques organisées en réseaux. A défaut d’utopie, nos sociétés peuvent toujours fermer les yeux, prendre leur souffle et plonger tout droit dans la dystopie en continuant de vivre, comme si de rien n’était, dans des Etats centralisateurs, des démocraties de façade placées sous surveillance électronique, où le pouvoir restera toujours aux mains des lobbies et d’une élite économique qui prospère sur le pillage de la planète.

Enfin, et pour couper court à toute critique ou toute récupération idéologique, il est bon de se situer politiquement. La défense des peuples autochtones n’a rien à voir avec le discours de certains groupes identitaires, en France, en Europe, ou ailleurs, qui veulent ériger des murs entre nous et le reste du monde. Les uns ont été victimes de génocides et sont au bord de l’extinction. La culture française, elle, se porte très bien ; elle est même en expansion de par le monde. On peut très bien défendre l’identité des peuples amérindiens sans pour autant s’ériger en apôtre de l’identité française, car celle-ci ne peut se confondre avec une quelconque identité ethnique. Elle repose plutôt sur un ensemble de valeurs qui peuvent être partagées par tout le monde, dont celle de Fraternité humaine, un peu oubliée ces temps-ci, et qu’un « magazine de l’extrême humanité » pourrait remettre au goût du jour.

(1) Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion
(2) chiffres Banque mondiale
(3) Marc Dowie, Refugees from Conservation: Global Conservation’s Hundred Year Misunderstanding With Native People (MIT Press 2008).
(4) http://www.vegetalcity.net/

Le paradis sur l’autre rive

Le paradis sur l’autre rive

Son nom, Belgica, peut prêter à confusion. Les plaines du nord de l’Europe paraissent bien loin de cette petite communauté autochtone, située sur les bords du rio Acre, frontière naturelle entre le Pérou et le Brésil. Sur la rive brésilienne, une église évangéliste continue l’entreprise de conversion au christianisme, commencée cinq siècles auparavant. De ce côté-ci, les habitants de ce petit village, blotti dans une clairière descendant en pente douce vers le lit de la rivière, tentent de se construire un avenir, dans un monde en plein bouleversement.

 

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A Belgica, un mot semble totalement banni du vocabulaire, le stress. Il suffit de flâner entre les maisons du village pour se rendre compte qu’il a été remplacé par l’insouciance d’une vie paisible, au milieu de la nature. Chacun vaque à ses occupations sans se préoccuper du lendemain et faire attention aux horaires. Les adultes cultivent leur petit lopin de terre et élèvent dans leur ferme tous les animaux dont ils ont besoin pour leur alimentation. Quand leur maison est trop vieille, les hommes en construisent de leurs mains une nouvelle, à leur rythme. Les enfants n’ont qu’à perfectionner leur adresse pour se gaver de mangues mûres.

 

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Il y a quelques années, ils ont eu l’idée de se lancer dans le tourisme. De plus en plus de visiteurs sont attirés par le contact avec une nature préservée et la découverte de la forêt amazonienne. Ils ne savent pas comment s’y prendre, mais chacun est animé de bonne volonté et prend à cœur de faire découvrir à l’étranger le petit paradis qui l’entoure.

 

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Si un jour, des touristes arrivent jusquà Belgica, ce sera Nelson qui les conduira au « festin des perroquets ». Pour avoir une chance de les voir concentrés par dizaines sur un même lieu, il faut se lever à l’aube, monter dans sa barque qui zigzague entre les bancs de sable dans la brume du petit matin, et attendre patiemment derrière les plantes aquatiques que les volatiles se ruent sur une petite falaise, pour prélever dans l’argile le sel dont leur organisme a besoin. Un spectacle captivant, une explosion de couleurs, qui se répète ainsi deux fois par jour, depuis la nuit des espèces.

 

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Ce contact privilégié avec la nature, les habitants de Belgica le tiennent peut-être de leurs origines amérindiennes. Ils appartiennent à l’ethnie Yine, une branche de la grande famille des Arawak, et même si l’histoire les a coupés de leurs racines, ils sont actuellement dans une phase de récupération de leur culture. Dorénavant, les enfants de l’école primaire apprennent à lire en Espagnol et en Yine, grâce à un maître bilingue, originaire d’une autre communauté. Les maisons du village se sont soudain parées de motifs géométriques, sortis tout droit de l’imagination de Leda, ou de sa mémoire ancestrale, elle ne fait pas bien la différence.

 

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Il suffit que ces descendants de grands navigateurs et commerçants, que les historiens ont surnommé les Phéniciens de l’Amazonie, se sentent en confiance, qu’ils surmontent le mépris qui n’a eu de cesse, pendant cinq siècles, d’entourer leur culture, pour qu’ils rangent leurs habits bon marché de tous les jours et sortent leurs costumes traditionnels. Ils ont fière allure, avec leurs toges de magiciens, leurs plumes de perroquets, et leurs colliers de perles de la forêt. Beaucoup plus de style qu’avec des T-shirts Coca Cola ou Exxon Mobil.

 

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Avant que le village ne se lance dans le tourisme, les femmes ont pris les devants. Elles ont formé un groupe d’artisanat, retrouvé les vieilles techniques de fabrication de bijoux à partir de graines collectées dans les bois, travaillé les figures décoratives traditionnelles, qu’elles n’appliquent plus seulement sur les maisons, mais sur des tissus, des sacs, et se réunissent dans la salle communale pour discuter des moyens de mettre en avant leur production. Elles ont déjà participé à plusieurs foires artisanales, et cela leur a donné confiance en elles. Elles se sont rendu compte que leurs objets décoratifs pouvaient avoir du succès. Maintenant, il ne reste plus qu’à faire venir des visiteurs jusqu’à Belgica.

 

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Alors, que font les hommes ? Les hommes, ils discutent, et se posent plein de questions. Ils ne veulent pas se lancer dans des investissements couteux sans être certains que leur village peut attirer des touristes. Et puis, ils sont chargés de ramener la pitance à la maison. Une chance, la nature qui les entoure est un vrai garde-manger. Pendant la saison sèche, lorsque les eaux de la rivière Acre sont tellement basses qu’il faut parfois pousser la barque pour avancer, les poissons sont si pressés de finir dans la marmite qu’ils sautent dans l’embarcation.

 

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Luis « Pancho » s’en va pêcher avec un compère brésilien, qui tient la barre, pendant que debout à l’avant, il scrute la surface de la rivière. D’un geste sûr, il lance son filet, qu’il tire aussitôt, rempli de « bagres », sortes de petits silures, et de chambiras, semblables à des barracudas. Quelquefois, un piranha est pris au piège. Mais la présence de ce poisson carnivore n’empêche pas Luis de plonger dans la rivière lorsque le filet reste accroché au fond. « Ils ne sont pas dangereux », dit-il.

 

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Nilo est un personnage très discret, qui vit un peu à l’écart de la communauté. Peut-être parce qu’il est resté attaché à certaines pratiques traditionnelles, et à un savoir que les autres ont perdu. Un peu shaman, il connaît toutes les vertus des plantes médicinales et vous emmène dans sa « chacra », sa plantation, ainsi que dans la forêt voisine, pour vous décrire toute la pharmacopée amazonienne. Dans la fraîcheur du couvert végétal se trouvent les remèdes à tous les maux. Ici, la quina, dont l’écorce bouillie sert à guérir des fièvres tropicales. Là, un autre arbre dont les extraits ont remis d’aplomb sa femme lorsque, prise de diarrhées et de vomissements, elle était à deux doigts de mourir. La forêt offre aussi une profusion de plantes qui n’ont d’autres fonctions pour l’homme que de susciter l’émerveillement.

 

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Et puis Nilo a son secret, qu’il ne confie qu’à ceux qui ne jugent pas. Longtemps, il a reçu la visite d’un maître venu du Brésil pour lui enseigner l’art de voyager avec l’ayahuasca.  » C’est mystérieux », confie-t-il, en montrant cette liane qui entoure certains arbres et dont la lente décoction, mélangée à une autre plante, bue au cours de cérémonies rythmées par des chants ancestraux, crée des visions de dimensions cosmiques. L’ayahuasca est devenue à la mode au Brésil, et en Europe, dans les milieux bobos. Sa consommation n’étant pas condamnée par la loi, beaucoup d’étrangers viennent dans la forêt amazonienne spécialement pour connaître ce genre d’expérience. Si Belgica s’ouvrait au tourisme, Nilo aurait certainement un grand succès, mais dans cette communauté où la majorité des membres sont devenus évangélistes, religion et shamanisme ne font pas bon ménage.

 

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Pour mieux comprendre d’où vient la communauté de Belgica, et quelle place elle peut occuper dans ce monde devenu si complexe que même face à la catastrophe écologique qui se profile, les gouvernements de la planète ne sont capables que de sauts de fourmis, il faut discuter avec Ilzon Lopez. Ici, on l’appelle Président. Il est élu tous les deux ans et même s’il a perdu l’avant dernière élection, il en est à son troisième mandat. Personnage incontournable, il est un peu « l’homme fort » du village. Souvent soucieux, il vous reçoit dans sa modeste demeure en bois, construite sur une colline dominant les autres maisons. A la différence des autres familles, dont la vie quotidienne s’organise sur la terrasse de devant pour profiter du frais, la demeure du chef s’ouvre directement sur un grand couloir, donnant sur une salle à manger, où plusieurs générations sont réunies pour partager un repas à même le plancher.

 

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Ilzon s’ouvre difficilement, comme beaucoup d’habitants du village, mais de sa voix qui sourd comme un filet d’eau en période de sécheresse, il vous raconte comment la communauté de Belgica a réussi à survivre, entraînée dans les dangereux courants de l’histoire. Cela commence par un trou noir. De l’époque où toutes les tribus indiennes d’Amazonie étaient soumises à une forme d’esclavage et à des travaux inhumains pour extraire le caoutchouc dont l’industrie automobile du début du XXème siècle avait besoin, il ne dit presque rien, comme si ce traumatisme fondateur devait rester dans les oubliettes. On sait cependant, par les historiens, que les Yine ont été rassemblés dans des plantations au cours de véritables chasses à l’homme. Contraints de vivre des décennies dans un campement sous la coupe d’un patron péruvien d’origine espagnole, les ancêtres de Belgica sont restés là, sur les bords du rio Acre, une fois que les cours du caoutchouc se sont effondrés et que les derniers exploiteurs de main d’œuvre sont partis.

 

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Au sortir de ce cauchemar, ils étaient 70 familles, rescapées de ce capitalisme sauvage des confins du monde « civilisé », là où toutes les atrocités sont possibles parce qu’elles restent étouffées par la forêt. Jetés là par l’abandon de leurs maîtres, ils ont essayé de s’organiser. La plupart sont allés tenter leur chance ailleurs. Les autres ont vécu pendant des décennies de la chasse et de la pêche et de quelques économies lorsqu’ils partaient vendre du gibier dans la ville la plus proche, Iñapari, à une journée de rame en canoë. Ils avaient un immense domaine, celui laissé par leurs anciens patrons, et ils ont réclamé pendant près de vingt ans une reconnaissance de leur territoire. Un jour de 1992, on leur a dit qu’ils avaient droit à un titre de propriété. Ils n’avaient qu’à en tracer les limites. Ils sont donc partis avec leur musette et un ingénieur agronome, pour faire le tour de leur morceau de forêt vierge. Mais, épuisés par la faim et la soif, ils n’ont réussi qu’à circonscrire 53 384 hectares sur les 60 000 initialement prévus. Voilà l’espace que les aléas de l’histoire ont légué aux nouvelles générations.

 

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Au début, ils se sont fait rouler par les compagnies forestières, qui commençaient à lorgner sur les bois précieux dont ils étaient dorénavant propriétaires. Une caisse de pisco, l’alcool local, contre un tronc de caoba, tels étaient les arrangements que les nouveaux hérauts du marché des matières premières avaient réussi à négocier. Et puis, ils ont compris qu’avec un plan de gestion forestière, ils pourraient mieux tirer parti de leurs immenses ressources. Ils ont passé un accord avec une compagnie chinoise, qui leur garantit une exploitation certifiée, selon des critères de durabilité très stricts. Aujourd’hui, on peut exploiter une forêt tout en respectant les équilibres de la faune et de la flore, parait-il. Grâce à cette ressource, utilisée intelligemment, la communauté bénéficie d’une rente, versée par l’entreprise forestière, et redistribuée à chaque famille. Mais il faut penser à l’avenir. L’extraction de bois ne dure qu’un temps. Bientôt, ils devraient se lancer sur le marché du carbone et vendre des crédits de CO2 aux industries polluantes de la planète, puisque selon les agronomes, leur forêt en absorbe autant que si elle était restée intacte. Un jour peut-être, l’éco-tourisme leur permettra de s’ouvrir au reste du monde et de mettre en avant leur culture, leur façon de vivre, ce qu’ils sont et ce qu’ils ont su préserver.

 

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Arturo a dit au revoir à sa petite femme, à ses enfants, à ses poules, à ses cochons, à tous les animaux qu’il a recueillis tombés du nid, un bébé hibou, un toucan tout pataud, et saute à l’arrière de la camionnette garée à l’entrée du corral. Chaque fois que les hommes de Belgica partent en forêt, on dirait qu’ils retrouvent une énergie perdue. La torpeur qui les gagne au village disparaît. Une joie enfantine s’affiche sur leur visage, même s’ils savent qu’ils vont accomplir une tâche harassante. Avant que les bûcherons fassent leur travail, ils doivent recenser tous les arbres susceptibles d’être coupés, le seul moyen pour eux de s’assurer que l’abattage se fera en respectant des normes écologiques. C’est la communauté qui finance l’opération, et qui organise le transport jusqu’aux parcelles choisies pour le recensement. Le seul 4×4 disponible va et vient sur la route boueuse qui conduit au campement forestier. Lider, sans conteste le meilleur chauffeur, manie son volant avec la dextérité d’un pilote de rally, dans une ambiance cumbia tonituante, tandis que, secoués à l’arrière du pick up, Arturo et les autres gars du village plaisantent comme des gamins qui partent en colonie de vacance.

 

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Ici, c’est la jungle, dans toute sa sauvagerie. Lorsque les dernières lueurs du jour disparaissent derrière la masse sombre des grands arbres, l’orchestre nocturne se déchaîne. Partout, autour, ça crisse, ça caquète, ça roucoule, ça ahane, ça grogne. Des paires, ou des couples se répondent, et se taisent, lorsqu’au loin, retentit le grondement sourd de l’orage.

Arturo arrive au campement forestier où déjà, depuis plusieurs semaines, la vie s’organise comme sur une plateforme pétrolière, ou n’importe quelle installation humaine perdue au milieu des éléments. Dans cet océan de végétation, les tracas du quotidien s’éloignent, les choses deviennent plus simples, les activités prennent un caractère répétitif, et l’effort partagé pousse à la camaraderie.

 

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Sous de grandes bâches bleues, les hommes circulent entre le dortoir, réduit à un alignement de planches et de rondins surmontés de moustiquaires, l’espace télévision, avec un bouquet satellite offrant une pléthore de chaînes de cinéma, la grande table de la salle à manger, et la cuisine, où deux femmes du village sont aux marmites. Derrière, un ruisseau couleur châtaigne, sert de salle de bain. Arturo rejoint sa place dans le dortoir. Bientôt l’extinction des feux. Tard dans la nuit, il y a toujours quelqu’un pour écouter de la musique à plein volume, mais cela ne semble déranger personne. Les journées sont épuisantes.

Avant cinq heures, le vrombissement d’une turbine d’avion à réaction sonne l’heure du réveil. Ce sont les singes hurleurs, qui sont tombés de leurs branches. Après un déjeuner copieux, Arturo retrouve son équipe pour une journée de marche en ligne droite à travers la forêt. Progresser dans cette masse végétale demande un effort de tous les muscles. Il faut s’ouvrir un passage à la machette, s’accrocher aux branches pour ne pas glisser sur le sol humide, en s’assurant qu’elles ne sont pas pourries ou couvertes d’épines, monter et descendre des ravines. Même les plus forts sortent de là lessivés. Avec les autres, Arturo va noter, identifier et localiser tous les arbres destinés à la coupe. Ici un caoba, là un cèdre, plus loin un zapote. Il n’y en aura pas plus d’un par hectare, mais ce seront les plus gros, et les plus vieux.

 

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On pourra toujours dire que l’exploitation de bois précieux, ce n’est pas bien, que la forêt doit rester intacte comme au premier jour. Dans un monde idéal, c’est vrai, mais cette utilisation raisonnée des ressources fait vivre Belgica, donne du travail à des centaines de personnes alentour, et il suffit de jeter un regard sur le paysage à l’extérieur des terres de la communauté pour se rendre compte que ce n’est pas cette économie forestière qui fait le plus de mal à notre environnement. C’est l’élevage extensif de bétail sur des prairies immenses et pelées, pour satisfaire nos besoins en viandes, sans modifier d’un iota nos modes de vie et de consommation.

 

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Au village, Arturo n’est pas le seul à héberger toute une ménagerie de créatures sauvées des griffes des grands carnivore. Luis « Pancho », son voisin, nourrit une paire de perroquets, en attendant qu’ils volent de leurs propres ailes. Son partenaire de pêche, de l’autre côté du rio Acre, accueille un bébé écureuil. D’autres ont recueilli des petits singes. Cette compassion pour les animaux sans défense, qui ne les empêche pas de se nourrir de tout ce qui bouge dans la forêt, semble répondre à un équilibre subtil entre l’homme et la nature. Elle a conduit les gardes du parc voisin de l’Alto Purus, à faire appel à eux pour protéger une espèce menacée par la voracité des hommes. Leda garde chez elle, dans de grandes bassines, une centaine de bébés tortues, des tarikayas, après les avoirs couvées dans un bac à sable. Trois mois plus tôt, les gardes lui avaient amenés les œufs, très prisés dans la région, pour les soustraire aux braconniers.

 

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Aujourd’hui, c’est un grand jour, car les tarikayas vont être relâchées dans la nature. Ilzon le Président, et une ribambelle d’enfants accompagnent les fonctionnaires du parc. La délégation remonte le rio Acre jusqu’à l’endroit choisi. Il faut parfois manœuvrer entre les troncs d’arbre restés en travers du courant depuis l’époque de la déforestation sauvage. Ilzon, le chef du village, prend la direction des opérations.

 

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Après avoir accosté, il ne reste plus qu’à gravir un coteau qui sépare le rio Acre d’un ancien bras transformé en étang. Le garde forestier marche lentement entre les feuillages, portant la bassine remplie de tortues sur une épaule. Avec sa démarche pompeuse, son air méditatif, il fait penser à un grand prêtre sur les marches d’un temple précolombien. Les enfants et les hommes du village le suivent avec le même sérieux. Une fois le cortège arrivé sur la rive du lac, commence alors la cérémonie. Le fonctionnaire rappelle la valeur que revêt pour lui cette coopération avec les communautés autochtones. Pour Belgica, petit village sans importance, cette forme de reconnaissance compte beaucoup. Tout le monde se congratule. Chacun se relaie pour faire une photo de groupe. Les discours terminés, les petites tarikayas peuvent enfin retrouver leur liberté. Elles regagnent leur place dans l’univers. L’équilibre est rétabli.

 

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Mais au fait, personne n’a encore parlé de l’origine du nom Belgica. On a beau interroger les anciens du village, les raisons qui ont poussé ses habitants à baptiser cette partie d’Amazonie du nom d’un petit royaume européen se perdent dans les brumes du passé. Le plus probable, c’est qu’un Belge soit passé par là, une fois, et qu’il ait laissé de bons souvenirs. La communauté aurait pu s’appeler Francia, Italia, Malakoff, ou Bilbao. Il ne tient qu’à ceux qui viennent partager un temps, la vie de ce petit bout d’humanité, de suivre l’exemple de ce Belge oublié.

 

Bienvenue chez les Kwa

Bienvenue chez les Kwa

Un voyage éclair dans le Kalahari au temps des derniers peuples premiers

« Les sociétés primitives (…) constituent la limite, l’au-delà de notre propre civilisation, et pour cela même le miroir peut-être de sa vérité … », Pierre Clastres, Une ethnographie sauvage

Premier jour

Nous roulons vers l’entrée de la réserve du Kalahari central depuis les premières heures de la matinée. Jumanda, notre guide, est au volant de la jeep. Denis fait de temps en temps des travelings par la fenêtre, tandis que je regarde défiler le paysage. Cela fait quelques mois que j’ai eu l’idée de filmer le retour des populations bushmen sur leurs terres ancestrales, dix ans après leur expulsion par les autorités botswanaises. On m’a dit qu’ils reviennent par petit groupes, au compte-gouttes, comme les rescapés d’une catastrophe. Me voilà donc embarqué dans ce voyage interminable sur des pistes rectilignes au milieu de la broussaille calcinée du Botswana. Je me sens en roue libre. J’ai revu en détail l’organisation du voyage : les contacts, le parcours, les autorisations, les séquences à tourner. Maintenant, il ne reste que l’imprévu, et les images de Denis, pour ajouter le réel à la fiction des préparatifs.

Bushmen est le nom que les étrangers ont donné à cette population de chasseurs-cueilleurs, que certains considèrent comme restés à un stade de développement préhistorique. Je pensais qu’il était politiquement correct de les appeler San. Je me suis trompé. Il s’agit encore d’un nom attribué par d’autres. Une « désignation exogène », comme disent les anthropologues. Entre eux, ils s’appellent Kwa, comme « quoi » en français. J’ai fait cette comparaison à Jumanda alors que nous roulions sur la piste en direction de la réserve, mais ça ne l’a pas fait rire. Il est Kwa lui-même, pas très loquace, souvent pensif, mais très calme, et il s’exprime parfaitement en anglais. C’est l’essentiel.

Devant le poste de garde, une belle bâtisse de style sud-africain percée en son centre d’un grand porche menant tout droit à la faune sauvage, je me sens encore d’humeur à plaisanter. Comme la fonctionnaire du parc me demande mon nom et mon prénom, je lui réponds « François ». Mais dans son langage, le Tswana, cela ne ressemble à rien. Alors je dis « Frankwa », en insistant bien sur le « quoi ». Elle me regarde d’abord interloquée, puis éclate de rire. J’ai mon laissez-passer.

Avant de sortir, on nous demande de vérifier qu’il n’y a pas de fauves devant la porte. Hier, une bande de lions s’est installée à quelques mètres du bâtiment pour faire la sieste et les employés ont dû attendre leur réveil pour rentrer chez eux. De temps en temps, la possibilité d’un nez-à-nez avec le carnivore joue les épouvantails sous mon crâne. Ca clignote comme une alerte. Je ne sais toujours pas s’il s’agit d’une crainte raisonnable ou irraisonnée. Ce qui est certain, c’est que la réserve grouille de vie. Ce n’est pas pour rien qu’on la désigne par l’acronyme CKGR, Central Kalahari Game Reserve. Autrefois réserve de gibier pour les amateurs de safari, la chasse y est maintenant interdite, y compris pour les Kwa. Cela fait partie des nombreuses injustices dont ils sont victimes. Ils ont toujours été au sommet de la chaîne alimentaire sans que cela ne trouble en rien l’équilibre naturel. Ils sont maintenant traités comme des braconniers, parfois battus et envoyés en prison pour avoir tué une espèce protégée. Les animaux sont mieux traités que les humains.

Dès les premiers kilomètres dans la réserve, l’ambiance change totalement. La nature semble restée telle qu’elle était avant le règne de l’Homme. La route sablonneuse, très douce pour la conduite, traverse un espace infini de savane aride. Les arbustes épineux, desséchés, parfois noircis par des incendies d’origine inconnue, se partagent le sol craquelé avec des touffes d’herbe jaune pâle. De loin en loin, la brousse semi-désertique laisse la place à de vastes étendues d’herbe verte que les gens, ici, appellent « pans », des zones marécageuses inondées à la saison des pluies.

Sur une de ces grandes plaines, la voiture passe tout prêt d’un couple d’hartebeests, de grandes antilopes assez massives, aux cornes torsadées en arrière. Puis nous croisons des impalas, et des sprinboks, bondissants et légers comme l’air. Une autruche célibataire s’enfuie en se dandinant. A la tombée du jour, Jumanda nous signale sur la droite un troupeau d’élans. Nous descendons de voiture pour contempler cette gigantesque masse vivante traverser la steppe dans un nuage de poussière. Je me sens tout petit face à cet immense troupeau. Les premiers hominidés devaient éprouver quelque-chose de semblable, une certitude instinctive d’appartenir à une espèce mineure, tout juste tolérée sur cette terre.

Le premier contact avec les Kwas est un peu froid. Nous arrivons à la tombée de la nuit dans un village hérissé de palissades tarabiscotées, fabriquées avec les arbres tourmentés de la brousse. Des acacias. A l’intérieur, plusieurs huttes de forme ronde. Des gens sont réunis autour d’un feu. Jumanda descend de voiture et leur offre plusieurs paquets de tabac grossier, un arrache-gueule que nous avons acheté chez un commerçant indien dans la dernière ville avant la réserve. Malgré cette distribution, Denis se fait sermonner par la maîtresse des lieux lorsqu’il se met à photographier la palissade. Nous ne nous attardons pas. A la sortie du village, deux jeunes étalons se battent en duel, debout sur leurs pattes arrières, dressant leurs silhouettes fantasmagoriques face au soleil couchant.

Nous roulons dans la nuit noire jusqu’au puits de Mothomelo, dont on peut voir le réservoir cylindrique surmonté d’un panneau solaire. Puis nous nous engageons dans un petit chemin à droite qui débouche sur un lieu habité, similaire au précédent. Jumanda se livre au même rituel, distribuant paquets de tabac et paquets de sucre, tandis que Denis et moi, nous attendons à l’extérieur des palissades parmi les ânes. Je me demande si nous allons passer la nuit ici. Il y a une forte odeur de pisse. De plus, nous sommes à l’extérieur de la palissade, c’est-à-dire à la merci de n’importe quel fauve passant par là.

Jumanda nous emmène voir un autre secteur habité, puis finalement, il juge bon de revenir dans le premier. Il emploi le mot campement car les Kwa restent nomades, même s’ils ont de plus en plus tendance à se sédentariser. Ce sont généralement des espaces fermés, à l’intérieur desquels ils se regroupent par familles élargies. Construits en quelques jours, ils peuvent contenir trois ou quatre huttes de branchages, recouvertes avec l’herbe de la savane.

De nuit, nous ne voyons pas très bien l’endroit où nous devons planter notre tente. Je constate juste que c’est une cour, protégée seulement d’un côté par une palissade, mais de l’autre totalement ouverte sur la brousse. Nos tentes se déplient en une seconde, et je sais d’avance qu’il faudra plus d’une heure pour arriver à les replier. Nous nous installons entre deux huttes, par instinct de conservation, pas trop loin des autres êtres humains, mais pas trop prêts quand même.

Nous dînons rapidement avec des rations de l’armée française, puis nous organisons notre couchage. La principale difficulté est de rentrer sous la tente sans attirer les milliers d’insectes qui se précipitent dans le faisceau de nos lampes frontales.

Jumanda est parti passer la soirée chez des voisins avant de retourner dans son 4×4 pour la nuit. Dans un coin de la cour, les habitants du campement ont fait un feu. Je les entends discuter près de la tente une partie de la soirée. Nous n’avons encore établi aucun contact. Confiné dans ma bulle de nylon, je me sens à des années lumières de ces gens qui me laissent pourtant dormir chez eux.

Deuxième jour

Les ânes ont brai toute la nuit. Je suis réveillé très tôt par les premiers rayons du soleil, tamisés par la toile de tente. Pendant que nous nous faisons chauffer de l’eau pour le café, un vieux nous rend visite. Le premier curieux. Il a des yeux rieurs, légèrement asiatiques, prolongés par deux faisceaux de rides de chaque côté, une moustache et une barbichette grisonnantes, et des cheveux crépus formant des pointes autour du visage. Une tête de lion et de vieux rasta mélangés.

D’autres habitants de la cour le rejoignent : une femme, à la cambrure de reins extraordinaire, et une flopée d’enfants. Ils nous observent, debout, en train de prendre notre petit-déjeuner. Gênés, nous leurs donnons des barres de céréales et des tartines de beurre de cacahuètes.

Puis nous passons à la distribution de sucre. A cause des cahots sur la route, la plupart des paquets ont été éventrés et la poudre s’est répandue sur la plate-forme du pick-up. Nos hôtes ne veulent pas en perdre un grain. Ils balaient tout le sucre avec leurs mains et le ramassent dans une casserole. Les enfants, qui ont participé à la curée, se lèchent les doigts de plaisir.

J’ai également apporté des briquets et des rasoirs en plastique, pour les offrir aux habitants de la réserve. Les briquets s’avèrent une très bonne idée. En revanche, les rasoirs n’ont aucun succès. Les Kwa ont parfois quelques poils sur le menton et au-dessus des lèvres, mais en règle générale, ils sont totalement imberbes. A petite échelle, un malentendu classique de l’aide humanitaire ! Je trouve malgré tout quelqu’un dans la cour qui accepte mon cadeau avec un large sourire. C’est un homme à l’allure distinguée, autant qu’il est possible de l’être dans un endroit pareil. Il porte une sorte de redingote bleue marine avec des gros boutons argentés et un bonnet à visière, qui lui donnent un air de marin égaré dans le désert.

En réalité, il est le chef de famille. Je le retrouve un peu plus tard dans le rôle de responsable de la sécurité. Une femme a donné l’alerte. Des traces de lions ont été vues à proximité du village. Elle ordonne aux enfants de rentrer dans les huttes, et rassemble les animaux domestiques, les ânes et les chèvres, pour les enfermer dans un petit enclos rond, hérissé de branches sèches et coupantes. L’homme à la redingote a pris sa lance, rameuté deux ou trois jeunes du village. Ensemble, ils montent à cheval et s’enfoncent dans la brousse, à la poursuite de l’animal. Le but n’est pas de le tuer, mais de lui faire peur, pour le dissuader de revenir près des habitations.

Jumanda, Denis et moi les rejoignons en voiture. Très vite, la petite troupe repère des traces du fauve dans le sable. Elles traversent la route, à moins de 300 mètres de la cour où nous avons dormi, puis se perdent dans le Kalahari. Sûr de lui, Jumanda distingue trois individus : un jeune mâle et deux femelles. Il nous montre le buisson sous lequel ils se sont abrités pendant l’orage de la nuit. Je n’ai pas l’impression qu’ils aient laissé des indices de leur emploi du temps sur le sol, mais notre guide semble sûr de lui. Partie à la poursuite des félins, l’escadrille revient au bout de quelques minutes. Inutile de continuer la battue, le danger est déjà loin du campement.

Nous suivons maintenant un troupeau de chèvres conduit par deux jeunes Kwa. J’ai prévu de filmer une séquence sur l’élevage de bétail, car c’est ce qui a servi de prétexte aux autorités du Botswana pour expulser tous les habitants de la réserve et les installer dans des villes nouvelles à l’extérieur. Le gouvernement n’a jamais dit, bien sûr, qu’il voulait les faire partir pour laisser place nette à l’exploitation diamantifère. Ca, c’est la version des ONG. Il a plutôt utilisé l’argument écologique. La défense de l’environnement. Un comble pour ces premiers occupants du Kalahari, qui, plus que toute autre population, se sont fondus dans leur espace naturel, prélevant dans la brousse le strict nécessaire pour leur approvisionnement en viande. Mais dès lors que, n’ayant plus le droit de chasser, ils se convertissaient au pastoralisme, le gouvernement considérait que leur mode de vie instaurait un déséquilibre incompatible avec la préservation de la faune sauvage. Surtout, il ne voulait pas être obligé d’indemniser les éleveurs kwa, chaque fois qu’une de leurs bêtes se faisait dévorer par un fauve, comme le prévoit la loi botswanaise.

Le troupeau s’est arrêté sur l’espace découvert, au milieu duquel se dresse le réservoir vert du puits de Mothomelo. Son excavation date des années quatre-vingt-dix, époque où les compagnies minières prospectaient dans la réserve. N’ayant pas trouvé de diamants, mais découvert une nappe phréatique, elles sont parties en laissant l’équipement aux populations kwa, qui l’ont utilisé jusqu’à leur expulsion. Lorsqu’elles ont commencé à revenir par petits groupes, grâce à une décision de justice leur ayant reconnu le droit de vivre sur leurs terres ancestrales, elles ont trouvé le puits scellé. Les autorités de la réserve leur signifiaient par là qu’il n’était pas question de reprendre l’élevage.

Ne pouvant ni chasser, ni abreuver leurs bestiaux, les kwa se sont alors tournés vers la justice, avec l’aide de l’ONG Survival international, qui a payé les frais d’avocat. Le procès a eu un effet désastreux sur l’image du Botswana. Pour se défendre, le gouvernement prétendait qu’il n’était pas obligé de fournir aux Kwa des services de base, même s’ils avaient obtenus le droit de revenir s’installer dans la réserve. Cela revenait à dire que les premiers habitants du Kalahari pouvaient très bien boire de l’eau en suçant des racines ou en recueillant les gouttes de pluie, comme le faisaient leurs ancêtres.

La justice trancha en faveur des Kwa, montrant par la même occasion son indépendance. Elle décida qu’en vertu d’un droit inaliénable et universel d’accès à l’eau, rien ne les empêchait de réhabiliter le puits de Mothelo par leurs propres moyens. Ils firent appel à l’ONG Vox United, qui chercha des financements. Et surprise, Gem Diamonds répondit à l’appel. La compagnie anglo-sud-africaine, qui commençait à exploiter un gisement de diamants à l’autre bout de la réserve, apporta les financements nécessaires, s’achetant ainsi une image d’entreprise solidaire à peu de frais.

La démarche de Gem Diamonds, en tout cas, ne colle pas avec les affirmations de Survival International, selon lesquelles la prospection minière serait la cause principale de l’évacuation forcée des habitants de la réserve. Pourquoi favoriserait-elle maintenant le retour des Kwa sur leurs terres en finançant la réhabilitation du puits de Mothomelo ? Il y a là une logique qui m’échappe.

Les bêtes se sont rassemblées autour d’un robinet relié au réservoir. Elles s’abreuvent à un filet d’eau. Denis fait quelques plans puis j’interroge les deux bergers. Ce sont des jeunes de Kaudwane, une ville nouvelle à la lisière de la réserve. Ils sont revenus à Mothomelo car à Kaudwane, ils n’ont pas de travail, pas d’avenir, rien à faire. Ici, ils ont tout l’espace qu’il faut pour faire paître leur bétail. Je leur demande s’ils se sentent plus libres. Je ne sais pas quel sens exact ils donnent à ce mot traduit par Jumanda, mais ils me répondent par un large sourire.

Le puits fonctionne depuis le début de l’année. Curieusement, il n’a pas encore attiré beaucoup de monde. Autour du point d’eau, il n’y a pas âme qui vive. Les seuls lieux habités se trouvent à cinq minutes de marche. Celui où nous avons dormi parmi les ânes, et un autre, où nous avons fait une brève incursion la veille. Je demande à Jumanda comment se fait-il que si peu de Kwa soient revenus sur leur terre. Il m’explique que beaucoup de membres de sa communauté sont encore bloqués par les gardes de la réserve lorsqu’ils essayent de rentrer. Et puis, il y a le Sida. De nombreux jeunes ont contracté la maladie en arrivant dans les villes nouvelles. Ici, ils ne pourraient pas se faire soigner, reconnaît-il, me montrant d’un geste de la main les buissons rabougris qui nous entourent. Je me dis aussi qu’après avoir connu les attraits du monde moderne, il faut avoir traversé plusieurs paliers de renoncement et posséder une bonne dose d’ascétisme pour s’épanouir dans ce désert.

Une fois le tournage autour du puits terminé, nous allons rendre visite à la deuxième famille de Mothomelo. Jumanda gare le pick-up devant la clôture et va discuter avec les gens rassemblés à l’ombre d’un arbre. Il donne sans doute des nouvelles de l’extérieur et recueille les doléances des habitants de l’intérieur. Il y a beaucoup de très jeunes enfants dans ce groupe, accrochés au sein de leur mère, le cul plein de sable. Je reconnais le vieux rasta aux yeux rieurs de tout à l’heure. Il est en train de fumer sa pipe, tandis que la famille termine son repas. Une fillette racle au couteau un os déjà blanc. En interviewant une femme aux cheveux très courts et au teint clair, j’apprends que tous les enfants en âge d’aller à l’école sont ramassés systématiquement par des agents de l’Etat, puis transportés en camion à l’extérieur de la réserve. Ils ne sont ramenés que tous les trois mois chez leurs parents.

En fin de matinée, nous entendons le moteur d’une voiture se rapprochant de notre campement. Ce sont des gardes, nous avertit Jumanda, qui apparemment peut reconnaître le propriétaire d’une voiture au ronronnement de son moteur. Nous nous apprêtons à plier les tentes, mais ils passent leur chemin. Depuis notre entrée dans le CKGR, nous jouons au chat et à la souris. Nous sommes clandestins sur ce territoire. Sans autorisation de tournage et sans autorisation de dormir dans des villages Kwa. Nous sommes sensés passer la nuit sur des sites de campements dans la brousse, réservés aux touristes. Pour visiter les communautés kwa, il aurait fallu demander une autorisation spéciale, que l’on ne nous aurait peut-être jamais donnée, ou bien trois mois en retard.

La deuxième voiture de la journée est beaucoup plus discrète. Elle est entrée dans le hameau sans que nous n’ayons pu l’entendre. C’est une équipe de l’UNICEF, qui fait le tour des communautés de la réserve, s’assurant qu’aucune famille ne cache d’enfants pour les soustraire à l’école. Nous restons à l’écart. J’ai déjà eu affaire à cette organisation. Elle travaille main dans la main avec les gouvernements. Je n’aime pas cette façon d’éloigner les enfants de leurs parents, au lieu de promouvoir une éducation adaptée au mode de vie des habitants de la réserve.

Après toute cette agitation, les heures s’écoulent paisiblement. Nous n’avons plus rien à filmer. Les Kwa sont toujours assis sous leur arbre à discuter. On dirait qu’ils n’ont pas bougé de la journée. Nous nous réglons sur le temps aborigène.

Je m’assieds sur une souche à l’ombre des feuillages pour rédiger mon journal. Des enfants, curieux, s’approchent de moi. Ils m’observent en chuchotant entre eux. Je joue à leur faire peur et je prends quelques photos. De l’endroit où je suis, je vois nos deux tentes aux formes ovoïdes, l’une bleue, l’autre grise, bien alignées entre les huttes bushmen. Je suis l’extra-terrestre et voilà nos soucoupes volantes.

Au bout d’un certain temps, je me rends compte qu’il se passe quand même quelque-chose à l’endroit où Jumanda a garé la jeep. Des villageois se sont rassemblés sous un arbre, près du véhicule. Ils écoutent notre guide, assis à la place du conducteur, portière ouverte, leur expliquer le contenu d’un document qu’il tient à la main. C’est une lettre, adressée par une avocate à l’administration de la réserve. First People of the Kalahari, l’organisation dont Jumanda est un des leaders, est en effet sur le point de lancer une nouvelle procédure judiciaire contre le gouvernement.

L’affaire est significative du rapport de forces qui s’est établi entre les Kwa et les autorités botswanaises. Chaque fois qu’elles le peuvent, elles tentent d’empêcher l’installation de populations dans le parc naturel, toujours au nom de la préservation de l’environnement, tout en faisant de notables exceptions pour les compagnies minières et les opérateurs touristiques, désireux d’ouvrir des lodges pour amateurs de safaris photos. Les Kwa, soutenus de leur côté par des ONG étrangères, en appellent à la justice du Botswana, qui leur donne généralement raison.

Le contentieux, cette fois, est apparu à propos d’un système de transmissions. Jusqu’à une date récente, les populations du CKGR utilisaient une radio CB, que leur avait fournie Survival International pour communiquer entre elles. La liaison radio remplissait de multiples fonctions. Elle permettait aux familles, séparées par des journées de marche dans le désert, de se donner des nouvelles. Elle servait à contacter l’hôpital de Ghanzi, la ville la plus proche, lorsqu’une personne était malade. Elle était très utile aussi pour alerter les Kwa de la réserve quand une opération de police était lancée contre eux. En 2005, des forces de l’ordre sont venues déloger des communautés résistantes. Il y a eu des échauffourées, des gens embarqués de force dans les camions de police. Mais grâce à la radio, d’autres groupes furent prévenus à temps pour se cacher et les medias furent alertés.

Couper le système de communications de l’ennemi, un des principes de base de la tactique militaire. Les autorités de la réserve confisquèrent donc la radio, sous un prétexte fallacieux. Elles avançaient qu’aucune structure permanente, bâtiment, antenne, etc., ne pouvait être installée dans le CKGR sans autorisation spéciale. L’organisation First people of the Kalahari avait envoyé plusieurs courriers au ministère de tutelle pour récupérer les appareils, rappelant qu’une CB n’est pas une structure permanente. Elle n’avait reçue aucune réponse. Maintenant, il était clair que l’affaire se règlerait de nouveau devant les tribunaux.

Séquence et interviews sont tournées en quelques minutes. Puis nous retournons sous notre arbre. Moi, assis sur la glacière, et Denis confortablement installé sur une chaise de camping pliable. Il a pensé à tout, lui ! En discutant, j’apprends qu’il est un féru de camping sauvage. Il a fait la tournée des parcs naturels de l’Ouest américain avec sa femme et ses enfants, campé dans le Kruger park en Afrique du sud. Je fais petit joueur à ses côtés.

De temps en temps, Jumanda vient se ravitailler en bières dans la glacière. C’est lui qui a eu l’idée de les acheter dans le supermarché avant d’entrer dans la réserve. Sans dire un mot, il a posé le pack dans le caddy, sur le tas de nouilles, de boîtes de thon, de pain de mie, de bonbonnes d’eau, nos provisions pour une semaine d’autonomie dans le désert. Sur le moment, je n’ai pas surenchéri, considérant sans doute que la bière était un luxe inutile dans ce genre d’aventures. Mais maintenant que le stock est presque épuisé dès la deuxième journée de tournage, je suis bien obligé de reconnaître une faille énorme dans l’organisation. Tout l’art de la survie en milieu extrême consiste justement à se réserver des petits moments de plaisir rappelant la vie confortable que l’on a quittée. Denis le sait bien, avec tous ses gadgets de campings qui lui permettent de se sentir à l’aise. Lui, c’est un vrai aventurier ! Moi, je me sens pitoyable alors qu’il ne reste que trois bières et qu’après une après-midi à observer les Kwa dans une inaction presque totale, j’éprouve le besoin de noyer mon ennui. Je n’ai même pas pensé à emporter une bouteille de Bowmore, mon whisky favori !

Après avoir bu une première bière, je consulte Denis pour savoir s’il ne voit pas d’inconvénient à ce que j’en descende une deuxième. Sobre de nature, il se contente de la dernière bouteille, qu’il se garde pour le dîner.

A force de ne rien faire, je me mets à philosopher. Je m’étonne de l’absence de production matérielle et artistique chez les Kwa. J’en fais part à Denis, occupé à jouer avec les enfants. Depuis notre entrée dans le Kalahari, nous n’avons pas vu d’instrument de musique, ni d’outils permettant de fabriquer des choses à grande échelle. Comment peuvent-ils passer leur vie ainsi à ne rien faire, dans un état purement contemplatif ? Je cherche des explications dans leur environnement naturel ; je mets cela sur le compte de l’isolement, ou de l’absence de chef, de structure de pouvoir, même embryonnaire. Oui, c’est surement ça : dispersés sur un territoire immense, regroupés en petites cellules familiales, ils ne semblent guidés que par un besoin farouche de liberté qui empêche toute soumission à un autre et par conséquent toute accumulation de richesse. Sans esclaves ou semi-esclaves pour faire de grands travaux, sans trésor amassé par celui qui se proclame détenteur du pouvoir légitime, il ne peut y avoir de production à grand échelle et donc de développement matériel. Denis m’écoute par politesse, sans avoir l’air très convaincu.

Revenant à des considérations plus terre à terre, nous décidons de préparer le repas avant la nuit, pour ne pas avoir à affronter la nuée d’insectes qui se précipite sur toutes les sources de lumière. J’ai fait bouillir de l’eau, que je viens tout juste de verser dans mon sachet de poulet au curry lyophilisé acheté au Vieux campeur, lorsque de grosses gouttes de pluie s’écrasent sur le sol poussiéreux. En un instant, des trombes d’eau s’abattent sur mon dîner, et je me réfugie dans la voiture avec Denis et Jumanda, mon sachet repas à la main. J’attends que la réhydratation s’opère, comme cela est indiqué sur le mode d’emploi. Mais des boules de riz et des morceaux de poulet continuent de baigner dans un liquide jaunâtre. Manifestement, je n’ai pas respecté les proportions. A l’extérieur, la pluie traverse le décor à l’horizontale. Un gros orage balaie le Kalahari.

Soudain, je vois ma tente avancer toute seule. « Rentre dedans, me crie Denis, c’est le seul moyen de la retenir ! ». J’abandonne mon brouet d’astronaute et je me jette dans la tempête. Je traverse l’espace qui me sépare de la tente comme un champ de bataille. Une fois à l’intérieur, je ferme toutes les issues. Il ne me reste plus qu’à attendre. Assis sur mon matelas gonflable, j’écoute les paquets d’eau frapper la toile d’un son mat. Parfois, la pluie faiblit, frottant le nylon comme un rideau de perles fines. Puis la douche reprend de plus belle.

Je reste ainsi sans bouger une bonne heure, jusqu’à la fin de l’orage. Lorsque je peux enfin ouvrir la fermeture éclair, il fait nuit noire à l’extérieur. Je ramasse le réchaud et la casserole renversés sur le sol. Je replante les piquets de la tente et je retourne à l’intérieur. Il n’y a plus rien à faire. J’allume ma radio onde courte. Je réussis à capter le journal de RFI, qui annonce une nouvelle guerre quelque-part. Puis je m’allonge pour écouter de la musique sur mon i-pod. Patricia Barber chante Bye Bye Blackbird. Je m’endors sur sa voix sensuelle.

Dans la nuit, je suis réveillé par un animal qui renifle mes orteils à travers la toile. Sans doute un chien. Et si c’était un lion ? J’essaye de garder mon calme, tout en me demandant quelle réaction il faut avoir face à cet animal. Du fond de mes cauchemars, remonte la question lancinante qui me hante depuis mon entrée dans le CKGR : suis-je protégé par la tente, ou peut-il m’avaler avec, comme un shawarma ?

Troisième jour

Ce matin, nous sommes partis pour Gope, un site sur lequel la société Gem Diamonds a commencé à exploiter une mine de diamants. La route est monotone. Le paysage, toujours le même : une étendue plate d’arbustes épineux et d’herbe jaune, sous un ciel traversé de petits nuages alignés les uns derrière les autres comme un convoi ferroviaire. Je ne sais pas pourquoi, cela me fait penser aux plaines du Middle West.

Après une ou deux heures de voiture, nous nous arrêtons près d’un point d’eau, où s’abreuve un troupeau de chèvres. Des gens se tiennent sur les rives avec des bidons. L’eau est stagnante, boueuse. Des crapauds-buffles rampent dans la vase, laissant juste dépasser leur museau et leurs yeux proéminents semblables à ceux d’un crocodile. On dirait qu’ils observent les humains sur le bord. Soudain, je réalise que les habitants de ce trou perdu s’abreuvent à l’eau de la mare, comme les chèvres, et les animaux sauvages. Des femmes en remplissent des jerrycans puant l’essence, tandis que des hommes les chargent sur des ânes stationnés dans les buissons.

En faisant le tour, je tombe sur un groupe d’enfants qui jouent près de leur mère. Accroupie au bord de l’eau, elle vient tout juste de remplir son bol d’un liquide opaque qu’elle donne à boire à son petit. Indigné comme un Occidental peut l’être face à ce qui représente le degré ultime de la misère, je demande à Denis de filmer. « L’eau n’a pas bon goût, mais elle ne rend pas malade », me dit un vieil homme assis à côté. Calé sur une pierre, il fume du tabac dans un tibia de chèvre au bout évasé. Son allure d’ancêtre de Sherlock Holmes lui donne une autorité naturelle. Traduit par Jumanda, il m’explique que des ingénieurs sont venus explorer d’anciens puits, mais qu’ils n’ont trouvé que de l’eau salée. Les Kwas des campements alentours préfèrent boire cette eau que de déménager. J’imagine que si j’en avalais une goutte, il faudrait m’évacuer tout de suite par hélicoptère.

Nous suivons un homme qui rentre chez lui avec son chargement de bidons sur son âne. Aucune case en vue. Que des buissons et du sable. Les Kwa font des kilomètres à pieds pour s’approvisionner en eau. C’est le prix de leur liberté. L’homme nous conduit jusqu’à une palissade bien entretenue, parfaitement rectangulaire, avec deux huttes à l’intérieur et un autre enclos, plus petit, enserrant un bosquet, destiné au bétail. La ferme a l’air prospère. Elle appartient à l’oncle de Jumanda. Une femme sort de la case centrale pour discuter avec notre guide. De retour près de nous, il nous apprend qu’un lion est entré la veille dans le carré d’habitations, mais heureusement, il est reparti bredouille.

L’endroit se nomme Metsimanong. « Ca sonne un peu vietnamien », me fait remarquer Denis. C’est paraît-il la communauté la plus importante de la réserve, mais je ne vois rien d’autre que ce campement isolé. Jumanda m’explique que les familles vivent très éloignées les unes des autres. C’est leur façon d’occuper le territoire. Les Kwa n’aiment pas la promiscuité. Nous ne restons que quelques minutes, le temps pour Jumanda, qui n’oublie pas les siens, de distribuer quelques paquets de tabac. Il reste encore beaucoup de route à faire.

Après Metsimanong, le paysage est plus sec, la végétation encore plus rare. La piste semble encore moins fréquentée que les précédentes, sur lesquelles nous n’avons pas croisé une seule voiture. Des touffes d’herbes jaunies, entre les deux traces de roues, raclent le plancher du pick-up. Nous nous enfonçons de plus en plus dans le Kalahari, loin de notre port d’attache, sans même nous en rendre compte. Les images d’un rêve récurrent, teinté de vague inquiétude, me reviennent : je conduis une voiture sur une piste au milieu de la forêt, vers des terres sans loi, sans Etat, où la survie ne dépend que de soi-même. Un mélange de situations vécues et d’angoisses existentielles. Denis est assis à l’avant, à gauche du conducteur, paisible. Soudain il s’agite. « Il y a une odeur de brûlé ! ». Une fumée monte de la boîte de vitesses. Jumanda stoppe net le véhicule et sort précipitamment. Il semble pris de panique. Il s’engouffre sous le plancher et nous crie de lui donner de l’eau. Je lui passe un bidon de cinq litres mais il est trop gros pour passer sous la voiture. Je lui donne alors ma bouteille d’un litre et demi. Il jette de l’eau et du sable frénétiquement pour tenter d’éteindre le feu, tout en nous conseillant de nous éloigner, car le pick-up peut exploser à tout moment. Je prends mon sac à dos à l’intérieur avec le téléphone satellitaire pour prévenir les secours, au cas où.

Jumanda a réussi à étouffer l’incendie, déclenché par le frottement des herbes sèches prises dans les essieux. Exténué, le visage couvert de sueur et de sable, il nous déclare que nous avons échappé à la catastrophe. L’année dernière, il lui est arrivé la même chose avec une équipe de la BBC. La voiture a pris feu, avec tout le matériel et les vivres restés à bord. Un des membres de l’équipe a tout juste eu le temps de prendre le téléphone satellitaire pour appeler les secours. Ils sont restés deux jours et deux nuits dans la brousse, à attendre de l’aide. Un avion, qui avait repéré leur position, leur a balancé des bidons d’eau, mais ils se sont écrasés au sol. Plus tard, un hélicoptère a tourné autour d’eux sans les trouver. Ce sont les gardes de la réserve, arrivés par la route, qui sont venus les secourir. « La télévision française a eu plus de chance », lui dis-je, avec une pointe d’ironie, en repartant pour Gope, à la fois ragaillardi par cet épisode, et soulagé que notre voyage ne s’interrompe pas brutalement. Le moteur n’a pas été endommagé. Mais nous restons sur nos gardes.

Au milieu de l’après-midi, nous arrivons eu vue des dunes de sable formées par les déplacements de terrain autour de la mine. Je propose à Denis de faire quelques images, pendant que je reste dans la voiture pour préparer la séquence suivante. Il râle un peu, parce que je le laisse porter seul le pied de la caméra, et parce que selon lui, on est trop loin des dunes pour que ça rende bien à l’image.

En fait, j’hésite sur la stratégie à suivre. A Gaborone, j’ai interviewé le patron de Gem diamonds Botswna et il nous a très aimablement proposé de passer la nuit dans le campement des employés de la mine, plutôt que parmi les Bushmen. Au portail d’entrée, il suffit de demander un certain Tony. Il est sensé nous accueillir. En route, j’en ai discuté avec Jumanda et je lui ai dit qu’il serait préférable que nous allions voir les membres de sa communauté d’abord, parce que si nous nous mettons entre les mains des responsables de la mine maintenant, ils voudront nous accompagner chez les Kwa et leur simple présence modifiera le comportement des autochtones. Mais plus nous nous rapprochons des installations, plus je me dis qu’il va être difficile de passer sans se faire remarquer.

Sur la droite, se dresse un réservoir d’eau au milieu d’un campement abandonné, et un peu plus loin sur la gauche, une piste défoncée par les poids-lourds, menant à l’entrée de la zone interdite, certainement surveillée par des caméras et des vigiles. Je n’ai pas le temps de demander à Jumanda de prendre le chemin de la mine, qu’il a déjà bifurqué sur la droite pour s’engager sur une route à peine visible. Nous dérangeons une autruche qui détale en prenant un air offusqué, puis nous longeons un bel enclos, avec cinq ou six huttes à l’intérieur. Le plus grand et le plus « luxueux » que j’aie pu observer jusqu’à présent.

Jumanda, toujours aussi laconique, me dit que nous allons chez le chef du « village », un peu plus loin. Il gare le pick-up près de deux cases plantées au milieu de la plaine sans aucune protection contre les bêtes sauvages. Comme d’habitude, un petit groupe d’hommes et de femmes est réuni sous un arbre. Jumanda engage la conversation avec le plus vieux. Apparemment, c’est lui le chef, bien que jusqu’à présent, je n’aie perçu aucune structure de pouvoir chez les Kwa. Un homme lui ressemblant mais en plus jeune, sans doute son fils, est assis un peu à l’écart, en train de tailler des flèches. Denis semble très intéressé par cette activité. Il le filme. Le jeune prend alors son arc et décoche quelques flèches dans un tronc d’arbre à quelques centimètres de lui. Voyant qu’il a du succès, il se met à simuler une partie de chasse. Pour la caméra. Il rampe sur le sable en se tortillant comme un lézard, se cache derrière une touffe d’herbe, se dresse soudain et tire contre une souche, cette fois à une distance plus honorable.

L’arc et les flèches sont ridiculement petits. Des jouets d’enfant. Les pointes sont en métal, mais il me parait difficile de tuer avec cette arme, même un bébé springbock. J’en fais la remarque à Jumanda, qui me répond que les chasseurs utilisent un venin tiré d’un insecte qui ne surgit de la terre qu’à la saison des pluies. « De toute façon, il n’y a plus rien à chasser », se plaint le tailleur de flèches. Selon lui, les travaux de la mine et le bruit des camions ont fait fuir le gibier à des kilomètres à la ronde.

J’interroge le vieux pour savoir s’il tire quelque profit de la mine. « Aucun », me répond-il. Je sais pourtant que Gem Diamonds distribue de l’eau aux villageois et je lui en fais la remarque. « Oui, c’est vrai, admet-il, mais seulement après leur en avoir réclamé ». De toute façon, à part ce petit geste humanitaire, il n’est pas question pour la compagnie minière de partager quelque bénéfice que ce soit avec les communautés kwa de la réserve. L’organisation de Jumanda, First people of the Kalahari, revendique un partage des richesses. Mais il est inscrit dans la Constitution du Botswana que les royalties versées par les compagnies minières ne peuvent revenir qu’à la nation toute entière.

La conversation terminée, Jumanda me fait signe qu’il est l’heure de partir. Nous avons rendez-vous avec les voisins. Nous saluons la famille du chef et remontons en voiture. Jumanda nous conduit jusqu’à l’ensemble de huttes que nous avons dépassées à l’aller. L’enclos me semble vide, mais de nouveau, des formes se dessinent sous le parasol d’un grand acacia. Le comité d’accueil. Le soleil a commencé à décliner, redonnant de la couleur aux choses qui, quelques heures auparavant, se trouvaient noyées sous une lumière aveuglante. Les huttes de paille se découpant sur le ciel moutonneux me ramènent à nouveau des souvenirs du continent américain. C’est drôle, les voyages, les expériences, les rêves se chevauchent dans une trame à la texture du réel. Pas facile d’être totalement présent quelque-part.

Jumanda s’accroupit à côté du groupe et se lance dans une discussion animée. Que leur dit-il ? Je ne comprends rien. Peut-être leur fait-il répéter ce qu’ils devront me dire plus tard en interview !

Une vieille femme au visage ridé comme l’écorce d’un arbre sort de sa poche un paquet de tabac, qu’elle bourre dans un cylindre semblant faire office de pipe. Ici, les villageois fument dans des tubes en laiton que l’on utilise plutôt, sous d’autres latitudes, pour la plomberie. Ils sont tous à peu près similaires, longs d’une douzaine de centimètres, et d’un diamètre suffisamment large pour y passer un doigt. Généralement, les fumeurs tirent une ou deux bouffées de dimension rastafarienne et passent la pipe à leur voisin. Jumanda m’a assuré qu’ils n’ajoutaient rien d’autre à leur tabac. Je veux bien le croire. Mais la plupart des peuples premiers, tous les peuples de la terre, soit dit en passant, font usage de drogues. . Il y aura bien un adepte des philosophies new age, consommateur d’ayahuasca et autres plantes hallucinogènes, pour imaginer que cela explique leur attachement à un mode de vie vieux de 30 000 ans : peut-être fumaient-ils déjà une herbe si puissante qu’ils se sont désintéressés de tout progrès matériel pour jouir d’une liberté contemplative permanente et que ce dénuement, comparable à celui des grands ascètes, révèle en réalité une forme de lucidité supérieure …Je ne sais pas si l’usage traditionnel de drogues peut avoir un impact sur les pratiques et représentations culturelles, ni même si cela a jamais été étudié. Le tuyau passe de bouche en bouche, et s’arrête devant le visage d’un jeune fille assise, en train d’allaiter son bébé. A son tour, elle tire une taffe monumentale.

On s’installe pour l’interview. Je commence par la femme ridée. Jumanda traduit phrase par phrase. Le discours de la vieille est à la fois élaboré et percutant. Elle m’explique que la mine occupe désormais un espace où elle avait autrefois l’habitude de faire la cueillette et que maintenant, lorsqu’elle s’en approche de trop prêt, on la chasse.

Je demande ensuite à un jeune homme s’il aimerait avoir un emploi à la mine. Il me répond par une argumentation impeccable. Il s’est une fois rendu à l’entrée du complexe pour savoir s’il pouvait se faire embaucher. On lui a répondu qu’il devait pour cela se présenter à un bureau de recrutement situé dans la ville de Kaudwane, à l’extérieur de la réserve. Mais il ne l’a pas fait car il ne voit pas pourquoi il devrait quitter son village pour pouvoir travailler dans une mine installée juste à côté de chez lui, et sur une terre qu’il considère comme sienne.

C’est clair, les habitants de Gope voient la compagnie minière comme un envahisseur et n’en tirent aucun avantage. Mon métier m’oblige toutefois à présenter le point de vue de Gem Diamonds. Son directeur prétend que des préoccupations éthiques obligent sa compagnie à créer une barrière étanche entre le complexe minier et l’extérieur. Chaque ouvrier effectue des rotations de trois semaines, pendant lesquelles tous ses besoins alimentaires et sanitaires sont satisfaits. Il n’a pas besoin d’aller se ravitailler à l’extérieur. On évite ainsi les échanges monétaires entre employés de la mine et les populations environnantes, et du même coup les risques de voir se développer la prostitution et le trafic de drogue aux abords du complexe industriel. Les intentions sont louables, mais j’ai du mal à croire qu’elles sont les seules. J’ai plutôt l’impression que la compagnie minière veut à tout prix empêcher les gens du coin de se rendre compte de toute la richesse extraite de leur sous-sol. C’est mon opinion personnelle, que j’éprouve d’autant plus de plaisir à exprimer ici, sur cette page, que mon boulot consiste habituellement à trouver un juste équilibre entre des témoignages élaborés à partir de demi-vérités et de visions partielles, par des gens qui ont une fâcheuse tendance à raconter des salades devant la caméra.

L’entrée de la mine n’est gardée par personne. L’endroit semble désert. Une double clôture rehaussée de fils barbelés s’étend de part et d’autre d’un portail métallique blanc. Des baraques de chantier barrent la vue du côté droit, mais on peut distinguer derrière plusieurs rangées de tentes militaires. J’appelle. Au bout de cinq minutes, un africain en tenue de garde apparait sur le seuil d’une porte. Je demande à voir Tony. Le gardien me fait signe d’entrer et de faire le tour des bâtiments en voiture. Le portail n’est pas cadenassé.

Une fois garés, un homme blanc d’une trentaine d’années, brun, en culottes courtes, vient à notre rencontre. Il a des airs de boyscout, le visage poupon et parle d’une voix fluette. Il se présente comme le coordinateur du campement, chargé de toutes les questions logistiques et d’organisation. Comme il a un peu de mal à me décrire ses fonctions, je lui lance : « ah oui, vous êtes le Gentil Organisateur ». Comme il ne connaît pas le Club Méditerranée, il n’a pas compris la blague mais rit quand même, et nous fait signer un papier stipulant que nous avons pris connaissance du règlement et des mesures de sécurité. Mike, c’est son prénom, insiste surtout sur les serpents et nous conseille de vérifier qu’il n’y en a pas dans nos chaussures avant de les enfiler.

En sortant du baraquement, un gros afrikaner au visage en sueur, rougeaud, vient nous serrer la main puis disparait aussitôt. C’est le fameux Tony, le responsable de la mine, mais il nous recevra un peu plus tard, nous dit Mike. En attendant, nous pouvons poser nos affaires dans les tentes et aller dîner. Le repas est servi à 18 heures, c’est-à-dire dans une dizaine de minutes. Le bar, lui, ferme à 19 heures. Le soleil rouge, immense, enveloppé dans une gaze de poussière, s’enfonce derrière les tentes couleur kaki. Il faut parfois se pincer pour réaliser le caractère exceptionnel de la situation : je suis reçu dans un camp militaire, appartenant à une compagnie minière britannique pour laquelle, a priori, je n’ai aucune sympathie et qui certainement, n’aime pas les journalistes, exploitant un gisement de diamants de plusieurs milliards de dollars dans un des coins les plus reculés du Kalahari.

J’inspecte l’intérieur de ma tente. Elle est propre, spartiate. Je sors le téléphone satellitaire de mon sac pour appeler mes filles. Je leur raconte ma journée, leur parle de l’endroit où je me trouve.

  • Papa est dans une mine de diamants ! Eléa la petite, crie la nouvelle à toute la maisonnée
  • Dis-lui qu’il nous en ramène ! lui lance sa mère du fond de la pièce, d’une voix rauque.

Avant d’aller dîner, je vérifie que la tente est bien fermée pour qu’aucune bête ne se glisse à l’intérieur.

Le repas est servi sous un auvent de toile par un employé noir ni accueillant, ni agressif, simplement absent. Plongeant ses cuillères dans de grandes marmites, il verse de la soupe, de la viande et de la purée, sans un regard pour les ouvriers blancs qui défilent devant lui. Je prends mon plateau et me dirige vers la tente faisant office de salle à manger, où Denis et Jumanda se trouvent déjà attablés. Juste à côté, des Afrikaners discutent entre eux et jettent de temps en temps des regards dans notre direction en ricanant. L’un d’eux essaie d’engager la conversation.

  • Qu’est-ce que vous foutez ici ?
  • Un reportage pour la télévision française.
  • Ooh, s’exclame-t-il, en faisant une bouche en cul de poule, french tv ! Si vous m’interviewez, ne faites pas de faute d’orthographe sur mon nom s’il vous plait !

Je ne sais pas si ça sonne comme une menace ou une boutade. Je préfère ne pas répondre.

Après le dîner, je prends une douche chaude. Ah, que c’est bon ! Dans les vapeurs d’eau bouillante, je pense aux Kwa. Je me demande comment ils peuvent se passer de ce plaisir quotidien. Ils n’ont pas vraiment le choix à vrai dire. Ceux qui vivent à l’intérieur de la réserve sont les oubliés du développement, et ceux qui veulent se rapprocher des villes pour profiter un peu de la vie moderne ne sont pas mieux lotis. Ils restent des parias, des clochards ethniques, les derniers paumés de la terre. Je repense à ma conversation avec Denis sur leur degré d’évolution technique. Peut-être que dans des conditions particulières, une catastrophe nucléaire par exemple, suivie par une interruption dans la chaîne de transmission des savoirs, n’importe quelle civilisation, aussi avancée soit-elle, pourrait disparaître, et ses réalisations s’effacer de la mémoire de ses descendants, revenus à l’état de chasseurs-cueilleurs. Houellebecq l’a imaginé dans « La possibilité d’une île », et cela est déjà arrivé à certaines civilisations comme celle des Mayas. Pourquoi pas pour la nôtre ?

En sortant des douches, j’appelle mes camarades pour aller boire un verre. Mais je n’ai pas vu passer l’heure. Le bar est déjà fermé. On ne veille pas dans ce campement. Tous les ouvriers ont regagné leur tente, seuls, comme des moines soldats. Une fois de plus, Jumanda a eu la bonne idée d’acheter des bières avant l’extinction de feux. Il fait nuit noire dehors. Seule la lumière des douches éclaire l’allée des tentes. Sans lieu approprié pour s’asseoir, chacun part de son côté. Je prends ma bouteille, et rentre dans mes pénates.

Quatrième jour

Le petit-déjeuner est servi à six heures. Sous la tente abritant la cantine, toujours le même africain distant qui remplit votre assiette comme si vous n’existiez pas. Je prends du pain, de la confiture, accepte un peu d’omelette et me détourne par réflexe de survie des saucisses huileuses que j’associe à mon taux de cholestérol. Je remplis ma tasse d’eau bouillante, mets un sachet de café sur mon plateau et m’installe seul à la même table que la veille. Denis et Jumanda me rejoignent quelques instants plus tard, suivis d’un homme qui se présente comme médecin. Il habite Gaborone et fait des séjours de deux semaines dans ce campement. Une chance, nous dit-il, par rapport aux ouvriers de la mine, consignés ici pendant trois semaines. « Deux semaines, c’est supportable, mais la troisième, elle vous pétrifie sur place ».

– Nous, nous ne restons qu’une journée, je lui réponds, comme pour le rassurer.

– Ah, ça vaut mieux pour vous, conclut-il, laissant la conversation mourir là, sans rien faire pour la sauver.

Le petit-déjeuner terminé, je demande à Denis de se préparer pour tourner. En attendant qu’il revienne avec la caméra, je fais quelques pas derrière la cantine. Sur un terre-plein dégagé au milieu de structures métalliques en construction, une vingtaine d’ouvriers se tiennent debout, certains la tête baissée comme dans une attitude de prière. En uniforme bleu foncé, un casque orange à la main, ils écoutent les paroles d’un autre homme qui leur fait face. Un instant, je pense à une messe en plein air, mais que vient faire la religion dans une mine de diamants ? Peut-être s’agit-il tout simplement d’un briefing avant la journée de travail. Lorsque Denis arrive avec son équipement, la réunion vient tout juste de se terminer ; les ouvriers se sont dispersés dans la nature. Il ne reste à filmer que des alignements de tentes sur un sol aride. Je regrette de ne pas avoir commencé le tournage plus tôt. Mais Denis empoigne son trépied d’une main, sa caméra de l’autre, et se met à l’ouvrage, faisant de l’art avec des constructions linéaires et des perspectives vides à la De Chirico.

Le campement est la seule installation de Gem Diamonds que nous avons le droit de filmer, selon les conditions posées par le directeur lors de notre rencontre à Gaborone. La compagnie étant cotée en bourse, il prétend que toute image de la mine peut avoir des répercussions sur le cours de ses actions. Si je m’en tiens à ce qu’il m’a raconté, les travaux d’excavation sont plus avancés que le public n’en a connaissance, mais je ne vois pas en quoi cela peut faire baisser la cote de Gem Diamonds. Ce serait plutôt l’inverse. La mine pourrait avoir pris un retard considérable et il ne veut pas que ça se sache.

Le campement semble bien protégé. Nous longeons les deux ceintures de fils barbelés, séparées par un chemin de ronde, suffisamment large pour que des jeeps puissent circuler. Vue de l’intérieur, la brousse prend un aspect hostile. Pour les gens de la mine, c’est le territoire des sauvages. J’imagine des êtres affamés et hirsutes, vêtus de loques, nous épiant derrière les broussailles, des morts vivants sortis d’un film de George Romero.

A force d’errer dans les allées désertes, nous finissons par tomber sur quelqu’un, un homme seul, assis dans la tente servant de salle de télévision, en train de regarder le clip d’une chanteuse américaine roulant des fesses rien que pour lui. Dans cette colonie perdue au milieu de rien, cette image doit l’attendrir comme l’évocation nostalgique de sa planète natale. Denis le filme de dos sans qu’il ne s’en rende compte, et c’est mieux ainsi, car nous ne savons pas comment il peut le prendre. Peut-être qu’il n’a rien à faire là, qu’il tire au flanc, ou bien s’agit-il du médecin de tout à l’heure, au bord de la dépression. Comme scène de vie dans le campement, c’est un peu maigre, mais c’est la seule. Au loin, entre les rangées de tentes, on aperçoit le monticule de terre, formé par l’excavation de la mine.

Après avoir épuisé tous les angles de prise de vue, nous prenons la direction des baraquements administratifs. Mike a programmé une sortie chez les Kwa d’à côté. J’ai demandé à mes camarades de ne pas lui dire que nous les avons déjà rencontrés la veille ; il pourrait s’en servir de prétexte annuler la visite. Je tiens surtout à filmer une confrontation entre les Kwa et un représentant de Gem Diamonds, en espérant qu’il en sorte une de ces scènes de dialogue où, dans les bons documentaires, se révèle la substantifique moelle du sujet traité.

Mike nous attend sur le pas de sa porte, toujours en culotte courte, toujours aussi souriant. Il nous demande si nous avons bien dormi et si nous sommes prêts à partir. A cet instant, Tony, le responsable de la mine, claque la porte de son bureau et se dirige vers nous. Il a l’air pressé. Il nous demande si nous avons terminé. Je lui réponds que j’aurais bien aimé lui poser quelques questions, mais il décline ma proposition sur le ton de la camaraderie, dans lequel je perçois une pointe de stress.

  • Oh non, pas d’interview ! Je n’ai rien d’intéressant à vous dire. Vous êtes venus pour filmer le campement. Vous avez fait votre boulot. J’ai fait le mien. Good bye !

Puis il nous tourne le dos. Nous restons seuls avec Mike, qui nous invite à monter en voiture, d’un geste amical. Je demande à Denis de s’installer dans la sienne, pour qu’il puisse faire quelques plans de lui au volant, et je rejoins Jumanda dans notre pick-up.

Même chemin que la veille. Nous approchons de la case du chef lorsqu’en me retournant vers la banquette arrière, je m’aperçois que mon sac à dos n’est pas là. Angoisse. Il contient tout l’argent que j’ai changé à Gaborone pour payer Jumanda et faire face aux autres dépenses. Au loin, je vois Mike qui descend de sa voiture, suivi de Denis caméra à l’épaule. Je coure vers eux pour leur dire que j’ai oublié mon sac au campement, que je vais devoir retourner le chercher, mais qu’ils peuvent continuer sans moi. Je dois avoir l’air agité. Mike est planté là, à regarder le sol, l’air ailleurs, tandis que Denis continue de le filmer. En arrière-plan, le chef et son fils sont assis, en train de dépiauter une chèvre.

Que se passe-t-il ? J’ai perdu la tête ou quoi ? Si le sac est volé, le tournage, qui jusqu’à présent roule plus au moins selon le plan préétabli, risque de dérailler et de se planter dans le décor. Jumanda fonce sur la piste comme un champion de rallye. Lorsque nous arrivons près des baraquements, je devine le sac posé sur le sol anéanti de soleil. Sa couleur claire se confond avec celle de la terre. C’est peut-être pour cela que je ne l’ai pas vu en partant. J’ouvre ma pochette à l’intérieur. Tout y est. La réalité revient sur ses rails.

De retour près de la hutte du chef, je tombe sur une scène étrange. Mike est toujours tout seul, debout sur le sol rocailleux à regarder l’horizon, les mains dans les poches de sa culotte courte, pendant que Denis est occupé à filmer une femme sans âge qui se dandine sur le seuil de sa case, en écoutant de la musique sud-africaine sur un transistor branché à un panneau solaire. Cela ressemble à un jeu de séduction : femme bushmen remuant l’arrière-train pour attirer mâle blanc dans son antre. Au fond, le chef et son fils continuent d’écorcher la chèvre. Il ne s’est absolument rien passé.

Je m’étais dit qu’au minimum, Mike aurait apporté des bidons d’eau, qu’il distribuerait devant la caméra aux Kwa reconnaissants, pour donner de sa compagnie une image socialement responsable. Même pas. Il reste là, debout et immobile comme une vierge offerte en sacrifice. Voyant qu’il n’y a rien à en tirer, je le libère. Il monte aussitôt dans sa voiture et déguerpit dans un nuage de poussière. Je n’ai même pas pris la peine de lui demander une interview, connaissant d’avance la réponse.

Denis m’explique qu’un malaise s’est installé lorsqu’il a commencé à le filmer. Apparemment, le gentil organisateur ne s’attendait pas à être un personnage du film. Il s’est raidi, ne prononçant plus aucune parole, tétanisé par la caméra.

N’ayant plus rien à faire, je m’approche du chef, de son fils, et de la chèvre à moitié écorchée. Le père tient le couteau tandis que le fils tire sur la peau. La lame semble ne pas avoir été aiguisée depuis leur arrière-arrière grand-père. Tout autour, d’énormes scarabées noirs sont occupés à rouler des crottes de chèvres deux fois plus grosses qu’eux. Ils les poussent vers l’entrée de leur galerie souterraine, pris d’une frénésie de travail, comme s’ils devaient mourir de ne rien faire. Lorsqu’ils n’arrivent pas à pousser la boule avec leurs pattes de devant, ils se retournent pour utiliser leurs pattes de derrière. Ils n’obéissent à aucun ordre, ils ne suivent que leur instinct d’espèce laborieuse. C’est la dernière image que je garde de Gope et de sa mine.

Il est temps de partir car aujourd’hui, la route est longue. A vrai dire, il reste toute la réserve à traverser. Nous nous trouvons au sud-est et nous devons nous rendre à l’extrémité ouest, sur le site de Xade, à plus de 200 km d’ici. C’est là que nous sommes sensés passer la nuit, selon le programme que nous avons déclaré à l’administration de la réserve, au moment de payer le permis d’entrée.

Avant de quitter Gope, je fais une interview de Jumanda devant l’entrée du camp ouvrier sur le thème de l’exploitation minière. Pas de surprise, il me déclare qu’il est contre. Je lui rappelle quand même qu’un des objectifs de ce reportage est de montrer que la présence de gisements de diamants dans la réserve pourrait être à l’origine de l’expulsion des Kwa. Mais pour l’instant, les éléments de preuve sont ténus. Ce que nous avons filmé va plutôt dans un autre sens. Loin de sembler gênée par la présence des Kwa, la compagnie Gem Diamonds participe au contraire à leur retour en réhabilitant le puits de Mothomelo. Et à Gope, elle défonce allègrement la croute terrestre, sans se soucier des quelques aborigènes qui campent à côté de ses installations et passent leur temps à fumer la pipe en regardant les nuages.

Jumanda avance alors un argument. Avant d’organiser le déménagement manu militari des Kwa, plusieurs ministres se sont réunis avec les habitants de la réserve pour les informer de leur départ imminent. A l’époque, ils ne cachaient pas que cette décision était en rapport avec les projets miniers dans le secteur. Jumanda cite même les noms des ministres Balopi et Ngwako, ainsi qu’un autre patronyme que je n’arrive pas à retenir. « Ce sont des ministres qui l’ont dit ! » insiste-t-il. Sans doute. Mais cela ne fait pas lourd pour un dossier d’accusation.

Je ne peux faire que des conjectures. Quelque temps avant la déportation des Kwa, le peuple Nama, dans une situation similaire en Afrique du sud, avait gagné un procès contre une compagnie minière. Se prévalant de conventions internationales favorables aux peuples indigènes, et après avoir présenté la preuve qu’il avait été spolié de ses terres au XIXème siècle, il avait obtenu un partage des revenus de la mine. Cette décision d’une cour sud-africaine pouvait faire jurisprudence et représentait un risque pour la société De Beers qui prospectait alors dans le Kalahari. Il est possible que la compagnie minière ait fait part aux autorités botswanaises de ses inquiétudes, et que cela explique pourquoi les premiers habitants de la réserve ont été expulsés au tournant du millénaire. Je n’en ai pas la preuve, et je lègue ces informations aux chercheurs du futur qui se pencheront sur ce point crucial de l’histoire de l’humanité, pour tirer l’affaire au clair.

L’interview finie, et un peu dépité, j’entraîne Denis vers le double grillage qui protège la mine pour faire une dernière image du monticule de terre, même si cela nous est strictement interdit. C’est mon geste de rébellion, ma façon de manifester ma liberté d’informer, totalement dérisoire au milieu de ce désert.

Nous reprenons le chemin de Metsimanong. Au moins trois heures de trajet avant d’arriver au point d’eau. En route, un nouvel incendie se déclare sous le châssis. Mais cette fois, nous réagissons comme si nous connaissions par cœur la procédure. Jumanda se lance immédiatement sous le véhicule, tandis que Denis et moi, sortons les bagages en quelques secondes. Allongé sur le sable, j’enlève unes par unes les herbes coincées sous le pot d’échappement et susceptibles de prendre feu.

Une fois l’incident terminé, Jumanda lance une idée que je n’apprécie pas du tout. Il prétend que le pick-up n’est pas adapté à ce terrain et qu’il est plus prudent de sortir de la réserve par l’endroit où nous sommes entrés, au lieu de la traverser de part en part, comme cela a été décidé. Je le regarde, comme un enfant qui voit ses rêves s’envoler. Puis je réagis à ce qui s’apparente à un conflit d’autorité. J’explique à notre guide que nous ne sommes plus très loin de la route principale, que sur celle-ci, il n’y a surement pas autant d’herbes qui poussent au milieu, et que de plus, nous avons acquis une certaine expérience dans l’extinction des incendies de châssis, bref, que nous pouvons parfaitement tenter l’aventure. Il n’a pas l’air d’acquiescer mais se range quand même à mes arguments, ajoutant qu’il se renseignera sur l’état de la route au prochain village.

Peu après, Metsimanong est en vue. On devine au loin la palissade plantée au milieu de nulle part, délimitant l’espace habité par l’oncle de Jumanda. Notre guide rejoint le petit groupe réuni à l’ombre d’un acacia, tandis que Denis et moi, flânons dans la cour pour prendre des photos. L’endroit a un certain cachet. Sous le soleil implacable de midi, les huttes, les arbres, les gens, apparaissent comme des taches de couleur au milieu du néant. L’enclos aux chèvres, entourant un bouquet d’arbres bas, a l’allure d’un îlot perdu au milieu de l’océan. Des branches torses, posées sur le chaume d’une hutte, sans doute pour le maintenir en cas de coup de vent, descendent du sommet en motifs étoilés.

La conversation de Jumanda s’éternise. Je me rends compte soudain qu’il est en train de partager le repas avec les siens. Comme si nous n’existions pas, ou comme si nous faisions partie d’une réalité parallèle qui ne peut interférer avec celle de sa tribu. Denis, stoïque, propose que nous nous fassions chauffer un plat en attendant. Il a raison. Inutile d’essayer de nous intégrer ! Réchaud, sachets de soupe, le repas est près en cinq minutes. Et tandis que Jumanda ronge ses côtelettes en famille, nous avalons notre nourriture préfabriquée au pied de la voiture, seul endroit dans cette immensité où nous nous sentons encore un peu chez nous.

Le déjeûner terminé, nous reprenons la route en direction de la sortie ouest, à l’autre bout de la réserve. Il est déjà tard pour entreprendre la grande traversée. Mais le calme de notre pilote nous rassure. Comme prévu, la piste est bonne, douce et sablonneuse. Et sans herbes au milieu. Je me laisse emporter par la quiétude des longs trajets en voiture, par cette sensation apaisante de vivre entre parenthèses, hors du temps et des contraintes quotidiennes, avec, pour seule activité cérébrale, la contemplation des nuances infinies du paysage. La platitude du Kalahari parsemé d’arbustes épineux opère sur mes sens une transformation proche de l’état d’hypnose. J’échange avec mes co-équipiers quelques mots brefs, sans autre finalité que de ponctuer la monotonie du décor par des mots virgules, séparés par une éternité de voyage intérieur.

Nous traversons maintenant une étendue de végétation calcinée, et après un long moment sans réagir, je m’aperçois que ce paysage apocalyptique ne s’arrête jamais. La terre semble ravagée par un incendie de taille biblique. Je demande à Jumanda quelle est l’origine de ces feux de brousse. Il me répond que des visiteurs jettent parfois des mégots par la fenêtre. Mais quels visiteurs ? Je n’ai vu jusqu’à présent que des gardes et des autochtones. J’ai plutôt l’impression que ces incendies sont d’origine naturelle. J’en ai remarqué d’autres sur la route, de taille plus petite. Ils ont pu être déclenchés par la foudre, ou par le reflet du soleil sur une pierre, embrasant comme un briquet tous ces buissons déjà grillés par des mois de sécheresse. Mais inutile de contredire la parole d’un guide bushmen.

La voiture glisse sur le ruban de sable blanc au milieu de formes squelettiques, comme à la surface d’une exo-planète. La ligne droite infinie me ramène à nouveau des visions de rêves anciens. Jumanda semble avoir mis le pilote automatique.

  • On pourrait tourner un film de science-fiction dans ce décor, une histoire de survivants après une catastrophe nucléaire, dis-je à Denis

J’ai l’impression de l’avoir réveillé.

  • Ah oui, tiens, et on prendrait Mila Jovovich comme actrice principale.

Avant de partir, je lui avais parlé du film que j’avais regardé à la télé dans ma chambre d’hôtel, une série B dans laquelle une poignée d’êtres humains, protégés derrière les remparts d’une prison-forteresse, tentaient de résister aux assauts d’une marée de morts vivants contaminés par un virus extra-terrestre. La scène de l’avion qui décolle d’une plateforme et passe en rase-mottes sur la tête des zombis, laissant derrière lui un sillage de sang, m’avait particulièrement impressionnée. Une femme brune et sexy venait libérer les derniers survivants pour les conduire sur un navire ancré au large. Vêtue d’un pantalon moulant, parée d’armes blanches dans leurs fourreaux, deux fusils à pompe aux crosses recourbées derrière le dos, elle avait l’allure d’une héroïne de jeux vidéo. Denis m’avait appris que cette actrice qui éclatait la tête des morts vivants à tour de bras était Mila Jovovitch, l’ancienne petite amie du réalisateur Jean-Luc Besson.

  • Il faudra être persuasif pour la décider à venir dans le Kalahari, lance mon co-équipier d’un ton sarcastique.
  • On construira un campement comme celui de la mine, avec tout le confort à l’intérieur.
  • Ca ne suffira pas, il faudra un bon scénario.
  • J’en ai un : après une catastrophe nucléaire, une horde de femmes chevauchant des motos déglinguées parcoure le bush calciné à la recherche du dernier mâle survivant pour perpétuer l’espèce.
  • Tu devrais le proposer à un producteur de films X …
  • Pfff …

Je replonge dans mes pensées, me laissant emporter par d’autres histoires de science fiction. Nous sommes en 2945. La terre est peuplée d’une race d’hommes ayant réussi à contrôler totalement leur évolution génétique. Seuls quelques petits groupes isolés, dispersés sur un immense territoire désert, ont conservé leur génome humain d’origine. Une série de renoncements et de mises à l’écart forcées leur a fait perdre toute trace de leur civilisation. Ils n’ont gardé que les qualités et les défauts de leur espèce, nus et sans fioritures.

Le monde extérieur a continué son développement technique accéléré, tout en veillant à ce que les derniers hommes véritables ne reconstituent pas des organisations politiques trop fortes. Les élites de cette civilisation surdéveloppée sont cependant divisées quant au sort qui doit être réservé aux porteurs d’un génome humain non modifié. La majorité considère, pour des raisons scientifiques et morales, qu’il est nécessaire de sauvegarder ce patrimoine vivant de l’humanité. D’autres, au contraire, estiment que l’existence répugnante de ces êtres naturels est un frein à l’évolution génétique post-humaine. Pour que l’espèce nouvelle se sépare une fois pour toutes de l’humanité, il faut donc les exterminer. Un début de génocide a déjà eu lieu par le passé, mais il a été arrêté à temps par des conservationnistes.

Le décor est planté. Maintenant l’action : elle suit les tribulations d’un homme bio, une sorte de Jumanda bis, à cheval entre les deux mondes. Elevé comme animal de compagnie par un couple de post-humains remplis de bons sentiments à l’égard de son espèce, il découvre dans la bibliothèque de ses maîtres que les hommes comme lui sont à l’origine de grandes civilisations. Il conçoit alors le projet héroïque de rassembler les tribus éparses dans le désert, et de s’approprier la technologie des post-humains pour défendre le droit des naturels à une vie digne.

La traversée du Kalahari continue ainsi, entre le XXXème et le XXXIème siècle. Soudain, Jumanda stoppe le 4×4, descend et fait quelques pas en arrière. Des traces d’éléphants ! Un troupeau traîne depuis quelques temps dans la réserve, les gardes que nous avons entendu passer près de Mothomelo étaient à leur recherche, nous explique-t-il. Sur le sable de la piste se dessinent les empreintes plates et arrondies des pachydermes. Même avec son œil aiguisé de pisteur, je me demande comment il a pu les repérer à l’allure où il roulait !

Profitant de cet arrêt au milieu de la brousse dévastée, je lui pose une question bête : « comment les Kwas peuvent-ils vivre dans un environnement aussi hostile ? ». La réponse est du même acabit : « ce n’est pas un problème pour eux, ils ont toujours habité ici ». Plus tard, je fais une autre interview de Jumanda, cette fois au volant de sa voiture. C’est une technique de tournage plutôt efficace, qui donne une impression d’action là où il n’y en a pas. Je lui demande ce qu’il pense des politiques mises en place dans certains pays, permettant aux peuples indigènes de devenir les gardiens des espaces naturels qu’ils habitent, et d’être rémunérés pour cela. Il me répond que c’est exactement le genre de projet qu’il faut pour les Kwas, car s’il y a toujours autant de bêtes sauvages dans la réserve, c’est grâce à eux. Ils les protègent ; c’est leur nourriture, et tout cet espace, leur garde-manger. Les autorités, elles, suivant une politique environnementale où l’humain n’a pas de place, préfèrent leur interdire de chasser.

Sur la route, nous croisons un couple de girafes. Leur long cou navigue au-dessus des acacias comme un animal préhistorique à la surface des eaux. Puis elles s’arrêtent, pour tourner vers nous leur face aux allures d’esprit de la forêt et nous lancer un regard interrogateur. Un peu plus loin, nous nous arrêtons pour filmer un groupe de koudous, fantômes glissant à travers les buissons. J’en profite pour aller pisser un peu à l’écart de la route. J’ai à peine fini qu’un bruit me surprend : quelque-chose s’approche de moi entre les arbustes. Je pense d’abord à un animal, mais aucune bête n’avancerait d’un pas aussi lourd vers sa proie. Un être humain alors ? Mais dans cet espace inhabité sur des centaines de kilomètres, qui cela peut-il être. Un extra-terrestre ? Un frisson me parcoure l’échine. Soudain, Denis apparaît, marchant tranquillement. Lui aussi est allé se soulager mais je ne l’ai pas vu s’éloigner. Si j’avais été armé, je lui aurai tiré dessus !

La nuit tombe sur le Kalahari et nous roulons toujours. Dans les dernières lueurs du jour, nous croisons l’épave calcinée de la BBC, et nous nous arrêtons pour nous recueillir devant cette carcasse de voiture qui aurait pu être la nôtre. A mesure que l’obscurité s’étend sur la brousse, j’imagine mieux les nuits d’angoisse que les journalistes anglais ont dû passer à attendre les secours. Ce n’est pas le moment de traîner.

Il fait déjà nuit noire lorsque nous atteignons le terrain de campement de Xade. A notre grande déception, le site a été aménagé à côté du bâtiment des gardes, à l’entrée de la réserve. Il y a même des douches, avec de l’eau chaude ! Nous pensions passer une dernière nuit en pleine brousse et nous voilà de nouveau dans un monde policé. Les tentes sont vite montées, les restes de rations de l’armée vite avalés, et nous allons dormir.

Cinquième jour

Le lendemain matin, il faut remplir les formalités au poste de garde, montrer les documents prouvant que nous avons payé la nuit sur le campement. Comme nous quittons la réserve à la date prévue, les fonctionnaires ne nous retiennent pas plus longtemps. J’imagine les tracasseries que doivent subir les Kwa lorsqu’ils essaient de revenir dans la réserve. Leur avocate, Junner Serane, que j’avais rencontré avant de partir, m’a confirmé que s’ils n’ont pas de permis, ils doivent faire demi-tour. Leurs ancêtres ont vécu depuis des dizaines de milliers d’années sur ces terres, et maintenant, ils doivent demander l’autorisation pour rentrer chez eux !

A quelques kilomètres du poste se trouve l’emplacement de ce qui fut Xade, la plus importante communauté kwa sur le territoire de la réserve. Même si nous avons franchi l’entrée officielle, nous nous trouvons toujours à l’intérieur. Ici, le paysage est franchement désertique. Aucune herbe ne pousse entre les arbustes. Un gnou solitaire passe au loin, coupant la route à travers des distorsions de chaleur. Un phacochère se dirigeant vers un point d’eau hésite lorsqu’il décèle notre présence, puis décide de rebrousser chemin. Jumanda nous raconte, debout au milieu de rien, que c’est ici qu’il a grandi et passé son enfance. Avant, il y avait une école, un dispensaire, maintenant, il ne reste qu’un néant minéral écrasé de lumière. Tous les habitants ont dû déguerpir en 1997, lorsque le gouvernement a décidé que le développement humain était incompatible avec la préservation des espaces naturels, et que pour profiter des bienfaits de la vie moderne, les Kwa devaient quitter leurs terres ancestrales.

Notre dernière étape sera donc New Xade, cette ville nouvelle où les chasseurs cueilleurs du Kalahari sont entrés de force dans le XXème siècle, ou plutôt le XXIème, puisque celui-là touchait à sa fin. En route, Denis et moi prenons le volant à tour de rôle, juste le temps de nous rendre compte à quel point Jumanda est un chauffeur expérimenté. Il a traversé le Kalahari d’une traite sans faire une embardée, alors que nous arrivons à peine à maîtriser le véhicule sur le sable mou de la piste.

Nous arrivons enfin en vue de cet endroit que l’on peut difficilement qualifier de ville. Seule une grande antenne et des fils électriques suspendus à des poteaux rappellent que nous avons atteint une zone habitée reliée au reste du monde par la technologie moderne. Pour le reste, des maisonnettes en brique d’un seul niveau, éparpillées entre les arbres sur le terrain toujours aussi plat du Kalahari, sous la lumière aveuglante de midi, n’offrent à la caméra de Denis aucune possibilité de vue d’ensemble.

Soudain, un camion, puis deux, passent à toute allure, remplis de gamins dans la benne arrière. Ils hurlent, agitent les mains entre les lattes de bois lorsqu’ils s’aperçoivent qu’on les filme. Puis le camion file en brinquebalant, avec sa cargaison de marmaille vociférante. Nous sommes samedi, et les écoliers retournent chez leurs parents dans la réserve, après trois mois d’absence.

Notre présence attire des gens qui sortent des maisons. Des femmes s’approchent pour nous vendre de l’artisanat et danser devant la caméra, comme si cela pouvait nous inciter à acheter leurs babioles. Jumanda prend un bandeau orné de deux petites cornes de gazelles, dont il se ceint le front. Il compte se rendre comme ça à la conférence de Durban sur le climat, où il est invité en tant que représentant d’un peuple aborigène. Il me demande de l’argent pour payer. C’est ma contribution à la cause.

Nous remontons en voiture, roulons au milieu de rues complètement désertes où des fonctionnaires ont sans doute trouvé drôle d’installer des panneaux de stop à chaque carrefour. Jumanda nous fait faire un tour rapide de cette bourgade que j’ai décidément du mal à appréhender. Il y a bien des bâtiments officiels, une école, un hôpital, tout ce qui correspond aux attributs habituels d’une ville et qui peut représenter pour le gouvernement une raison valable d’avoir déplacé les Kwa jusqu’ici. Notre guide engagé pousse même l’honnêteté intellectuelle jusqu’à nous présenter des membres de son ethnie qui se sont habitués à la vie moderne et ne veulent plus retourner dans la réserve.

Mais je n’arrive pas à donner un nom à cet endroit qui ne ressemble à rien. Personne, d’ailleurs, n’est d’accord sur la façon d’appeler New Xade. Pour le gouvernement, c’est un « site de réinstallation », pour les ONG qui défendent la cause des aborigènes, il s’agit d’un « camp de déplacés », quant aux Kwa, qui ont échoué là après des millénaires de nomadisme dans le désert, ils l’ont désigné par un mot dans leur langue qui signifie « lieu de mort ».

Cela remonte aux premiers temps de leur installation. A peine arrivés, ils ont commencé à tomber comme des mouches, touchés de plein fouet par l’épidémie de SIDA qui ravage l’Afrique australe. Ils n’ont pas compris ce qui leur arrivait. Certains, d’ailleurs, ne savent toujours pas pourquoi ils meurent. Leur maladie reste pour eux un mystère, qu’ils attribuent à leur déracinement.

Selon certains chiffres qui circulent dans la presse, 55% de la population serait séropositive. Des données statistiques qui ne font que rendre encore plus diaphane et fantomatique cet endroit oublié de la terre. 55 % de réalité en moins. Finalement, ce lieu est un non-sens. Il n’existe pas. Les Kwa y habitent comme des ombres, des âmes en peine. La vie ici ressemble à une profonde dépression collective. Certains sombrent dans l’alcool, d’autres dressent leur hutte à l’extérieur de la ville pour essayer de reproduire un mode de vie plus ou moins similaire à celui qu’ils connaissaient dans la réserve. Seuls les plus forts, ou les plus fous, ont réussi à fuir ce cauchemar érigé au nom du développement, pour retrouver les grands espaces et la vie nomade du Kalahari, mais au prix d’un abandon total.

Il est temps maintenant de retourner vers la « civilisation », vers le confort et la sécurité, cette bulle dans laquelle nous avons été habitués à vivre depuis toujours. Avant de finir le reportage, j’ai prévu de tourner une dernière séquence dans un lodge qui se présente sous l’étiquette « tourisme solidaire ». Il est géré par une ONG, mais la communauté kwa en est propriétaire, et tous les bénéfices sont sensés lui revenir. Les touristes de passage ont la possibilité d’y assister à des danses traditionnelles. Dans la réserve, elles étaient pratiquées lors de grandes occasions, quand les hommes revenaient de la chasse, après des semaines d’errance dans la brousse, les épaules chargées de gibier pour tenir jusqu’à la saison suivante. Installés maintenant sur le bord des routes, les Kwa ne font plus que de la représentation. Ils chantent et ils dansent pour les autres, pour ces touristes qui veulent voir d’authentiques bushmen. Ils en tirent quelques revenus. Et cela permet à l’ONG d’écrire sur son site internet qu’elle participe à la sauvegarde de leur culture.

Nous avons décidé d’y passer la nuit. L’entrée du lodge est indiquée par un grand panneau de couleur fauve qui représente un chasseur kwa brandissant son arc. Nous quittons la route asphaltée. La piste débouche sur un ensemble de constructions hétéroclites. Sur la droite, un long bâtiment qui fait penser à une ancienne école ou à un hôpital, et sur la gauche, une grande charpente surmontée d’un toit de chaume servant de salle à manger ouverte à tous les vents. Le couvert est mis pour le repas du soir.

Personne à la réception pour nous accueillir. Je passe une tête dans la pièce d’à côté. C’est une cuisine où une employée kwa aux allures de bonne sœur fait la vaisselle. Une autre femme jette les restes d’un repas aux chiens par la porte de derrière. Surprise de nous voir arriver si tôt, celle qui était à la plonge s’essuie les mains à son tablier et va chercher les clés sur le tableau derrière le comptoir. Puis se ravise. Nous avons pris l’option « village bushmen ». Pas besoin de clé, les cases n’ont pas de porte.

Nous la suivons le long du bâtiment en dur. En trottinant, elle nous indique qu’il s’agit de la partie « hôtel » et que si nous ne supportons pas la chaleur, nous pouvons toujours nous y installer ; les chambres sont climatisées et il en reste quelques-unes de libres. Elle nous conduit jusqu’à nos cases. Tirant le rideau aux motifs floraux, elle nous montre une chambre au confort rudimentaire : un lit en bois surmonté d’une moustiquaire, une table, une chaise et un ventilateur.

Rien à faire avant le dîner et le spectacle du soir, organisé spécialement pour un groupe d’allemands attendus en fin de journée. Je m’allonge. Je bouquine. Je somnole, dans la torpeur de l’après-midi australe, flottant dans un espace sans coordonnées géographiques, jusqu’à ce qu’un bruit de plongeon traverse l’atmosphère. Je me réveille avec une envie de fraîcheur. Dehors, la piscine, d’un bleu turquoise, étale ses rondeurs en forme de cacahuète. Une palissade la protège des animaux de la brousse qui auraient la mauvaise idée de venir s’y abreuver. Un homme brun à la peau mate, d’une trentaine d’année est assis sur le bord, les pieds dans l’eau chlorée. Sur un transat, une femme blonde se dore au soleil.

M’adressant d’abord à l’homme, j’engage la conversion en anglais. Il fait partie du groupe d’allemands. Très ouvert, il me résume son voyage. Ils arrivent de l’Okavango où ils ont fait un safari photo extraordinaire. A Hambourg, il tient une boutique de photographie. Ca le change des mariages et des séminaires d’entreprise. Il est venu avec sa femme (il me montre le corps allongé au bord de la piscine) et ses beaux-parents qui ont offert le voyage à toute la famille. Sur son appareil défilent des images de lions, d’éléphants, et de rhinocéros.

Je retrouve Denis près de la salle à manger. Il m’informe que la gérante du lodge est arrivée et que si on veut, on peut la rencontrer. J’avais prévu de l’interviewer le lendemain matin, après avoir fait le tour du lodge. Je déteste me retrouver face à un interlocuteur sans avoir eu le temps de prendre connaissance du terrain. Mais elle nous annonce que demain, elle doit se rendre à Gaborone. Si nous voulons lui poser des questions, c’est maintenant.

Elle ne veut pas se défiler devant des journalistes qui a priori n’ont aucune raison d’avoir des soupçons à l’égard d’une ONG comme la sienne, mais je la sens sur ses gardes. Elle a l’air pressée et méfiante. Denis règle sa caméra sur le visage de cette femme aux cheveux châtain-gris, mi-longs et raides comme du crin, aux sourcils en broussaille et aux traits masculins. Moins elle se sent en confiance, plus son accent écossais s’accentue, au point de devenir presqu’incompréhensible. C’est drôle, je n’étais pas venu pour faire un reportage à charge, pour dénoncer le business de l’humanitaire, mettre en lumière les profits honteux derrière les bons sentiments, mais à mesure que l’interview avance, un malaise s’installe. Cela devient flagrant lorsqu’après avoir parlé des projets de développement financés par les revenus du lodge, je m’intéresse à la comptabilité. Je comprends alors qu’une bonne partie des profits sont consacrés aux frais de fonctionnement, et je m’arrête là. J’aurais pu lui demander son salaire, mais je ne veux pas compromettre le tournage de ce soir.

Il nous reste encore quelques heures avant le dîner. Je propose à Denis et Jumanda d’aller faire un tour en voiture. Alors que nous roulons, notre guide nous dit tout le mal qu’il pense de cette ONG. Elle a soutenu le gouvernement dans sa politique de déportation des Kwas et ne redistribue qu’une petite partie des bénéfices du tourisme à la communauté. Il nous emmène voir le village où vivent les danseurs, mais ils sont déjà partis pour le lodge. Leurs maisonnettes de terre, dont les portes claquent au vent, semblent abandonnées comme après un cataclysme.

De retour sur la route, nous tombons sur le groupe de musiciens, assis sous un arbre. Ils attendent un bus qui ne vient pas. Nous leur proposons de monter dans le pick-up. Il y a de la place à l’arrière. Le chef du groupe s’installe à l’avant avec nous. Il est habillé à l’occidentale. Une fine moustache au-dessus de la lèvre supérieure lui donne une allure de gentleman anglais. Immédiatement, je l’interroge sur ce qu’il gagne pour la prestation de ce soir. Il ne se fait pas prier pour répondre. « 5 euros par danseur ». Il a une vague idée de ce que les touristes déboursent et de l’injustice que cela représente, mais cela ne se traduit pas chez lui en revendications, comme si le monde était composé de différentes sphères qui coexistent mais ne se croisent pas, celle des affaires et de l’argent, habitée par les Blancs, et celle des Kwas, de plus en plus réduite à l’expression d’une culture ancestrale, dans laquelle l’argent n’a pas encore de fonction bien définie.

Nous les déposons à l’entrée du lodge, près de la réception. En attendant l’heure du dîner, je traîne un peu autour des bâtiments. Sur le corridor extérieur de l’ancienne école, un homme est assis, les pieds sur la balustrade, avec un lap-top sur les cuisses. Surement un autre membre du groupe d’Allemands. Je continue ma balade, contourne la première bâtisse et me retrouve derrière les cuisines, là où les chiens se disputaient tout à l’heure les restes de nourriture. Le groupe de danseurs est assis parterre, en train d’avaler son repas. Des enfants jouent et courent entre les convives. Le soleil décline derrière les arbres de la brousse. Une cloche d’école sonne. C’est l’heure, pour les clients du lodge, de se diriger vers la salle à manger.

La famille de Hambourg est déjà installée. Il ne reste que nos deux places vides en bout de table. Les femmes sont tirées à quatre épingles comme pour une soirée de gala. Nous nous asseyons, saluons tout le monde, prêts à engager la conversation. Mais le groupe, captivé par les histoires du vieil homme assis au milieu des convives, tel un patriarche, nous ignore superbement. Le gendre esquisse malgré tout un sourire, seule amabilité d’un dîner au cours duquel nous faisons figure d’intrus, d’invités de seconde classe. Le regard bleu acier du chef de famille semble parfois me dire : petits français, petits journalistes, vous n’avez rien à faire à cette table. La situation frise le ridicule lorsque je m’empare de la carafe de vin, pour me servir un verre et qu’il la reprend immédiatement, la reposant devant lui en la frappant sur la table. On dirait qu’il vient de poser sa tour sur un échiquier et de faire échec et mat.

Heureusement, l’animateur du lodge nous annonce que le spectacle va bientôt commencer. « Une expérience culturelle totale ! », ajoute-t-il à l’intention du vieil allemand, qui acquiesce d’un sourire entendu. Nous suivons le groupe dans la nuit noire, au milieu du bush, les torches à la main. Au bout d’une dizaine de minutes de marche, nous arrivons dans une clairière, où des chaises ont été disposées en demi-cercle autour d’un grand feu. Tout le monde s’assoit sauf nous, car toutes les places sont prises. Pas grave, nous sommes là pour filmer. Derrière le terre-plein qui fait office de scène, on distingue quelques huttes à peine éclairées par les flammes. Les auto-stoppeurs de tout à l’heure sortent les uns derrière les autres, transformés en parfaits chasseurs-cueilleurs. Vêtus d’un simple pagne en peau de bête, des guirlandes sonores autour des mollets et la tête ceinte d’un turban de couleur aux motifs géométriques, les hommes s’avancent devant les spectateurs, tandis que les femmes s’assoient de part et d’autre. Je reconnais le chef de la troupe dont je découvre à l’instant le ventre de buveur de bière, suivi d’un homme coiffé de dread logs, d’une maigreur de déporté, les omoplates saillants, le dos vouté sur des bras ballants et squelettiques.

Avant que les danses ne débutent, l’animateur s’adresse aux spectateurs pour leur présenter la cérémonie de ce soir. Il leur annonce que s’ils ont de la chance, ils pourront assister à de vraies transes !… mais ce n’est pas sûr à cent pour cent … Puis, les femmes frappent dans leurs mains en chantant. Pendant un laps de temps qui me paraît interminable, les danseurs piétinent le sol en soulevant la poussière. Ils ont l’air de s’embêter autant que nous. Nous filmons sans comprendre le sens de tout cela, mais le patriarche, lui, regarde le spectacle d’un air inspiré, convaincu d’être témoin d’une expression culturelle pure venue du fond des âges. L’homme sauvage dans toute sa puissance et dans une communion ancestrale avec les énergies vitales ! Pas besoin d’expliquer à Denis, il s’en aperçoit et tourne de temps en temps la caméra vers lui pour souligner l’absurdité de la situation. D’un côté, de pauvres hères qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, et de l’autre, des touristes allemands exaltés, que l’on croirait en plein concert de l’orchestre philarmonique de Berlin. Le chef de famille a l’air d’en prendre conscience car il nous fait des gestes de la main qui nous renvoient à notre statut de parasites. Nous reculons dans l’ombre pour continuer à filmer tranquillement, mais il ne cesse de s’agiter sur son siège. Soudain, un cri retentit dans la savane, un grognement terrible, obligeant les Bushmen à interrompre leurs chants et leurs danses. « Raus ! » Les danseurs restent figés un instant, puis reprennent leur ronde, comme si rien ne s’était passé. Pour eux, la soirée est loin d’être terminée. Il leur reste encore des tours et des tours de piste à exécuter, et un programme à remplir, et si tout se passe bien, si les mânes du Kalahari descendent sur scène, si les artistes retrouvent leur esprit de chasseurs-cueilleurs, alors, peut-être pourront-ils entrer en transe et retrouver, en fermant les yeux, leur liberté perdue. Nous, nous éclipsons comme des gamins après une mauvaise blague. Pourquoi se sentait-il épinglé cet allemand, et de quoi avais-je envie de me moquer ? De l’abîme d’incompréhension qui nous sépare de ces peuples que notre monde tue à petit feu sans le vouloir vraiment, en essayant même parfois les aider ? La voilà la scène que j’attendais, et qui me donne le sentiment de repartir en ayant saisi au vol une brindille de vérité.