TERRE, RIZ ET IDENTITE EN BASSE-CASAMANCE

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Au cours de ce voyage dans la région de Ziguinchor, j’ai voulu comprendre l’attachement des populations diolas à la riziculture traditionnelle. J’ai découvert des pratiques agricoles parfaitement adaptées à leur environnement, ancrées dans des cultures ancestrales encore vivaces, mais jugées obsolètes par les tenants d’une agriculture moderne. Chemin faisant, je me suis demandé si cette région, longtemps autosuffisante d’un point de vue alimentaire, pouvait correspondre au concept de biorégion, en vogue dans certains milieux écologistes. Je laisse cette réflexion aux acteurs casamançais et sénégalais, qui jugeront eux-mêmes de l’opportunité de s’en emparer pour résoudre les problèmes écologiques et politiques auxquels ils sont confrontés.

Vue d’oiseau, la Basse-Casamance s’étend de part et d’autre d’un estuaire dont les affluents tournicotent et dessinent des boucles dans un méli-mélo de terre et de mer. Les marécages et les bras de mer, appelés bolongs, alternent avec le vert foncé du couvert forestier et le vert clair des espaces cultivés. Des villages éparses et de petites villes sont reliées les unes aux autres par des routes et des pistes, mais la pirogue peut parfois raccourcir les distances, surtout lorsqu’il s’agit de passer d’une rive du fleuve Casamance à une autre. Au loin, la ville de Ziguinchor et ses banlieues grignote la forêt et les champs en artificialisant les terres, et près de l’océan, une enclave touristique étend ses grands hôtels et ses résidences privées le long de ses plages de sable blond.

Sur ces terres amphibies, plusieurs peuples ont élu domicile. Certains comme les Baïnouks, et les Diolas, depuis des temps très anciens. Puis sont venus s’installer les Mandingues, suivis par les Manjaks, les Mancagnes et les Balantes, de la Guinée voisine. Plus tard, des Peuls, des Wolofs, des Sérères et des Toucouleurs ont apporté de nouvelles nuances à cette mosaïque de peuples (1). Mais les Diolas, majoritaires (environ 61 % de la population (2)), ont imposé leur marque et façonné ce territoire. Ils ne se sont pas toujours appelés ainsi d’ailleurs. Les Français, lorsqu’ils ont colonisé l’Afrique, ont inventé le concept d’ethnie, et ont figé en quelque sorte dans un ensemble fermé des populations qui n’avaient en commun qu’une langue, avec ses variations, et des traditions culturelles (3). Il y avait des Feloupes, des Bayottes, des Karones, qui entre eux se désignaient comme Adjamaats, « êtres humains » (par rapport au règne animal), mais c’est le colonisateur qui a agrégé tous ces groupes sous le nom de « Diola ».

En baissant d’altitude, des femmes apparaissent, courbées dans les champs, vêtues de couleurs chatoyantes, la tête couverte d’un foulard ou d’un large chapeau de paille pour se protéger du soleil. Nous sommes au début de la saison sèche, l’hivernage a déversé ses pluies bienfaitrices, et les épis de riz, arrivés à maturité, prennent des teintes dorées. Les rizières s’étendent aux abords des villages  comme des langues végétales qui descendent vers les bolongs. Elles sont quadrillées de murets d’argile séparant les parcelles encore baignées d’eau de pluie à cette époque de l’année. Près du bras de mer, une grande digue les protège des remontées salines.

© François Badaire

Les Diolas ont mis au point une technique de riziculture par inondation parfaitement adaptée à leur environnement. Ils ont conquis des terres sur la mer par la construction de polders et un système de drainage des eaux de pluie qui permet d’atténuer la salinité, suscitant même l’admiration d’un administrateur colonial comme le docteur Maclaud (4). Dans cette région autrefois appelée Rivières du Sud, comprise entre le Siné Saloum et la Sierra Leone, est apparue une véritable civilisation du riz, qui n’a rien à envier au monde asiatique. L’Afrique serait même l’un des deux foyers de domestication de cette céréale, cultivée au moins depuis 1500 avant JC selon certains chercheurs. Bien que ce champ d’études reste encore inexploré, il ne fait pas de doute que certaines variétés de riz endogènes étaient cultivées bien avant l’arrivée des premiers colonisateurs portugais.

De même que la riziculture a transformé le paysage de la Basse-Casamance, cette production agricole s’accompagne d’une organisation sociale, d’une structure politique et de traditions culturelles, bref, d’une façon de vivre qui constitue l’identité diola. Le riz, dans le système de production traditionnel, est d’abord cultivé pour être consommé. Il est conservé dans des greniers, qui permettent aux foyers de tenir pendant les périodes de soudure et d’affronter les années de sécheresse. Aliment de base, il est servi à chaque repas. Trop noble pour être vendu, il n’a pas de valeur marchande, mais une valeur d’usage, car il est le garant de l’autonomie de chaque famille, de chaque village. Utilisé dans de nombreuses cérémonies, il a aussi une valeur symbolique : sous forme de farine, il sert d’offrande aux fétiches dans la religion traditionnelle ; sous forme d’hostie, il est offert aux ancêtres devant les autels familiaux ; il est lancé par grappes pendant les rites funéraires et ses épis sont suspendus au-dessus des portes des maisons pour les protéger des mauvais esprits. Alors que le vendre est signe de misère, le distribuer sous forme de dons sert à élargir sa base sociale (5). Jusqu’à la grande sécheresse des années soixante dix, les rizières garantissaient une autosuffisance alimentaire à l’ensemble des populations Diolas, avec quelques têtes de bétail et du maraichage.  « La riziculture permet encore à de nombreuses familles, dans les villages, de se nourrir », selon le sociologue Paul Diedhiou. Mais tout cela est en train de changer, sous les coups de boutoir de la modernité, et d’un type de développement importé.

Si l’oiseau qui planait tout à l’heure au-dessus des rizières se posait à côté de cette femme, qui travaille toute seule sous la canicule, dans une petite parcelle de huit mètres sur quatre, près du village d’Edioungou, il pourrait s’apercevoir qu’elle est âgée, comme la plupart des paysannes dans les champs à cette période de l’année. Jeannette Manga n’a pas de bras disponibles dans la famille pour l’aider à récolter. Les jeunes sont partis en ville, à Ziguinchor, ou à Dakar. La seule qui est restée est maîtresse d’école. Jeannette a quand même seize parcelles à récolter, soit un demi-hectare. Pas de quoi nourrir la famille pour toute l’année, mais assez pour faire des réserves et participer aux cérémonies.

© François Badaire

Selon l’anthropologue Abdou Ndukur Ndao, la riziculture traditionnelle est un modèle dépassé. « Le riz diola n’est presque plus consommé. Il est remplacé par du riz importé. D’ailleurs, les jeunes générations n’aiment pas le goût du riz endogène », constate-t-il. Quant à la vente du riz, il ne s’agit pas d’un interdit absolu chez les Diolas. Dans certaines rizières, à Djembering, à Kabrousse, à Diouloulou, il est cultivé pour être vendu. La culture du riz diola est certes en train d’être remplacée par d’autres modèles économiques, mais est-elle pour autant obsolète ? Du point de vue d’une économie tournée vers l’extérieur et totalement monétarisée, certainement. Mais dans une optique de sécurité alimentaire et de protection de l’environnement, il reste au contraire dans ce modèle beaucoup de choses à préserver. Il n’est pas question ici faire le tri entre les traditions et déterminer, du haut d’un savoir soit-disant universel, celles qui seraient bonnes ou mauvaises, mais simplement de rappeller qu’il existe une certaine sagesse ancestrale qu’il serait triste de voir disparaître, au profit d’un modèle de développement qui n’est autre que l’extension, à l’échelle planétaire, de l’économie néolibérale. Toutes les populations n’ont pas forcément la même notion du progrès.

Parmi les traditions culturelles diola, il en est une qui, a priori, résiste difficilement à la vision occidentale du progrès. Il s’agit des rapports de genre. Il existe en effet une stricte répartion des rôles. Aux femmes tout ce qui relève de la santé, du spirituel et de l’économique, c’est-à-dire l’essentiel. Aux hommes, tout le reste : la guerre, la chasse, et la collecte du vin de palme dans les régions non islamisées. Finalement pas grand-chose. Même sur les questions politiques, les hommes n’ont pas le monopole, comme dans la plupart des sociétés patriarcales. En matière de riziculture, la répartition des tâches obéit surtout à une logique de complémentarité. Les hommes se chargent des travaux de force, comme le labour, à la main, avec un instrument qui fait la fierté des Diolas, le kadiandou, ou de la construction de digues anti-sel. Les femmes passent derrière pour le repiquage des jeunes pouces. Il en est de même au moment de la récolte. Une fois que les épis sont amassés sur le bord des parcelles, ce sont les hommes qui les transportent jusqu’au village dans de lourds paniers de rôniers. Les travaux des champs n’en sont pas moins éprouvants pour les femmes. Ils requièrent une force physique considérable qui transparaît dans les critères de beauté féminine. La femme diola est d’autant plus élégante qu’elle est forte, puissante, vigoureuse. « La femme doit être totale (assekaw ouriigh) ! », selon un proverbe diola (6). Une autre qualité compte beaucoup, celle d’être bonne gestionnaire, car c’est la femme qui a l’entière responsabilité du grenier à riz.

© François Badaire

Cette division du travail ressemble à une mécanique bien huilée qui répond à des critères d’efficacité. Elle pose cependant problème lorsqu’elle s’accompagne d’une soumission totale à la loi masculine. La femme diola a longtemps vécu sous un système de domination contre lequel elle a souvent voté avec ses pieds. Bon nombre d’entre elles, depuis le début du XXème, ont cherché à s’émanciper en émigrant en ville pour y chercher du travail.  Dans ce système patriarcal, la femme vient s’installer chez son mari, n’apporte ni champs ni rizières et n’est pas prise en compte dans l’héritage de ses propres parents, bien qu’elle récupère des terres lorsqu’elle revient dans sa famille après une séparation. Son univers lui est silencieusement imposé « par un subtil totalitarisme communautaire », écrit le sociologue Lamine Diedhiou. Mais les choses sont en train d’évoluer. Les femmes diola ont maintenant des responsabilités dans de nombreuses associations et groupements économiques. Même si la séparation des rôles perdure, elle ne se traduit pas pour autant par une exploitation de la femme.

  J’ai eu l’occasion d’interviewer la présidente d’une coopérative agro-alimentaire, Syondène Diatta, sur le rôle de la femme dans la culture diola. Elle rejette une conception de l’égalité qui signifierait l’effacement des différences de genre, et considère que dans les domaines qui lui sont propres, c’est la femme qui a le dernier mot (7). Etant donné que ces domaines sont les plus importants pour la vie de la communauté, on peut se demander si un vieux fond matriarcal ne remonte pas à la surface, et si le fond ne prend pas le dessus sur la forme.

Les femmes sont surtout celles qui prennent soin de la terre, comme elles sont garantes de la santé des humains. Là, l’organisation diola pourrait rejoindre l’écoféminisme dans sa version essentialiste dans la mesure où elle présuppose des qualités intrinsèquement féminines, mais le sujet pourrait nous emmener trop loin. Suivant les méthodes que leur ont transmises leurs ancêtres, les paysannes diolas n’utilisent pas d’engrais chimiques, ni de pesticides et réutilisent les semences. Elles se servent de ce que l’écosystème met à leur disposition, et rien n’est laissé au hasard. Ainsi, les feuilles d’acacia tombées pendant l’hivernage sont transformées en engrais, et les coquilles brûlées d’huitres des palétuviers deviennent de la chaux pour lutter contre  les maladies de la plante. Même le kadiandou, manié par les hommes, participe à cette agriculture écologique, car en retournant la terre au milieu de l’hivernage, au moment où les herbes sont les plus hautes, il forme des billons enrichis de déchets verts. Le berger peul qui lâche ses vaches dans les rizières après la récolte et bonifie le sol de déjections animales joue aussi sa partition dans cette agriculture respectueuse du vivant, même si cela provoque parfois des conflits, lorsqu’il laisse divaguer son bétail dans les champs.   

© François Badaire

       

Si les différences culturelles résultent d’un effort permanent pour s’adapter aux exigences de l’environnement, comme l’affirme Lamine Diedhiou, les Diolas ont atteint un haut degré d’équilibre. Le respect de la nature est enseigné de générations en générations, et transmis au cours des initiations, « ces grands moments au cours desquels la société diola se recentre sur elle-même et remonte jusqu’à ses origines mythiques » (8), explique-t-il.

Il existe tellement d’éléments, dans la culture diola, qui placent l’être humain dans une relation harmonieuse avec la nature, et non dans un rapport de domination, qu’il est impossible ici de tous les recenser. Contrairement à beaucoup de systèmes ontologiques africains, et à la pensée occidentale bien sûr, l’humain n’est pas au centre de l’univers, il n’est qu’un élément dans un continuum cosmique. Il n’y a pas de discontinuité entre nature et culture. Les animaux, les végétaux sont doués d’une âme, d’un principe vital, qui fait de la nature une société parallèle que l’on doit respecter. De plus, les Diolas ont un système de représentations que l’ethnologue Philippe Descola qualifierait de « totémique ». Chaque être humain possède un double animal auquel son destin est lié. Si l’un tombe malade ou meurt, l’autre aussi. On comprend que dans un tel cadre de pensée, il soit logique de ne pas empoisonner la faune et la flore avec des pesticides, ou de résister à l’implantation d’une mine de zircon, comme c’est le cas au nord de la Casamance.

Les arbres aussi sont des êtres sensibles, qui demandent à être traités comme tels. Le sociologue Paul Diedhiou raconte « qu’avant de couper un arbre, on plante une hache dans son tronc ; si le lendemain, elle est tombée, c’est qu’il n’est pas d’accord ». Les Diolas savent très bien que de la forêt dépendent les pluies. S’ils la protègent, c’est pour continuer à bénéficier de ces inondations saisonnières dont toute leur alimentation dépend, mais aussi pour des raisons plus secrètes. Les arbres sont la demeure d’une multitude d’êtres invisibles. C’est à l’ombre de leurs feuillages que les ancêtres viennent se reposer. Ainsi, les connaissances empiriques rejoignent les croyances traditionnelles pour préserver la forêt. Il existe encore dans les villages animistes bon nombre de « bois sacrés », espaces inviolables à l’intérieur desquels se déroulent les initiations. Sur les territoires agricoles ou fortement urbanisés, ils constituent parfois les derniers îlots de biodiversité forestière.

© François Badaire

Dans la religion animiste diola, Dieu s’appelle Emitaï, ce qui veut dire la pluie, ou plutôt « celui qui commande les pluies ». Aussi, dans la chaîne de causalités communément admise, une longue période de sécheresse peut résulter de comportements qui ne siéent pas à Emitaï, où à ses intermédiaires sur Terre, matérialisés par des fétiches (ukiin), et inversement, des prières et des sacrifices, pratiqués par certaines prêtresses appelées « faiseuses de pluie », peuvent favoriser des averses abondantes. La société diola est d’autant plus encline à respecter les règles qui maintiennent les grands équilibres écologiques que celles-ci s’appuient sur une justice dvine. Ces commandements tirent leur force de quantités de génies, qui font office de « gardes champêtres », comme celui qui transforme le chasseur en animal lorsqu’il abuse de la chasse. Dans certains villages, des totems familiaux comme le python ou l’hippopotame, agissent comme des génies de la fertilité, qui déterminent, par leurs injonctions, le choix de telle variété de riz, de tel instrument de culture, ou de tel type d’engrais (9). Dans cet univers composé d’une multitude d’esprits, qui sont autant de manifestations de forces cosmiques, toute atteinte à l’environnement est suivi d’une sanction (maladie, mort, dérèglement climatique, malheurs divers). Elle ne peut donc résulter que d’une acculturation et d’une perte de repères.

Les différentes tribus regroupées par le colonisateur sous la dénomination « Diola » sont généralement qualifiées de « peuple forestier », qui s’est spécialisé dans la riziculture. Cette origine forestière ne détermine pas le type d’organisation sociale et politique qu’ils ont construite. Elle les rapproche en tout cas d’autres sociétés étudiées par des anthropologues comme Pierre Clastres et Marshall Sahlins en raison de l’absence, chez elles, d’un pouvoir coercitif (10). Les Diolas sont en effet un cas rare de société agraire sans Etat centralisé.

Si l’on en croit James Scott (11), c’est la naissance de l’agriculture, au Néolithique, qui serait à l’origine de l’accumulation de surplus au profit d’une élite non productive et donc de la constitution des premiers Etats. Les Diolas, eux, ont réussi l’exploit, si l’on peut dire, d’avoir développé une agriculture céréalière complexe, sans être passés par la phase étatique. Leur société est essentiellement acéphale, égalitaire et non hiérarchique.

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            Les terres, dans l’organisation sociale diola, n’appartiennent pas un lamane, un aristocrate grand propriétaire, comme dans les sociétés hiérarchisées. Le droit foncier repose sur le « droit de la hache », celui de l’ancêtre qui a été le premier défricheur, et qui a transmis ses rizières à ses descendants. Il n’y a que la famille élargie, le lignage, qui est propriétaire du sol. Les terres ne peuvent être cédées à l’extérieur du clan ; elles sont inaliénables, même si elles restent en friche.

Le village, divisé en quartiers plus ou moins autonomes, reste le centre de prise de décisions ; les fétiches en constituent le pole magnétique. Chaque unité a ses rizières, son cheptel, ses potagers, ses arbres fruitiers et son territoire de chasse. « Au-delà du village, rien n’existe, à part les relations matrimoniales. Le village, c’est un tout. Il y a tout ce qu’il faut à l’intérieur. Celui d’Oukout n’a pas besoin d’Oussouye par exemple », explique l’anthropologue Abdou Ndukur Ndao.

Fidèle au matérialisme historique, Lamine Diedhiou considère que le faible développement des forces productives a eu pour conséquence la faible spécialisation fonctionnelle, qui a conduit à son tour à la faible hiérarchisation de la société diola (12). Mais on pourrait tout aussi bien inverser la proposition et imaginer que c’est l’indépendance de chaque village qui a présidé aux choix fondamentaux dans le système de production, que c’est la volonté farouche de défendre l’autonomie locale qui a maintenu un niveau technologique et un type d’organisation adaptés aux besoins de chaque unité. Les Diolas, avec leurs rizières claniques, leurs digues anti-sel, leur division du travail, leur kadiandou et leurs greniers familiaux bien remplis pour faire face aux mauvaises années, ont atteint un haut degré d’autosuffisance alimentaire. Ils n’avaient pas besoins de moyens techniques plus développés, qui risquaient de rompre cet équilibre social et de détériorer l’écosystème agro-forestier. Ils n’avaient pas de classe possédante, détentrice des moyens de production, qui aurait poussé à augmenter les rendements pour accumuler des profits. Sans avoir la prétention d’en tirer des conclusions anthropologiques, il me semble que cette vision des choses rejoint celle de Pierre Clastres, selon laquelle « l’économie s’engendre à partir du politique, les rapports de production viennent des rapports de pouvoir » (13), contrairement à la conception matérialiste classique. Elle a du moins l’avantage de laisser grand ouvert l’éventail des choix politiques possibles, quel que soit l’état des forces productives.

© François Badaire

On peut d’ailleurs déceler l’intelligence politique des Diolas dans l’invention d’une institution particulière pour unifier leur territoire, sans pour autant abandonner l’autonomie de chaque village et les soumettre à une autorité centrale. Des conflits fréquents opposent les villages, ou les familles, à propos des rizières. Des parcelles, imbriquées les unes dans les autres, peuvent appartenir à plusieurs villages, en raison des liens matrimoniaux et de la dispersion des héritages. Il suffisait jadis d’une contestation à propos de deux parcelles mitoyennes pour qu’une guerre du riz éclate. Au fil du temps est apparue en Basse-Casamance la figure du « roi-féticheur », dont la fonction principale est de faire régner la paix et la concorde entre les villages compris dans la sphère d’influence de ses fétiches. Cette autorité traditionnelle n’a pas de pouvoir de contrainte, elle n’a pas de police (14). Mais elle joue un rôle de médiateur en cas de litige, et si les parties ne se mettent pas d’accord, elle peut préempter leurs terres, qui rentrent alors dans le domaine royal.

Il existe encore plusieurs « rois-féticheurs » en Basse-Casamance. Celui d’Oussouye,  Sibilumbaye Diedhiou, dispose ainsi d’une vingtaine d’hectares de rizières. Les récoltes ne sont pas destinées à enrichir son trésor personnel, mais servent plutôt de réserve pour la population en cas de grande sécheresse, d’épargne en vue des grandes cérémonies de circoncision et de la fête annuelle du royaume, et surtout de banque alimentaire pour les plus pauvres. Dans le « palais royal », une grande bâtisse en pisé recouverte d’un toit de tôle, la reine Alice, épouse du roi, me montre le grenier dans lequel les épis de riz montent jusqu’au plafond. A l’arrière, une petite porte fermée filtre les rayons du soleil. « La nuit, elle est ouverte pour que ceux qui sont allés demander de l’aide au roi puissent se servir », me dit-elle. En toute discrétion ; personne ne doit les voir. Dans la société diola, le travail a une valeur suprême ; quémander est une honte.

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Pendant la saison des récoltes, des travaux collectifs sont organisés dans les rizières royales. Le roi ne disposant pas de travailleurs à son service, ce sont les femmes du royaume qui doivent fournir une journée de travail. « Le mercredi, personne ne doit récolter dans sa parcelle. C’est le jour du roi », indique la reine Alice. Les femmes se dispersent alors dans les rizières royales en chantant  pour se donner du cœur à l’ouvrage.

Même si le système foncier repose sur un individualisme familial, il est teinté de solidarité africaine. Des associations de travail, rétribuées, proposent leurs services aux possesseurs des terres qui n’ont plus suffisamment de bras dans la famille pour assurer la récolte. De nombreuses décisions sont prises collectivement, lors d’assemblées villageoises, comme lorsque qu’il faut construire ou réparer une digue. « Les décisions importantes sont prises à la tombée du jour, ou au milieu de la nuit, et toujours devant un fétiche pour qu’elles soient placées sous les meilleurs auspices », raconte Abdou Ndukur Ndao.

L’espace géographique et culturel construit autour de la riziculture diola constitue ainsi un tout cohérent que les bouleversements de la modernité sont en train de disloquer. On peut bien sûr considérer cela comme un bien, au nom d’une conception du progrès qui voudrait faire entrer le Sénégal dans le concert des « pays émergents », comme si l’alternative n’était que de poursuivre un modèle de croissance calqué sur les anciennes puissances coloniales, ou de couler. Un certain nombre d’intellectuels africains critiquent depuis longtemps l’absurdité d’un tel « mimétisme culturel » (15). On peut aussi voir la disparition de ces pratiques paysannes traditionnelles comme une perte irrémédiable, qui risque d’aggraver le contexte socio-politique de la région, tout en continuant de dégrader son écosystème si particulier.

Il y a en effet une continuité historique dans la séquence colonisation-développement-mondialisation qui est loin d’avoir profité aux populations de Basse-Casamance. Face à ces changements, elles ont toujours oscillé entre acceptation et résistance. Cela a commencé avec l’arrivée des Français et l’introduction d’une agriculture de rente, l’arachide, destinée à approvisionner en Europe le marché florissant de l’huile alimentaire. L’expansion de la zone arachidière entraîne l’installation de populations allochtones car les Diolas, surtout dans les régions animistes, restent attachés à la riziculture, même si certains d’entre eux finissent par se mettre à l’arachide pour s’insérer dans l’économie monétaire (16).

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la résistance à la colonisation a pris la forme d’un mouvement politico-religieux de type syncrétique. Aline Sitoé Diatta, une prophétesse, faiseuse de pluie, s’élève alors contre les réquisitions de riz et de bétail, et appelle les Diolas à abandonner la culture de l’arachide. Elle leur demande également de revenir au riz indigène, le riz rouge, à la place des variétés étrangères. Ses préoccupations étaient autant agricoles que religieuses, car le riz rouge est mieux adapté au sol de Basse-Casamance et moins sensible aux variations pluviométriques (17). C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Aline Sitoé Diatta est parfois présentée comme une militante écologiste avant l’heure. Accusée d’inciter la population à se soulever, elle sera arrêtée et déportée. Elle a donné naissance à un véritable mythe qui relie dans une même cause défense de l’identité diola et préservation de la riziculture traditionnelle.

© François Badaire

Plus tard, avec l’Indépendance, viennent les projets de développement qui visent à transformer l’agriculture vivrière en une agriculture moderne. Curieusement, la Casamance ne va pas bénéficier des investissements lourds qui ont fait de la vallée du fleuve Sénégal le nouveau grenier à riz du pays. Certains mettent cela sur le compte du favoritisme dont bénéficient les régions du Nord au détriment de la Casamance, enclavée et délaissée par le pouvoir central. Elle va tout de même voir surgir de grands projets d’infrastructure, comme les grands barrages de l’ILACO et d’Affignam, concoctés par des experts respectivement danois et chinois, qui vont s’avérer de véritables catastrophes écologiques, avec l’arrachage des mangroves, la remontée d’eaux salées et la prolifération des maladies d’origine aquatique, dont le paludisme (18).

Ces politiques de développement continuent de favoriser la culture de l’arachide, toujours dans une optique d’exportation. Mais en Basse-Casamance, elle n’arrive pas à détrôner la riziculture, à laquelle s’accrochent les populations locales. Dans d’autre régions du Sénégal, cette « tyrannie de l’arachide » a fait entrer les paysans dans une dynamique perverse de surexploitation des sols, de dépendances vis-à-vis des intrants chimiques de plus en plus chers, de paupérisation, et finalement d’exode rural.

Nouvelle étape dans la modernisation du pays, la loi sur le domaine nationale, votée en 1964 mais mise en application seulement à partir des années 70. Elle permet à l’administration locale de s’approprier des terrains sans titres de propriété pour les attribuer ensuite à des investisseurs dans des projets d’aménagement urbains ou ruraux. En réalité, de nombreuses parcelles appartenaient à des familles élargies selon le droit foncier traditionnel, mais en l’absence de cadastre, elles étaient dans l’impossibilité de le prouver. La loi s’appuie également sur le principe, hérité de la colonisation, selon lequel une terre non productive n’appartient à personne. Il a permis, depuis des siècles, à des Européens sur tous les continents, de s’approprier des terres soit disant vierges alors qu’elles avaient de multiples fonctions pour les « sauvages » ainsi spoliés. Cette conception juridique procède elle-même de ce que le philosophe Jean-Baptiste Morizot (19) appelle « métaphysique de la production » et qui a toujours paru étrange à de nombreux peuples non occidentaux, car elle suppose que nous « produisions » ce qui nous nourrit, que nos céréales sont seulement le fruit de notre travail, alors qu’elles sont surtout le produit  de processus naturels, de la pluie, du soleil, et de la photosynthèse.

© François Badaire

Cette rencontre entre le droit foncier traditionnel et le droit moderne, traumatisante pour les populations de Basse-Casamance, est à l’origine de nombreux conflits. L’attribution des terrains favorise des pratiques clientélistes et l’administration locale, longtemps dirigée par des non casamançais, est accusée par les autochtones de rétribuer ses affidés, qu’ils soient de la même origine régionale ou « ethnique », de la même famille ou du parti au pouvoir. En 1978, des populations expropriées de Cabrousse s’en prennent violemment aux installations du nouveau Club Med de Cap Skirring construites sur leurs terres. La répression, féroce, rappelle à certains les heures sombres de la colonisation (20). D’autres expulsions à la périphérie de Ziguinchor finissent par fédérer un mouvement qui se radicalise et revendique l’indépendance de la Casamance. La loi sur le domaine nationale est aujourd’hui considérée comme un des principaux facteurs déclencheurs du conflit armé, qui oppose depuis 1982 séparatistes casamançais, principalement diolas, et pouvoir sénégalais. Au-delà des causes immédiates que sont l’intransigeance du pouvoir d’Etat et la répression, cette guerre sans fin peut aussi s’interpréter comme le choc entre un modèle de société importée, et une société paysanne traditionnelle qui refuse de disparaître.

© François Badaire

Mais revenons à Jeannette Manga, en train de récolter toute seule dans ses parcelles de riz. Ces terres, elle les tient du grand père de son mari. Selon la tradition, elles devaient revenir à l’aîné des fils, mais comme  chaque membre masculin de la fratrie a droit à sa part, dès lors qu’il se marie, elles ont été divisées en plusieurs parts. Il en est ainsi dans tous les villages diolas. Au fil du temps, les rizières se sont morcelées. Il arrive parfois qu’il ne reste plus qu’une seule parcelle dans la famille, comme dans celle de Parfait Diedhiou, du village de Nyanbalang. « Sur les cinq enfants, il n’y a que l’avant dernier qui va s’en occuper », m’explique-t-il. « Des tentatives de remembrement ont été faites, surtout dans les villages où les religions révélées dominent, et même là, l’opération reste difficile », reconnaît le sociologue Paul Diedhiou. Dans les régions animistes, c’est quasiment impossible. Les gens ne sont pas dans une logique productiviste, mais de prestige. Ils conservent le riz traditionnel pour les cérémonies. Et s’il n’y en a pas assez pour les repas quotidiens, ils vont acheter du riz importé chez le petit épicier peul du coin.

Entre 2003 et 2013, la production rizicole de la Basse-Casamance est passée de 76 699 tonnes à seulement 33 107 tonnes (21). Il y a des facteurs humains à cet effondrement. Certains sont à mettre sur le compte du modèle traditionnel, qui a conduit à l’émiettement des parcelles, et qui repose sur une force physique de moins en moins disponible. Mais il y en a d’autres qui relèvent de politiques économiques dont les populations locales ne sont pas responsables, telles que le développement des cultures de rente, l’exode rural et l’appauvrissement des paysans, qui n’ont plus les moyens d’entretenir les ouvrages existants. Enfin, parmi les facteurs humains, il ne faut pas oublier le conflit armé, qui a conduit à l’abandon de villages entiers avec leurs rizières.

D’autres facteurs sont d’ordre physique, comme la baisse de la pluviométrie, passée de plus de 1600 mm/an au début du XXème à 1300 mm/an en moyenne depuis le début des années 2000, avec deux décennies critiques de 1970 à 1990, correspondant à la montée des tensions. Diminution et irrégularité des pluies qui contribuent à leur tour à la baisse du régime hydrologique du fleuve Casamance, et à la remontée de l’eau salée (22). Mais ces causes climatiques peuvent-elles mêmes être rattachées à des facteurs humains puisque c’est la déforestation, à l’échelle locale, qui est en partie responsable de ces saisons sèches interminables et de ces saisons des pluies de plus en plus courtes et erratiques.  Au niveau global, c’est l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère, provoquée par le développement industriel, qui est la cause du dérèglement climatique et de la montée des océans.

Ces deux dernières années, la production rizicole est remontée aux alentours de 200 000 tonnes, principalement grâce à de meilleurs conditions climatiques et à la capacité des populations diolas de surmonter leurs difficultés. Mais elles ont toutes les raisons du monde de se méfier d’un modèle de développement importé, qui accumule les surplus au profit des villes, des industriels et des investisseurs de capitaux, et laisse exsangue les campagnes. On le voit déjà se profiler avec le projet d’agropoles qui risque de renforcer la dépendance de la paysannerie vis-à-vis de l’agro-business (23). Il existe  pourtant des alternatives à une agriculture productiviste qui appauvrit aussi bien les sols que les populations rurales tout en détruisant la planète. Il est possible d’imaginer des formes d’organisation qui s’inspirent du modèle traditionnel d’autonomie villageoise pour investir les excédents dans le local, favoriser les circuits-courts et garantir l’autosuffisance alimentaire à l’échelle régionale. Cela peut passer par le renforcement des organisations paysannes telles que les coopératives, les associations villageoises ou les groupements d’intérêt économique (GIE) pour mutualiser les ressources (24), par l’introduction de nouvelles variétés de riz, mieux adaptées aux changements climatiques mais permettant la réutilisation des semences, par la priorité aux aménagements simples tels que les petits barrages et les digues anti-sel pour retenir l’avancée du sel, au lieu des grands barrages, qui modifient totalement l’environnement. L’Entente de Diouloulou, une organisation paysanne très active, qui non seulement est autosuffisante, mais vend aussi ses surplus à l’extérieur, est la preuve que le système traditionnel peut marcher (25). Une mécanisation progressive et adaptée aux moyens financiers des paysans, l’utilisation de motoculteurs pour labourer, comme cela se pratique déjà dans les Kalounayes, pourrait aussi pallier le manque de main d’œuvre.

La société diola n’est pas figée et elle a montré qu’elle pouvait s’adapter aux grands vents de l’histoire. Les valeurs et les traditions ne sont pas le fossoyeur de l’Afrique. Les mentalités diolas peuvent aussi être des facteurs de progrès. Il est possible de partir de l’existant pour favoriser une économie du bien vivre, respectueuse des cultures et de l’environnement, au lieu de tout passer au rouleau compresseur de la modernité.

© François Badaire

Alors, la Basse-Casamance est-elle le lieu idéal pour expérimenter le concept écologique de « biorégion » (24), entendue comme un espace géographique homogène, habité par des populations qui vivent en harmonie avec ces données naturelles, et en tirent leur subsistance de manière durable ? Pour l’instant, il appartient au répertoire de certains mouvements écologiques, mais il n’a jamais été mis en pratique. Et pour cause, il suppose un redécoupage des régions administratives en tenant compte des frontières naturelles, tout en préconisant une très grande autonomie régionale, voire pour certains une indépendance, donc de toucher à la sacro-sainte unité nationale. En France, il figure cependant, sans être nommé, dans le programme de l’Union Populaire qui préconise un redécoupage des régions administratives par bassins versants (25). Mais la réthorique biorégionaliste apparait aussi dans le discours de l’extrême droite (GRECE, Nouvelle droite, Rassemblement National) qui se sert de l’écologie pour mettre en avant ses politiques anti-immigration. La biorégion assaisonnée de xénophobie est alors conçue comme un espace vital pour un seul peuple, à la fois homogène culturellement et géographiquement.

En Casamance, le concept de biorégion est à prendre avec des pincettes, à l’instar de celui d’ethnie, et surtout s’il lui est associé. Le risque serait de voir certaines interprétations fascistoïdes dégénérer en conflits ethniques. Mais il peut aussi favoriser un développement endogène, en partant des modes de production agricoles adaptés au milieu naturel, et en redonnant plus de pouvoirs de décision aux populations locales, plutôt que de convertir tout le territoire à l’agriculture productiviste, selon des plans élaborés par un Etat central ou des institutions internationales. Tout dépend des forces politiques qui s’en empareront.

Il est nécessaire de rappeler que la rébellion indépendantiste du MFDC opère toujours sur le territoire casamançais et que la supériorité démographique diola en Basse-Casamance pourrait inquiéter les autres composantes de la société casamançaise en cas d’autonomisation (empowerment) des communautés locales. Mais cette autonomie accrue, dans le cadre d’une biorégion, pourrait aussi agir comme facteur d’apaisement en représentant un moyen terme entre l’indépendance et la centralisation étatique. Le redécoupage administratif peut très bien se faire en tenant compte des équilibres démographiques et culturels, et la réorientation écologique du territoire peut prendre en considération les spécialisations économiques de chaque groupe. Ce n’est parce que dans cet ensemble, les populations allogènes sont surtout installées en milieu urbain, ou que leur arrivée correspond à l’introduction de cultures de rente comme l’arachide, qu’elles sont forcément responsables de la dégradation de l’environnement, et que selon une vision ethniciste étriquée, elles devraient déguerpir. Ce serait là un dévoiement du concept de biorégion. Si la riziculture vivrière peut garantir une sécurité alimentaire à l’échelle de la Basse Casamance, cela ne veut pas dire que d’autres activités, dans lesquelles d’autres populations ont trouvé leur épanouissement, doivent disparaître, ou que tout le monde doit se convertir à la riziculture diola. La région aura toujours besoin de commerces, mais plus équitables et plus tournés vers le local. Elle pourra toujours vendre à l’extérieur de l’arachide et de la noix de cajou, mais en favorisant l’agriculture bio. Le berger peul pourra toujours continuer à faire paître son troupeau dans les rizières en bonne intelligence avec les propriétaires des terres. Il y a de la place pour tout le monde en Casamance. Et chaque peuple a son génie propre, ses techniques et ses méthodes pour s’adapter à un environnement qui au final, aura toujours le dernier mot.

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1. Pierre-Xavier Trincaz, Colonisation et régionalisme, Editions de l’ORSTOM, 1984

2. Tidiane Sané, Permanences et mutations dans les terroirs rizicoles de Basse-Casamance (Sénégal), L’Espace géographique, 2018/3

3. Le terme d’ethnie est utilisé pour la première fois à la fin du XIXème siècle par l’anthropologue français Georges Vacher de Lapouge, connu pour ses thèses racistes sur la supériorité de la race aryenne, dont s’est inspiré le nazisme.

4. C. Maclaud, Notes anthropologiques sur les Diola de la Basse-Casamance, 1907

5. Une bonne part des connaissances anthropologiques exposées dans cet article sont tirées du livre de Lamine Diedhiou, Riz symboles et développement chez les Diolas de Basse-Casamance, Université de Laval, 2005

6. Lamine Diedhiou

7. interview Kewoulo, 12 décembre 2021, https://youtu.be/0qQBCrqPQXs

8. Lamine Diedhiou

9. Lamine Diedhiou

10. Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Le Seuil, 1980 ; Marshall Sahlins, Age de pierre, âge d’abondance, Gallimard, 1972

11. James C. Scott, Homo Domesticus, La Découverte, 2017

12. Lamine Diedhiou

13. Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Le Seuil, 1980 

14. François Badaire, Un roi de Casamance dans le placard, blog Chroniques de l’extrême humanité, 2020

15. Albert Tévoédjré, La pauvreté, richesse des peuples, Les éditions ouvrières, Paris, 1977

16. Séverine Awenengo, Les Joola, la Casamance et l’Etat (1890-2004) : l’identisation joola au Sénégal, thèse de doctorat d’histoire, Paris 7, 2005

17. Séverine Awenengo

18. Lamine Diedhiou

19. Jean-Baptiste Morizot, Raviver les braises du vivant, Actes Sud, 2020

20. Jean-Claude Marut, Le conflit de Casamance, Karthala, 2010

21. Abdourahmane Mbade Sène, Dégradation des rizières de bas-fond dans un contexte de changement climatique en Basse Casamance (Sénégal), Revue espace géographique et société marocaine 20/21 janvier 2018

22. idem

23. Entretien avec Patrick Chevalier, économiste, consultant international.

24. Abdourahmane Mbade Sène

25. Entretien avec Luc Descroix, chercheur à l’IRD

26. ↑Berg, Peter et Dasmann Raymond. Reinhabiting California. In : The Ecologist, vol. 7, n°10, décembre 1977 : « The bioregion cannot be treated with regard for its own life-continuities while it is part of and administered by larger state government. It should be a separate state. As a separate state, the bioregion could redistrict its counties to create watershed governments appropriate to maintaining local life-places ».

27. L’avenir en commun, Le seuil, 2021

Un roman fait revivre Aline Sitoé Diatta, héroïne de la lutte anticoloniale

à la UneUn roman fait revivre Aline Sitoé Diatta, héroïne de la lutte anticoloniale

     Paru à la rentrée 2020, « Aline et les hommes de guerre » de Karine Silla retrace l’histoire de celle que l’on surnomme parfois « la Jeanne d’Arc africaine ».  

  La vie d’Aline Sitoé Diatta pourrait se résumer ainsi : jeune fille de Casamance employée comme bonne par des colons français à Dakar pendant la Deuxième guerre mondiale, elle entend des voix à l’âge de 21 ans et retourne dans son village natal de Kabrousse pour mener une lutte contre l’oppression coloniale. Jusqu’à présent, elle n’avait fait l’objet que de quelques chapitres dans des ouvrages d’histoire ou d’anthropologie. La dramaturge Karine Silla a réussi à lui redonner chair, en comblant de son imagination les espaces laissés disponibles par les faits historiques. « J’ai surtout été attirée par le caractère romanesque du personnage, son courage forcené, la puissance de sa foi et sa volonté d’aider une humanité bouleversée », reconnait-elle.

De double culture, franco-sénégalaise, l’auteure voulait aussi retracer le contexte historique de cette période troublée de l’Afrique occidentale. La France, elle-même sous occupation allemande, impose alors un régime de domination féroce à des populations soumise à son administration. Il s’agissait pour Karine Silla de lever un tabou : « l’histoire coloniale, avec l’antisémitisme et la collaboration, font partie de ces sujets dont la France déteste parler », rappelle-t-elle.

Sur la première de couverture, la photographie jaunie par le temps de la « reine » aux seins nus, fumant la pipe, à la fois noble et effrontée. Chez les Diolas de Casamance, les rois et les reines sont les intermédiaires entre les hommes et les esprits de la nature. A 21 ans, Aline Sitoé Diatta devient prophétesse de son peuple. Elle l’incite à retrouver ses traditions, déjà bien altérées par la colonisation. Elle le pousse à se révolter contre une administration toujours plus oppressante. Elle l’encourage à refuser de payer l’impôt qui affame et à résister à la conscription forcée des garçons. C’est cette geste héroïque qui fait d’elle une des figures marquantes de la lutte anticoloniale.

Mais Aline ne fait pas le choix de la guerre. Cette dimension du personnage fascine Karine Silla. « J’aime son parcours de paix, sa lutte non violente », reconnait-elle, tout en la comparant volontiers à Gandhi et surtout à Martin Luther King. La foule vient en masse écouter la prophétesse qui appelle à désobéir, mais n’incite jamais à prendre les armes.

Aline est aussi une visionnaire qui défend des principes que l’on pourrait qualifier aujourd’hui « d’ écologiques ». Elle prône l’abandon des cultures d’exportation, l’arachide, qu’elle compare à une « culture de l’esclave », pour revenir à la culture du riz traditionnel et à une autosuffisance alimentaire. Elle appelle à protéger les forêts sacrées, car pour les Diolas, « les arbres sont leurs églises », souligne l’auteure. Elle demande à son peuple de retrouver son identité en se reconnectant à la nature. Son pouvoir, elle le tient de sa force de persuasion, mais aussi de son don de faire tomber la pluie, à un moment où la Casamance connait une période de sécheresse intense.

A travers ce roman, le personnage d’Aline Sitoé Diatta révèle un des traits caractéristiques de la mentalité diola : son égalitarisme forcené. « Le Diola ne peut concevoir qu’un homme soit supérieur à un autre ; il lui est impossible de soumettre quelqu’un en esclavage », souligne l’auteure.  L’émergence d’un leader féminin comme Aline, à la tête d’une révolte pacifique, signale également un substrat matriarcal toujours très présent dans la culture diola, où la femme est au moins l’égal de l’homme.

Dans cette fresque historique, Karine Silla ne se contente pas de raviver la mémoire d’une héroïne méconnue en France, elle nous plonge dans la psychologie du colon, par la voix de ce personnage imaginé mais réel, le Français de métropole venu s’installer à Dakar avec femme et enfants, chez qui Aline est recrutée comme domestique. Martin fait partie de ces Blancs qui voient la colonisation comme une immense entreprise philanthropique, apportant le progrès et la civilisation à des êtres à peine sortis de l’état sauvage, comme un cadeau fait aux Africains. Ils ne font pas le parallélisme entre les deux formes d’occupation, celle de la France par l’Allemagne, et celle de l’Afrique par la France. Il faudra attendre Aimé Césaire, et son « Discours sur le colonialisme pour cela ».

Martin apparaît plus comme un suiveur que comme un dominateur, mais il se rend compte peu à peu de la barbarie du système imposé aux Africains, par l’intermédiaire d’un ami écrivain. Car Aline Sitoé Diatta va connaître l’injustice et la cruauté de l’administration française lorsque celle-ci, prise de panique face à cette femme qui soulève les foules, décide de l’arrêter et de l’exiler. Justice expéditive du code de l’indigénat. Prisons sordides où les détenus crèvent de faim et de maladie. Le roman décrit la fin tragique de cette « Jeanne d’Arc africaine » dans des conditions inhumaines, indignes d’une nation civilisée.

Aline Sitoé Diatta se retrouve aujourd’hui au cœur d’un enjeu de mémoire, entre l’Etat sénégalais qui met en avant cette figure casamançaise de la lutte anticoloniale pour mieux arrimer la Casamance au Sénégal, et la rébellion casamançaise, qui en fait le symbole d’une lutte émancipatrice contre une nouvelle forme de domination. Faute de preuves indubitables de sa mort, le mouvement indépendantiste considère d’ailleurs que la reine de Kabrousse est toujours vivante. Aline aurait 100 ans aujourd’hui. Karine Silla évite de prendre position dans cette polémique. Elle se contente de faire revivre ce personnage dans l’imagination du lecteur. C’est toute la magie du roman.

Un roi de Casamance dans le placard

à la UneUn roi de Casamance dans le placard

Sibilumbaye Diedhiou avance d’un pas lent. Il tient d’une main le tabouret en forme de sablier et de l’autre le sceptre de paille, les deux attributs de son « pouvoir ». Il est le roi d’Oussouye, petite bourgade au sud du fleuve Casamance, le dernier à occuper cette charge en cette première moitié de XXIème siècle. Derrière lui, le domaine royal, séparé du reste du monde par un mur recouvert de feuilles de palmier. Nul étranger ne peut y pénétrer. Il reçoit ses visiteurs  à l’extérieur, sous une arche végétale qui filtre les rayons du soleil mais laisse passer les bruits de la ville, la cacophonie des voitures de la rue principale.

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Sa tenue rouge luit comme une toile cirée. Elle lui descend jusqu’aux chaussettes assorties et lui recouvre totalement les bras. Il porte une haute toque de même couleur, à la mode des tirailleurs sénégalais. Son visage triste et fatigué, semble dire qu’il est las d’occuper cette lourde charge, qu’il voudrait être ailleurs, voyager, voir le monde, visiter Paris. Mais ce n’est pas possible. Il est le roi d’Oussoye. Un destin que personne ne lui envie.

Deux habitants de son royaume l’attendent à l’ombre des feuillages. Ils sont venus le consulter pour régler un différend familial ou une querelle à propos d’une parcelle de terre. Chez les Diolas d’Oussouye, le roi joue un rôle de médiateur. Il peut amener les parties en conflit à trouver un terrain d’entente avant de faire appel à la Justice. Pour les litiges fonciers, la solution est vite trouvée. Il suffit d’aller voir les vieux du village qui se souviennent avoir vu le papa d’untel travailler sur la parcelle en question et savent à qui elle appartient. Pour les histoires familiales, c’est plus difficile. Il faut du temps et de la patience.

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Le roi d’Oussouye fait parfois office de médiateur dans le conflit casamançais. Lorsque des gens de son royaume ont fui leurs villages pour se mettre à l’abri des combats, il a convoqué l’abbé Diamacoune, l’ancien chef de la rébellion indépendantiste, pour l’amener à entreprendre des négociations avec l’Etat sénégalais. Il a fait venir un émissaire d’une des factions armées qui opèrent à la frontière de Guinée Bissau, et pris contact avec le commandant de la zone militaire d’Oussouye. Il n’a pas obtenu de cessez-le-feu, mais il estime avoir fait baisser la tension.

La plupart du temps, il se consacre à des activités spirituelles, propres aux mystères de la religion animiste. En tant qu’autorité traditionnelle, il a en charge les autels, où siègent ces choses indescriptibles que les Diolas appellent bakines, traduit à l’époque coloniale par le terme de « fétiches ». Situés sous un auvent, ou dans le tronc creux d’un grand fromager, les bakines opèrent comme des émetteurs-récepteurs entre le monde des vivants et l’univers, représenté comme un  champ de forces naturelles. Le roi d’Oussouye interprète leurs messages, et à travers des offrandes et des sacrifices, transmet les prières de la communauté. Gare à lui si les vœux n’ont pas été exaucés, si les pluies se font rares et les récoltes sont mauvaises. Dans les temps anciens, il est arrivé que des rois soient battus à mort, pour ne pas avoir su éviter une famine.

Sibiloumbaye mène une existence solitaire. Sa proximité avec les bakines, dont les émanations peuvent être toxiques, en font un personnage craint. On ne s’en approche qu’avec précaution. Et puis sa vie est bardée d’interdits. Il ne doit ni manger, ni boire en public. La pêche et la chasse lui sont défendues. Il n’a pas le droit de sortir de son royaume, pas même de traverser les bras de mer qui séparent son royaume du reste de la Casamance. Il a même fallu une décision du conseil royal, qui réunit les notables d’Oussouye, pour qu’on lui donne l’autorisation de conduire une voiture. Quelque fois, on le croise sur la Nationale 6 au volant de son 4×4 rutilant, offert par le Président Macky Sall pour ses bons et loyaux services.

Une fois l’entretien terminé avec les deux requérants, le roi mage se dirige vers nous. Je suis accompagné par Jean-Marc, un vieil ami artiste et architecte qui arpente la côte casamançaise à la recherche du site idéal pour construire son Grand Œuvre. Ce sera un monument dédié à l’égalité entre les peuples, installé plein ouest à 1000 mètres du rivage, un disque posé sur l’océan qui produira un effet de lumière au soleil couchant lors des deux équinoxes. Le choix de la Casamance s’imposait pour rappeler par une œuvre d’art qu’aucun peuple, aucune culture n’est supérieure aux autres. Ce pays a servi de vivier humain pendant la période esclavagiste, il a subi le rouleau compresseur de l’oppression coloniale, et connaît aujourd’hui une nouvelle forme de domination. Le projet de monument pour l’Egalité devrait se dresser dans  l’océan comme un nouveau jalon dans l’histoire de l’humanité après la statue de la Liberté. Il a la candeur des folles utopies, la beauté des constructions imaginaires irréalisables. Mais il a le mérite de fédérer autour de lui toutes les bonnes énergies, toutes les femmes et les hommes qui veulent encore construire ici-bas un monde plus juste.

De formation scientifique, Jean-Marc m’a suivi à reculons dans l’antichambre du roi Sibiloumbaye. Devant ce personnage tout de rouge vêtu, cet enchanteur écarlate, son intelligence rationnelle se rétracte. Ses canaux de compréhension se referment. La royauté, l’animisme, les fétiches, tout cela a des relents d’obscurantisme. Pour quelqu’un qui a travaillé sur les plasmas lumineux et les particules ionisées, le roi d’Oussouye doit représenter la pensée magique, un stade d’évolution qui n’a pas encore atteint les lumières de la connaissance scientifique. Tous les peuples sont égaux, certes, mais à condition qu’ils reconnaissent la supériorité de la Science sur toutes les autres formes de savoir !

Sibilumbaye s’assoie devant nous en compagnie de son aide de camp, qui fait office d’interprète, car s’il comprend le français, il ne peut s’exprimer que dans la langue de ses ancêtres. Je lui expose alors les raisons de ma visite. En France, j’ai découvert que le squelette d’un roi d’Oussouye se trouvait toujours dans les réserves du musée de l’Homme à Paris. Son nom et son histoire sont connus. Il s’appelait Sihalebe Diatta. Il a régné sur le territoire des Floups – un sous-groupes de l’ethnie diola – au tournant du XIXème et du XXème siècle. Il est rangé dans un placard, au milieu de milliers de squelettes humains. Ces ossements viennent de toutes les régions du monde, y compris de cimetières français, mais la plupart appartiennent à des peuples colonisés, à ces peuplades disparues ou oubliées qui ont eu le malheur de se trouver prises dans les filets de la grande expansion européenne.

Je demande alors au roi assis en face de moi, en chair et en os, s’il ne trouve pas ce traitement indigne. Il prend alors un air gêné et prétend qu’il n’était pas au courant de cette affaire. J’ai du mal à le croire. Si un Français s’intéresse aux mésaventures du roi Sihalebe, elles doivent être remontées jusqu’aux oreilles de ses successeurs. La presse sénégalaise en a parlé. Plusieurs personnalités politiques casamançaises ont réclamé le retour de sa dépouille. Même l’ancien président Wade s’est intéressé à la question. Il a créé une commission d’enquête, pour mieux l’enterrer par la suite. Alors, pour que mon interlocuteur ne puisse plus feindre l’ignorance, j’entreprends de lui raconter l’histoire de ce roi qui ne s’est jamais appartenu, ni dans la vie, ni dans la mort.

Selon toute vraisemblance, Sihalebe Diatta est né aux alentours de 1870, dans un quartier du nom de Battetik, à la périphérie du royaume. Chez les Diolas, les quartiers sont les entités politiques de base. Ils correspondent à une lignée clanique, descendant d’un ancêtre commun. Ils sont dirigés par un chef entouré des anciens du village, disposent de leur propre bakine, et même s’ils reconnaissent l’autorité spirituelle et morale du roi d’Oussouye, ils sont parfaitement autonomes. A cette époque, la Basse Casamance est composée d’une mosaïque de peuples – Diola, Baïnouk, Balante, Mandjack, Mandingues – vivant dans une relative stabilité. La colonisation, pour l’instant, ne se présente que sous la forme de comptoirs commerciaux, trafiquant les métaux précieux de l’intérieur, après avoir perdu le commerce juteux de l’esclavage. Les Français sont installés sur l’île de Carabane à l’embouchure du fleuve Casamance, et plus en amont à Sedhiou, où ils construisent une garnison. Les Portugais, quant à eux, maintiennent un autre comptoir le long du fleuve à Ziguinchor.

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Sihalebe, comme ses prédécesseurs, a été élu par les sages du conseil royal, selon des critères où se mêle le rationnel et l’irrationnel, le réalisme et le magique, les signes, l’interprétation des rêves et l’analyse de personnalité. Compte également le lignage dont il est issu. Dans la tradition des Floups, le futur roi ne peut être choisi que parmi les familles récemment installées sur le territoire. Ces rois « étrangers » paient ainsi leur tribut au pays qui les a accueillis, et aux lignages plus anciens appelés « gens de la terre ». Ils deviennent les esclaves de la communauté, dont ils servent les intérêts spirituels et temporels. Le pouvoir est une servitude, tout juste compensée par les honneurs qui lui sont dus, et quelques avantages en nature, comme la faculté de désigner la femme de son choix d’un coup de son sceptre de paille, sa baguette magique.

S’il avait su à l’avance le sort qui l’attendait, il est probable que Sihalebe aurait tenté de s’enfuir. Mais le choix du conseil royal est maintenu secret jusqu’au jour où le malheureux élu est enlevé à sa famille. Le futur roi Sihalebe, encore adolescent, s’est donc retrouvé un matin dans la cour centrale du carré familial, encadré par plusieurs lutteurs à la musculature de bœuf et à la mine patibulaire. Peut-être s’est-il débattu, a-t-il appelé à l’aide les hommes de la maisonnée. Ces rapts sont aujourd’hui ritualisés, mais à l’époque de Sihalebe, ils pouvaient prendre une tournure violente.

Les années de règne de Sihalebe correspondent au début de l’expansion militaire de la France en Casamance. Les Français ont besoin de terres pour cultiver l’arachide, dont l’huile se vent de plus en plus en Europe. Ils s’en emparent par la force, en soumettant quelques roitelets aux alentours de Carabane. Pour cultiver l’arachide et en assurer le commerce, ils ne peuvent compter sur les Diolas qui, au fil des siècles, se sont spécialisés dans la riziculture pour leur propre alimentation, et n’ont que faire d’une agriculture d’exportation. Alors ils font venir des gens du Nord de la colonie, qu’ils placent à la tête des nouveaux villages conquis. Ils renforcent également le contingent de tirailleurs sénégalais, cette unité de combattants indigènes créée quelques années plus tôt par le gouverneur Faidherbe. Ils devront sécuriser le domaine colonial, car les populations locales ne se laissent pas spolier sans résistance. Et comme il faut financer cette conquête militaire, les Français exigent un impôt en têtes de bétail ou en sac de riz, que les sujets de l’Empire doivent livrer chaque année à l’occupant.

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Le roi Sihalebe n’en a certainement eu aucun écho dans la forêt sacrée où il passe le plus clair de son temps, mais en 1885, une conférence s’est tenue à Berlin, au cours de laquelle les puissances coloniales se sont réparties le gâteau de l’Afrique. La France a obtenu le contrôle d’un espace géographique situé de part et d’autre du fleuve Casamance, limité au nord par les Anglais le long du fleuve Gambie, et au Sud par les Portugais, qui ont cédé Ziguinchor. Désormais, elle s’emploie à étendre son administration coloniale sur l’ensemble de ce territoire. Le royaume d’Oussouye fait partie des derniers réduits restés en dehors de sa domination.

Le destin de Sihalebe va se nouer autour de cet impôt, et d’un malentendu, inhérent aux contacts entre civilisations radicalement différentes. L’Administrateur du Cercle de Basse Casamance, le lieutenant Valgi qui s’est rendu à Oussouye pour exiger le paiement de ce tribut, a une conception toute européenne du pouvoir. Pour lui, le roi diola est forcément obéit par ses sujets et s’il ne collecte pas l’impôt, c’est lui qui fait preuve de mauvaise volonté. Mais la société autochtone ne fonctionne pas comme ça. Les rois ont une autorité morale, mais pas politique. Lorsqu’une décision importante doit être prise, lorsqu’une règle commune doit être adoptée, tout le royaume se rassemble autour de l’autel Hunii, le lieu législatif. Hunii veut dire la hache. Dans une affaire de haute importance pour la communauté, il faut trancher. Et quoi de plus grave que de livrer chaque année une partie de ses récoltes, de son troupeau, à un envahisseur ?

Un matin de 1901, quelque temps après la visite du lieutenant Valgi, les responsables de chaque village, de chaque quartier, les desservants des autels et leurs conseils, se sont donc rendus en file indienne à travers les rizières et les bosquets touffus jusqu’au lieu de rassemblement, au sud d’Oussouye, entre la brousse et la grande rizière. Nul compte rendu n’a été fait de cette assemblée, mais à partir de la documentation ethnographique, il est possible d’imaginer la façon dont elle s’est déroulée. Le conseil royal a d’abord expliqué aux participants les raisons de cette convocation : les Blancs veulent leur extorquer un impôt. En langue diola, ils utilisent le mot « poil », en référence à la bête que l’on offre en sacrifice. Ensuite, chaque représentant qui le souhaite a pris la parole. L’expression est libre. Les insultes fusent. Il est courant que dans ce genre de réunion, le roi se fasse malmener. Les chefs de quartier ont rappelé au roi qu’ils conservent le riz dans les greniers pour tenir jusqu’à la fin de la saison sèche, et qu’ils gardent leurs bêtes à poil pour les grandes occasions. Ils ne voient donc pas pour quels autres motifs ils devraient s’en séparer. A cette époque, il n’est pas encore question d’écoles, d’hôpitaux et de routes, présentés plus tard comme les « bienfaits » de la colonisation, et de toute façon, ils n’en ont pas besoin. Les villageois sont bien conscients que la guerre est à leur porte, mais certains se sentent invincibles face aux Blancs, qu’ils assimilent à des créatures venues de la mer. Avec leur peau fragile, presque translucide, ils font penser à la reine des termites, et l’on raconte qu’il suffit de les piquer pour qu’ils se dégonflent !

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Une fois que tout le monde s’est exprimé, Sihalebe a clos les débats. Avec un art consommé de la synthèse, il a repris les propos des uns et des autres et dégagé des points de consensus. Il est probable alors que selon la coutume et sous les auspices de Hunii, le roi ait annoncé qu’un geste serait fait à l’intention du Résident français de Carabane, peut-être la livraison de quelques chèvres et de quelques ballots de noix de cajou. Mais cette largesse, destinée à maintenir des relations de bon voisinage, serait placée sous le signe de la réciprocité. Il ne pourrait nullement être considéré comme un impôt, symbole de soumission.

Les saisons passent. Quelques échanges de cadeaux se sont peut-être produits entre le royaume d’Oussouye et Carabane. Mais les nuages s’amoncellent sur la tête du roi des Floups. Tout autour du petit royaume, les Français soumettent les uns après les autres les derniers foyers de résistance diola. Pour bien marquer les esprits et montrer leur puissance de feu, ils n’hésitent pas à envoyer la Marine de guerre bombarder les villages qui refusent encore de payer l’impôt. Le 3 mai 1901, l’aviso « Ardent » jette l’ancre devant Séléki, une bourgade qui s’étend sur un kilomètre environ le long d’un bras de mer. Pendant plusieurs heures, les tirs d’obus balaient le village, brûlant et détruisant la plupart des cases. La mélénite, un nouvel explosif, fait des ravages. Le lendemain, les troupes coloniales, descendues à terre, finissent le travail et mettent le feu aux habitations encore debout. Les récits des rescapés qui affluent à Oussouye, brûlés au troisième degré, sont terribles. En écoutant cela, certains chefs de villages prennent peur ; ils se disent prêts à payer l’impôt. D’autres, se préparent à la guerre. Sihalebe assiste, impuissant, à la montée des dissensions au sein de son royaume.

En même temps, des plaintes contre le royaume d’Oussouye ne cessent d’affluer à l’administration française. Elles proviennent des villages étrangers, ces petites agglomérations qui se sont construites à mesure que s’étendait le domaine colonial. Leurs populations d’origines diverses, Wolofs, Sérères, Mandingues, métis de Guinée portugaise, ont un lourd contentieux avec les Floups. Elles dénoncent des vols de bétail, des rapts de jeunes filles, des meurtres de récolteurs de latex, et veulent en finir avec ces voisins turbulents et anarchiques. A la suite de ces plaintes, plusieurs courriers, de l’Administrateur supérieur de Casamance au Gouverneur général de l’AOF, et du Gouverneur général au Ministre des colonies, sont envoyés pour réclamer une intervention militaire rapide.

Le sort du royaume d’Oussouye est donc celé. Mais pas celui de Sihalebe. Dans la logique des autorités françaises, il est un rebelle puisqu’il refuse toujours de payer l’impôt, et ce ne sont pas les quelques cadeaux envoyés à Carabane qui vont changer la donne. Retranché dans sa principauté, nul ne sait ce qu’il manigance. En réalité, il attend, et interroge les bakines. Les quelques témoignages remontés de cette époque lointaine indiquent un comportement indécis, erratique. Il n’est pas question pour lui de se rendre à Ziguinchor pour prêter allégeance au colonisateur, comme l’ont fait certains rois voisins, et quand bien même il l’envisagerait,  la coutume lui interdit de quitter son royaume. Il n’a pas les moyens d’obliger ses sujets à payer l’impôt puisqu’il n’a aucun pouvoir coercitif. Il ne peut pas non plus menacer de représailles les villages périphériques qui se sont déjà soumis à l’autorité française, comme le prétend l’administrateur de Ziguinchor. Il n’a pas de force de police pour le faire. Impossible également de réunir à nouveau l’assemblée des chefs de villages car le chaos règne dans le royaume. Désemparé, il se rend côté portugais chez le puissant roi de Kerouley, son supérieur hiérarchique, pour y chercher conseil. A son retour à Oussouye, on lui annonce l’arrivée du chef de canton de Carabane, un certain Birama Gueye, chargé par les Français de collecter l’impôt. C’est lui qui sert habituellement d’intermédiaire dans les échanges du royaume avec l’administration française.

L’épisode qui va suivre ne repose que sur la tradition orale, les récits de vieillards qui, à l’époque où les premiers chercheurs français se sont intéressés à cette histoire, étaient encore des témoins oculaires de ces événements. Pour un scientifique, ils n’ont pas la même valeur que les traces écrites, pour la plupart issues de rapports administratifs, mais ils méritent autant d’attention. Ils n’ont certes pas la même rigueur que les courriers rédigés par des fonctionnaires appliqués pour le Ministère des Colonies. Ils n’ont pas la même stabilité. Ils sont fluides, ils peuvent évoluer dans le temps, et comme un morceau de musique, connaître des variations. Mais les compte rendus de l’administration coloniale ne représentent pas des témoignages plus fiables. Ils reflètent une intention dominatrice, une ignorance ou un mépris pour ces populations que l’on prétend sortir de la sauvagerie. Les deux sources présentent nécessairement la réalité sous un jour particulier. Leur différence de statut tient surtout à la position de leurs auteurs. L’oralité porte la marque de fabrique des vaincus de l’histoire, et à ce titre, elle a toujours été négligée.

Birama Gueye était donc un personnage rusé, qui n’hésitait pas à s’enrichir sur le dos des contribuables. Ce jour là, il vient chercher la marchandise promise par le roi, car Sihalebe ne pouvait se départir de l’engagement pris devant l’autel Hunni. Peut-être qu’il apporte lui-même quelques babioles que les Français auraient continué d’envoyer pour masquer leurs véritables intentions. Comme d’habitude, Birama Gueye repart avec deux ou trois chèvres, et des colis de noix de cajou, portés par des ânes. Mais au retour, il a l’idée de remplacer les noix par des crottes de biques, ramassées sur le chemin. Il pense ainsi provoquer un incident diplomatique et accélérer l’opération française, que les populations de Carabane et des villages étrangers appellent de leurs vœux. La réaction du Résident français devant ce cadeau empoisonné n’a pas été rapportée, ni par la tradition orale, ni par des rapports administratifs, mais il est possible qu’il se soit tordu de rire, ou qu’il se soit moqué de son intermédiaire servile. En tout cas, la machination de Birama Gueye ne peut avoir déclenché l’intervention militaire car elle était déjà programmée.

Le 10 mars 1903, une colonne de 250 tirailleurs, conduits par le capitaine Maugras et trente officiers français, marche sur Oussouye. Les soldats coloniaux traversent des villages déserts. Le tam tam de guerre, audible à des kilomètres à la ronde, a sonné l’alarme. Les femmes, les enfants et les vieillards se sont réfugiés dans les profondeurs de la forêt. Les guerriers floups, conduits par Jamuyon, grand prêtre de l’autel Jananande, le génie protecteur du royaume, organisent la résistance. Ils attendent l’ennemi dans une plaine arborée, cachés dans les hautes herbes ou perchés dans les grands acajous, qui étendent leur ombre majestueuse sur la savane. Ils disposent de quelques vieilles pétoires, achetées en Guinée portugaise, mais l’essentiel de leur armement est composé d’arcs et de flèches, de sagaies et de casse-têtes pour le corps à corps. Sihalebe, quant à lui, est parti se réfugier dans son village natal.

A peine le combat engagé, les hommes d’Oussouye sont surpris par la puissance de feu des tirailleurs. Ils sont particulièrement impressionnés par la justesse de tir de ces supplétifs de l’armée française, qui réussissent à abattre plusieurs archers aux aguets au sommet de leur arbre. Conscients de leur infériorité militaire, les Floups battent en retraite et laissent les envahisseurs s’installer dans la plaine. Jamuyon s’enfuit avec quelques hommes de l’autre côté de la frontière portugaise. Quelques jours plus tard, les Français pénètrent dans Oussouye déserté par ses habitants. Sur la place du village, il ne reste que le grand tambour de guerre, posé à l’horizontale et silencieux comme un sarcophage. Creusé dans un tronc d’arbre au diamètre imposant, ses deux extrémités sculptées représentent un visage d’homme et de femme. On dit qu’il avait été offert au siècle précédent par le roi-prêtre de Diabane, qui avait prédit l’invasion d’Oussouye par le colonisateur et avait souhaité que l’âme du royaume floup continue de résonner longtemps après dans le cœur de ses habitants.

Peu à peu, les chefs de villages viennent se soumettre aux Français, et le roi Sihalebe est capturé par des traîtres qui le livrent à l’occupant. Avec d’autres prisonniers, il est embarqué sur le fleuve Casamance jusqu’à la garnison de Sedhiou, où il est enfermé en attendant son exil au Congo. Le bannissement était alors la peine réservée aux agitateurs de la colonie, lorsqu’ils étaient capturés vivants. L’administrateur a l’intention de le garder là jusqu’à ce qu’un transport maritime soit organisé jusqu’à Pointe Noire, en Afrique Equatoriale Française. Mais ce que ne savent pas les autorités françaises, c’est qu’en forçant Sihalebe à quitter son royaume, en l’obligeant à se déplacer sur l’eau, et en l’enfermant dans une cellule avec ses sujets alors qu’il ne peut ni boire ni manger en public, elles lui font violer plusieurs interdits qui vont le conduire à une fin dramatique. Fidèle à ses croyances, Sihalebe refuse l’eau et la nourriture que ses geôliers lui amènent. Peu à peu, il se laisse dépérir. Il mène une grève de la faim, sans tambours ni trompettes, sans la médiatisation qui accompagne aujourd’hui ces actes de résistance héroïques. Revenus plus tard au village, ses compagnons de cellule raconteront sa lente agonie, ce corps du roi déraciné qui se vide de sa substance et se dessèche comme une momie.

Mais un courrier envoyé par du Mazel, l’administrateur supérieur de Casamance au gouverneur général de l’AOF, jette le doute sur les véritables causes du décès du roi d’Oussouye. En effet, il écrit qu’à son arrivée à Sedhiou, le roi Sihalebe a été enfermé dans une cellule à part, pour qu’il ne soit pas en contact avec ses anciens sujets, mais que très vite, son état physique s’est dégradé. A plusieurs reprises, le docteur Maclaud, le médecin chef de la colonie, a constaté des traces d’herbes sur les lèvres du détenu, faisant soupçonner une prise de poison. Aussi, le chef de la garnison a décidé de le placer avec les autres détenus. Mais son état ne s’est pas amélioré. Alors qu’il refusait de s’alimenter dans sa cellule, il a accepté de prendre quelques rations avec ses compatriotes. Cela n’a pas suffi à le guérir de son anémie. La paralysie s’est emparée de son corps et le délire de son esprit. Il est mort sans souffrances dans son sommeil. Le docteur n’a pu pratiquer d’autopsie en raison du climat tropical, mais il a conclu à une mort par empoisonnement, dès les premiers jours de sa captivité.

Où est la vérité ? Dans les récits des codétenus qui décrivent un roi fidèle jusqu’au bout aux serments de son initiation, mort en héro et martyr pour ne pas rompre un interdit, ou dans les descriptions froides du haut fonctionnaire  qui ne voulait pas qu’en haut lieu, on sache qu’un chef indigène soit mort pendant sa détention, au risque de provoquer de nouveaux soulèvements ? Peut-être dans cet entre-deux de la fiction historique, qui permet de reconstituer le passé à partir de quelques indices, en comblant par de la matière vivante les trous laissés par la trame effilochée des événements, un peu comme ces médecins légistes qui arrivent à remodeler, à partir d’un crâne, le vrai visage d’un personnage historique. Alors reprenons.

Sihalebe est débarqué enchaîné comme un esclave du navire qui l’a transporté jusqu’à Sedhiou. Conditionné par son initiation, il sait que les bakines ne vont pas le laisser en paix après avoir voyagé sur le fleuve au-delà des limites de son royaume et violé un premier tabou. Jeté dans une cellule avec les autres prisonniers – les Français n’ont que faire de son statut royal -, il ignore toutes les gamelles qu’on lui présente, tandis que ses codétenus l’observent avec une crainte respectueuse et le regard sévère de ceux qui ne toléreront aucun écart au regard de la tradition. Par chance, un de ses geôliers est diola, et avant que les premiers signes de déshydratation se manifestent, il l’envoie cueillir quelques herbes, aux alentours de la garnison. Les rois-prêtres, guérisseurs et magiciens, ont la science des poisons et des contrepoisons. Sihalebe n’a aucun mal à lui indiquer celui qui abrégera ses souffrances et favorisera un passage en douceur dans l’au-delà.

Lorsque le docteur Maclaud, tout juste arrivé d’une de ses missions de délimitation de la frontière franco-portugaise, ausculte Sihalébé, il comprend tout de suite ce qui se passe. Médecin, botaniste et anthropologue, il a déjà une dizaine d’années de services dans l’administration coloniale et il a rédigé plusieurs mémoires sur les us et coutumes des indigènes. Parfaitement au courant des interdits royaux, il en informe l’administrateur du Mazel qui se rend compte aussitôt de son erreur. Hors de question de laisser mourir Sihalebe dans sa garnison alors que la liaison maritime avec le Congo ne saurait tarder. Il peut bien crever à Pointe Noire, loin de ses terres et oublié de ses sujets. Personne, n’en entendra plus parler. Mais pas ici, en Casamance. Le Ministre des Colonies pourrait lui en tenir rigueur. Ce n’est pas bon pour son avancement. Il transfert donc Sihalebe dans un autre bâtiment et lui fait apporter de la nourriture depuis la Résidence. Le roi d’Oussouye accepte les rations qui lui sont apportées. Il semble aller mieux, demande même des nouvelles de son pays. Mais le poison fait malgré tout son effet. Siahelebe s’éteint seul dans sa cellule, le 29 avril 1903.

Et voici donc l’entrée en scène du docteur Maclaud et de la Science dans la destinée du roi diola et la dernière étape de son voyage sur terre. Le médecin de la petite colonie de Casamance fait partie de ces esprits brillants et curieux de son époque. Encore marqué par l’héritage des Encyclopédistes, il se passionne aussi bien pour les maladies tropicales que pour la météorologie, pour la faune et la flore des régions traversées au cours de ses expéditions en Afrique occidentale, que pour les peuplades rencontrées. Il est également le parfait représentant de cette science encore balbutiante qu’est l’anthropologie, totalement au service de l’entreprise coloniale. Imprégné par les préjugés racialistes et ethnocentristes de son temps, il voit l’anthropologie comme un moyen de rendre l’administration française plus efficace dans le contrôle des populations indigènes. La connaissance de l’autre est chez lui synonyme de domination et d’appropriation. D’esprit caustique, il manie l’humour et l’ironie comme si rien n’avait d’importance. Ceux qui l’ont côtoyé le décrivent comme un personnage charmeur, qui semble ne rien prendre au sérieux mais possède un savoir immense sur les hommes et les choses de l’Afrique.

Peu de temps après la mort du roi d’Oussouye, le docteur Maclaud envoie un courrier au Museum d’histoire naturelle, à Paris, indiquant qu’il dispose d’un squelette de « race pure » diola, et qu’il peut l’expédier en France dans les plus brefs délais. La réponse du Museum ne se fait pas attendre. Le spécimen diola intéresse au plus haut point l’institution et enrichira son ostéothèque qui manque d’individus provenant des régions encore insoumises à l’Empire. Le médecin colonial pense avant tout au progrès de la Science. Il participe, enthousiaste, à cette entreprise de collecte d’ossements, dont le but est de constituer un panel le plus large possible de l’humanité, et il est conscient que cela restera compliqué, tant que la civilisation européenne n’aura pas étendu sa domination à l’ensemble du monde. Les peuplades « non civilisées », hélas, rechignent à faire don de leurs morts à la Science. Pour aller les chercher dans les territoires coloniaux, les guerres dites de « pacification » restent les meilleures pourvoyeuses de matériaux.

Le Musée de l’homme, qui a hérité de 30 000 pièces, appartenant à 23 000 individus, présente joliment cette collection comme une entreprise scientifique visant à étudier « la diversité humaine ». En réalité, dès le départ, elle est marquée par les théories racistes, que l’on qualifierait aujourd’hui de pseudo-sciences, mais qui prédominaient à l’époque. Les premières pièces de cette nécropole scientifique viennent du médecin anatomiste français Paul Broca, considéré comme un des pères de l’anthropologie physique. Etudier l’ossature humaine lui permet, entre autre, de démontrer la supériorité de la race blanche sur le reste de l’humanité. Ainsi, dans un article publié en 1861, il prétend que la taille du crâne d’un « Nègre d’Afrique » comparée à celle d’un crâne germanique reflète la hiérarchie intellectuelle entre les deux races. Il en est de même selon lui de la petitesse relative du cerveau de la femme, qui serait la preuve d’une intelligence plus faible. De nombreux crânes ont aussi été collectés dans le but d’étudier la phrénologie, une discipline très en vogue à l’époque, qui prétendait établir un rapport entre la forme de la boîte crânienne et le caractère des individus. Tout cela, heureusement, a abouti à des impasses scientifiques.

Le docteur Maclaud, lui, a une autre thèse à défendre. D’après ses recherches, les « races aborigènes » telles que les Diolas ou les Sérères seraient de même famille. Elles auraient une souche commune, située sur les rives du moyen Niger et au fil des siècles, elles auraient été repoussées vers la mer par d’autres races conquérantes dites « soudaniennes » telles que les Bambaras, les Peuls et les Mandingues. Les mythes diolas  ont d’ailleurs conservé le souvenir de cette grande migration sous la houlette d’une reine nommée Aguéné. Mais il faut étayer ces récits par des données plus solides. L’anthropologie physique est là pour ça. Le squelette expédié au Museum d’histoire naturelle est donc celui d’un chef diola de race « tout à fait pure », âgé de 35 ans environ et mesurant entre 1,66 et 1,70 mètres. Comme tous les hommes de sa tribu, il est de constitution robuste et trapue. En le comparant avec ceux des autres races d’Afrique occidentale, il sera possible de confirmer ou d’infirmer cette origine unique.

Parallèlement, le médecin de la colonie réalise des études de terrain. Ses observations ont donné les premières descriptions ethnographiques de la société diola, et malgré leur biais paternaliste, certaines ont gardé toute leur pertinence. Il admire l’ingéniosité de ce peuple, qui a réussi à conquérir des terres inondées grâce à un remarquable système de digues. Il remarque que le rude labeur dans les rizières a contribué à donner aux Diolas une musculature d’athlètes et que l’abondance de nourriture les a conservés en bonne condition physique. La richesse de leur sol, écrit-il, a développé chez eux un amour du pays et exalté leur sentiment d’indépendance. Il décèle déjà ce caractère rebelle à toute autorité extérieure, cette opposition farouche à toute pénétration étrangère, qui résonne encore, un siècle plus tard,  dans le mouvement indépendantiste casamançais. Il constate également que leur esprit égalitaire, qui contraste avec les sociétés voisines, hiérarchisées et structurées par castes, les a conduits à refuser l’esclavage et même à accueillir les captifs en fuite, pratiquant ainsi une forme d’asile politique avant la lettre.

Mais cette organisation politique déjà qualifiée à l’époque d’anarchique, avec des chefs sans pouvoir et des rois sans Etat, que l’on retrouve chez la plupart des sociétés autochtones est, du point de vue du colonisateur, problématique. Pour l’anthropologue du Ministère des Colonies, l’absence d’autorité centralisée apparaît comme un chaos inintelligible qui empêche l’administration française d’asseoir son pouvoir. Dans cette Afrique sauvage, le foisonnement des pôles politiques oblige la France à multiplier les traités, à en signer parfois une vingtaine par royaume, sans jamais être sûre qu’ils seront respectés. Mieux vaut un chef vaincu pour assurer la domination des populations sur lesquelles il exerçait son pouvoir, qu’une multitude de clans indépendants les uns des autres. Le colonisateur est beaucoup plus à l’aise avec les sociétés musulmanes, habituées à l’ordre et à la discipline, qu’avec ces idolâtres rebelles à toute autorité. Le docteur Maclaud voit bien que la méthode consistant à placer des chefs non autochtones dans les villages de Basse Casamance, des Wolofs musulmans, ou d’anciens tirailleurs sénégalais, ne marche pas et suscite même des troubles graves. Il s’étonne, en outre, de ce manque d’esprit de conquête chez les Diolas, de cette absence de désir d’expansion qui, à l’heure où les puissances européennes sont engagées dans une course pour dominer le monde, lui apparaît comme une marque d’archaïsme, un retard sur l’échelle de l’évolution. Maclaud sera nommé quelques années plus tard administrateur en chef de la Casamance, poste à partir duquel il pourra mettre en pratique ses connaissances anthropologiques.

 Le cadavre du roi Sihalebe, lui, vogue vers la France. A Paris, la caisse dans laquelle le squelette a été emballé est ouverte par des employés du musée d’histoire naturelle. Ils le nettoient puis le déposent à l’horizontal dans un tiroir en bois qui sent le vernis et la naphtaline. De temps en temps, des hommes en blouse blanche le sortent de l’obscurité pour mesurer la circonférence de son crâne ou la longueur de son fémur, puis le rendent à sa nuit de sarcophage. Cela fait plus de cent ans que ça dure, et tandis que d’autres squelettes fameux, des voisins de nécropole comme Saartjie Baartman, dite la Venus Hottentote, les têtes de guerriers maoris et la tête du grand chef kanak Ataï ont été restituées à leur communauté d’origine, Sihalebe Diatta n’a toujours pas retrouvé Oussouye, son bois sacré, sa terre natale.

Sibiloumbaye Diedhiou a écouté mon histoire, le visage impassible. A la fin, il m’annonce qu’il en informera son conseil royal et qu’ils trouveront ensemble une solution. Ne sachant quoi rajouter, je lui indique que si je peux les aider dans leurs démarches depuis la France, je le ferai avec plaisir. J’ai dit cela par pure politesse, conscient que ce n’est pas à moi d’intervenir dans les affaires diplomatiques d’un royaume, aussi petit soit-il. De toute façon, je sens bien qu’ils ne bougeront pas le petit doigt. Il y a derrière cet immobilisme un océan de croyances, peut-être un tabou que j’ignore.

L’audience terminée, je pose à côté du roi pour une séance de photos. Jean-Marc reste à l’écart, comme s’il ne voulait pas se compromettre. En sortant du domaine royal, nous avons un échange assez vif.

– Je ne vois pas l’intérêt de remuer cette vieille histoire, me dit-il. Ce n’est pas tourné vers l’avenir.

Sur le moment, je ne sais quoi répondre. C’est vrai que le retour du roi Sihalebe en Casamance ne fera pas avancer les choses dans le sens d’un règlement du conflit et ne rapportera rien pour le développement du pays. Cela ne fera pas venir les investissements étrangers ni l’aide internationale. En même temps, je sens bien qu’il y a dans cette affaire des enjeux de mémoire, que l’on dénie à certains peuples parce que leur histoire a été écrite par d’autres. La première personne qui m’a parlé du squelette de Sihalebe est le chef historique du mouvement indépendantiste casamançais, Mamadou Nkrumah Sané. A l’époque où je le fréquentais régulièrement, il m’avait montré une lettre qu’il avait envoyée au Président de la République française. Elle réclamait le retour du roi Sihalebe en Casamance, ainsi que le rapatriement du corps d’Aline Sitoé Diatta, reine et prophétesse diola arrêtée et exilée en 1943. Il présentait ces deux personnages comme des héros de la résistance casamançaise, et à ce titre, ils devaient être honorés dans leur mère patrie. L’idée d’un tel courrier lui était venue en regardant à la télévision l’entrée de résistants français au Panthéon, mais il n’en était pas à sa première démarche. Il n’y avait pas de différence pour lui entre ces personnalités françaises et casamançaises qui avaient chacune à leur manière résisté à une occupation et l’avaient payé de leur vie. Et pourquoi y en aurait-il ?

J’imagine la réponse. On ne peut pas mettre sur le même plan un ancien préfet d’Eure et Loir comme Jean Moulin, un ministre de la culture du Front populaire comme Jean Zay, porteurs d’idéaux républicains progressistes, et deux anciens féticheurs. Les premiers étaient tournés vers l’avenir, vers le progrès. Les seconds représentent, pour l’ontologie moderne, un mode de pensée archaïque qui de toute façon, était appelé à disparaître. On en revient à la remarque de Jean-Marc et à ses implications. Toutes les cultures, tous les peuples ne sont pas d’égale dignité lorsqu’on prétend connaître la flèche du temps, le sens de l’histoire. Mais avec un peu d’humilité, on comprend la requête du leader indépendantiste.

Nkrumah Sané ne veut pas mettre en avant les croyances animistes, réhabiliter la pensée magique. Il veut seulement peupler de héros son histoire de la Casamance, et dénoncer les mécanismes de colonisation, qui sont toujours à l’œuvre selon lui. Dans les enjeux de mémoire, il est autant question d’honorer les victimes que de rappeler l’inhumanité de leurs bourreaux, pour éviter que l’histoire ne se répète. C’est en cela qu’ils construisent l’avenir.

Jean-Marc pense sans doute qu’il est plus utile d’aider les Casamançais à résoudre des problèmes concrets comme l’approvisionnement en eau, la salinisation des terres agricoles, que de ressortir des spectres d’un passé lointain, que c’est leur histoire, pas la nôtre. Le gentil blanc, qui ramène sa science et son savoir-faire technologique pour améliorer la vie des pauvres africains, pointait déjà son nez aux pires moments de la colonisation. Ce squelette de roi qui repose dans un musée, c’est aussi notre histoire, celle d’une civilisation qui prétendait apporter la lumière aux hommes et aux noms de valeurs supérieures, a commis les pires actes de barbarie.

De retour en France, j’ai appelé le musée et j’ai demandé à voir le squelette. Réponse de l’attachée de presse : la collection n’est accessible qu’aux scientifiques, pas aux journalistes. J’ai demandé pourquoi. Par respect pour les morts, me répond-elle, avec le plus grand sérieux.

Alors j’ai relu tous les articles qui ont été écrits sur le sujet, à une époque où les journalistes avaient encore un droit de visite et le musée considérait sans doute que cela ne troublerait pas le sommeil de ses pensionnaires. Ils ont rencontré les responsables de la collection qui règnent sur leur armée de spectres comme des généraux en campagne. Les scientifiques défendent bec et ongles leur collection contre tous ceux qui voudraient mettre en péril son intégrité. Pour eux, elle n’aurait pas de sens si elle n’était pas complète. Sensée représenter l’humanité dans toute sa diversité, c’est la taille de sa cohorte qui fait sa valeur. Une pièce ne répond pas à l’appel, et c’est la science qui bat en retraite.

En même temps, le musée ne s’oppose pas au retour du roi Sihalebe. La France fait en effet quelques exceptions au principe d’inaliénabilité du patrimoine de l’Etat et de la science. Cela ne concerne que les individus identifiés. Les autres, les anonymes, tels ces dépouilles d’Inuits, morts de la variole vers 1880 après avoir été exhibés dans un zoo humain, ou les restes d’Aborigènes australiens, n’appartiennent qu’à la science. Les demandes de restitution, émanant de communautés autochtones, aussi légitimes qu’elles puissent paraître,  pour le repos de leurs ancêtres ou le rétablissement de grands équilibres cosmiques, ne le sont pas aux yeux de l’Etat français. Pour qu’elles soient recevables, elles doivent non seulement concerner des personnages connus, mais provenir aussi d’un Etat. C’est la procédure qui a été suivie pour la Vénus Hottentote, ou les têtes maoris. Ce sont les Etats sud-africains et néo-zélandais, qui se sont fendus d’une lettre officielle au gouvernement français et il a fallu une loi pour qu’une telle restitution puisse se réaliser. La réclamation envoyée par Mamadou Nkrumah Sané, chef d’un mouvement indépendantiste autochtone au nom de la mémoire historique, n’a aucune valeur pour les gardiens du patrimoine français, fusse-t-il issu de la colonisation.

A force d’insister, j’ai pu avoir une discussion par téléphone avec le docteur Alain Froment, médecin et anthropologue, qui a longtemps dirigé la collection d’anthropologie du musée de l’Homme. Aujourd’hui à la retraite, il est toujours directeur émérite et continue d’occuper des fonctions au sein de l’institution. Très aimablement, il a répondu à mes interrogations sur le sens de cette collection et montré une véritable passion pour sa discipline. Il est toujours déstabilisant d’être en présence d’un interlocuteur sympathique lorsque vous êtes philosophiquement en désaccord avec lui, surtout lorsqu’il montre une véritable sensibilité pour les peuples autochtones.

Le docteur Froment a écrit il y a quelques années une note sur les restes du roi Sihalebe dans laquelle il soulève tous les enjeux relatifs à la restitution du squelette. Très finement, il prévient que le retour du roi des Floups en Casamance pourrait encourager le nationalisme régional et « raviver le souvenir de la sécession ». Bien vu ! Le but de Nkrumah Sané est en effet de nourrir le roman national casamançais. Plus tirée par les cheveux, en revanche, son hypothèse d’un réveil de vieux conflits inter-ethniques entre les gens d’Oussouye et les villages allogènes, au cas où l’affaire du sac d’excréments reviendrait sur le tapis …

Il n’y a que le gouvernement sénégalais qui est habilité à réclamer le squelette casamançais. Or, jusqu’à présent, aucune démarche n’a été entreprise par l’ambassade du Sénégal en France. Dans un souci d’envisager toutes les implications d’un retour du roi Sihalebe en Casamance, le médecin anthropologue relève qu’une action du gouvernement sénégalais dans ce sens pourrait également être interprétée comme un geste de réconciliation. Lucide, il voit bien que dans certains cas, les démarches entreprises par certains gouvernements, comme celui de Nouvelle Zélande avec les têtes de guerriers maoris, visent à rendre les restes humains à défaut d’accepter certaines revendications territoriales. La figure du roi Sihalebe pourrait ainsi servir à arrimer la Casamance au Sénégal, comme cela s’est produit avec la reine Aline Sitoé Diatta. La prophétesse de Cabrousse est le « héros » casamançais sur lequel l’Etat sénégalais a le plus investi, produisant un récit concurrent à celui du mouvement indépendantiste.

Enfin, reste la justification scientifique d’une telle collection. A l’ère de la génétique, que peut bien apporter la mesure d’un crâne  de guerrier amérindien ou de rebelle algérien ? Toutes les informations biométriques ont été répertoriées sur une immense base de données. A quoi bon s’encombrer du support matériel ? On se demande quels secrets peuvent encore révéler les squelettes du musée de l’Homme. Le docteur Froment m’explique alors que l’analyse de l’ADN ne dit pas tout sur la vie des individus décédés, que les os gardent la trace de leur mode de vie, de leur alimentation ou de leurs maladies, que la morphologie raconte beaucoup de choses sur l’adaptation des populations à leur environnement. Avec une certaine émotion, il m’avoue qu’à travers sa discipline, on redonne la parole à des peuples oubliés et que ça le touche beaucoup. Il est bien conscient du poids du passé et des erreurs dans lesquelles sont tombées les disciplines anthropologiques, mais il est étonnant de voir à quel point la science avance toujours aussi sûre d’elle-même. L’utilisation dévoyée que ses prédécesseurs ont pu faire de cette collection, lorsque l’étude comparative des squelettes servait à établir l’inégalité entre les races, apparaît comme un passé révolu, et l’on aimerait être convaincu que la recherche scientifique, autrefois imprégnée d’idéaux impérialistes, aujourd’hui orientée par les intérêts des grands groupes financiers et commerciaux, ne se fourvoiera pas de nouveau dans des directions catastrophiques. L’homme augmenté, le retour de l’eugénisme, le transhumanisme, tout cela n’est peut-être qu’un mauvais rêve …

squelette

Il existe une théorie politique sur le corps du roi. Celui-ci serait d’une double nature. L’une mortelle, corruptible, sujette aux douleurs et aux aléas de la vie sur terre. L’autre immortelle, indémembrable, immatérielle, représentant l’unité politique de la communauté dont il est l’incarnation, valable aussi bien pour les monarques absolus des Etats européens que pour les rois sans pouvoir de la tradition diola. Mais une troisième possibilité est apparue avec la colonisation, celle d’un corps sans vie, qui ne disparaîtrait jamais vraiment, et serait condamné à servir indéfiniment les progrès d’un savoir étranger, dans les limbes froides et géométriques d’un museum. L’histoire de Sihalebe, sa vie brève, marquée par l’incertitude, l’indécision face à l’écroulement de son monde, inspirera peut-être d’autres auteurs intéressés par  la condition des peuples colonisés. Son corps politique, son existence en tant qu’institution souveraine, n’est plus que l’ombre de lui-même. Quant au squelette du musée de l’homme, il reste là, échoué comme un fossile, symbole d’une époque où l’entreprise scientifique de maîtrise de la nature allait de pair avec la domination du monde, fantôme d’un passé colonial qui n’est pas tout à fait terminé.

Références bibliographiques :

Archives nationales d’outre-mer, Aix-en-Provence

Chefferie coloniale et égalitarisme diola : les difficultés de la politique indigène de la France en Basse-Casamance (Sénégal), 1828-1923, Philippe Méguelle, L’Harmattan, 2013

Genèse du pouvoir charismatique en Basse-Casamance (Sénégal), Jean Girard, Dakar, IFAN, 1969

La Casamance, Oumar Diatta, L’Harmattan, 2008

Les Diolas : Essai d’analyse fonctionnelle sur une population de Basse-Casamance, Louis-Vincent Thomas, Dakar, IFAN, 1959

Histoire de la Casamance, Christian Roche, Karthala, 1985

Les Joola, la Casamance et l’Etat (1890-2004) : l’identisation joola au Sénégal, thèse de doctorat d’Histoire, Séverine Awenengo Dalberto, Paris 7, 2005

Notes anthropologiques sur les Diolas de Casamance, Joseph E . C. Maclaud, in L’Anthropologie, XVIII, Paris, Masson, 1907

Notes sur les restes de Sihalébé Diatta, roi d’Oussouye, Dr A. Froment, Musée de l’Homme

Riz, symbole et développement chez les Diolas de Basse Casamance, Lamine Diedhiou, PU Laval, 2005

Une monarchie dans un Etat postcolonial, Anthropologie de la royauté d’Oussouye, thèse de doctorat, Jean-Baptiste Manga, EHESS, 2015

à la Une

Sénégal : Le journaliste René Capain Bassène en détention depuis plus de deux ans

  

   Spécialiste du conflit casamançais, il a été arrêté une semaine après le massacre de la forêt de Boffa Bayotte. Détenu sans jugement et sans qu’aucune preuve de sa participation à ce crime n’ait été fournie, des voix s’élèvent pour réclamer sa libération.

     Il a été présenté par les autorités sénégalaises et certains medias comme « l’intellectuel » du MFDC, le mouvement indépendantiste casamançais. Cela fait maintenant deux ans que le journaliste René Capain Bassène est détenu dans le cadre de l’enquête sur la tuerie de Boffa Bayotte. Or, à ce jour, il n’a toujours pas été auditionné par un juge, et les indices de sa culpabilité s’amenuisent à mesure que la presse sénégalaise fait son travail d’investigation.

Boffa Bayotte : Intrigues, manipulations, délations, règlements de comptes, plongez au cœur d’une enquête qui tient la République en haleine

        Retour sur les événements de Boffa Bayotte au sud de Ziguinchor. Ce 6 janvier 2018, 14 coupeurs de bois sont froidement assassinés dans une forêt protégée. Le secteur fait partie de ces zones grises, proches de la frontière bissau-guinéenne, qui échappent en partie au contrôle de l’Etat sénégalais. Dans cette région opère l’une des factions armées du MFDC, celle dirigée par César Atoute Badiate.

     Tout de suite après le massacre, les regards se tournent vers la rébellion casamançaise, bien que celle-ci « condamne fermement cet acte ». La gendarmerie arrête quelques jours plus tard des villageois de Toubacouta et de Bourofaye Diola, deux localités situées à la lisère de la forêt. Ils sont accusés d’appartenir ou d’avoir appartenu au mouvement indépendantiste, et soupçonnés d’avoir planifié la tuerie. Elle interpelle également Oumar Ampoï Bodian, le chargé de liaison du MFDC à Ziguinchor, ainsi que René Capain Bassène, journaliste et écrivain qui n’a jamais caché ses sympathies pour la cause indépendantiste. Celui-ci est conduit à la gendarmerie de Nema où, selon ses dires, il passe trois jours menotté nu dans une cellule, sans bénéficier de l’assistance d’un avocat.

     Après une enquête rapidement bouclée, René Capain Bassène est accusé d’être le « cerveau » de la tuerie. Selon des sources proches de l’enquête, des e-mails compromettants auraient été retrouvés dans son ordinateur. Ils indiqueraient qu’il était au courant que quelque chose de sérieux se préparait dans la forêt de Boffa et en aurait parlé avec Ousmane Tamba, représentant en exil de la faction armée de César Atoute Badiate. Par ailleurs, un parent à lui, Maurice Badji, le chef du village de Bourofaye dont il est lui-même originaire, l’accuse d’avoir participé à une réunion trois jours avant le massacre, au cours de laquelle l’opération aurait été planifiée. Il produit même une feuille de présence, dans laquelle le nom du journaliste est cité. D’autres témoignages font état de sa présence sur les lieux du crime, mais ils sont peu crédibles. Voilà pour l’essentiel les éléments du dossier d’accusation.

     Mais d’abord, qui est René Capain Bassène ? Journaliste expérimenté, il est reconnu par ses pairs comme spécialiste du conflit casamançais. Il a débuté par un stage à RFI puis il a travaillé pour différentes chaînes de télé et radios locales. Mais son engagement militant en faveur de la Casamance, ses idées politiques, l’ont rapidement écarté des medias sénégalais, reconnaissent certains de ses collègues. « Des journalistes s’éloignaient de lui parce que les services de renseignement leurs disaient qu’il était surveillé», affirme l’un d’entre eux. Il s’est engagé alors dans une dynamique de chercheur, écrivant trois livres sur ce conflit vieux de 37 ans, aujourd’hui introuvables au Sénégal.

     D’abord consultant en raison de sa connaissance des acteurs du conflit, il a été engagé comme coordinateur de la communication au sein de l’ANRAC, l’Agence nationale pour la relance des activités économiques et sociales de la Casamance. Au sein de cette entité, dont la principale mission est de faciliter la démobilisation, la réinsertion et la réintégration des anciens combattants et de leur famille, il a pu mettre à profit ses contacts au sein du MFDC. Loin de l’image de va-t-en-guerre présentée aux médias, René Capain Bassène se rêvait plutôt en « faiseur de paix », comme en témoigne le Docteur pape Chérif Bertrand Bassène dans une lettre ouverte au Président Macky Sall.

Lettre au Président Macky Sall – Pour la liberté de Capain Bassène

      Etant bien introduit auprès de la faction armée de César Atoute Badiate, il en facilitait l’accès à tous ceux qui voulaient jouer un rôle dans l’organisation de pourparlers, et se voulait incontournable dans les échanges avec la rébellion. «C’est notamment grâce à lui que l’ambassade des Etats-Unis a pu approcher César», assure un chercheur qui le connaît bien.  Mais cette proximité avec les chefs combattants n’était pas du goût de tout le monde, surtout des autorités sénégalaises. C’est sans doute ce qui l’a conduit à sa perte.

     S’il est possible que René Capain Bassène ait dépassé les frontières du journalisme, il est difficile de l’imaginer en train de préparer dans l’ombre un tel massacre, témoignent des personnalités qui l’ont fréquenté. Il savait qu’il était suivi de très près par les services de renseignement et selon le chercheur Abdou Ndukur Kacc Ndao, «il n’est pas naïf au point d’agir comme s’il ne s’en doutait pas».

     Nous avons interrogé son frère, Alfred Bassène, et son épouse Odette Bassène, qui lui rendent régulièrement visite en prison. Tous deux peuvent apporter les preuves de son innocence. Au moment des faits, le journaliste était en train de jouer au football avec des habitants de son quartier. D’autre part, René Capain Bassène nie avoir assisté à la prétendue réunion de Bourofaye trois jours avant la tuerie. Selon son frère, « le PV qui a été fourni correspond à une date où il était à son bureau à l’ANRAC ; son nom a été rajouté comme celui d’autres personnes supposées s’y trouver et arrêtées par la suite ».  Y figure notamment celui du chef du village de Toubacouta, alors qu’il ne mettait plus les pieds dans le secteur de Boffa depuis plus de 20 ans. Cet homme de 82 ans est mort en détention l’année dernière.

     https://kewoulo.info/boffa-bayotte-seyni-sane-parcours-du-chef-mal-aime-de-toubacouta-condamne-a-mort-par-les-suspicions/

     D’ailleurs, pour René Capain Bassène, cette réunion est une pure invention de l’oncle Maurice Badji, le chef du village de Bourofaye. Il raconte qu’au cours de la confrontation devant les enquêteurs, son parent a d’abord parlé d’une réunion le 3 janvier, puis le 22 décembre, pour ne plus se rappeler de la date. Il se serait finalement rétracté devant le juge et déclaré qu’il n’y avait jamais eu de réunion du tout.

     Concernant les échanges par e-mail avec Ousmane Tamba, le lien avec la faction de César Atoute Badiate, René Capain ne nie pas qu’ils aient existé, puisqu’en tant que journaliste, il le contactait régulièrement, mais il en conteste la teneur. Le journaliste savait que quelque chose se tramait dans le secteur de Boffa Bayotte. Selon lui, il aurait demandé à Ousmane Tamba s’il savait qu’une action forte se préparait, et le leader en exil lui aurait répondu qu’il n’était pas au courant. Après la tuerie, il y aurait eu de nouveaux échanges. « René ne s’attendait pas à ce que l’action aille aussi loin et il a déploré qu’il y ait eu mort d’homme », raconte son frère Alfred. Nous avons contacté nous aussi par e-mail Ousmane Tamba, mais le dirigeant du MFDC refuse de s’exprimer sur « une affaire en cours de justice ». René Capain aurait également fait un rapport à l’ANRAC dans lequel il faisait état des tensions qui régnaient et des risques de violences  dans le secteur de Boffa-Bayotte, rapport qui pour l’instant n’a pas été retrouvé.

     Pour les proches de René Capain Bassène, les accusations sont le résultat d’une machination montée par l’oncle Maurice Badji, le chef du village de Bourofaye. A l’origine, il y aurait une sombre histoire de famille. Mais plus que le conflit familial, ce serait plutôt des considérations politiques qui expliqueraient l’attitude de l’oncle Badji. Le chef de village de Bourofaye était en effet en lien avec le GRPC, le Groupe de réflexion sur la paix en Casamance, dirigé par l’ancien Ministre Robert Sagna, bien que dans une interview, l’intéressé se défende de le connaître.

    Or, René Capain ne cessait de dénoncer les actions et l’inaction du GRPC, sensé conduire à des pourparlers de paix avec le mouvement rebelle. Le journaliste reprochait à Robert Sagna d’être mal entouré et d’avoir rompu le contact avec la plupart des factions rebelles, alors que lui prenait directement ses informations à la source et continuait de travailler  pour la paix. Il accusait le GRPC de s’enrichir sur le sang des casamançais, et d’essayer par tous les moyens de se faire photographier à côté de chefs rebelles, pour en toucher les dividendes. De leur côté, des proches du GRPC accusent René Capain Bassène et Oumar Ampoï Bodian, l’agent de liaison du MFDC, d’avoir monopolisé les canaux de liaison avec la faction de César Atoute Badiate et de leur avoir fermé l’accès à Cassolole, sa base de repli en Guinée Bissau.

     René Capain a peut-être commis un péché d’orgueil en voulant se substituer aux négociateurs attitrés. Toujours est-il que le dossier d’accusation repose sur les déclarations douteuses d’un personnage qui avait un lourd contentieux familial et politique avec lui. Quant à ses aveux d’appartenance au mouvement indépendantiste, ils lui ont été extorqués sous la torture psychologique. Sa femme raconte que lorsqu’elle a été interrogée dans les locaux de la gendarmerie, la séance était filmée et René Capain pouvait voir en direct ce qui se passait. Le couple venait d’avoir un quatrième enfant, et quand les gendarmes ont menacé sa femme d’emprisonnement, le journaliste a craqué. Nous avons contacté Mamadou Nkrumah Sané, le chef historique du MFDC, qui tient une comptabilité précise des membres du mouvement. Il dément formellement que René Capain en fasse partie.

     Aujourd’hui, Odette Bassène vit dans la précarité. Une caisse de solidarité a été ouverte au sein de la diaspora pour lui permettre de payer la scolarité de ses enfants. Interpellée sur le cas de René Capain Bassène, l’ONG Reporters sans frontières considère que celui-ci « ayant été arrêté en raison de son implication au sein du MFDC, elle ne peut pas agir en sa faveur », ce qui est étonnant de la part d’une association sensée protéger les journalistes. Dans de nombreux pays, il est courant que des reporters soient accusés d’appartenir à un mouvement interdit ou à une puissance ennemie, alors que c’est à leur plume qu’on en veut.

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Les mystères de la forêt de Boffa Bayotte

Deux ans après l’assassinat de 14 coupeurs de bois, la forêt de Boffa-Bayotte au sud de Ziguinchor, n’a toujours pas livré ses secrets. 25 personnes sont toujours dans l’attente d’un jugement et l’instruction a à peine commencé. Alors que l’enquête s’est immédiatement tournée vers le MFDC, le mouvement indépendantiste casamançais, l’hypothèse d’un règlement de compte entre mafias du bois reste la plus probable.

Enquête de François Badaire avec Babacar Touré

Les événements qui ont meurtri la forêt de Boffa Bayotte il y a deux ans réunissent tous les ingrédients de la crise casamançaise. Pillage d’une ressource naturelle, soubresauts d’un conflit non résolu, jeux troubles des autorités sénégalaises, populations abandonnées à leur sort, tout est là. Il suffit de reconstruire le puzzle de ces crimes pour dresser le tableau d’une région, la Casamance, qui vit depuis le début du conflit, il y a 37 ans, dans un état d’exception permanent.

Le 6 janvier 2018, quatorze coupeurs de bois sont assassinés dans la forêt classée de Bayotte Est, à une dizaine de kilomètres au sud de Ziguinchor, non loin de la frontière bissau-guinéenne. La zone fait partie de ces régions de la Casamance qui échappent toujours au contrôle de l’Etat sénégalais. Ici, l’autorité étatique n’est représentée que par un cantonnement de l’armée. Situé près du village de Toubacouta, il n’est qu’à quelques kilomètres de l’endroit où s’est déroulé le massacre.

Sous le couvert de la forêt, ou de ce qu’il en reste, les rebelles du MFDC, le mouvement indépendantiste casamançais, se déplacent en toute liberté. Plus précisément, ce sont les hommes de César Atoute Badiate qui opèrent dans ce secteur, car la rébellion est depuis plusieurs années divisée en factions rivales.

César Atoute Badiate et ses hommes

Quelques heures après la tuerie, trois rescapés arrivent dans le village de Bourofaye Baïnouck et racontent l’horreur. Ils disent être entrés vers 7 heures du matin dans la forêt pour couper du bois. Sur place, des hommes armés les attendent. Certains ont le visage masqué ; d’autres sont identifiables. Ils les ont rassemblés dans une clairière au milieu de la forêt, leur ont demandé pour qui ils travaillaient et les ont gardé plusieurs heures. Ce n’est que vers 12 heures qu’ils décident de les tuer, les uns par balle, les autres à l’arme blanche. Du cantonnement de l’armée, on pouvait entendre les coups de feu, mais les militaires au nombre d’une vingtaine, n’ont pas bougé avant de recevoir du renfort.

Le lendemain, l’armée procède à des bombardements dans la zone, mêlant ses propres munitions aux douilles laissées par les tueurs, ce qui polluera le lieu du crime et compliquera l’enquête. Trois jours plus tard, soit le 9 janvier, la section de Recherches de la gendarmerie, dirigée par le lieutenant-colonel Issa Diack, hérite du dossier. En moins d’une semaine, il fait arrêter 22 personnes. La plupart sont des habitants des villages de Toubacouta et de Bourofaye, à la lisière de la forêt. Ils appartiennent à un comité inter-villageois de défense de la forêt qui s’est organisé pour empêcher la coupe illicite de bois.

Les enquêteurs arrêtent également le journaliste René Capain Bassène, en le présentant comme « l’intellectuel du MFDC», ainsi qu’un chargé de mission du mouvement indépendantiste, un certain Oumar Ampoï Bodian, qui quelques jours auparavant, avait émis un communiqué condamnant, au nom de la rébellion, ce massacre.

Comme à leur habitude, les gendarmes n’y vont pas de main morte avec les suspects. Lors de l’opération dans le village de Toubacouta, ils défoncent les portes des membres du comité villageois et s’emparent de plusieurs d’entre eux. Selon des témoignages, Jean-Christophe Diatta, qui fait partie du groupe, est battu devant sa femme et ses enfants. Il est accusé d’être un rebelle et d’avoir dirigé personnellement la tuerie.

Le journaliste René Capain Bassène est arrêté chez lui. Les gendarmes confisquent son ordinateur et l’embarquent au poste de Néma à Ziguinchor. Pendant son interrogatoire, il ne bénéficie pas de l’assistance d’un avocat. Il passe 3 jours menotté nu dans une cellule. Par précaution, le frère et des membres de la famille du journaliste campent devant la gendarmerie. Un soir, ils voient un corps sortir de la caserne. C’est celui de Bourama Toumboul Sané, chef du comité inter-villageois de gestion de la forêt de Bayotte. Il aurait été pris d’un «malaise», selon la version officielle.

Les victimes de ce massacre, quant à elles, sont pour la plupart des bûcherons qui venaient couper du bois de teck, pour le ramener ensuite à Ziguinchor, où se trouvent plusieurs scieries. Ce bois précieux fait l’objet d’un trafic national et international. D’origine étrangère, de Guinée Conakry ou de Guinée Bissau, ils vivaient dans le quartier de Néma 2, dans la banlieue déshéritée de Ziguinchor. Sous-traitants pauvres de trafiquants sans scrupules, ils travaillaient pour nourrir leur famille. Ils ont finalement payé de leur vie cette activité illicite qui en enrichissait d’autres, plus haut placés. La quinzième victime, un certain Daouda Manga, n’était qu’un simple ramasseur de bois de chauffe, dont le corps a été retrouvé cinq jours plus tard. Il n’est pas exclu qu’il soit mort dans les opérations de l’armée, puisque les militaires avaient dès le dimanche procédé au pilonnage à vue de la forêt sans se soucier de la présence possible d’autres personnes.

Les témoignages des rescapés, plus des éléments recueillis par la suite, permettent de reconstituer le parcours des quinze victimes. Partis tôt le matin avec leurs charrettes et leurs tronçonneuses, les bûcherons ont pris la nationale 4 en direction de la Guinée Bissau. Mais au lieu de rentrer directement dans la forêt des Bayotte par Toubacouta qui est le chemin le plus court, ils ont continué sur la nationale après le village de Bourofaye Diola et Bourofaye Baïnouck, pour bifurquer ensuite, sur la droite, en direction de la forêt de Bayotte Est, à plus de 11 kilomètres en profondeur. Ils voulaient ainsi éviter le barrage militaire qui se trouve au niveau de Toubacouta. Depuis quelques temps, les militaires ne laissaient plus passer les charrettes de bûcherons et le comité villageois de Toubacouta avait, lui aussi, totalement interdit la coupe de bois. Le fait qu’ils aient cherché à éviter le check point de l’armée, qui n’ouvre qu’à partir de 10 heures du matin, laisse supposer qu’ils n’avaient pas de permis en poche. Et à en croire des témoignages recueillis sur place, aucun autre papier n’a été trouvé par devers les cadavres. Daouda Manga, qui n’était venu ramasser que du bois mort, est passé par le poste militaire, car il n’était pas dans l’illégalité.

Voilà pour les faits qui entourent le massacre du 6 janvier 2018. Mais, un retour en arrière s’avère nécessaire pour mieux comprendre les dessous de cette sombre affaire. Les informations qui vont suivre proviennent de plusieurs sources concordantes. Elles sont également tirées d’un article du Pays, écrit avant la tuerie, que l’on peut considérer comme une des pièces de ce dossier, car il se termine par une mise en garde étrangement prémonitoire. Comme si son auteur savait ce qui allait se passer.

La région de Boffa Bayotte fait partie de ces zones meurtries par des années de conflit. Avec l’accalmie, certaines populations qui avaient fui en Guinée Bissau sont revenue s’installer dans leurs villages. Mais sans ressources et sans perspectives, elles se sont mises à exploiter la forêt, se livrant à la coupe du bois de teck avec la complicité des autorités étatiques. En quelques années, elles ont transformé ce massif forestier, jadis touffu et impénétrable, en un damier végétal.

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La forêt de Boffa au sud de Toubacouta

La rébellion aussi participe à ce trafic, sciant par la même occasion la branche sur laquelle elle est assise, car le couvert forestier sert de bouclier aux combattants du MFDC. En toute logique militaire, ils auraient dû la protéger. Mais des coupeurs de bois racontent que les rebelles eux-mêmes leur vendaient des bois précieux à 8000 francs CFA le chargement. En fait, la rébellion, fractionnée, n’a plus les moyens de contrôler tous ses hommes. Il y a même des scissions au sein de certaines factions armées. Comme l’explique le chercheur anthropologue Abdou Ndukur Kacc Ndao, « certains combattants sont porteurs d’enjeux qui n’ont plus rien à voir avec l’indépendance et qui luttent plus pour leur survie ».

La déforestation n’a fait qu’empirer, avec l’arrivée d’exploitants forestiers dotés de puissantes tronçonneuses, qui évacuaient en plein jour d’énormes quantités de bois précieux, sans jamais être inquiétés par les autorités. Peu à peu, la Casamance, autrefois réputée pour ses gigantesques forêts et sa végétation luxuriante, a vu des parties importantes de son territoire se transformer en savane. A ce jour, elle a perdu 10 000 hectares de forêt sur 30 000 à l’origine, soit un tiers de sa superficie en raison de l’abattage illégal. Cela a entraîné des changements climatiques notables. La saison des pluies est devenue beaucoup plus courte, et les agriculteurs ont de plus en plus de mal à cultiver le riz par inondation, comme ils l’ont toujours fait. Avec la déforestation, c’est tout un mode de vie, toute une culture qui disparaît.

Grâce à des campagnes de sensibilisations, les populations casamançaises ont pris conscience qu’en détruisant la forêt, elles hypothéquaient leur avenir et celui de leurs enfants. Elles ont non seulement décidé d’arrêter la coupe illégale, mais avec l’aide d’ONG comme Caritas et les encouragements de l’ancien ministre de l’environnement Ali Haïdar, elles se sont auto-organisées pour mettre un terme à ce trafic. Dans les villages qui bordent la forêt de Boffa Bayotte, elles ont formé des comités de vigilance, coordonnés par un comité inter-villageois. L’existence de ce genre de comités d’auto-défense est aujourd’hui critiquée par ceux qui considèrent qu’ils répondent aux défaillances d’un Etat qui ne joue pas son rôle en matière de protection de l’environnement. Mais à l’époque, tout le monde se félicitait de voir des populations qui prennent leur destin en main, et les autorités avaient appuyé ce genre d’initiative. Le nouveau commandant de la zone 5, le colonel Faye, leur aurait même fournit du matériel pour être plus efficaces, comme des lampes torches, des recharges de téléphone et des bottes pour éviter les piqures de serpents.

Le 26 octobre 2017, soit un peu plus de deux mois avant la tuerie, l’un de ces comités intercepte à hauteur du village de Bourofaye Diola le bûcheron Malick Diarra, accompagné de quelques employés, qui rentre de la forêt avec son chargement de bois. Petit homme d’affaire malien, Malick Diarra est un personnage clé dans cette affaire. Après avoir débuté comme charretier, il a gravi les échelons jusqu’à se tailler une place de patron dans le business du bois. Le « Boss » comme on l’appelle, s’était déjà fait repérer par les rebelles du MFDC, qui lui avaient fait savoir qu’il était indésirable dans la forêt. Plusieurs fois, il s’était fait bastonner et renvoyer dans le plus simple appareil. Mais c’était plus fort que lui, il revenait, raconte-t-on à Ziguinchor (1)

Selon divers témoignages recueillis dans les villages alentours, les coupeurs de bois devaient s’acquitter d’une taxe de 1000 francs CFA par charrette auprès des militaires. D’autre part, ils devaient payer une amende de 2500 francs CFA lorsqu’ils étaient surpris par des membres du comité inter-villageois. Les bûcherons doivent également acheter une patente au service des Eaux et Forêts et lorsqu’ils opèrent dans une zone contrôlée par le MFDC, il leur faut aussi acheter leur licence auprès des rebelles. Au total, ils sont ponctionnés de toutes parts, et des petits trafiquants comme Malick Diarra essaient par tous les moyens de passer entre les mailles du filet.

Les versions divergent sur ce qui s’est passé au moment l’interception de Malick Diarra par les gardiens de la forêt. Selon certains témoignages, il aurait refusé de payer l’amende au comité villageois. Selon d’autres, les gardiens auraient voulu lui confisquer son chargement. Ce qui est sûr, c’est qu’une bagarre a éclaté au cours de laquelle le malien a été légèrement blessé. Tout le monde a été conduit au poste militaire de Toubacouta puis embarqué à Ziguinchor.

Malick Diarra, racontait à qui voulait l’entendre qu’il avait des appuis hauts placés, et les jeunes du comité inter-villageois pourront s’en rendre compte quelques jours plus tard à leur dépens. Aussitôt libéré sous prétexte qu’il doit se faire soigner, l’ambitieux bûcheron ressort de chez le médecin avec un certificat médical et porte plainte devant le procureur de Ziguinchor. Quelques jours plus tard, les quatre jeunes impliqués dans l’incident reçoivent une convocation. Loin de s’imaginer qu’ils allaient être emprisonnés, ils se rendent tranquillement à la gendarmerie, où ils sont immédiatement arrêtés. Ils passeront plus d’un mois en prison, à ruminer l’injustice dont ils sont victimes et la double morale d’une administration qui punit les défenseurs de la forêt tout en protégeant ceux qui la détruisent.

Pendant que les jeunes de Toubacouta purgent leur peine, un article incendiaire parait dans le journal Le Pays. Son titre est accusateur : « Les autorités judiciaires, l’armée, la gendarmerie et le service des Eaux et Forêts au cœur d’un vaste système d’exploitation commercial du bois de teck dans la forêt classée du Bayotte ». Revenant sur les activités de Malick Diarra et l’injuste arrestation des jeunes gardiens de la forêt, il fait état d’un «vaste réseau mafieux constitué de hauts gradés de la gendarmerie laissé par le général Abdoulaye Fall, de hauts représentants de la justice, incarné par l’actuel procureur de la République du Sénégal à Ziguinchor, et de l’actuel commandant des Eaux et Forêts monsieur Goudiaby un fils de la Casamance de surcroit, et du gouverneur de Ziguinchor».

L’auteur fait ici référence au système de pillage de la Casamance, mis en place par le Général Abdoulaye Fall sous la présidence d’Abdoulaye Wade, que le Colonel Ndaw a dénoncé dans son livre « Pour l’honneur de la gendarmerie ». A l’époque où il était Commandant de légion, raconte cet officier, Abdoulaye Fall accumulait des cargaisons de bois précieux dans toutes les gendarmeries de la région, qu’il écoulait entre autre vers une menuiserie tenue par sa femme à Dakar. Le général Fall passait en outre des arrangements avec des groupes rebelles, qu’il arrosait de liasses de billets. Ce système d’enrichissement illicite se serait maintenu jusqu’en 2017, dénonce l’article cité plus haut, et le nouveau commandant de zone militaire, déterminé à lutter contre le trafic de bois, se serait heurté à cette mafia. Le chercheur Abdou Ndukur kacc Ndao confirme l’existence d’un tel réseau au sein de la gendarmerie : « il est parfaitement identifié par la hiérarchie ; tout le monde sait ce qui se passe mais personne ne fait rien », explique-t-il.

Signe que quelque-chose se préparait dans la forêt de Boffa Bayotte, l’article du Pays se termine par cette mise en garde : « Les forces vives de la Casamance réagiront : Il est temps que les casamançais s’érigent pour préserver leurs forêts et cela se fera bientôt. La réaction ne va tarder. Une affaire à suivre ». Certains ont attribué la paternité de cet article au journaliste Renée Capain Bassène qui était très bien informé et cultivait des relations de confiance avec certains chefs rebelles, ce qui en faisait, aux yeux des autorités, un complice. Rien ne permet d’affirmer qu’il en soit l’auteur. Ce qui est sûr, c’est que la situation était explosive dans les villages proches de la forêt, et qu’il était bien placé pour le savoir.

Au lendemain de la tuerie, le MFDC émet un communiqué dans lequel il « condamne fermement cet acte et présente ses condoléances aux familles éplorées ». Il invite également les autorités à orienter leur enquête vers les mêmes personnalités que celles qui sont désignées dans l’article du Pays publié quelques jours plus tôt. Au lieu de mettre en cause le MFDC, le communiqué invite plutôt les enquêteurs à regarder du côté de cette mafia du bois, et lie le massacre à un règlement de compte entre bandes de trafiquants rivales.

Evidemment, les autorités mises en cause dans ce communiqué ne sont pas inquiétées. A la place, ce sont donc des membres des comités de défense de la forêt qui sont arrêtés, pour la plupart du village de Toubacouta, des habitants du village de Bourofaye, ainsi que le journaliste René Capain Bassène et Oumar Ampoï Bodian du MFDC. Pour bon nombre des personnes interpelées, le dossier d’accusation reste très fragile. D’après les informations que nous avons pu obtenir, il repose essentiellement sur les déclarations de deux habitants de Bourofaye. Dans une enquête sur la tuerie de Boffa, le journal Le Pays (2) raconte que c’est le chef du village Maurice Badji et un de ses acolytes du nom de Nafoute Sané qui orientent dès le début l’enquête vers les jeunes de Toubacouta, et qui parlent d’une réunion, trois jours avant la tuerie, au cours de laquelle les jeunes des comités de défense auraient décidé de poser « un acte majeur » pour dissuader les bûcherons de revenir.

Certaines informations ont circulé après la tuerie, laissant entendre qu’il s’agirait de représailles après l’injuste arrestation des 4 jeunes gardiens de la forêt deux mois plus tôt. Selon les témoignages des survivants du massacre, les tueurs leur ont demandé s’ils étaient de ceux qui avaient eu des problèmes avec un comité villageois et ils ont répondu que non. Il est difficile d’envisager un tel massacre comme une réponse à la détention pendant un mois de 4 personnes. La réaction est disproportionnée. En revanche, l’hypothèse d’un règlement de compte entre mafias rivales, évoquée dans le communiqué du MFDC est plus plausible. « Il y a un combat pour le contrôle de cette ressource, mené par de gros caïds, un combat à mort », explique le chercheur Abdou Ndukur Kacc Ndao.

De nombreux témoignages le confirment, il y a parmi les habitants de Bourofaye, y compris au sein des comités villageois d’anciens combattants du MFDC démobilisés, qui ont gardé leurs armes. Ils ont participé un temps à des micro-projets économiques qui n’ont pas marché et se sont retrouvés abandonnés à leur sort, avec la possibilité à tout moment récupérer leurs armes.

Il existait par ailleurs une vieille hostilité entre les villages de Toubacouta et de Bourofaye et des divergences d’approche quant à la protection de la forêt. Dans une de ses enquêtes, le journaliste d’investigation Babacar Touré explique que les populations de Bourofaye voulaient continuer à exploiter la forêt, alors que les jeunes de Toubacouta s’y opposaient formellement (3). Il y a donc des comités villageois qui confisquent les chargements de bois précieux et les remettent aux militaires du poste de Toubacouta. Il y a ceux qui se contentent de prélever une taxe de 2500 francs CFA. Et puis il y a une autre catégorie d’individus, qui voient toujours la forêt comme un magot à exploiter et qui sont prêts à tout pour éliminer la concurrence. Si en plus, certains sont d’anciens combattants aguerris et que des armes continuent de circuler dans le secteur, la situation est explosive.

L’hostilité entre les deux villages remontrait à une autre tuerie jamais élucidée, celle de 2011 dans la forêt de Diagnon. Selon les témoignages recueillis par Babacar Touré, « plusieurs jeunes de Toubacouta avaient alors trouvés la mort, tués, disait-on, par des rebelles dont de nombreux jeunes originaires de Bourofaye ». Ce contentieux jamais réglé pourrait avoir alimenté les dénonciations qui ont conduit à l’arrestation de certaines personnes plutôt que d’autres, dans le but de protéger les véritables coupables. Ainsi, comme dans l’incident avec le trafiquant Malick Diarra, ce ne serait pas forcément les bonnes personnes qui ont été arrêtées. Cinq d’entre elles sont originaires de Bourofaye, et toutes les autres de Toubacouta. Selon nos sources, aucune kalachnikov, arme habituellement utilisée par les rebelles, n’a été retrouvée chez les suspects interpelés. D’autre part, les jeunes arrêtés après l’altercation avec Malick Diarra n’ont été libérés que la veille du massacre. Il semble difficile qu’en une journée, ils aient eu le temps de s’organiser pour mener une telle opération.

Quant au MFDC, il est automatiquement désigné comme coupable et son chargé de liaison, Oumar Ampoï Bodian fait partie des personnes toujours en détention provisoire. Or, « s’il est possible que d’anciens combattants démobilisés impliqués dans le trafic de bois, ou des groupes qui n’obéissent plus à leur chef, aient commis une telle forfaiture, le MFDC n’a aucun intérêt à faire ça », reconnaît Abdou Ndukur Kacc Ndao. Selon lui, « la réalité des rapports militaires sur le terrain, y compris dans cette zone tampon où a eu lieu la tuerie, l’équipement militaire et la démobilisation des combattants, font que le MFDC n’a aucune raison de se mettre dans une telle histoire ». Selon toute vraisemblance, les enquêteurs ont voulu aller vite et ils ont subi une grosse pression de la hiérarchie pour aboutir à des résultats (4).

Autre coupable idéal, le journaliste René Capain Bassène, présenté comme le « cerveau » de la tuerie. Selon René Capain, c’est encore Maurice Badji, le chef du village de Bourofaye, par ailleurs un de ses oncles, qui a conduit les gendarmes à son domicile, et a déclaré que le journaliste a participé à cette fameuse réunion au cours de laquelle l’attaque aurait été planifiée, produisant même un procès-verbal, qui servira de base à son accusation. Les enquêteurs se saisissent de son ordinateur. Ils déclarent ensuite à la presse que sur sa messagerie auraient été trouvés des échanges compromettants avec Ousmane Tamba, leader en exil du MFDC et représentant politique de la faction armée de César Atoute Badiate, celle qui opère dans la région de Boffa-Bayotte.

René Capain Bassène

S’il est possible que René Capain Bassène ait dépassé les frontières du journalisme en raison de sa proximité avec les acteurs du conflit, il est difficile de l’imaginer en train de préparer dans l’ombre une telle action. Le journaliste était suivi de très près par les services de renseignements qui pouvaient savoir ce qu’il faisait matin et soir. « Il n’est pas naïf au point de faire comme s’il ne s’en doutait pas », reconnaît le chercheur Abdou Ndukur Kacc Ndao.

Même s’il ne cache pas ses sympathies pour la cause indépendantiste, son engagement militant n’en fait pas un va-t-en guerre. Au contraire, il se rêvait plutôt en « faiseur de paix », comme en témoigne le Docteur pape Chérif Bertrand Bassène dans une lettre ouverte au Président Macky Sall (5). René Capain a travaillé en tant que journaliste notamment pour la radio privée Dounia, mais il a été peu à peu écarté des medias locaux en raison de ses idées politiques, reconnaissent certains de ses collègues. « Des journalistes s’éloignaient de lui parce que les services de renseignement leurs disaient qu’il était surveillé», affirme l’un d’entre eux. Son travail d’investigation l’a amené à publier trois livres sur le conflit casamançais introuvables au Sénégal.

Ne trouvant plus de travail dans la presse sénégalaise, il a proposé ses services à l’ANRAC, l’Agence nationale pour la relance des activités économiques et sociales de la Casamance, où il a pu mettre à profit ses contacts au sein de la rébellion et contribuer au processus de paix. L’Agence a pour mission de faciliter la démobilisation, la réinsertion et la réintégration des anciens combattants et de leur famille. C’est peut-être dans ce cadre qu’il aurait pu avoir à faire avec d’anciens combattants démobilisés du secteur de Boffa Bayotte.

Etant bien introduit auprès de la faction armée de César Atoute Badiate, il en facilitait l’accès à tous ceux qui voulaient jouer un rôle dans l’organisation de pourparlers, et se voulait incontournable dans les échanges avec la rébellion. « C’est notamment grâce à lui que l’ambassade des Etats-Unis a pu approcher César », assure un chercheur qui le connaît bien. René Capain Bassène pratiquait donc une forme d’observation participante, propre à certains ethnologues et journalistes d’investigation, se rapprochant de certains groupes du MFDC pour gagner leur confiance, et c’est sans doute ce qui l’a conduit à sa perte.

Son frère, Alfred Bassene, qui lui rend régulièrement visite à la prison de Ziguinchor, conteste toutes les accusations portées contre lui. Tout d’abord, au moment des faits, il n’était pas sur place et il peut le prouver. Il jouait au football avec des habitants de son quartier. D’autre part, René Capain Bassène nie avoir assisté à la prétendue réunion de Bourofaye avec les gardiens de la forêt. Selon son frère, « le PV qui a été fourni correspond à une date où il était à son bureau à l’ANRAC ; son nom a été rajouté comme celui d’autres personnes supposées s’y trouver et arrêtées par la suite ». D’ailleurs pour Alfred Bassène, cette réunion est une pure invention.

Concernant les échanges par e-mail avec Ousmane Tamba, leader en exil du MFDC et représentant politique de la faction d’Atoute Badiate, René Capain ne nie pas qu’ils aient existé, puisqu’en tant que journaliste, il le contactait régulièrement, mais il en conteste la teneur. Le journaliste savait que quelque chose se tramait dans le secteur de Boffa Bayotte. Selon lui, il aurait demandé à Ousmane Tamba s’il savait qu’une action forte se préparait, et le leader en exil lui aurait répondu qu’il n’était pas au courant. Après la tuerie, il y aurait eu de nouveaux échanges. « René ne s’attendait pas à ce que l’action aille aussi loin et il a déploré qu’il y ait mort d’homme », raconte son frère Alfred. Nous avons contacté nous aussi par e-mail Ousmane Tamba pour en savoir plus sur ces échanges, mais le dirigeant du MFDC refuse de s’exprimer sur « une affaire en cours de justice ». René Capain a également fait un rapport à l’ANRAC dans lequel il fait état des tensions qui régnaient et des risques de violences dans le secteur de Boffa-Bayotte, rapport qui pour l’instant n’a pas été retrouvé.

Pour les proches de René Capain Bassène, les accusations sont le résultat d’une machination montée par l’oncle Maurice Badji, le chef du village de Bourofaye, en lien avec le GRPC, le Groupe de réflexion sur la paix en Casamance, dirigé par l’ancien Ministre Robert Sagna. A l’origine, il y aurait une sombre histoire de famille, un litige foncier opposant le grand-père de René, et son frère, qui était le père de Maurice Badji. Pour récupérer les terres dont avait hérité le grand-père de René, son frère aurait fait courir le bruit qu’il était sorcier et trahit un secret du bois sacré. Or, cette institution, liée à la religion animiste, qui veille également sur le foncier, aurait réglé cette affaire en exécutant le père de Maurice. René Capain avait pourtant gardé de bonnes relations avec son oncle. Il l’avait choisi comme témoin de mariage et l’aidait régulièrement.

Plus que le conflit familial, ce serait plutôt des considérations politiques qui expliqueraient l’attitude de l’oncle Badji. Le chef de village de Bourofaye était en lien avec Robert Sagna, bien que dans une interview, l’intéressé se défende de le connaître (6). Or, René Capain ne cessait de dénoncer les actions et l’inaction du GRPC, sensé conduire à des pourparlers de paix avec le mouvement rebelle. Le journaliste reprochait à Robert Sagna d’être mal entouré et d’avoir rompu le contact avec la plupart des factions rebelles, alors que lui prenait directement ses informations à la source et continuait de travailler pour la paix. Il accusait le GRPC de s’enrichir sur le sang des casamançais, essayant par tous les moyens de se faire photographier à côté de chefs rebelles, pour en toucher les dividendes. De leur côté, des proches du GRPC accusent René Capain Bassène et Oumar Ampoï Bodian, l’agent de liaison du MFDC, d’avoir monopolisé les canaux de liaison avec la faction de César Atoute Badiate et de leur avoir fermé l’accès à Cassolole, sa base de repli en Guinée Bissau. Un témoin proche de Oumar Ampoï Bodian, qui veut rester dans l’ombre, fait par ailleurs de graves accusations à l’égard du groupe de Robert Sagna. Il affirme « qu’il y a beaucoup d’anciens rebelles au sein du GRPC qui ont gardé leurs armes et qui sont capables d’accomplir une telle mission ». Reste à savoir pourquoi, s’ils ne sont pas eux-mêmes impliqués dans le trafic de bois.

René Capain a peut-être commis un péché d’orgueil en voulant se substituer aux négociateurs attitrés. Toujours est-il que le dossier d’accusation ne repose que sur les déclarations douteuses d’un personnage qui avait un lourd contentieux familial et politique avec lui. René Capain Bassène raconte qu’au cours de la confrontation devant les enquêteurs, son oncle a d’abord parlé d’une réunion le 3 janvier, puis le 22 décembre, pour ne plus se rappeler de la date. Il se serait finalement rétracté devant le juge et déclaré qu’il n’y avait jamais eu aucune réunion. La famille de Maurice Badji, quant à elle, nie que le chef du village de Bourofaye soit à l’origine de ces accusations.

Tout porte à croire que l’arrestation de René Capain Bassène visait surtout à faire taire une voix gênante pour tous ceux qui continuent de profiter du conflit casamançais. Quant à ses aveux d’appartenance au mouvement indépendantiste, ils lui ont été extorqués sous la torture psychologique. Sa femme raconte que lorsqu’elle a été interrogée dans les locaux de la gendarmerie, la séance était filmée et René Capain pouvait voir en direct ce qui se passait. Le couple venait d’avoir un quatrième enfant, et quand les gendarmes ont menacé sa femme d’emprisonnement, le journaliste a craqué. Nous avons contacté Mamadou Nkrumah Sané, leader en exil du MFDC, qui tient une comptabilité précise des membres du mouvement. Or, il dément formellement que René Capain en fasse partie.

Aujourd’hui, Odette Bassène vit dans la précarité. Une caisse de solidarité a été ouverte au sein de la diaspora pour lui permettre de payer la scolarité de ses enfants. Interpelée sur le cas de René Capain Bassène, l’ONG Reporters sans frontières considère que celui-ci « ayant été arrêté en raison de son implication au sein du MFDC, elle ne peut pas agir en sa faveur », ce qui est étonnant de la part d’une association sensée protéger les journalistes. Dans de nombreux pays, il est courant que des reporters soient accusés de terrorisme ou d’appartenir à une puissance ennemie, alors que c’est à leurs écrits qu’on en veut.

Deux ans après les faits, 25 personnes sont toujours derrière les barreaux sans jugement. 16 d’entre elles, qui étaient détenues à Dakar ont été transférées récemment à Ziguinchor. Les prévenus ont été auditionnés une seule fois par un juge d’instruction sauf René Capain Bassène qui lui n’a vu aucun magistrat au cours de ces deux années d’internement. Le juge qui instruisait le dossier a été changé. On peut s’attendre dorénavant à ce que l’instruction démarre vraiment, ou bien assister à une remise en liberté collective, comme l’envisage Babacar Touré (7). Il est clair que beaucoup de personnes actuellement sous les verrous ne sont que des présumés planificateurs dont la culpabilité n’a jamais été établie par des preuves irréfutables, alors que des auteurs matériels, des tueurs, courent toujours.

Parmi les personnes impliquées dans le trafic de bois, le malien Malick Diarra a été arrêté 4 mois suite à un contrôle des Eaux et Forêts puis relâché. Les autorités désignées dans le communiqué du MFDC du 7 janvier 2018 ont quant à elles toutes été mutées. Après la tuerie, le Président Macky Sall avait suspendu toutes les autorisations de coupe de bois. Cela n’a pas empêché le trafic de repartir de plus belle vers la Chine en passant par la Gambie. Le port de Banjul reste la principale plaque tournante de ce commerce illicite, et la chute du Président Yahya Jammeh, accusé de s’être enrichi sur le pillage de la forêt casamançaise, n’a rien changé à la donne.

(1) Malick Diarra, l’homme visé par la tuerie de Boffa Bayotte est sous les verrous, Kewoulo, Babacar Touré, 23 avril 2018

(2) Echos de Toubacouta (2) : Un complot au cœur de la tuerie de Boffa-Bayotte, Abdou Rahmane Diallo , Le Pays, 1er juin 2019

(3) Malick Diarra, l’homme visé par la tuerie de Boffa Bayotte est sous les verrous, Kewoulo, Babacar Touré, 23 avril 2018

(4) pour plus de détails sur les témoignages au cour de l’enquête, lire Kewoulo : Boffa Bayotte : Intrigues, manipulations, règlements de compte, plongez au cœur de l’enquête qui tient la république en haleine, Babacar Touré, 6 janvier 2020 https://kewoulo.info/boffa-bayotte-intrigues-manipulations-delations-reglements-de-comptes-plongez-au-coeur-dune-enquete-qui-tient-la-republique-en-haleine/

(5) Lettre au président Macky Sall. Pour la liberté de Capain Bassène. Le Quotidien, 25 janvier 2019

(6) voir l’interview de Robert Sagna du 5 ajnvier 2020 sur Kewoulo TV : https://www.youtube.com/watch?v=5fiGF3yl1rA&t=148s

(7) Les 16 suspects du massacre de la forêt de Boffa Baillottes ramenés à Ziguinchor, Babacar Touré, Kewoulo, 25 décembre 2019