Soigner les blessures du vivant

à la UneSoigner les blessures du vivant

L’humain et la planète sont malades d’une rupture initiale avec le monde naturel. S’inspirant des savoirs traditionnels des « peuples racines », 101 façons de se reconnecter à la nature de Frederika Van Ingen, nous rappelle que la santé du corps et du monde vivant sont liés intimement.

Il n’est pas évident de vanter les mérites des sagesses aborigènes, de mettre en valeur les philosophies de vie de ces peuples qui ont conservé une relation symbiotique avec la nature. Dans notre société cartésienne, imbue de sa supériorité, on rit sous cape, on regarde avec condescendance ceux qui s’intéressent à ces savoirs ancestraux, non pas comme objet de curiosité, mais sérieusement, en leur redonnant toute la place qu’ils méritent. Les pratiques chamaniques ? Les médecines naturelles ? Parler aux plantes ? Pfff ! Encore un truc de baba cools attardés ! Avec l’accélération technologique et l’emprise de l’idéologie transhumaniste sur nos sociétés, le contraste est encore plus saisissant.

            Doucement, généreusement, fémininement et courageusement, Frederika Van Ingen s’applique pourtant à démontrer la valeur inestimable de ces savoirs longtemps écrasés par la science occidentale, tout en avançant l’idée pleine d’avenir que l’une et l’autre, l’expérience millénaire de certains peuples et la méthode scientifique, ne sont pas incompatibles. Au contraire, elles peuvent se rejoindre, même si le dialogue entre les deux reste encore balbutiant.

            101 façons de se reconnecter à la nature peut être lu sous l’angle du don et du contre-don, principal mode d’échange des peuples aborigènes, avant l’apparition de la monnaie et des relations commerciales. Frederika Van Ingen nous offre son « chemin d’expériences ». A nous de la remercier pour cette faveur et de le transmettre aux autres.

            Il y est d’abord question de reconnexion avec la nature, mais d’une nature conçue comme « être sentant », et non comme une mécanique impersonnelle issue de la pensée de Descartes. Il suffit de la considérer comme une immense bibliothèque vivante, à la façon des enfants bushmen qui, dès le plus jeune âge, apprennent à lire dans chaque trace d’animal, dans chaque chant d’oiseaux, dans l’odeur de la terre, dans la texture du vent comme dans un livre en soi. Ce que, d’une certaine manière, mettent en pratique les « Forest schools », qui se développent un peu partout en Europe.

            Frederika Van Ingen nous rappelle que notre civilisation est née d’une séparation initiale avec le monde vivant et que de cette chute du jardin d’Eden est née une incommensurable blessure. Notre corps fait partie de la nature et une simple reconnexion avec cette partie de lui-même ne peut avoir que des effets bénéfiques. Par exemple, « marcher dans les bois et y dormir augmente le nombre de lymphocytes NK (anticancéreux et gardiens de l’immunité) », selon des études faites autour du shinrin-yoku, les bains de forêt pratiqués par les cadres japonais. La nature soigne, pas seulement par les plantes, mais aussi par le bien-être qu’elle procure, ce sentiment profond d’appartenance au vivant que les Maasaï appellent encipaï, mot qui peut se traduire par la joie de retrouver l’énergie de la vie, notre capacité d’émerveillement devant une fleur ou un papillon.

            Récit d’un parcours initiatique, ce livre comporte aussi des leçons de vie à travers des citations de « grands chefs » indiens, voix des vaincus dont on découvre un peu tard la sagesse, et des conseils pratiques, traductions de vieilles coutumes aborigènes pour nous autres peuplades des villes. On y apprend ainsi à saluer la forêt, ou tout espace naturel dans lequel on entre, à remercier intérieurement quelque-chose qui nous a touché, une feuille, un rayon de soleil à travers les feuillages, une gouttelette de rosée scintillant sur un pétale de rose, une chouette dans la nuit, l’apparition d’un chevreuil dans la brume au petit matin. A rendre grâce pour éprouver un sentiment de gratitude et partager cette expérience avec les autres. A retrouver les gestes ancestraux de la fabrication artisanale, ou tout simplement de créer une œuvre d’art éphémère, comme un mandala, à partir d’éléments prélevés dans la nature, pour « lâcher le mental » et pacifier notre âme.

            Il suffit de changer de perspective, à la suite de l’anthropologue Philippe Descola, et d’admettre qu’il n’y pas qu’une seule perception de la nature, celle qui domine aujourd’hui et qu’il appelle naturalisme. Et puisque l’animisme, le totémisme, l’analogisme,  n’ont pas moins de valeur et de consistance ontologique que la nature mise en chiffres et en équations, pourquoi ne pas suivre les enseignements de ceux qui voient les animaux, les arbres, comme des frères ou des parents ?

            Cela n’a pas seulement des conséquences sur notre cas individuel, mais sur notre vie en collectivité. Notre rapport à la nature détermine notre relation aux autres. Se reconnecter au vivant nous aide tout simplement à devenir plus humain en soignant les blessures intérieures qui conduisent à la barbarie. Frederika Van Ingen nous invite par exemple à retrouver le sens des grandes fêtes qui rythment les moments importants de la nature, comme les solstices, les récoltes, les transhumances.

            Bien entendu, il s’agit d’une sagesse réinventée, remise au goût du jour, même si elle est bien documentée, mais les peuples autochtones ne font pas autrement en réinventant des traditions à l’aune de la modernité, ou en ressuscitant des rituels parfois morts depuis longtemps.

            101 façons de se reconnecter à la nature  n’est pas exempt de religiosité. Dans la conception de nombreux « peuples racines », la divinité n’est pas une entité transcendante mais la nature elle-même. Depuis l’époque où nous avons quitté les grands espaces pour devenir agriculteurs, nous ferions ainsi l’expérience profondément religieuse de la déréliction. Comment ne pas voir dans la pratique du « faire semblant que la nature nous parle » pour qu’un jour, cela arrive, l’équivalent des Pensées de Pascal. C’est en s’agenouillant devant Dieu dans l’église que la Foi apparait, comme c’est en forgeant que l’on devient forgeron. Mais Frederika van Ingen s’en écarte pour lui préférer le questionnement, tous sens ouverts, pour qu’un jour, notre sensibilité endormie par des siècles de séparation, se réveille.

            La science, telle qu’on la connaît, reste encore un peu éloignée de toutes ces considérations, mais il suffit de l’inviter au dialogue, comme cela a déjà été fait lorsque des chamanes kogis sont venus faire un diagnostic de territoire avec d’autres scientifiques dans la Drôme, lorsque des Inuits travaillent avec des climatologues pour comprendre les interactions entre les variations de la glace et le changement climatique, et à l’occasion d’autres rencontres que Frederika van Ingen a décrites dans un article de la revue Yggdrasil (1). Il n’y a pas de raisons pour que le mariage des sagesses aborigènes et de la science ne donne pas de résultats. On imagine une recherche scientifique au service de l’équilibre homme/nature plutôt que de la finance et de la puissance militaire, et la naissance d’une « génération symbiocène » pour remplacer la « génération anthropocène ». Mais c’est peut-être le sujet d’un prochain livre …

101 façons de se reconnecter à la nature, Frederika Van Ingen, Les Arènes, 2021, 307 p., 23,90 €

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  1. Quand les savoirs autochtones questionnent la science, Yggdrasil N°4

Les naufragés du développement

à la UneLes naufragés du développement

Quand la vie des Bushmen s’étiole dans les villes nouvelles

         

         Deuxième volet de la série intitulée « Comment l’écologie des riches détruit les peuples autochtones ». Au Botswana, la protection de la faune sauvage a servi de prétexte pour le grand déplacement des habitants du Kalahari central. Cette écologie autoritaire est en réalité le corollaire d’un projet plus vaste, qui englobe mondialisation capitaliste et politiques de développement, dans lequel les Bushmen se sont retrouvés pris au piège.

Quelques milliers de bushmen vivaient paisiblement dans une réserve naturelle appelée CKGR, Central Kalahari Game Reserve, au cœur du Botswana, jusqu’à ce que le gouvernement organise leur expulsion au cours de trois vagues, de 1997 à 2005. Les causes véritables de ces déplacements forcés font encore débat. Certaines ONG comme Survival International considèrent qu’elles sont à chercher du côté de l’exploitation diamantifère (1). Peu de temps avant l’évacuation de la réserve, des compagnies comme la sud-africaine De Beers commençaient à s’intéresser au sous-sol du Kalahari et cet élément a certainement contribué à accélérer les opérations. Les dates correspondent. Mais le gouvernement botswanais a toujours mis en avant des motifs plus présentables. Il s’agissait selon lui de protéger la faune sauvage, tout en favorisant le développement de populations dont le mode de vie ne correspondait plus aux standards du monde moderne, étant communément admis que les deux objectifs ne pouvaient aller de pair dans un même espace.

La prospection minière dans le Kalahari a sans doute joué un rôle important, mais elle ne peut expliquer à elle seule l’expulsion des Bushmen. Depuis des années, plusieurs ONG internationales de protection de la faune sauvage, comme la Fondation Owens, la Okavango Wildlife Society, la Société Zoologique de Francfort et  la Société pour la Protection du Kalahari, faisaient pression sur le gouvernement botswanais pour qu’il déplace les populations à l’extérieur de la réserve (2). Cette politique de défense de l’environnement qui fait peu de cas des droits de l’homme s’inscrit dans une tendance historique  mise en lumière par des chercheurs sous le nom de « colonialisme vert » (3). Dans les pays pauvres, de nombreux peuples autochtones ont été déplacés manu militari avec le soutien financier d’institutions internationales et de grandes OGN du Nord, et transférés de force dans un monde moderne, où elles n’ont pas les armes pour se défendre (4).

     La notion de développement qui a permis de justifier le déplacement des populations bushmen mérite également une attention particulière car elle englobe tous les facteurs susceptibles d’expliquer pourquoi et comment les choses ont mal tourné pour les derniers chasseurs cueilleur d’Afrique australe : l’exploitation diamantifère, supposée participer au développement de la nation toute entière mais qui enrichit surtout une minorité proche du pouvoir tout en contribuant à la crise écologique globale ; le tourisme, censé faire rentrer des devises mais qui, dans certains cas, transforme les Bushmen en figurants de leur propre culture ; et la réinstallation de peuplades jugées archaïques sur des sites où elles sont invitées à profiter des bienfaits de la modernité. Ces politiques de développement conduisent à la délimitation de deux espaces géographiques bien distincts, l’un dédié à la croissance d’un mode de vie calqué sur celui des citadins, et l’autre débarrassé de toute présence humaine. N’ayons pas peur des mots, dans une région où certains peuvent être lourds de sens, les sirènes du développement, renvoient à une forme d’apartheid homme/nature, dont les conséquences sont aussi bien néfastes pour les Bushmen que pour le reste de l’humanité. Extractivisme, écologie-forteresse, ou développement, toutes ces forces qui ont pesé sur le sort des peuples du Kalahari relèvent finalement d’un même projet modernisateur arrivé à bout de souffle.

L’entrée sud du Central Kalahari Game Reserve © François Badaire

Villes nouvelles, lieux de mort

Différentes expressions circulent pour qualifier ces urbanisations dans lesquelles les Bushmen du Kalahari ont été réinstallés de force après leur évacuation du CKGR. Sobrement, le gouvernement botswanais parle de « sites de réinstallation ». Les ONG qui défendent la cause des aborigènes utilisent le terme de « camps de déplacés ». Kenneth Good, l’auteur d’un livre sur les spoliations et l’industrie minière au Botswana n’hésite pas à employer le mot de « goulag » (5). Les Bushmen qui ont échoué là après des millénaires de vie semi-nomade dans le désert utilisent une image plus forte encore, marquée au fer rouge d’une expérience particulièrement traumatisante : dans leur langue à clics, ils appellent ces endroits « lieux de mort ».

Il n’est pas facile de décrire ces villes nouvelles destinées à remplacer les huttes de paille fabriquées dans le désert pour le temps d’une saison. New Xade, au nord-ouest de la réserve, ressemble à ces lotissements où s’alignent à perte de vue des maisonnettes identiques, ou à des zones commerciales sans commerces et sans rien à vendre. Des villes sans âmes, des non lieux, où semblent s’écouler, dans un profond ennui, des vies sans relief. L’architecture des bâtiments est sommaire et fonctionnelle. Des murs en brique, surmontés des mêmes toits de tôle verte. Des rues vides, traversant des parcelles arborées et recouvertes d’herbe. Les panneaux de stop aux carrefours paraissent avoir perdu toute signification à force de ne voir passer personne. Mais une grande antenne de télécommunications et des câbles électriques rappellent à ceux qui se sentiraient perdus qu’ils sont ici en contact avec le reste du monde.

On trouve bien sûr des habitants de New Xade pour dire qu’ils se sentent mieux dans cette agglomération que dans le bush. Les parents peuvent mettre leurs enfants à l’école à côté de chez eux. Une clinique permet de soigner les malades en urgence, sans avoir besoin de les évacuer par hélicoptères. Elle donne une chance de survie aux Bushmen atteints de maladies chroniques. Elle a surtout enrayé le lent génocide qui a frappé les déplacés, peu de temps après leur arrivée dans ces villes nouvelles.

Ce fut une chose étrange. Les premières années de leur installation, les Bushmen mouraient par centaines. Ils ne comprenaient pas pourquoi. Les médecins leur ont alors expliqué qu’ils étaient atteint d’une maladie nouvelle appelée SIDA. Dans le désert, à l’écart des brassages de population, ils en étaient jusque-là épargnés. Dans les villes nouvelles, l’épidémie a fait des ravages. Au début des années deux mille dix à New Xade, plus de la moitié de la population était séropositive. Les docteurs avaient beau mettre un nom à ce mal mystérieux, les habitants du Kalahari attribuaient cette hécatombe à leur déracinement. C’est ainsi qu’ils en sont venus à nommer cet endroit « lieux de mort ».

Ici, les Bushmen vivent comme des âmes en peine, rongés par la dépression et l’alcoolisme. Dans les buvettes en plein air, des montagnes de canettes de bière s’accumulent. En 2006, peu de temps après leur réinstallation à New Xade, le journal gouvernemental Daily News reconnaissait que de nombreux déplacés passaient leur temps à boire, alors que dans le Kalahari, il n’y avait pas de problèmes de boisson (6). A New Xade, on meurt beaucoup d’ivrognerie, ou plutôt, on se suicide à l’alcool.

Sur certaines parcelles, dans le jardin attenant aux maisonnettes en brique, construites avec des prêts du gouvernement, les occupants ont reproduit des huttes traditionnelles qui leur rappellent la vie dans le bush. Certains ont monté leur abri à l’extérieur de la ville, pour continuer à jouir de l’espace et des horizons lointains. Dans le Kalahari, les Bushmen avaient l’habitude de vivre éloignés les uns des autres. C’était leur façon d’occuper le territoire. Ils trouvaient également tout ce qui est nécessaire à une alimentation saine. Mais ici, la terre est infertile. Les naufragés de New Xade ne trouvent pas de nourriture alentour pour compléter les aides gouvernementales. Rien à cueillir, rien à récolter, rien à chasser, rien à faire à part aller chercher de l’eau, témoignent les déplacés du CKGR(7).

En l’absence de travail, ils dépendent désormais des rations distribuées aux plus pauvres, les destitute rations. Avant que l’épidémie de covid n’interrompe le flux de voyageurs internationaux, de nombreux Bushmen travaillaient pour des lodges, des hôtels de brousse, où leur présence était mise en avant sur leurs catalogues ou leurs sites internet. Je m’étais rendu dans l’un d’entre eux il y a une dizaine d’années avec Jumanda Gakelebone, militant de l’organisation First People of Kalahari (8). Installé sur un des rares endroits où les Bushmen possèdent des terres, Dqae Qare affichait l’étiquette « tourisme solidaire ». Chambres aménagées dans des huttes traditionnelles, vaste salle restaurant ouverte à tous les vents sous un toit de paille, piscine en forme de cacahouète protégée par une palissade pour éviter que les animaux sauvages viennent s’y désaltérer, l’établissement proposait un spectacle de danses rituelles aux touristes qui venaient s’y reposer après un safari photos dans le Kalahari ou l’Okavengo.

Jumanda Gakelebone, militant historique de First People of the Kalahari © François Badaire

J’avais rencontré la troupe de danseurs dans un quartier misérable à la périphérie de la ville de Ghanzy à quelques kilomètres de là. Je les avais pris en stop car ils attendaient sur le bord de la route un hypothétique transport en commun pour le lodge. Avant le spectacle, un repas leur était offert par la maison, servi par terre, devant la porte de la cuisine, sans doute pour qu’ils ne se sentent pas trop dépaysés. J’avais demandé au chef de la troupe combien ils étaient rémunérés pour leur prestation. 5 dollars par soirée, le prix d’un menu au Mac Donald. Jumanda Gakelebone m’avait expliqué que l’ONG qui gère l’hôtel ne redistribuait qu’une faible partie de ses bénéfices à la communauté bushmen et avait accompagné le gouvernement dans sa politique de déportation.

Un groupe d’allemands occupait l’établissement. Leur guide leur avait promis « une expérience culturelle totale ». Après le dîner, il les avait conduits dans le noir à travers les broussailles, chacun s’éclairant à la lampe de poche, jusqu’à un terre-plein aménagé devant des huttes de paille. Je les avais visitées dans la journée, elles étaient inhabitées, mais là, comme par miracle, des Bushmen sortaient de leur habitat traditionnel pour se mettre en cercle devant les spectateurs assis sur des chaises. Je reconnus les auto-stoppeurs de l’après-midi, cette fois torse nu, vêtus d’un pagne et de jambières à grelots. Le guide annonça au public qu’avec un peu de chance, il pourrait assister à de vraies transes, c’était même le clou de la soirée, mais pas sûr à cent pour cent. Cela n’arrivait pas sur commande …

Dans le Kalahari, les Bushmen effectuaient ce genre de cérémonies pour pratiquer des guérisons ou pour exorciser les mauvais comportements de certains membres du groupe (9). Dans ce campement reconstitué comme un décor de cinéma, ils n’étaient plus que des mimes de leur propre culture, mais les touristes allemands avaient sans doute l’impression d’assister à un rituel authentique, à une expression culturelle pure venue du fond des âges, et ils avaient payé le prix fort pour cela. Aujourd’hui, le tourisme est en sommeil. Les visiteurs occidentaux en mal de nature sauvage et de cultures originelles sont restés cloués chez eux par le coronavirus. Mais le Botswana se prépare pour les saisons prochaines.

Cérémonies traditionnelles pour touristes © Denis Rousseau Kaplan

La situation n’a guère changé depuis ma visite, selon Jumanda Gakelebone qui est désormais élu au Conseil de district (10). Le contact avec le monde moderne, la civilisation globale, est vécu par la plupart des Bushmen comme un cataclysme qui se serait abattu sur eux après leur déplacement forcé de la réserve du Kalahari. Le chômage, l’alcoolisme, les maladies et la dépression ont transformé les anciens chasseurs cueilleurs en déracinés, contraints de subir en une génération des processus qui, pour nous autres occidentaux, ont pris des milliers d’années.

                                Les ancêtres vivants de l’humanité

     Bushmen ou bochimans est le nom le plus courant pour désigner les populations originelles du Kalahari central. Les groupes résidant spécifiquement dans l’espace du CKGR s’appellent Kwa, Gana, ainsi que Bakgalagadi, ces derniers étant d’origine bantoue (11). Une autre dénomination, San, circule couramment mais elle aurait une connotation péjorative. San veut dire vagabond en langue nama (12). Pour ma part, je la trouve assez évocatrice du mode de vie Bushmen. « Vivre sans », comme il en est question dans le livre de Frédéric Lordon (13), sans Etat, sans argent, sans hiérarchie, sans emploi du temps, n’est-ce pas habiter le monde à la manière San ? Nous allons voir cela un peu plus loin. D’une manière qui se veut plus neutre, certaines administrations se sont mises à les appeler RAD, Remote Areas Dwellers (Habitants des zones reculées), terminologie qui en réalité véhicule toute une conception du monde. Depuis quelques années, des Bushmen se présentent aussi comme Premiers habitants du Kalahari. Cette expression a accompagné une prise de conscience politique et un activisme de plus en plus affirmé au niveau national et international. First people of the Kalahari est d’ailleurs le nom que s’est choisie l’organisation qui, de 1993 à 2013, a défendu le droit des Bushmen à vivre sur leurs terres.

Etre San, vivre sans © François Badaire

     Qu’ils soient les premiers habitants du Kalahari, cela ne fait aucun doute. Des indices de leur présence remontent à plus de 40 000 ans, bien avant que d’autres populations venues de l’est, les Tswana, ne viennent s’installer sur le territoire de l’actuel Botswana. A l’origine, l’espace où ils nomadisaient s’étendait à l’ensemble de l’Afrique australe. Mais leur territoire s’est peu à peu contracté, sous la pression des agriculteurs bantous, des éleveurs hottentots au Sud et des colons blancs (14). Le désert du Kalahari est devenu au fil des siècles ce réduit inhospitalier où personne ne venait les chercher et où ils pouvaient continuer à vivre en paix.

     Que leur culture soit une des plus vieilles au monde, cela n’est pas contestable non plus. Elle est restée inchangée depuis les âges préhistoriques jusqu’à une époque récente, mais cela ne fait pas d’eux pour autant des spécimens d’un stade moins évolué de l’humanité, comme la vision linéaire de la modernité a longtemps voulu le faire croire. S’ils ont gardé leurs techniques, leur organisation, leur mode de vie, cela prouve au contraire qu’ils étaient parfaitement adaptés à leur environnement. Du point de vue de la gestion des ressources naturelles, ils ont atteint un stade optimal. Il n’y avait absolument rien à changer.

     Pendant des millénaires, les Bushmen ont donc mené une existence de chasseurs-cueilleurs semi-nomades. Ils vivaient dans des campements de 20 à 60 personnes ayant des liens familiaux (15). A la saison sèche, ils s’installaient autour des points d’eau jusqu’à l’épuisement de leurs stocks alimentaires, au début du printemps (16). Aux premières pluies, ils partaient nomadiser à la recherche des prairies verdoyantes appelées pans, où paissent les grands troupeaux d’antilopes, se déplaçant au gré de leurs migrations.

     Leur habitat, parfaitement écologique, est constitué de huttes d’herbes sèches, soutenues par une armature en branches, d’une solidité variable. Dans les campements semi-permanents, elles sont faites pour durer plusieurs mois, mais pendant leurs longues migrations, ce ne sont que des abris provisoires, qui finissent balayés par les vents comme un fétu de paille. Quelle que soit leur durabilité, une fois abandonnées par leurs occupants, elles ne laissent aucune trace de leur passage.

Un habitat 100% écologique © François Badaire

     Comme la plupart des petites sociétés de chasseurs-cueilleurs, les Bushmen ont une organisation sociale non hiérarchique. S’ils ont fait en sorte qu’aucun individu n’émerge au-dessus du groupe, c’est surtout par nécessité écologique. Leur mode de vie semi-nomade et leur dispersion pendant la saison sèche rendait impossible la mise en place de structures de pouvoir politique (17). Il y a cependant des chefs attitrés ; ce sont des aînés ou les meilleurs chasseurs. On leur fait confiance pour le choix des migrations et l’utilisation des ressources, mais les décisions sont prises en général par consensus. Société égalitaire à tous points de vue, les femmes y jouent un rôle important, elles sont très respectées et peuvent être chefs de groupe. Elles participent à toutes les activités, y compris la chasse. Elles attrapent de petits animaux comme des tortues, des suricates ou des écureuils pendant la cueillette, et il leur arrive d’accompagner les hommes au cours de leurs grandes virées pour les aider au dépeçage (18). Si la polygamie est admise, elle n’est généralement pas pratiquée, car aucun homme n’est assez riche ou assez puissant pour entretenir plusieurs femmes (19).

Les enfants n’ont pas de devoirs particuliers à part celui d’apprendre en jouant le monde qui les entoure. L’enseignement se fait dans la vie de tous les jours, au contact des adultes qui leur apprennent à reconnaître les plantes, les animaux, et leurs traces sur le sable. (20). Avant de devenir grands, ils sauront ainsi identifier et distinguer les propriétés de plus de trois cents plantes (21).

Les enfants apprennent en jouant le monde qui les entoure © François Badaire

Comme j’ai pu le constater, les loisirs occupent une part importante dans la société bushmen. Dans les campements, on passe beaucoup de temps à discuter, blaguer, jouer de la musique ou danser. La part d’oisiveté par rapport aux périodes de production consacrées à la chasse et à la cueillette correspond tout à fait aux descriptions que fait l’anthropologue Marshall Sahlins de l’économie des sociétés primitives. Loin d’être des sociétés de pénuries, ce sont des sociétés d’abondance, qui assurent la satisfaction des besoins matériels par des périodes de « travail » très courtes. Ainsi, un Bochiman Kung n’avait besoin que de deux jours d’activités par semaine pour se nourrir lui-même ainsi que les personnes à sa charge, enfants et vieillards. En quantité d’effort déployé, il était un producteur de nourriture plus efficace que le paysan français de l’entre deux guerre. Le désert regorge de produits à haute valeur énergétique et ses populations n’avaient pas besoin de produire des surplus, d’accumuler des stocks pour survivre (22). Comme le note très justement Pierre Clastres, les sociétés de chasseurs cueilleurs fonctionnaient très en-deçà de leurs possibilités objectives, et si elles n’ont pas fait tourner comme nous leur machine productive à plein régime, c’est qu’elles ne le voulaient pas, et n’en avaient pas besoin (23).

Traditionnellement, les San ont une économie non marchande basée sur la communauté de biens. Ils se répartissent le gibier selon des règles compliquées, mettent en commun les objets et même leurs vêtements. Leur vie est basée sur le partage, la coopération et l’égalitarisme (24). Avec les populations bantoues, ils pratiquent plutôt le troc, l’échange de peaux, de miel, de cire et autres produits de la brousse contre des outils en fer (25). Le commerce, l’échange monétaire, l’accumulation de capital et la propriété individuelle sont étrangers à leur culture.

Le tabac et le métal, des produits de troc ©François Badaire

Excellents chasseurs, ils partent pour de longues virées de plusieurs jours à travers la brousse, armés de leurs arcs et leurs flèches empoisonnées, enduites d’un produit toxique tiré des larves d’un insecte. La chasse est une longue traque au cours de laquelle le chasseur dialogue avec sa proie. « Chasser, c’est partir et discuter avec l’animal. Vous ne volez pas. Vous demandez ”, a déclaré Roy Sesana, le fondateur de l’association First people of the Kalahari, lorsqu’il a reçu le prix Nobel alternatif en 2005. Les Bushmen ne prélèvent dans la nature que ce dont ils ont besoin pour se nourrir et considèrent le bush comme leur garde-manger. Cela leur donne une excellente raison pour le préserver.

Le Kalahari n’est pas à proprement parler un désert. Plutôt une savane sèche et sablonneuse, recouverte d’arbustes épineux, à l’exception des vastes étendues d’herbe grasse appelée pans. L’eau étant rare, ils ont développés des techniques de survie qui leur permettent de tirer partie de la moindre goutte de pluie. Outre leur capacité à boire de l’eau stagnante sans tomber malades, ils se désaltèrent au cours de leurs longues marches à l’aide de racines, ou de melons sauvages. Ils ont également mis au point une technologie low tech appelée « puits à siroter ». Ils creusent un trou dans le sable humide après la pluie, placent un tas d’herbe sèche au fond qui servira d’éponge et rebouchent. Il suffit ensuite de planter une longue tige creuse à l’intérieur, et de faire remonter l’eau par succion ou de souffler, pour la recueillir dans une coquille d’œuf d’autruche (26). Les lodges dans le désert organisent d’ailleurs des stages de survie, au cours desquels les San montrent à des touristes ébahis leur savoir faire millénaire.

L’eau, une ressource rare dans le Kalahari © François Badaire

Avec le temps, leur mode de vie a évolué, même s’ils ont conservé des pratiques, des traditions, des savoirs et des techniques ancestrales à des degrés divers. On peut difficilement parler de progrès à propos de ces changements. Plutôt de perte ou d’acculturation, à mesure qu’ils étaient dépossédés de leur espace de nomadisation par les éleveurs bantou de l’ethnie tswana, et par les réserves de chasse des colons. Cette limitation de leur territoire, ainsi que les bouleversements écologiques dont ils ne sont pas à l’origine, ont eu pour effet d’accélérer leur sédentarisation.

Regroupés dans des villages proches de puits ou de points d’eau, ils se sont mis à garder les troupeaux de bœufs, pour le compte de riches éleveurs de l’ethnie tswana. Un véritable système de servage s’est mis en place. Devenus gardiens de troupeaux, ils étaient payés en nature, déplacés à volonté par leurs maîtres, et hérités comme des biens meubles. Cette situation d’asservissement a été abolie par le colonisateur anglais, mais ses normes se sont perpétuées après l’indépendance dans le secteur de l’élevage. Une commission d’enquête gouvernementale constatait en 1971 que la condition des travailleurs dans les ranches de la région de Ghanzy était assimilable à de l’esclavage volontaire. Aujourd’hui encore, les relations entre les Bushmen et l’ethnie dominante portent la marque de cet héritage. Grâce à ce travail quasi-gratuit, une caste tswana a pu s’enrichir, s’éduquer, s’investir dans la politique le commerce, et occuper les postes de pouvoir (27). Le pays lui appartient littéralement. D’ailleurs, Botswana veut dire « pays des tswana ». Quant aux Bushmen, méprisés et victimes de racisme, ils ne disposent d’aucun relai dans les cercles dirigeants susceptibles de faire entendre leur voix.

Chasseurs-cueilleurs à l’origine, les San du Kalahari se sont donc adaptés en ajoutant une corde à leur arc. Ils élèvent depuis une cinquantaine d’années des petits troupeaux de chèvres dont ils mangent la viande, boivent le lait, faute de pouvoir chasser comme auparavant. Contrairement à ce que prétendent les autorités, leur activité d’éleveurs ne pose aucun problème de cohabitation avec la faune sauvage. Il arrive qu’un fauve prélève sa part dans le troupeau. C’est dans l’ordre des choses. Il est admis que l’homme doive partager sa place au sommet de la chaîne alimentaire. Mais en règle générale, les bergers détectent assez vite la présence d’un fauve dans les parages. Ils rentrent alors immédiatement les bêtes dans des enclos faits de branches d’acacias hérissées d’épines, et rassemblent les hommes du village pour organiser une battue à cheval. J’ai assisté à une de ces c     avalcades, au cours desquelles les Bushmen partent, lance en étendard, tels des cavaliers du Moyen Age, sur les traces des maraudeurs. Ils avaient repéré trois jeunes lions, un mâle et deux femelles, qui avaient passé la nuit sous un taillis, pour s’abriter de l’orage. Ils les ont poursuivis sur des kilomètres, pour les dissuader de revenir près du campement. Le but n’était pas de les tuer – les Bushmen ne mangent pas de lions – mais de marquer leur territoire. Aujourd’hui, des ONG occidentales forment des équipes de « réponse villageoise » dans certaines communautés ayant des problèmes de cohabitation avec les bêtes sauvages (28). Au Bengladesh par exemple, des groupes apprennent à protéger leurs villages des attaques de tigres sans les abattre. Dans le Kalahari, les Bushmen n’ont besoin d’aucune formation dispensée par des experts venus d’ailleurs pour éviter les conflits homme / nature. Ils ont plutôt des savoir-faire à partager.

Il faut éloigner des fauves qui rôdent dans les parages © Denis Rousseau Kaplan

La sédentarisation progressive des Bushmen du Kalahari et leur adoption de pratiques étrangères au mode de vie traditionnel de chasseur-cueilleur doit également être reliée à une des plus grosses catastrophes écologiques de tous les temps au Botswana (29). Dans les années soixante-dix, le pays est encore un des plus pauvres d’Afrique et la Grande-Bretagne, puis la Communauté économique européenne (CEE) à laquelle elle adhère en 1973, décident de soutenir l’élevage bovin pour augmenter ses revenus d’exportation et alimenter le marché européen. La Commission finance alors des puits un peu partout dans le désert, mais surtout, elle fait construire des milliers de kilomètres de clôtures, censés protéger le bétail de maladies transmissibles par les animaux sauvages. Il s’avèrera plus tard que la faune du Kalahari n’était pas porteuse du virus de la fièvre aphteuse, principale raison de ce cordon sanitaire, mais des centaines de milliers d’herbivores vont être pris au piège de cette immense barrière.

Les clôtures coupent en effet une des plus importantes routes migratoires d’Afrique après celle du Serengeti en Afrique de l’Est. Chaque année au début de la saison sèche, plus de 500 000 animaux sauvages remontent vers le nord, en direction des vallées plus irriguées du Kalahari. Cette transhumance de taille biblique est interrompue brutalement. Des milliers d’antilopes, de zèbres, et tous leurs accompagnateurs, proies ou prédateurs, se cognent la tête, se prennent les cornes, les pattes, dans les fils de fer. Certains animaux longent le grillage sur des centaines de kilomètres pour trouver une issue et finissent par crever de soif, épuisés, ou dévorés par les chiens. Des centaines de milliers de bêtes meurent dans cette nasse. La population d’animaux sauvages de la région s’effondre en quelques années (30). Des journalistes, des scientifiques poussent des cris d’alarme. Les naturalistes Delia et Mark Owens détaillent la tragédie dans un livre à succès, « The cry of the Kalahari ». Mais rien n’y fait. Les clôtures restent en place. Il faudra attendre les années 2000 et le passage de troupeaux d’éléphants qui défoncent allègrement les barrières, pour que la nature reprenne peu à peu ses droits.

Les Bushmen, quant à eux, s’adaptent à cette transformation d’origine humaine de leur environnement, aux effets de l’anthropocène, ou plutôt de l’européocène, sur leur milieu naturel. Habitués à suivre les grands troupeaux d’antilopes pendant la saison des chasses, ils sont contraints de mettre un terme à leur vie semi-nomade. Face à la diminution du gibier, l’élevage de petits troupeaux de chèvre devient le seul moyen de garantir l’apport en protéines animales. La sédentarisation, devenue une condition de leur survie, s’effectue autour des multiples puits de forage financés par le gouvernement et la coopération européenne.

L’élevage de chèvres, conséquence de la sédentarisation © François Badaire

Le Central Kalahari Game Reserve constitue donc le dernier refuge pour les San. Les Owens, qui passent sept ans dans le désert à observer la faune sauvage côtoient également ces populations ancrées dans une autre temporalité. Ils sont admiratifs de leur mode de vie en symbiose avec la nature, mais ils lancent un avertissement. Si les habitants du CKGR se mettaient à pratiquer l’agriculture et à élever du bétail, cela risquerait d’altérer le fragile équilibre de cet espace protégé. Ils peuvent le faire, mais à l’extérieur de la réserve (31). En gros, les Bushmen peuvent rester à l’intérieur, mais condition de devenir un musée vivant, de vivre comme au temps de leur ancêtres, avant que leur environnement soit complètement bouleversé par le progrès technique et la croissance matérielle, chose impossible. Ces préconisations vont hélas être reprises par le gouvernement botswanais quelques années plus tard. Pour les autorités, l’élevage n’est pas compatible avec la protection de la faune sauvage. Les Bushmen sont donc accusés de perturber l’écosystème de la réserve avec leurs petits troupeaux de chèvres, alors que les données du Département de la Faune Sauvage et des Parcs Nationaux prouvent le contraire. En dix ans, de 1986 à 1996, le total de la biomasse du CKGR a doublé. Cela montre que le style de vie des Bushmen, basé sur la chasse, la cueillette, un peu d’agriculture, un peu d’élevage et quelques chevaux, n’a eu aucun impact sur le nombre d’animaux, rappelle Fiona Watson, directrice de recherche à Survival International. Et même s’ils chassent désormais à cheval et utilisent des armes à feu, les équilibres écologiques sont maintenus. L’anthropologue japonais Jiro Tanaka, qui a travaillé près de 40 ans sur les populations kwa du Kalahari fait dans un de ses ouvrages l’observation suivante : « La quantité de viande obtenue par la chasse équestre est tout à fait similaire à celle obtenue par la chasse à l’arc. Les Bushmen ne chassent pas plus que ce dont ils ont besoin, même après qu’ils se soient mis à utiliser des chevaux » (32).

         L’argument selon lequel l’abandon de leur mode de vie traditionnel bouleverserait l’écosystème du Kalahari central ne tient donc pas compte de la réalité. Il est surtout difficile à entendre de la part d’un Etat responsable de la plus grosse hécatombe d’animaux sauvages jamais connue dans la région. Il va néanmoins être brandi par les responsables politiques botswanais pour justifier le déplacement de plus d’un millier de personnes qui ne demandaient qu’à rester chez elles, sur les terres qu’elles occupent depuis plus de 40 000 ans.

Le dernier refuge des San © François Badaire

Les trois vagues d’expulsions

A l’époque de sa création en 1961, environ 4000 Bushmen vivent sur les 52 000 km2 de la réserve. Au milieu des années 80, leur nombre était tombé à 1300 personnes, concentrées autour de quelques sites de sédentarisation, pour remonter légèrement par la suite. Une petite bourgade du nom de Xade s’était même formée au nord-ouest du CKGR, autour d’un puits de forage, d’une école et d’un dispensaire. En 1995, elle comptait environ 700 habitants (33). Il est clair que sur ce site particulier, leur mode de vie s’était éloigné de celui de chasseur cueilleur et que cette forme d’urbanisation ne différait guère de ce qu’ils connaîtraient par la suite à New Xade. De plus, cette concentration d’habitants sur un même espace avait eu un impact négatif sur l’environnement alentour. Le besoin de bois de chauffe et de construction, l’augmentation des parcelles agricoles ont, selon certains chercheurs, amplifié le processus de désertification déjà en cours (34) Il n’en reste pas moins qu’ils avaient décidé de s’installer sur ce site de leur propre chef comme un moyen d’adaptation à des bouleversements géo-climatiques majeurs, et à la réduction de leur territoire. Autre point non négligeable, ils étaient chez eux. Cela n’a rien à voir avec le traumatisme du déplacement forcé qu’ils subiront par la suite. Dans le reste de la réserve, les communautés restent beaucoup plus réduites, et leur présence est sans conséquence pour l’équilibre de l’écosystème.

Au cours des années quatre-vingt, le gouvernement décide de geler la croissance de Xade et ses habitants sont encouragés à aller s’installer sur des sites alternatifs, à l’extérieur de l’espace protégé. Pour l’instant, il n’est question que d’incitations à partir (35). Un débat s’installe sur le maintien de populations à l’intérieur de la réserve. Une mission d’enquête gouvernementale estime que les Bushmen peuvent rester dans le cadre d’activités de tourisme communautaire, ou comme éco-gardes, mais ses conclusions sont rejetées (36).

A partir de 1995, les menaces se précisent. Le Ministre Robert Balopi déclare devant le parlement que construire des écoles et des cliniques n’est pas compatible avec la préservation d’une nature intacte. Deux ans plus tard, au cours d’une tournée dans le CKGR, il prévient ses habitants que ceux qui veulent rester n’auront qu’à se débrouiller par eux-mêmes. Ils n’auront plus accès à l’eau ni aux soins médicaux, et devront faire face à des patrouilles militaires (37). Les autorités botswanaises multiplient les visites. A partir de là, les intimidations et le harcèlement des populations va crescendo, accompagnés d’offres de compensations ridicules : cinq bœufs, huit ânes, 15 chèvres par famille, et quelques outils agricoles. En juin 1997, le directeur du Département de la Faune Sauvage, Sedia Modise annonce aux habitants du parc naturel qu’ils n’ont plus d’avenir ici, qu’ils doivent maintenant « rejoindre le monde moderne » (38). Au même moment, le Président du Botswana, Ketumile Masire, reçoit une équipe de négociateurs, composée d’habitants de la réserve et d’organisations qui les soutiennent, pour aussitôt les renvoyer chez eux, accusés d’être influencés par des « étrangers » (39). Il est vrai qu’à défaut de soutiens politiques locaux, les Bushmen ont dû faire appel à un certain nombre d’ONG internationales (40). Drapé dans son nationalisme, le chef de l’Etat peut ordonner l’évacuation du CKGR.

Ici, il est nécessaire d’évoquer l’hypothèse des diamants comme élément déclencheur de l’expulsion des Bushmen. Jumanda Gakelebone, de First people of the Kalahari, se rappelle que les ministres Balopi et Ngwako, qui organisaient des réunions avec les habitants de la réserve pour leur annoncer leur départ imminent, ne leur cachaient pas que des projets miniers étaient en cours dans le secteur (41). Des concessions diamantifères à l’intérieur du CKGR avaient été distribuées à plusieurs compagnies, principalement à Debswana, détenue à part égale par le gouvernement botswanais et la De Beers (42)

Campement d’ouvriers sur la mine de Gope © François Badaire

A l’époque, une affaire judiciaire en Afrique du Sud préoccupait la compagnie De Beers et le Botswana. Le peuple Nama, apparenté aux Bushmen, réclamait un droit de propriété sur ses terres, ainsi que sur les richesses minières qui s’y trouvent. La compagnie sud-africaine craignait que le cas de figure se reproduise au Botswana. Elle avait des raisons de s’inquiéter car quelques années plus tard, en 2003, la justice sud-africaine finira par donner raison aux Nama et obligera la De Beers à partager avec eux les revenus de la mine (43). Les systèmes judiciaires sud-africains et botswanais sont assez proches.

Il est possible qu’en expulsant les Bushmen, le gouvernement botswanais, main dans la main avec le géant minier sud-africain, ait voulu éviter qu’ils réclament des droits de propriété sur le CKGR. En 2000, alors que les premières expulsions avaient commencé, le Ministre des Mines Mokgothu confirmait au journal Midweek Sun que les opérations de réinstallation des Bushmen avaient préparé le terrain à l’exploitation d’une mine de diamants sur le site de Gope (44). Mais c’est le motif écologique qui est mis en avant par le gouvernement, ce qui lui permet de faire bonne figure vis-à-vis des institutions internationales et des ONG chargées de la protection de l’environnement.

Le gouvernement a toujours prétendu que les évacuations des groupes san du CKGR étaient volontaires. En réalité, les opérations se déroulent à peu près toujours de la même manière. Des camions se présentent aux abords des villages, accompagnés d’agents du parc et de forces de police. Ils embarquent vieux, femmes et enfants d’un côté, les hommes adultes de l’autre. En quelques minutes, les huttes sont vidées et démantelées, les biens sont chargés sur les véhicules. Parfois, les hommes partis à la chasse retrouvent les cases détruites, leur village rayé de la carte. Ils sont contraints de traverser à pied le Kalahari pour rejoindre leur famille, réinstallée dans des cabanes de fortune à l’extérieur du parc (45).

Des familles séparées, des villages rayés de la carte © Denis Rousseau Kaplan

Les premières évacuations se déroulent entre 1997 et 1998. Xade est rapidement vidée de ses habitants. Au total, ce sont environ 1700 personnes qui sont chassées de chez elles (46). En 2002, les expulsions reprennent, malgré la présentation par le gouvernement de plusieurs plans alternatifs, envisageant la création à l’intérieur de la réserve de plusieurs Zones d’Utilité Communautaire. Les différents brouillons prévoient que les San pourraient rester dans le CKGR et pratiquer la chasse et l’agriculture de subsistance tout en étant impliqués dans la gestion de l’environnement. Mais le Département de la Faune Sauvage rejette totalement la présence des bushmen à l’intérieur de la zone protégée. Il émet même un règlement qui bannit la chasse et toute activité agricole (47). Au cours de cette deuxième vague, ce sont environ 700 personnes qui sont évacuées de la réserve. Des agents détruisent les réservoirs d’eau et cèlent les puits pour faire passer aux habitants l’envie de revenir (48) Sans eau et sans moyens de subsistance, la vie serait impossible pour le commun des mortels. Mais les Bushmen n’ont pas totalement perdu leurs techniques de survie. Certains décident malgré tout de rester. Même sans eau, sans aucun service, ils préfèrent la liberté à la mort lente dans les camps de déplacés. Des petits groupes de réfractaires circulent dans la réserve. Ils communiquent entre eux par le moyen d’une radio CB, et se préviennent mutuellement lorsque des agents du parc viennent les déloger. Mais en 2005, une opération de police confisque le matériel et met fin aux dernières communautés résistantes. Les quelques chasseurs-cueilleurs qui restent se fondent dans la brousse, au prix d’un abandon total.

Du protectorat au développement

La protection de la faune sauvage et le développement deviennent ainsi les deux arguments principaux de l’Etat national pour justifier son action auprès des San. A la fois bienveillant et autoritaire, il décide de ce qui est bon pour ses enfants et des espaces qui leurs sont interdits. Mais avant d’être national, cet Etat était colonial. Il justifiait alors sa domination par une prétendue mission civilisatrice. Les britanniques avaient instauré à la fin du XIXème siècle un protectorat sur le Bechuanaland, officiellement à la demande du roi tswana Khama III, en réalité pour assurer les profits de la Compagnie britannique sud-africaine, contrer l’influence germano-boer et créer les bases d’un capitalisme moderne (49). 

Juste avant de rendre aux Botswanais leur indépendance, les Britanniques semblent préoccupés par le sort des Bushmen. A l’initiative de George Silberbauer, administrateur spécial pour les Bushmen, un territoire de 52 000 km2 carré leur est réservé, dans lequel ils seront libres de continuer à mener une vie nomade de chasseurs cueilleurs. La Central Kalahari Game Reserve (CKGR) est ainsi créée en 1961. Même si l’appellation désigne une  réserve de chasse, il s’agit bien d’une terre destinée à « ceux dont les moyens de subsistance dérivent en premier lieu des plantes et des animaux sauvages » (50), un espace où l’homme et la  vie sauvage peuvent cohabiter. Une sorte de biorégion avant la lettre. Personne d’autre que les Bushmen ne sont autorisés à y rentrer sans un permis spécial. Cependant, ils n’ont pas de droits spécifiques sur ce territoire, ce qui sera lourd de conséquences pour la suite (51).

Le CKGR, un espace où l’homme et la faune sauvage peuvent cohabiter © Denis Rousseau Kaplan

On peut s’interroger sur les raisons qui ont poussé ce colonialisme tardif à réserver un territoire à des populations jugées jusque là archaïques. Les San ont si l’on peut dire la chance d’avoir eu un anthropologue comme administrateur spécial. C’était une pratique assez courante à l’époque. De nombreux chercheurs se sont mis au service du projet colonial. Cette fois-ci, la discipline était chargée de préparer le processus de décolonisation. George Silberbauer avait étudié en détail le mode de vie des Bushmen, en témoigne son « Rapport pour le gouvernement du Bechuanaland sur la situation des Bushmen ». A travers la délimitation de cet espace, son intention était de permettre aux San de continuer à vivre comme bon leur semble. Selon Robert Hitchkock, « sa philosophie n’était pas de les maintenir dans un musée vivant mais de leur accorder un droit à l’autodétermination (52)». Il n’était donc pas question de créer une sorte de zoo humain, comme c’était la mode à l’apogée des empires coloniaux, ou une « réserve à sauvage » comme dans le roman d’Aldous Huxley « Le meilleur des mondes », où des « non civilisés » sont volontairement maintenus à l’écart du monde moderne. Silberbauer semblait surtout préoccupé par la protection des Bushmen et de leurs terres face à la majorité tswana. Il voyait bien que les conditions de travail dans les ranches avaient conduit à la marginalisation et la paupérisation des San (53). Leur asservissement était largement documenté. De son côté, la Société anti-esclavagiste réclamait des garde-fous au gouvernement britannique, avant qu’il transfère sa souveraineté à l’Etat botswanais (54). Un espace où les chasseurs-cueilleurs se sentiraient chez eux semblait la meilleure option.

Le Botswana accède à l’indépendance en 1966. C’est alors toute la population africaine qui s’émancipe de la tutelle coloniale. Il y avait les Indigènes et les Blancs. Désormais, il ne peut y avoir que des citoyens botswanais. Le nouvel Etat rejette la notion même de peuple indigène, ou de peuple premier. Il n’y a pas au sein de la nation botswanaise de peuple plus autochtone que les autres. C’est l’ensemble de la population qui doit être considérée comme autochtone. Contrairement au continent américain, où du fait de leur histoire, les Amérindiens pouvaient légitimement revendiquer des droits territoriaux, il n’est pas question pour le gouvernement botswanais d’accorder des titres collectifs à des groupes ethniques sous prétexte qu’ils étaient là les premiers. Le CKGR reste donc une réserve naturelle mais ne peut pas être considéré comme une terre bochiman.

Au Botswana, il n’y a pas de peuples plus autochtones que d’autres © François Badaire

Avec l’indépendance, des programmes de développement se mettent en place, soutenus financièrement par l’ancienne puissance coloniale et les institutions internationales. Il s’agit d’une certaine manière de faire accéder les anciens colonisés à la modernité, mais sans les frais d’administration. L’œuvre coloniale inachevée se poursuit à travers des schémas de croissance basés sur la production de richesses matérielles et la marchandisation de la nature, dans lesquels les chasseurs cueilleurs sont perdants d’avance.

L’objectif étant que le Botswana s’insère dans le système d’échange mondial, l’accent est mis dans un premier temps sur l’élevage bovin, pour lequel il a déjà un avantage comparatif. Outre la mise en place de clôtures sanitaires, aux conséquences écologiques désastreuses, les politiques de développement s’accompagnent d’une réforme agraire visant à favoriser la propriété individuelle.

Sous administration britannique, le régime foncier comportait trois modalités : la propriété privée, réservée aux fermiers blancs, les réserves indigènes, concédées aux cinq tribus tswana les plus puissantes, et les terres de la Couronne sur lesquelles vivaient les groupes san, mais sans véritables droits d’occupation des sols (55). La loi sur les terres tribales de 1968 distribue les terrains agricoles aux membres des tribus tswana mais pas aux San car aucune réserve tribale ne leur avait jamais été accordée (56). Puis la réforme de 1975 renforce le processus de privatisation en attribuant des terres de pâturage pour favoriser l’élevage commercial. Tandis que les aides internationales arrivent pour financer les clôtures, les San se voient peu à peu privés des espaces où ils nomadisaient et transformés en squatteurs (57). Le mode de vie des chasseurs cueilleurs est jugé incompatible avec les objectifs de croissance des exportations. Pour eux, développement rime avec dépossession, ce que traduit bien cette déclaration du préfet de Ghanzy à la Commission des terres en 1977 : « Toute cette discussion et ce programme consiste à prendre le chemin du développement. Les Bushmen, s’ils sont sur le chemin, doivent dégager, afin que nous puissions installer nos clôtures » (58).

Le Kalahari divisé en parcelles pour le bétail © Jasaon Edwards

Parallèlement, le gouvernement botswanais réinstalle les Bushmen dans des villages spécialement administrés. Les premiers sites de réinstallation voient le jour à la fin des années soixante dix. Il faut bien faire quelque chose de ces nomades sans terre, et de ces anciens serfs qui ne servent plus à rien dans les grands élevages protégés par des grillages. La sédentarisation accompagne donc le développement du pays basé sur les exportations de bœuf. Mais dans ces villages artificiels, les Bushmen n’ont rien à faire à part cultiver quelques petits lopins de terre aride, et attendre que les rations du Programme de Développement des Zones Reculées arrivent. De plus, ils ne possèdent pas de titres fonciers, ce qui les laisse à la merci d’autres groupes plus riches et plus puissants qui veulent s’installer sur leurs terres. (59)

La création de villes nouvelles comme New Xade n’est donc que le prolongement d’un long processus mené par le gouvernement au nom du développement. Et lorsque cette concentration de population sur un même site devient incompatible avec les objectifs de protection de la faune sauvage, comme dans le CKGR, les autorités n’hésitent pas à employer la manière forte pour les déloger, le tout accompagné d’un mépris culturel pour ceux qui n’ont pas pris le train de la modernité en marche. En 1996, le vice-président Mogae parlait des habitants du CKGR comme « des créatures de l’âge de pierre, qui sont condamnées à mourir comme le dodo s’ils passent à côté des plans officiels pour leur développement » (60)

Que l’extension de l’élevage industriel et la prolifération de clôtures soient responsables du changement climatique, de la désertification et de la réduction de la faune sauvage  importe peu pour les tenants de cette politique de développement. Au cours des années quatre vingt dix, ils en viennent même à ouvrir les espaces protégés à la prospection minière. Les diamants du Kalahari sont censés participer au développement de la nation toute entière. Le Botswana passe certes en quelques décennies du rang des pays les plus pauvres d’Afrique sub-saharienne à la cinquième place des pays les plus riches par habitant (61). Cette richesse cache en fait d’énormes disparités, et des populations très pauvres, comme les San, qui continuent de vivre avec moins de 1,9 USD par jour. Les diamants font rentrer des devises, mais ce flux de liquidités ne profite qu’aux élites politico-économiques, à ceux qui ont une longueur d’avance dans l’accumulation de capital, un groupe réduit de personnes reliées entre elles par des relations familiales, les parcours scolaires, les intérêts sociaux et leur trajectoire au sein du service public (­62). Le Botswana a en effet la particularité d’autoriser les fonctionnaires à avoir des activités dans le privé. Des dirigeants politiques et des hauts fonctionnaires ont ainsi des parts dans les compagnies minières, possèdent les plus gros élevages de bétail, et cette double activité dans le public et le privé alimente la corruption (63). De cette manne, les Bushmen n’en voient que des retombées sous forme de programmes sociaux pour Habitants des Zones Reculées, juste de quoi les maintenir au dessus du seuil de la clochardisation.

Enfin, le tourisme constitue le troisième volet de cette politique de développement. Le gouvernement voit dans ces espaces préservés du Kalahari jusque là arpentés par les seuls Bushmen une belle affiche publicitaire susceptible d’attirer des voyageurs intercontinentaux en mal de nature vierge. Le Ministre Patrick Balopi le disait lui-même, avant que les expulsions ne démarrent dans le CKGR. Devant le Parlement, il annonçait en 1996 que le tourisme pouvait devenir une grosse source de revenus si la faune était protégée et la réserve rendue attrayante pour les touristes. Il ne croyait pas si bien dire. Quelques années plus tard, alors que les San dépérissaient dans des villes nouvelles comme New Xade, les premiers tours operators emmenaient des groupes de touristes dans le Kalahari Central. Un lodge, un hôtel de brousse, a même ouvert en 2009 au cœur de la réserve, où des touristes aisés se prélassent au bord de la piscine après une journée de jeep à s’émerveiller de leurs rencontres avec des animaux sauvages. La nature n’est vue ici que comme un bien exploitable commercialement.

La nature comme produit de consommation

L’apartheid homme / nature

En dénonçant les politiques de développement tout en défendant le mode de vie des chasseurs-cueilleurs, on formule donc une critique de la modernité d’origine européenne. On s’attaque à une idéologie dominante que l’anthropologue Arturo Escobar résume en quelques mots : croissance, progrès, réformes de marché, extractivisme, hausse démesurée de la consommation matérielle individuelle (64). Il ne faut pas s’étonner, dès lors, que les acteurs de ce développement économique fassent feu de tout bois pour se défendre. L’ONG Survival International,  qui s’en est pris à la compagnie sud-africaine De Beers, en sait quelque chose. Le géant minier déclarait ainsi que : « l’idéologie des droits indigènes (…) est fondée sur la même théorie sociale de déconsidération qui a justifié l’apartheid » (65).

Ainsi, la protection des derniers chasseurs-cueilleurs de la planète reviendrait à leur dénier l’accès à la modernité et au développement. On retrouve là l’argument spécieux des élites gouvernementales qui prétendent sortir les San de leur arriération et leur sous-développement au nom du progrès, quitte à leur infliger un génocide culturel. Les défenseurs de l’autochtonie passent très vite du statut de défenseurs des droits de l’homme à celui de promoteurs d’une séparation ethnique, d’une pureté indigène, généralement représentatifs de l’extrême droite. La critique du développement devient l’équivalent du concept de « développement séparé », par lequel les autorités racistes sud-africaines justifiaient le parcage des populations noires dans des bantoustans.

Poste de garde de l’entrée ouest : le CKGR n’est pas un bantoustan © François Badaire

Il suffirait de dire ici qu’il y a une confusion sciemment entretenue entre la séparation géographique des races par un Etat oppresseur, et la volonté des Bushmen et autres peuples autochtones ne pas disparaître en tant que peuples. Aux yeux des grands industriels sud-africains, ce qu’ils ont infligé aux populations noires et asiatiques pendant des décennies et la promotion des droits d’une population en voie d’extermination reviennent au même. En réalité, la défense des droits indigènes repose sur des principes juridiques et philosophiques radicalement opposés à l’idéologie de l’apartheid. D’un côté, le droit à l’autodétermination sur des territoires occupés historiquement, la valeur en soi de la diversité humaine, la vertu universelle d’un mode de vie parfaitement adapté à l’environnement dans un contexte de crise écologique mondiale. De l’autre, le déni des droits de l’homme et l’enfermement, le suprématisme blanc, et la prétendue supériorité de la science sur les savoirs traditionnels pour résoudre les problèmes écologiques.

Ce n’est donc pas le maintien de populations autochtones dans une réserve naturelle qui se fonde sur une idéologie du développement séparé, c’est le transfert de chasseurs cueilleurs hors des aires protégées, dans des sites de sédentarisation, qui  relève d’une politique d’apartheid. Guillaume Blanc l’a très bien montré dans son livre « L’invention du colonialisme vert » (66). En Afrique du Sud, la séparation géographique entre de supposées races est accompagnée d’une séparation territoriale entre l’homme et la nature. Le « péril démographique africain », qui menace l’homme blanc devient dans un même mouvement un danger pour des espèces en voie de disparition. L’expulsion des parcs naturels des populations africaines répond à la ségrégation spatiale qui sévit dans tout le pays. L’apartheid inter-racial s’accompagne de mépris et d’ignorance à l’égard de ceux qui vivent encore en harmonie avec la nature. Un exemple parmi d’autres, non loin du Kalahari Central, les dernières populations San d’Afrique du sud ont été évacuées de leur territoire en plusieurs vagues, de 1931 à 1970, pour créer le Kalahari Gemsbok Park. Le motif invoqué par les autorités était alors de maintenir la nature intacte, et ne pas importuner les touristes « par la vue de Bushmen affamés » (67). 

         Mais alors, si les politiques ségrégationnistes et l’expulsion des peuples autochtones des parcs naturels participent d’une même logique, peut-être ont-elles des racines communes. Certains, comme Arturo Escobar, les trouvent aux origines de la pensée occidentale, dans la formation de catégories qui conduisent à couper l’homme de la nature, à séparer les espèces, les races, les ethnies entre elles. Dans cette ontologie, chaque chose, chaque être, est défini par une entité qui lui préexiste, une « substance » si l’on veut, qui la rend étrangère à toute autre. A l’inverse, la pensée indigène se caractérise par une ontologie relationnelle, dans laquelle rien n’existe en soi, mais tout est relation entre les êtres (68).

         De ce cadre ontologique occidental, qui donne un statut définitif aux êtres et aux choses, les classe, les hiérarchise, et les assigne presque à résidence, découle logiquement une forme de pensée dualiste dont la séparation entre nature et culture n’est qu’une figure parmi d’autres. Dans ce mode de pensée binaire, on trouve pêle-mêle l’opposition entre le corps et l’esprit, l’émotion et la raison, l’humain et non-humain, le sauvage et le civilisé, l’indigène et le savant. (69). D’où l’injonction de certains anthropologues, engagés auprès des mouvements indigènes et des luttes territoriales, à dépasser cette séparation entre nature et culture car elle conduit à des mesures de protection de l’environnement extrêmement toxiques, aussi bien pour les peuples autochtones que pour le reste de l’humanité. Elle est à la base d’un imaginaire qui d’un côté nous fait croire au mythe d’une nature vierge, d’un Paradis perdu, de l’autre, nous emmène vers des délires techno-scientifiques qui prétendent nous émanciper totalement de la nature. Ici, le rêve d’une nature débarrassée de l’homme se transforme en cauchemar pour ceux qui pendant des millénaires ont vécu en symbiose avec elle. Là, le fantasme d’un homme coupé du vivant, et dans un rapport d’extériorité instrumentale avec lui, ouvre les portes à une débauche de moyens dans laquelle l’utilisation des ressources naturelles est sans limites. L’idéologie du développement peut donc être vue comme une conséquence de la séparation entre les êtres, entre les règnes animaux, végétaux, minéraux et humains qui n’a jamais eu cours parmi les populations aborigènes comme les San ; séparation dont la clôture vétérinaire mise en place au Botswana pour développer l’élevage fait figure de symbole.

La nature vierge est un cauchemar pour les peuples autochtones © François Badaire

      Le couple moderne (car ils vivent séparément) nature-culture partage ainsi la même sphère culturelle que le couple exploitation-sanctuarisation. L’idée que l’homme ne peut prospérer et vivre heureux que dans un espace entièrement humanisé, va de pair avec une destruction inévitable de l’environnement et donc la délimitation d’autres espaces que l’homme est censé épargner en se retirant totalement. Le monde occidental s’est permis pendant longtemps tous les ravages écologiques au nom de la croissance et du développement, et maintenant qu’il voit les catastrophes se profiler à l’horizon, il découpe des espaces où la nature doit être protégée de façon paternaliste, pour recréer un monde sauvage idéalisé. La création de réserves naturelles débarrassées de l’homme devient la contrepartie de l’exploitation intensive d’autres milieux.

     Ce rêve d’une nature intacte se prolonge aujourd’hui à travers l’écologie du réensauvagement, de plus en plus en vogue en Europe et au niveau des institutions internationales. (70). Pour ne pas avoir à modifier un mode de vie qui a conduit à la destruction de la biodiversité sur Terre, les belles âmes écologiques du monde civilisé se réveillent soudainement pour réclamer chez elles des mesures strictes de protection de la nature, en investissant des espaces où l’homme est interdit de séjour (71). Mais si elles ont longtemps fermé les yeux sur les déplacements de populations dans les pays du sud, elles auront sans doute du mal à faire subir le même sort aux paysans de la Drôme ou de l’Ardèche.

         Ce laisser-aller de la nature s’accompagne inévitablement d’une intervention autoritaire des Etats pour tenir l’homme à distance, à l’instar de l’idéologie néo-libérale dont elle s’inspire. La libre circulation des espèces pourrait n’être qu’une variante écologique de l’économie de marché, et comme au Chili en 1973, il faut un putsch militaire pour rétablir le libre-échange et l’économie capitaliste. On intervient lourdement en amont, on déplace des populations entières, pour ensuite laisser faire les écosystèmes. (72). Les Bushmen du Kalahari, en savent quelque chose, victimes comme tant d’autres peuples autochtones de cet interventionnisme aux accents martiaux, pour mettre un terme à leurs pratiques ancestrales de la nature.

         Que ces politiques de réensauvagement soient les mêmes que celles qui ont détruit des populations entières dans les pays du sud ne semble préoccuper personne, hormis des ONG comme Survival International, qui dénoncent depuis des décennies ces transformations de terres, autrefois occupées par des peuples premiers, en no man’s land. En 2021, elle s’attaque au système des Nations Unies et aux Conventions des parties (COP) sur le climat, car l’un des projets sur la table est de convertir 30 % de la Terre en espaces protégés d’ici 2030 (73). Appelé « 30×30», ce plan pourrait aboutir au plus grand accaparement de terres de l’histoire et conduire au déplacement de centaines de millions de personnes s’il suit les mêmes logiques d’apartheid.

Mais tout le monde n’est pas banni de ces espaces naturels. Sur les terres soumises à la nouvelle lubie du réensauvagement, seul le « sauvage » et quelques paysans pauvres sont interdits de séjour, ceux qui ne comptent pas, qui « ne sont rien » pour les grands de ce monde, tandis que l’homme civilisé, incarné dans la figure du scientifique ou du touriste intercontinental, conserve un droit d’accès privilégié à ces merveilles de la nature.  Cette sanctuarisation revêt un caractère totalement artificiel car le scientifique y mène ses expériences et ses observations comme dans un grand laboratoire à ciel ouvert. Le touriste, lui, jouit de la nature comme d’un immense spectacle vivant. Mais toutes les autres activités humaines, celles qui s’inscrivent dans la vie quotidienne, dans la façon d’habiter le monde, et le marquent de leur empreinte, sont reléguées à l’extérieur, aux espaces à développer.

On voit là à quel point le développement, accompagné de son alter ego du réensauvagement, comme Laurel suit Hardy, devient le soft power d’une stratégie de domination culturelle, sociale, économique et politique, dont les peuples autochtones sont les derniers à vouloir résister. Ce duo tragi-comique n’est rendu possible que par un appareil institutionnel composé d’organisations variées (FMI, Banque mondiale, ONU, Agences nationales de coopérations, ONG de protection de l’environnement), qui à leur tour transforment le discours en moyens d’actions et modèlent la réalité.

Avec le rapport Bruntland de 1987 apparaît le concept de développement durable, devenu officiel à partir du Sommet de Rio en 1992 (74). On n’abandonne plus les projets de déplacement du cœur des réserves vers l’extérieur, mais désormais, ils deviennent « volontaires » et sont sensés offrir aux populations déplacés une vie meilleure. Les programmes de développement doivent servir la communauté. Les San expulsés du CKGR sont priés de voir cela comme une « aide » qui leur est offerte, avec le soutien de certaines ONG qui se chargent d’accueillir les réinstallés, et de leur trouver de nouvelles activités (guides, cuisiniers, ou clowns d’eux-mêmes).

Jumanda Gakelebone, lorsqu’on l’interroge sur ce que représente pour lui le « développement », le voit comme une sorte de maladie. « Dans un environnement sain, vous aviez des gens sains, dit-il, et puis au nom du développement, vous les avez déplacés, et ils se sont mis à mourir de maladies incurables comme le sida, la tuberculose, la goutte ». Jumanda insiste sur la nourriture qui, pour lui, agit sur son peuple comme une sorte de poison. « Ils ont mangé de la viande toute leur vie dans la brousse, mais maintenant, ils tombent malades de la goutte », ajoute-il. Il met ça sur le compte du bétail bourré de vaccins et de médicaments. Et il se demande : « à quoi sert la clinique si elle ne peut pas soigner les malades ? » (75).

Le développement vécu comme une maladie par Jumanda Gakelebone © François Badaire

Cette déclaration fait écho à celle d’une femme déplacée, qui a témoigné en 2004 lors du procès intenté contre le gouvernement par des organisations bushmen. Quand elle se sent malade, dit-elle, elle retourne dans le CKGR, dans sa communauté d’origine, prend de la terre et l’utilise comme remède (76). Manger de la terre, cela peut paraître barbare. C’est pourtant une pratique millénaire chez de nombreux peuples premiers. Elle est surtout utilisée par les femmes enceintes parce qu’elle favorise le développement du fœtus et renforce leur immunité. Elle est aujourd’hui recommandée par de nombreux nutritionnistes car notre corps a besoin de saleté, de tous ces microbes qui peuplent notre flore intestinale, pour se protéger (77). Un monde sépare ces pratiques de la société hygiéniste qui se met en place à la faveur du covid 19. Dans « Le Meilleur des mondes », Bernard, le protagoniste, rappelle à sa compagne dégoutée par la saleté des sauvages le slogan du pouvoir Fordien : « la civilisation, c’est la stérilisation ». Troublante ressemblance.

Pour les San du Kalahari central, le développement est devenu synonyme de maladie, de dépression, d’alcoolisme, l’équivalent d’une descente aux enfers dans les sous-sols de la modernité. Il n’est pas étonnant qu’ils cherchent par tous les moyens à regagner le désert, où leur source de vie est restée.

Après la catastrophe

Comme beaucoup de peuples indigènes, les San ont connu un effondrement de leur monde, bien avant celui que nous prépare le chaos écologique. Ils se trouvent dans une situation post-apocalyptique et les programmes mis en place pour les aider à passer de la préhistoire au XXIème siècle ont si bien marché qu’ils tentent par tous les moyens d’y échapper et de revenir dans la réserve. A leurs risques et périls, car seuls quelques-uns ont obtenu le permis de rentrer. Les autres s’exposent toujours aux persécutions des agents gouvernementaux.

Les San dans une situation post-apocalyptique © Denis Rousseau Kaplan

Selon Jumanda Gakelebone, 389 personnes vivent en 2021 dans le CKGR, 580, lorsque les enfants reviennent chez leurs parents pendant les vacances scolaires, car le reste du temps, ils le passent dans des pensionnats à l’extérieur.  Les San du groupe kwa que j’ai rencontrés étaient heureux d’être revenus dans leurs campements villageois au milieu de la brousse. Dans le CKGR, ils n’ont besoin de rien pour survivre. Leur subsistance est assurée. Même s’ils n’ont plus le droit de chasser, ils élèvent quelques chèvres et cultivent des plantes qu’ils peuvent stocker, comme les haricots (78). Ils continuent de pratiquer la cueillette dans le bush et il leur arrive parfois de passer outre l’interdiction de chasser, en essayant de rester le plus discrets possibles (79). Mais il leur est devenu de plus en plus difficile de ne pas se faire repérer. Le département de la faune sauvage déploie maintenant des moyens aériens, avec détecteurs de chaleur, dans sa lutte contre le braconnage. En 2015, une patrouille de la police botswanaise en hélicoptère n’a pas hésité à tirer sur un groupe de Bushmen qui chassait l’antilope pour se nourrir (80). Traités comme des braconniers, une dizaine d’individus ont été arrêtés, dénudés et battus pendant leur garde à vue (81). 150 San ont été arrêtés depuis l’interdiction de la chasse de subsistance en 2002 (82).

S’ils s’installent par petits groupes autour des puits laissés par les compagnies minières, il n’est plus question de créer de gros villages comme à Xade, ni de revenir à une organisation sociale de chasseur-cueilleur, comme aux premiers temps de l’humanité. La modernité a fait son œuvre. Ils tentent de conserver ce qu’elle peut avoir d’utile et d’agréable, tout en l’adaptant à un mode de vie qui est le garant de leur équilibre psychique, aux grands espaces à perte de vue, à la liberté d’aller et venir au gré des saisons, aux déplacements en bandes sur les traces des grands troupeaux, à cette communion avec le vivant qui est la respiration de leur âme, leur souffle vital, sans lequel ils étouffent et se laissent dépérir. Plus qu’à un développement, notion entachée de néo-colonialisme, c’est à une sorte de buen vivir qu’ils aspirent, concept andin à vocation universelle qui se réfère à une vie riche dans une relation harmonieuse avec la Terre-mère, dans l’entraide et le partage avec les autres.

Le buen vivir plutôt que le développement © Denis Rousseau Kaplan

Etant entendu que le mode de vie semi-nomade a disparu, certaines formes de sédentarisation peuvent être envisagées selon les aspirations des San eux-mêmes. L’anthropologue K. Ikeya en distingue trois types dans le Kalahari central (83). Le A, défini comme de petites unités agricoles mêlant sédentarisation et pratiques de chasse et de cueillettes. Le B, qui regroupe des populations autour d’infrastructures permanentes, une école, un poste de santé, comme à Xade. Le C qui a correspondu à l’installation de San comme ouvriers agricoles chez de grands éleveurs et à leur asservissement. Alors que les deux derniers se sont révélés destructeurs pour l’identité des bushmen et leur art de vivre en syntonie avec la nature, le A, forme hybride, reste compatible avec la continuité d’une culture ancestrale et le maintien des équilibres naturels. Il semble d’ailleurs que d’eux-mêmes, les San revenus dans la réserve instaurent ces configurations particulières.

L’enjeu est de préserver la faune et la flore sauvages du Kalahari tout en respectant les droits des populations qui y vivent. Rien n’oblige ceux qui ont choisi de revenir sur leurs terres de vivre comme des « peuples volontairement isolés », terme par lequel sont désignées les populations qui ont choisi de vivre sans contact avec le reste du monde. Après l’expulsion des San, les autorités botswanaises ont retiré les pompes à eau et scellé les puits pour les dissuader de revenir. Il a fallu un jugement en faveur des premiers habitants du Kalahari pour que l’Etat leur reconnaisse un droit universel à l’eau. Rien n’empêche la puissance publique de satisfaire les besoins élémentaires de ceux qui veulent rester dans le désert, comme l’accès à l’eau, aux soins, à une éducation de base, dans la mesure où cela ne conduit pas à la formation de grandes concentrations humaines.

L’impossible retour en arrière © Denis Rousseau Kaplan

Même si les conditions de vie sont encore difficiles, la situation s’est un peu améliorée pour les résidents/résistants du CKGR. Désormais, une clinique mobile sillonne le bush et des camions citernes apportent régulièrement de l’eau aux habitants. Mais il reste un point noir, celui de l’école. Pour recevoir une éducation, les enfants de la réserve doivent quitter leurs parents et rester de trois à neufs mois dans des pensionnats, où selon R. Hitchcock, de nombreux cas de maltraitance, de violences et même d’abus sexuels ont été constatés (84). En l’absence de professeurs san, l’éducation se fait en langue tswana et en anglais, ce qui conduit à une assimilation forcée et à une disparition de leur culture. Lors de ma visite dans le Kalahari, je constatai que des agents de l’UNICEF traquaient les parents réfractaires qui tentaient de garder leur progéniture auprès d’eux. Il existe pourtant de nombreuses expériences d’écoles nomades, notamment dans le Sahara, qui pourraient donner aux petits bushmen une ouverture sur le monde sans pour autant les couper de leurs racines et de leur culture.

Les enfants séparés de leur famille par le système scolaire © François Badaire

Un plan de développement durable des régions arides de Ghanzy et Kgalagadi, qui intègre les cinq communautés de la réserve du Kalahari central, est actuellement à l’étude. D’un montant de 28 millions de dollars, financé par le gouvernement botswanais, le Programme des Nations Unies pour le Développement et une association pour la protection des oiseaux, il prévoit la possibilité d’exercer certaines activités rémunératrices comme le tourisme communautaire, la gestion de réserves de chasse, la vente d’artisanats et de plantes médicinales ainsi que la lutte contre le braconnage.

Les communautés sont consultées, selon le principe du Consentement libre, préalable et éclairé, désormais un peu plus entré dans les mœurs politiques. Des réunions sont organisées tous les mois avec les autorités du parc naturel, raconte Jumanda Gakelebone, mais le militant de la cause indigène ne leur fait pas confiance (85). Plusieurs plans de gestion du CKGR, élaborés au cours des années 90, prévoyaient un découpage entre des Zones d’usage communautaire (CUZ) où les Bushmen pourraient rester, et des zones réservées à la conservation et au tourisme (86). Peu de temps après, les populations étaient évacuées.

La possibilité pour les San du CKGR d’accueillir des touristes désireux de partager un temps leur mode de vie, d’organiser eux-mêmes des parcours de découverte à travers la brousse, de vendre directement leur artisanat, plutôt que de dépendre de lodges privés qui les exploitent, pourrait leur redonner une autonomie financière tout en participant à la valorisation de leur culture. Mais pour l’instant, ils n’en ont pas le droit. Un touriste, et même un chercheur, qui séjourne dans une communauté sans autorisation du parc naturel, peut être arrêté. Pendant ce temps, les autorités du parc créent de grands campements touristiques sans embaucher aucun habitant de la réserve, dénonce l’anthropologue R. Hitchcock (87).

Un certain nombre de plantes, aux vertus thérapeutiques, comme les « griffes du diable » (harpagophytum), efficaces pour soulager les douleurs articulaires, ou le hoodia, un coupe-faim naturel, pourraient apporter des compléments de revenus aux communautés san, mais à condition que leurs connaissances traditionnelles ne soient pas pillées et brevetées par des laboratoires pharmaceutiques, et ne fassent pas l’objet d’une surexploitation néfaste pour l’environnement. L’étude d’impact environnemental et social du plan actuel, réalisée par R. Hitchcock, pointe un certain nombre de risques qui pourraient découler d’une absence de considération pour les populations locales. En 2018, la création d’une fondation regroupant les cinq communautés du CKGR ainsi que les villages de déplacés leur a été imposée sans aucun accord de leur part (88). Elles risquent de se voir à nouveau dépossédées de leur héritage culturel et environnemental.

Impliquer les communautés San dans la gestion du parc naturel et la protection de la faune sauvage est évidemment une option sur la table. Elle est évoquée dans le Plan de gestion des écosystèmes arides de Kgalagadi et de Ghanzy comme participation à la lutte anti braconnage. Mais pour R. Hitchcock, elle n’est pas sans risque. Les populations du CKGR n’ont pas vocation à se transformer en écogardes, armés et entraînés pour combattre les braconniers. De plus, collaborer avec les agents du Département de la faune sauvage et des parcs naturels peut créer des dissensions au sein des communautés. Elles ont en mémoire les arrestations et les mauvais traitements dont elles ont été victimes, et reprochent aux gardes de concentrer leurs efforts sur ceux qui chassent pour se nourrir, plutôt que sur les gangs de braconniers (89). Elles pourraient être employées pour des activités de surveillance et de contrôle de la faune sauvage, mais le Botswana est encore loin d’adopter une telle politique vis-à-vis de ses populations indigènes (90). Malgré les engagements pris dans le cadre de ce projet de ne pas pratiquer de déplacements forcés, conformément aux standards environnementaux et sociaux du PNUD, les communautés du CKGR reçoivent régulièrement la visite de ministres ou de hauts fonctionnaires qui leur font savoir que la réinstallation est toujours une option sur la table (91).

Les San du Kalahari central sont pourtant les plus expérimentés et les plus intéressés pour préserver la vie sauvage dans le parc. Ils l’ont occupé pendant des milliers d’années tout en le transmettant intact de générations en générations. Ils l’ont conservé jusqu’à nous, jusqu’à ce que des projets de développement dans le cadre d’une économie mondialisée les transforment en clochards du système, pardon, en Habitants des zones reculées ; jusqu’à ce que des scientifiques occidentaux, des fonctionnaires des Nations Unies et la cohorte d’ONG qui les accompagnent viennent leur apprendre comment protéger l’environnement. Le Plan de gestion des écosystèmes arides de Kgalagadi et de Ghanzy n’est pas exempt de ce paternalisme propre aux projets de développement dessinés d’en haut, par des institutions internationales. Il considère que les « parties prenantes n’ont actuellement pas les outils de planification, la coordination institutionnelle et les capacités opérationnelles nécessaires à une gestion efficace des ressources naturelles » (92). Certes, les Bushmen qui vivent encore dans le désert n’utilisent pas Powerpoint, ne font pas de tableaux Excel, et n’ont pas de managers formés dans des grandes écoles, mais ont-ils à ce point changé qu’ils ne sont plus capables de protéger leur environnement ? Non, répond Robert Hitchcock, qui estime qu’ils ont non seulement la capacité, mais aussi le droit de gérer leurs propres ressources. Le problème c’est qu’ils n’ont aucun droit (93)

Les San n’ont pas besoin de Power Point pour bien gérer leur environnement © Denis Rousseau Kaplan

Les communautés du CKGR pourraient très bien créer leur propre fondation, obtenir une personnalité juridique et une reconnaissance officielle en tant que groupe indigène, avec des droits spécifiques et collectifs sur un territoire, leur permettant de prendre en main leur propre destin. L’article 26 de la Déclaration des Nations Unies sur les peuples autochtones prévoit qu’ils « ont le droit de posséder,  d’utiliser, de mettre  en valeur et de contrôler les terres et les territoires qui sont à eux (…) parce qu’ils les occupent ou les utilisent traditionnellement ». Mais au Botswana, il y a encore du chemin à faire avant que de tels droits territoriaux soient accordés aux Bushmen.

Ce que vivent les Bushmen depuis des décennies n’est autre que leur intégration catastrophique et accélérée dans la mondialisation, avec des projets de développement pour adoucir le choc. Robert Hitchcock décrit ce processus comme une propagation de l’économie monétaire au détriment du partage et de la solidarité au niveau des communautés, un remplacement des systèmes sociaux originellement égalitaires et distributifs par des organisations moins équitables, avec une petite élite aisée et des pauvres toujours plus nombreux (94). Quel est le meilleur système pour eux, pour nous, et pour la planète ? C’est la question cruciale qui mérite d’être posée.

Je remercie chaleureusement Robert K. Hitchcock pour l’aide précieuse qu’il m’a apportée pour la rédaction de cet article.

Notes :

  1. Les Bushmen ne sont pas éternels, Survival International, Document de travail, 19 septembre 2006
  2. Source Robert K. Hitchcock, Anthropologue, Université du Nouveau Mexique
  3. Guillaume Blanc, L’invention du colonialisme vert, Flammarion, 2020
  4.  Comment l’écologie des riches détruit les peuples autochtone/ Les réfugiés verts, une nouvelle classe de déracinés, François Badaire, Chroniques de l’extrême humanité, 14 mars 2021
  5. Kenneth Good, Diamonds, dispossession and democraty in Botswana, ed. Jacana, 2008
  6. Government admits Bushmen drinking themselves to death, Survival International, 30 mars 2006
  7.  CKGR Court Case Transcripts, 29 –30 July 2004, in What about our rights? Settlements, subsistence and livelihood security among Central Kalahari San and Bakgalagadi Robert K. Hitchcock , Maria Sapignoli and Wayne A. Babchukc, The International Journal of Human Rights Vol. 15, No. 1, January 2011, 62 –88
  8. Bienvenue chez les Kwa, journal de bord d’un voyage dans le Kalahari, Chroniques de l’extrême humanité, François Badaire, octobre 2017
  9. Source Robert K. Hitchcock, Anthropologue, Université du Nouveau Mexique
  10.  Entretien avec Jumanda Gakelebone, 2 avril 2021
  11. What about our rights? Settlements, subsistence and livelihood security among Central Kalahari San and Bakgalagadi Robert K. Hitchcock , Maria Sapignoli and Wayne A. Babchukc, The International Journal of Human Rights Vol. 15, No. 1, January 2011, 62 –88
  12.  Mark Dowie, Conservation refugees, p. 144, MIT Press, 2009
  13. Frédéric Lordon, Vivre sans, éd. La fabrique, 2019
  14. Jacques Maquet, Encyclopédie Universalis, article “Bochimans »
  15. idem
  16. Mark Dowie, Conservation refugees, p. 145, MIT Press, 2009
  17. Alan Barnard, Bushmen, Cambridge university press
  18. Source Robert K. Hitchcock, Anthropologue, Université du Nouveau Mexique
  19. Jacques Maquet, Encyclopédie Universalis, article “Bochimans »
  20. Source Robert K. Hitchcock, Anthropologue, Université du Nouveau Mexique
  21. Elizabeth Marshall Thomas, The harmless people
  22. Marshall Sahlins,  Age de pierre, âge d’abondance, éd. Gallimard, 1971, p.60-61
  23. Pierre Clastres, Préface à Age de pierre, âge d’abondance, Marshall Sahlins,  éd. Gallimard, 1971, p.60-61
  24.  Alan Barnard, Bushmen, Cambridge university press
  25.  Jacques Maquet, Encyclopédie Universalis, article “Bochimans »
  26. Finding water in the desert, Ben Mc Nutt.
  27. Kenneth Good, Diamonds, dispossession and democracy in Botswana, ed. Jacana, 2008, p. 106
  28. https://www.equatorinitiative.org/2020/04/24/solution10986/
  29. Last exit from the Kalahari : the slow genocide of the Bushmen / San, Rupert Isaacson, 27-08-2002, http://www.opendemocraty.net
  30. How Botswana Revived Africa’s Largest Mammal Migration, Michaela Trimble, National geographic, 4-05-2018
  1. Site de la Owens foundation for wildlife and conservation, The Kalahari years
  1. Jiro Tanaka, « The recent changes in the life and society of the Central Kalahari San » African Studies Monographs, pp. 37-51, Mars 1987
  1. Les chiffres diffèrent selon les sources. La Commission européenne, dans sa réponse à une question écrite n°1645/96 de Maartje van Putten sur la possible expulsion de Bushmen du CKGR, 2 juillet 1996, parle de 500 personnes. Kenneth Good, quant à lui, avance le chiffre de 1200 personnes. Je me base plutôt sur les chiffres de Robert Hitchcock, tiré du recensement officiel et des observations d’ONG (Hitchcock, What about rights ? Settlements, subsistence, livelihood security among Central Kalahari San and Bakgalagadi, The International Journal of Human Rights, 22 December 2010)
  1.  Kazunobu Ikeya, Settlement patterns and sedentarization among the San in the Central Kalahari (1930-1996), in Research and activism among the Kalahari San today, F. Puckett, K. Ikeya
  1. Kenneth Good, Diamonds, dispossession and democraty in Botswana, ed. Jacana, 2008, p. 126
  2. K. Good, idem, p. 127
  3. K. Good, idem
  4. K. Good, idem
  5. K. Good, idem,  p.129
  6. Survival International, Cultural Survival, Minority Rights Group International, the Working Group of Indigenous Minorities in Southern Africa (WIMSA), and the International Work Group for Indigenous Affairs. Source : R. Hitchcock, Kgalagadi-Ghanzy drylands ecosystem project (KGDEP) environmental and social impact assessment (ESIA), UNDP
  7.  Bienvenue chez les Kwa, journal de bord d’un voyage dans le Kalahari, Chroniques de l’extrême humanité, François Badaire, octobre 2017
  8.  Les Bushmen ne sont pas éternels, Survival International, Document de travail, 19 septembre 2006
  9.  Idem
  10.  Idem
  11.  Mark Dowie, pp. 142-146 / Kenneth Good, pp. 126-132
  12. What about our rights? Settlements, subsistence and livelihood security among Central Kalahari San and Bakgalagadi Robert K. Hitchcock , Maria Sapignoli and Wayne A. Babchukc, The International Journal of Human Rights Vol. 15, No. 1, January 2011, 62 –88
  13. K. Good, p.131
  14. K. Good, p. 132
  15.  Encyclopaedia Britannica, “British South Africa Company”.
  16. Fauna Conservation proclamation, 1961, Ministry of commerce, industry and water affairs, published on 26th april, 1968
  17. Nicholas Olmsted, Indigenous rights in Botswana : development, democracy, and dispossession, Washington university global law studies review, vol. 3, 2004
  18.  Robert Hitchcock, Removals, politics and human rights, Cultural survival quarterly magazine, mars 2002
  19. Nicholas Olmsted, idem
  20. UNHCR, Minorities at risk project, Chronology for San Bushmen in Botswana, 2004, https://www.refworld.org/publisher/MARP.html
  21. Nicholas Olmsted, idem
  22. Nicholas Olmsted, idem
  23. K. Good, idem, p.114
  24. K. Good, idem, p.115
  25. Indigenous Peoples Planning Framework, Managing the Human-wildlife interface to sustain the flow of Agro-ecosystem Services and Prevent Illegal Wildlife Trafficking in the Kgalagadi and Ghanzi Drylands, UNDP, 2021
  1. K. Good, idem, p.124
  2. Botswana, Fiche pays, Trésor public, France, mai 2020
  3. K. Good, idem, p.78
  4. K. Good, idem, p.70
  5. Arturo Escobar, Sentir-penser avec la Terre, Seuil, p.57
  6. Les Bushmen ne sont pas éternels, Survival International, Document de travail, 19 septembre 2006
  7. Guillaume Blanc, L’invention du colonialisme vert, Flammarion, 2020, p.182
  8. R. Flemming Puckett , ‘Your Soul Will Remember’: Reconnecting with the Kalahari, Celebrating Traditional Knowledge, Sharing the Meat, and Becoming a Community on the ǂKhomani San Lands Today, , in  Ecotourism Impacts on Indigenous Peoples, éd. Babchuk and Hitchcock
  9. Arturo Escobar, idem, pp.74-75
  10. Préface à « Sentir-penser avec la Terre, Atelier La Minga
  11. Gilbert Cochet, Béatrice Kremer-Cochet, L’Europe réensauvagée, Actes Sud, 2021
  12. Le « réensauvagement », une vision de la protection de la nature qui gagne du terrain en Europe, Angela Bolis, Reporterre, 13-08-2019
  13. Idem
  14. https://www.survivalinternational.fr/actu/12575
  15. Guillaume Blanc, idem
  16. Interview du Zentrum für Entwicklungsforschung, 22 juillet 2019, https://www.youtube.com/watch?v=SV0BO99904g
  17. What about our rights? Settlements, subsistence and livelihood security among Central Kalahari San and Bakgalagadi Robert K. Hitchcock , Maria Sapignoli and Wayne A. Babchukc, The International Journal of Human Rights Vol. 15, No. 1, January 2011, 62 –88
  18. La lettre Direct santé, mai 2021
  19. Entretien avec Jumanda Gakelebone, 2 avril 2021
  20. Source Robert K. Hitchcock
  21. https://www.survivalinternational.fr/actu/11388
  22. Survival, idem
  23. Source Robert K. Hitchcock
  24. Kazunobu Ikeya, Settlement patterns and sedentarization among the San in the Central Kalahari (1930-1996), in Research and activism among the Kalahari San today, F. Puckett, K. Ikeya
  25. What about our rights? Settlements, subsistence and livelihood security among Central Kalahari San and Bakgalagadi Robert K. Hitchcock , Maria Sapignoli and Wayne A. Babchukc, The International Journal of Human Rights Vol. 15, No. 1, January 2011, 62 –88
  26. Entretien avec Jumanda Gakelebone, 2 avril 2021
  27. Maria Sapignoli, Hunting justice, Cambridge university press, 2018, p. 53
  28. Entretien avec Robert K. Hitchcock, 19 juin 2021
  29. Indigenous Peoples Planning Framework, Managing the Human-wildlife interface to sustain the flow of Agro-ecosystem Services and Prevent Illegal Wildlife Trafficking in the Kgalagadi and Ghanzi Drylands, UNDP, 2021
  1. Kgalagadi-Ghanzy drylands ecosystem project (KGDEP) environmental and social impact assessment (ESIA), UNDP, Robert K. Hitchcock, 15 mai 2021
  1. Entretien avec Robert K. Hitchcock, 19 juin 2021
  2. Indigenous Peoples Planning Framework, Managing the Human-wildlife interface to sustain the flow of Agro-ecosystem Services and Prevent Illegal Wildlife Trafficking in the Kgalagadi and Ghanzi Drylands, UNDP, 2021
  1. Idem
  1. Entretien avec Robert K. Hitchcock, 19 juin 2021
  2. Robert K. Hitchcock, The plight of the Kalahari San : Hunter-gatherers in a globalized world, Journal of Anthropological Research (Summer 2020), University of New Mexico.

Comment l’écologie des riches détruit les peuples autochtones

à la UneComment l’écologie des riches détruit les peuples autochtones

Premier volet d’une série d’articles sur ce qu’il est convenu d’appeler le « colonialisme vert », un mode de gestion de la nature qui consacre la domination de la pensée occidentale sur des populations jugées incapables de préserver leur milieu naturel. Cette chronique fait le constat que des schémas coloniaux se perpétuent au-delà des indépendances dans une discipline, l’écologie, qui devrait pourtant être le lieu d’un véritable dialogue interculturel. Elle tente aussi de démontrer que les peuples indigènes, aborigènes, habitants des forêts et des espaces les plus riches en biodiversité, populations les moins touchées par les processus de modernisation parce que longtemps éloignées des fronts de colonisation, pourraient nous aider à trouver des solutions à la sixième extinction des espèces et à l’effondrement lent qui risque d’emporter la nôtre.

Il faut bien admettre qu’il existe deux grands types d’écologie. L’une, que l’on pourrait qualifier de « néocoloniale », repose sur les rêves d’une nature intacte et les comptes en banque des citadins des pays riches. Mise en œuvre par de grandes ONG du nord, elle finance à coups de millions de dollars la création dans les pays du sud de sanctuaires naturels d’où toute activité humaine est exclue. Elle se transforme en cauchemar pour des milliers de communautés ethniques qui occupent depuis des millénaires ces espaces réputés pour leur richesse biologique. L’autre forme d’écologie prend en compte et s’appuie sur les pratiques ancestrales, les connaissances de ces peuples autochtones qui ont su maintenir un équilibre entre l’homme et la nature. Cette approche plus humaniste de la discipline ne repose pas seulement sur la biologie et d’autres sciences exactes comme la première. Elle intègre aussi des connaissances anthropologiques trop souvent négligées, et conduit à reconnaître les populations locales comme véritables acteurs de la préservation de leur environnement.  Entre ces deux modèles, une bataille d’idées s’est engagée, dont dépend directement le sort de millions de personnes, ruraux pauvres et populations indigènes pour la plupart, ainsi que la manière dont nous protégeront notre planète.

Précision méthodologique, les informations qui suivent sont en grande partie tirées d’études ou d’entretiens avec des chercheurs, journalistes, activistes, observateurs directs des situations décrites. Dans certains cas, elles s’appuient aussi sur mon expérience de terrain, indispensable pour ne pas s’enfermer dans une production intellectuelle hors sol, mais compte tenu de l’étendue de cette enquête, il m’était impossible de me déplacer sur tous les lieux, surtout en cette période de pandémie. D’ailleurs, ce n’était pas souhaitable. Les moyens de communication actuels dispensent bien souvent de se rendre sur place, ce qui a l’avantage de limiter son bilan carbone et de ne pas trop dépendre de moyens de financement privés ou étatiques, qui pourraient intervenir dans le fond et la forme. 

Famille Kwa du Kalahari © François Badaire

Les réfugiés verts, une nouvelle classe de déracinés

En Inde, les risques d’extinction de certaines espèces comme le tigre, le lion asiatique ou le rhinocéros, ont eu pour conséquence l’expulsion de centaines de milliers de personnes de leur milieu d’origine. Trois  exemples de parcs naturels où de telles politiques ont été menées sont ici présentés : la réserve à tigres de Simlipal dans l’Etat d’Odisha, la réserve de Kuno dans le Madhya Pradesh, et le parc national de Nagarhole dans le Karnataka. A chaque fois, les populations déplacées voient leurs conditions de vie dégradées, leurs droits piétinés, tandis que leur insertion dans l’économie monétaire s’opère dans des conditions défavorables, qui alimentent le système de domination / exploitation à l’origine de la détérioration du milieu naturel. A son tour, la catastrophe écologique provoquée par la modernisation industrielle justifie des mesures radicales comme l’éviction des peuples autochtones.  La boucle est ainsi bouclée.

Expulsés du paradis terrestre

Pendant une dizaine d’années, la vie des populations Santhal, dans le camp de Munda, près de la réserve à tigres de Simlipal, a ressemblé à celle de n’importe quels déplacés, victimes d’une catastrophe naturelle. Abris de fortune alignés les uns à côté des autres, recouverts de bâches en plastique. Un paysage désolé, dépourvu de forêts, de rivières, où la chaleur est torride l’été, et les pluies dévastatrices pendant la mousson. Pas d’électricité, une seule pompe à eau et un seul cabinet de toilettes pour 47 familles. Telle est la description faite par la chercheuse Eleonora Fanari lorsqu’elle se rend sur place en 2017 (1).

A leur arrivée, les populations déplacées ont reçu des sacs de riz en guise d’aide humanitaire. Cela n’a pas empêché les habitants de Munda de souffrir de malnutrition. Dans les campements provisoires, l’alimentation ne répond pas aux besoins de l’organisme et met en danger la santé des plus fragiles. Des vieillards, des enfants sont régulièrement évacués à l’hôpital le plus proche pour déshydratation, raconte une mère de famille (2).

Pour survivre et faire vivre leurs proches, les hommes sont contraints d’aller vendre leur force de travail comme ouvriers journaliers et les femmes se désespèrent. La chercheuse raconte avoir vu des villages déserts (3), des lieux abandonnés par leurs forces vives, comme toutes ces terres de migrants saisonniers.

Aujourd’hui, il est probable que la situation des déplacés de Simlipal se soit améliorée, que des maisons en dur aient été construites et que l’électricité soit parvenue à certains sites, précise l’organisation Survival International, qui défend les populations expulsées des réserves et maintient un contact permanent avec elles, mais elles ont toujours du mal à s’adapter à leur nouvelle vie.

Les Santhal font partie de ces tribus classées sous le terme d’Adivasis en Inde, qui veut dire « habitants d’origine », et répondent aux caractéristiques habituelles des peuples autochtones. Présents dans l’Etat d’Odisha et au nord-est du Bangladesh, ils ont un mode d’organisation égalitaire, partagent leurs ressources et n’accumulent pas de capital au détriment des autres. Ils ont un sentiment d’appartenance à la terre qui les a vus naître, à la nature et aux esprits qui la peuplent, et développent une relation intime avec leur environnement, basée sur la chasse, les récoltes et la collecte de fruits (4). Parmi les populations déplacées de Simlipal, on trouve également des tribus Munda, Kolho et Kharia, pour la plupart adeptes du Sarnaïsme, une forme d’animisme. Elles vénèrent une divinité analogue à mère-nature, dont on retrouve de multiples représentations parmi les peuples premiers de la planète.

  Entassés dans des baraquements jusqu’à ce qu’ils aient construit leur propre maison, les habitants de Munda ont le sentiment d’avoir été expulsés d’un paradis terrestre. Ils se souviennent, la mort dans l’âme, de ces temps, pas si anciens, où les enfants pouvaient jouer dans les rivières, et les femmes faisaient la sieste à l’ombre des grands arbres à coton, l’arbre semal, ou kapokier rouge, qui a donné son nom à la réserve de Simlipal (5). C’était il y a plus de dix ans. A l’époque, ils vivaient dans le village de Kabathgai, au cœur de la forêt. La réserve avait été créée en 1973 pour protéger le tigre du Bengale, en voie d’extinction, mais elles avaient obtenu le droit de rester sur place et des titres de propriété. Elles avaient toujours vécu avec des tigres dans les parages. Il pouvait y avoir des conflits avec des bêtes sauvages, mais cela se produisait surtout avec les éléphants sauvages, lorsqu’ils s’approchaient trop près de leurs récoltes, précise Eleonora Fanari (6).

Pour les habitants de Kabathgai, les ennuis ont commencé lorsque le village a été englobé dans un nouveau type d’aire protégée. Ces zones appelées « Habitat vital du tigre » (Critical tiger habitat, CTH) sont définies sur la base d’études scientifiques prétendant que la cohabitation entre l’homme et l’animal est impossible. Les félins sont supposés se déplacer dans un espace totalement vierge pour pouvoir survivre, et les humains doivent déguerpir. Les Santhal du camp de Munda racontent que les agents du département des forêts ont commencé à les harceler pour les pousser à partir. Ils détruisaient leurs récoltes et les soumettaient à une torture psychologique. Des intermédiaires venaient pour leur proposer une indemnisation en leur faisant croire que c’était l’occasion ou jamais. Officiellement, leur déplacement était volontaire, mais ils n’avaient pas d’autre choix que de plier bagage. Ils ont accepté une indemnité de 10 lakhs (environ 11 000E) par foyer, plus une vague promesse de terres, et peu de temps après, ils ont assisté à la destruction de leurs maisons et au saccage de leurs champs par des éléphants. Des camions les ont embarqués vers un terrain vague dans une zone péri-urbaine et ils n’ont jamais revu leur village (7). Une barrière gardée par des agents forestiers en treillis militaire bloque désormais l’accès à la réserve à tigre.

Checkpoint à l’entrée du Critical Tiger Habitat © Eleonora Fanari

11 000E, cela peut sembler beaucoup pour une famille indienne. Mais bon nombre d’entre elles n’ont jamais rien reçu, et les terres agricoles, elles les attendent toujours, rappelle Eleonora Fanari. Quant à ceux qui ont reçu les 10 lakhs, ils ont dû non seulement financer la construction de leur maison,  mais aussi toutes les infrastructures du village, tous les services qui vont avec une vie moderne, d’où un certain retard dans leur installation. Pour Survival international, le simple fait qu’ils aient été déplacés avant même que leurs maisons aient été construites et le site prêt à les accueillir, est déjà une violation de leurs droits.

D’autre part, les familles sont en moyenne composées de cinq enfants et de cinq petits-enfants, ce qui fait une trentaine de bouches à nourrir. Les 10 lakhs d’indemnisation ont été versés sur un compte en banque avec un retrait limité à 500 roupies par mois, comme pour des personnes sous curatelle. Il est vrai qu’elles n’ont pas la même conception de l’argent que des personnes déjà insérées dans l’économie monétaire. Ayant toujours vécu sans, elles se sont mises à acheter n’importe quoi, notamment de l’alcool, et à dépenser sans compter (8). Loin de les aider, cet argent qui leur est proposé pour faire place nette au tigre, souvent avec le soutien de grandes ONG internationales, participe en fait à leur destruction.

Des trois villages situés à l’intérieur du CTH avant l’opération de déshumanisation, il n’en resterait plus qu’un. Quarante-deux communautés vivent encore dans une zone intermédiaire à la périphérie du parc. Elles ont obtenu le droit de rester, mais malgré cela, certaines d’entre elles ont été déplacées. Les sites de réinstallation des réfugiés sont parfois situés très loin de leur lieu d’origine, à plus de cent kilomètres, ce qui rend difficile le maintien de relations avec le reste de la famille restée sur place (9).

Fin mars 2021, d’énormes incendies ont ravagé une partie de la réserve et de la forêt de Simlipal. Aussitôt, des responsables de la protection de l’environnement ont mis en cause les populations adivasis. Ainsi, le Président du Wildlife Conservation Trust, Anish Andheria a déclaré dans une interview sur les réseaux sociaux que les feux de forêts étaient provoqués par les populations qui brûlaient les feuilles mortes pendant la cueillette des fleurs de mohua, dont elles tirent quelques revenus (10). Les organisations qui défendent les groupes tribaux de la région répondent que d’une part, la récolte des fleurs de mohua n’avait pas encore démarré au moment des incendies, et d’autre part, ces populations vivent essentiellement des produits de la forêt. Elles n’ont donc aucune raison de la détruire. En fait, de telles accusations permettent de justifier les expulsions passées et pourraient surtout préparer l’opinion à des déplacements futurs.

En vert foncé, le Critical Tiger Habitat

Déplacés pour rien

Il suffit d’un peu d’empathie pour se rendre compte de l’injustice dont sont victimes ces populations. Imaginons que les bergers du Béarn et leurs bêtes aient été contraints de quitter leurs pâturages pour ne pas perturber la réintroduction de l’ours dans les Pyrénées. Impensable, en réalité. C’est pourtant ce qu’ont vécu les habitants de la réserve naturelle de Kuno, dans l’Etat de Madhya Pradesh, au nord de l’Inde.

Au milieu des années 90, les villageois de cette région de forêts et de savanes arborées, rappelant certains paysages africains, apprennent qu’un projet de réintroduction du lion asiatique est en cours. Légèrement différent de son cousin d’Afrique, il avait pratiquement disparu du sous-continent indien. En 1974, on n’en comptait plus que 200 individus, essentiellement dans la forêt de Gir, dans l’Etat du Gujarat. Le sanctuaire de Kuno est choisi comme site de réinstallation, mais auparavant, il faut vider les lieux de toute présence humaine. S’appuyant sur le principe discutable selon lequel la cohabitation entre l’homme et ce type de fauve est impossible, les responsables du projet décident que les populations qui vivent à l’intérieur doivent être réinstallées ailleurs.

Ce sont des tribus Sarahiyas, semi-nomades, qui avaient trouvé dans ces vallées fertiles un environnement  propice à leur sédentarisation. Menant une vie simple, sans les artifices du monde moderne, elles tiraient leurs ressources essentiellement de la forêt, aussi bien pour leur alimentation que leurs revenus. Réputées pour leurs connaissances des plantes médicinales, elles vendaient des produits utilisés dans la médecine ayurvédique, ainsi que des épices rafraichissantes et du miel. De religion hindoue, elles ont conservé un patrimoine culturel très riche, comme ces danses, au cours desquelles des acteurs, couverts de peintures corporelles et déguisés en héros mythiques, retracent les hauts faits de leur histoire, et font passer des messages à l’intention des jeunes générations sur le mariage, les droits de la femme, l’éducation des enfants ou la prévention des maladies.

Danses folkloriques sarahias

1650 familles au total, soit entre 5000 et 8000 personnes, sont concernées par le projet de réinstallation. Une zone d’accueil est prévue à l’extérieur du sanctuaire. Conformément aux standards définis par le gouvernement à l’époque, la somme de 1 lakh est offerte à chaque famille, soit l’équivalent de 1100E, montant de la reconstruction de leur maison compris. A cette somme dérisoire, le prix d’un déracinement pour tout un foyer, s’ajoutent 2 hectares de terres sur un emplacement aride, non irrigué, où il suffit d’une sécheresse pour détruire toutes les récoltes. L’opération de réimplantation se déroule de 1998 à 2003. Officiellement, il est question d’un déplacement « volontaire ». Mais les villageois sarahiya ont-ils le choix ? Ils savent que s’ils restent, les gardes forestiers leur mèneront une vie impossible. Beaucoup pleurent au moment de quitter leur maison avec tous ses souvenirs, leurs champs et leurs forêts, gages de nourriture assurée. Vingt-quatre villages rayés de la carte pour quelques félins qui tardent à arriver. Les Sahariyas n’ont pas fait d’études, mais ils se rendent bien compte que quelque chose ne colle pas dans cette histoire.

Une dizaine d’années plus tard, une chercheuse en écologie humaine de l’université Ambedkar de Delhi se rend dans le village de Bagcha, à la lisière du sanctuaire de Kuno, pour étudier la situation des déplacés (11). Elle constate que leurs conditions de vie se sont fortement dégradées par rapport aux Sahariyas qui n’ont pas subi d’expulsion. Installés dans une zone péri-urbaine, sur un terrain sec et caillouteux, ils ne peuvent pratiquer une agriculture viable. Comme des milliers d’autres Adivasis, qui ont vu leurs forêts dévastées par des groupes agro-forestiers, ils sont contraints d’aller vendre leur force de travail ailleurs, dans les villes, où ils viennent gonfler le flot de migrants saisonniers. Car désormais, ils ont besoin de cash pour survivre. Dans leur ancien village, ils n’avaient pas de soucis à se faire pour l’avenir. Ils savaient que la forêt, qu’ils respectent et protègent, ne les laisserait jamais mourir de faim. Maintenant, ils rentrent dans l’économie monétaire, avec tous les handicaps qu’implique leur appartenance à une basse caste. Ils font partie de cette grande classe de populations flottantes, déracinée et non stabilisée, qui vient s’agglutiner à la périphérie des grandes villes, et que l’on retrouve souvent dans les mégapoles des pays riches. Migrations d’autant plus facilitées que là où ils se trouvent, ils ont accès à des moyens de transport et de communication qu’ils n’avaient pas auparavant.

La chercheuse constate également que leur état de santé s’est nettement détérioré. Alors que dans la forêt, ils bénéficiaient d’une alimentation variée, composée de fruits, de racines, de légumes et de gibier, à Bagcha, leur nourriture en partie achetée, déséquilibrée et de mauvaise qualité, affaiblit leur organisme et les rend vulnérables aux maladies. Il s’agit là d’un processus classique pour les populations passées de l’état de chasseurs-cueilleurs à celui de sédentaires intégrés à la civilisation urbaine, observé par de nombreux chercheurs. Jared Diamond, dans Le monde jusqu’à hier, note l’absence de maladies non transmissibles (MNT) associées au mode de vie occidental (diabète, hypertension, attaques cérébrales, cancers, maladies cardiaques, etc) parmi les populations des Hautes Terres de Papouasie Nouvelle-Guinée, et leur explosion dès qu’elles intègrent le monde moderne (12). Et si l’on veut pousser plus loin l’analogie, on peut remonter au néolithique, où il est établi que les paysans sédentaires pratiquant la monoculture au sein de la domus, la sphère de domestication végétale, animale et humaine, étaient beaucoup moins bien portants que les « barbares » chasseurs-cueilleurs, nomades ou semi-nomades, restés à l’extérieur (13).

  Les habitants de Bagcha ont si l’on peut dire la « chance » d’avoir été l’objet d’une étude menée par l’Académie nationale des sciences des USA en 2014-15, et elle vient corroborer les observations de la chercheuse indienne. Basée sur l’analyse des télomères sur les chromosomes, plus courts chez les personnes âgées ou victimes de stress, cette enquête montre que l’espérance de vie est plus faible chez les Sahariyas qui ont subi un déplacement, que chez celles qui sont restées dans la zone tampon à l’extérieur du sanctuaire (14). 

Avec la crise sanitaire de 2020, la malnutrition a fait des ravages dans les campagnes, et il est clair que si ces populations n’avaient pas été expulsées, si elles avaient pu continuer à pratiquer la collecte en forêt, comme elles le faisaient auparavant, elles n’auraient pas connu une telle situation de détresse alimentaire (15).

Mais il a fallu laisser la place au roi des animaux, qui selon les théories scientifiques en vogue à l’époque, ne tolère pas la présence humaine. Peut-être que les habitants de Bagcha auraient mieux accepté leur sort si le lion asiatique avait effectivement été réintroduit dans le secteur de leurs anciens villages. Après tout, elles n’avaient jamais cohabité avec un tel animal. Même injuste, même contestable, leur expulsion aurait eu un motif concret. Le problème, c’est que 39 ans après la décision de transférer plusieurs spécimens du Gujarat, le grand fauve se fait toujours attendre dans la réserve de Kuno. L’herbe a poussé dans les 24 villages abandonnés, mais aucun lion ne rugit dans la savane.

Pendant deux décennies, le gouvernement du Gujarat, jaloux de ce félin qui fait la fierté de son parc national et attire de nombreux touristes, générant au passage d’importants revenus, a tout fait pour préserver son monopole, et cherché des subterfuges pour retarder cette réinstallation. L’un d’eux se présente en 2009. Le gouvernement indien choisit en effet le sanctuaire de Kuno comme site de réintroduction du guépard, déclaré disparu en Inde depuis 1952 (16). L’endroit est jugé idéal puisqu’il a été totalement vidé de ses habitants. Le projet, soutenu par plusieurs experts internationaux du Cheetah Conservation Fund, Laurie Marker, Stephen J. O’Brien, et par l’ancien directeur du Wildlife Trust of India, Dr MK Ranjitsinh, contrevient aux principes de réimplantation des espèces sauvages de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), car c’est un guépard africain qu’il est question de faire venir, et l’introduction d’espèces exogènes est universellement désapprouvée par les experts de la faune sauvage. Mais qu’à cela ne tienne, certains scientifiques se croient permis de jouer aux dieux avec les animaux et les hommes, et de déplacer les uns et les autres au gré de leurs expériences. Du coup, les naturalistes du Gujarat font valoir qu’il faudra laisser le temps au guépard africain de s’adapter à son nouvel environnement asiatique avant d’y introduire un autre prédateur comme le lion. Et les opposants à l’introduction d’un guépard exotique font traîner le projet par des recours devant la justice. Au bout du compte, ni le lion asiatique, ni le guépard africain ne rodait en 2020 dans les plaines de Kuno. Et les Sahariya ont la désagréable impression d’avoir été déplacés pour rien (17)(18). 

La porte d’entrée du parc de Kuno

Les véritables responsables de la disparition des espèces

                Le sort vécu par les Santhal, Munda, ou Sahariya n’est pas une exception en Inde. Il a frappé des centaines de milliers d’Adivasis depuis les années soixante-dix, depuis que la Fédération a mis en place tout un arsenal juridique pour protéger sa faune sauvage. Les chiffres diffèrent selon les sources. Certains parlent de plus d’un million de personnes déplacées. Pour Mark Dowie, auteur du livre Conservation refugees (2009), environ 500 villages, regroupant 300 000 familles, ont connu une situation de déplacement pour protéger le tigre, le léopard, le rhinocéros ou le lion asiatique, depuis la période coloniale (19). Le sociologue Ashish Kothari, dans son étude de 2009 avance quant à lui le chiffre de 100 000 personnes déplacées des aires protégées depuis les années soixante-dix, tout en précisant qu’un nombre considérable d’individus sont passés sous les radars (20). D’autres chercheurs estiment à 600 000 le nombre de réfugiés des politiques de conservation, sans certitudes absolues. Les chiffres restent imprécis, même si, selon Mark Dowie, vingt-huit grands programmes de réinstallation ont été documentés depuis les premières lois sur la faune sauvage en Inde, et sept autres sont supposés avoir eu lieu (21). Le nombre de personnes expulsées des aires protégées ne représente qu’une petite partie des populations indiennes déplacées par des projets de développement comme les barrages, les exploitations minières ou l’urbanisation, estimées à 60 millions (22), mais elles sont toutes deux ballotées par les mêmes politiques, décrétées d’en haut par des experts cravatés, scientifiques, industriels et économistes main dans la main, qui prétendent savoir mieux que tout autre ce qui est bon pour l’homme et la nature.

Campement provisoire de déplacés de la réserve de Simlipal (2016) © Eleonora Fanari

Bien entendu, l’humanité ne peut rester sans rien faire. La biodiversité est menacée partout dans le monde et de nombreuses espèces sont en voie d’extinction. Au début du XXème siècle, le nombre de tigres était estimé à 100 000 sur l’ensemble de la planète, et à 40 000 en Inde. Ils sont moins de 4000 au total aujourd’hui (23), et entre 2000 et 3000 dans le sous-continent indien. Il est plus que nécessaire de prendre des mesures contre les causes de ces disparitions, mais comme c’est souvent le cas, ce sont les plus faibles qui portent le fardeau écologique, alors que les plus puissants peuvent continuer à détruire la planète.

On peut rappeler ici que le concept d’anthropocène, aussi pertinent soit-il pour désigner l’impact de l’espèce humaine sur son environnement, comparable désormais à une force géologique, met sur le même plan l’ensemble des contributions humaines au réchauffement climatique et autres dévastations écologiques, alors qu’elles devraient être différenciées selon les types de civilisations, et les modes d’organisations sociopolitiques. Il est évident que l’empreinte carbone n’est pas la même selon que l’on appartienne à l’une des dernières tribus de chasseurs-cueilleurs du globe ou à une nation occidentale, que l’on soit habitant d’une ZAD ou patron d’une multinationale du pétrole. C’est pourquoi certains parlent de capitalocène, pour mettre en lumière le rôle de la révolution industrielle dans les bouleversements induits par l’utilisation des énergies fossiles, d’autres d’anglocène, pour souligner la part que représente le capitalisme anglo-saxon dans les rejets de CO2 dans l’atmosphère, ou encore de colonialocène pour établir un lien direct entre l’écrasement des civilisations et la destruction des écosystèmes (25).

  Sans entrer dans ces querelles de terminologie, il est clair que dans de nombreuses régions du globe, le début de l’écocide correspond aux périodes de colonisation. En Inde, le principal déclin de la population de tigres du Bengale a eu lieu pendant la période coloniale, lorsque la chasse au fauve était un sport pratiqué à la fois par les Anglais et l’élite indienne. Peter Jackson et Adrienne Farrell, dans leur livre sur les félins (25), citent le cas d’un officier britannique qui se vantait d’avoir tué jusqu’à trois cents lions asiatiques dans la région de Delhi. Pas étonnant qu’à la fin du XIXème siècle, il n’en reste déjà plus que cent dans leur dernier habitat connu, la forêt de Gir. Pareil pour le rhinocéros unicorne, dont la population est descendue à une centaine au début du XXème siècle. De véritables hécatombes coloniales ont eu lieu et l’Inde indépendante continue d’en payer le prix.

Lord Curzon, vice-roi des Indes et sa femme devant leur trophée

Aujourd’hui, les principales menaces sur les espèces protégées viennent du braconnage, destiné à approvisionner le marché chinois de la médecine traditionnelle, de la déforestation, de la corruption des institutions chargées de la protection de la nature, des grands projets miniers ou de développement comme les barrages, qui créent d’immenses balafres dans l’environnement, mais certainement pas des peuples de la forêt, habitués comme le tigre, à vivre « dans l’ombre striée des feuillages » (26). Au contraire, représentants humains les plus proches de ces espèces en voie d’extinction, ils sont victimes à la fois des politiques industrielles désastreuses, qui depuis l’ère coloniale, ont affecté leur environnement, et des mesures prises tardivement pour limiter leur impact. Parce qu’ils partagent leur habitat avec le tigre ou le rhinocéros, ils sont accusés par les experts internationaux de la conservation de participer au déclin de ces espèces, et dans la balance entre l’homme et l’animal, ce sont eux qui pèsent le moins lourd.

Le mode de vie des Adivasis devient un délit

Les Adivasis, catégorie à laquelle appartient la plupart de ces populations forestières, ont joué un rôle fondamental dans la civilisation indienne. Bouddha vantait leur simplicité, leur amour de la nature, leur absence de convoitise, leur harmonie sociale. Leur style de vie a eu un impact profond sur ses enseignements. Leur connaissance des plantes est essentielle dans la médecine ayurvédique. Le All India Coordinated research Project on Ethno-botanic, qui répertorie les savoirs traditionnels sur les plantes médicinales, attribue aux Adivasis la connaissance de 9000 espèces (27).

A noter également que ces tribus ont été à la pointe de la lutte anticoloniale. Les Manjhi ont mené une des premières révoltes contre l’occupant britannique, et d’autres Adivasis comme les Santhal, les Munda du Bengale ont organisé des soulèvements qui ont marqué l’histoire du Freedom Movement. Ils n’en n’ont tiré aucun avantage car souvent considérés comme des « primitifs », ils subissent le mépris des classes dominantes. Ils sont même traités comme des parias, et les premières dispositions législatives et réglementaires en matière de protection de l’environnement en témoignent.

  Le Wildlife Protection Act, adopté en 1972 donne le coup d’envoi d’une série de mesures qui vont entraîner le grand déplacement des peuples de la forêt indienne. Cette loi vise au premier chef à enrayer l’extinction du tigre, devenu un symbole national. Une année plus tard, en 1973, le « Projet Tigre » est lancé, avec la création d’une force de protection destinée à combattre le braconnage et à minimiser les conflits entre l’homme et le tigre.  La loi de 1972 établit différents niveau de protection dans les parcs naturels et limite les droits des populations qui vivent à l’intérieur. Selon les secteurs, elle restreint les possibilités de cultiver, et là où la protection est maximum, elle crée  un délit de chasse des espèces protégées qui peut aller jusqu’à trois ans de prison. Les années soixante-dix sont marquées par de nombreuses expulsions d’Adivasis, forcées et parfois violentes.

Pourtant, le débat n’a jamais cessé au sein de la société indienne entre la nécessité de préserver les espèces menacées et le respect des droits des minorités ethniques, débats qui se sont reflétés au plus haut niveau de l’Etat dans des lois et des règlementations qui oscillent entre l’un et l’autre pôle. En 1988, la National Forest Policy reconnait le rôle des Adivasis dans la préservation de la forêt indienne. Il leur accorde des droits d’accès aux produits forestiers (bois, nourriture, fruits, miel, etc.) mais dans les limites des capacités de charge de la forêt, ce qui peut donner lieu à des politiques arbitraires de réinstallation ou de restrictions d’accès (28). Parallèlement, et pour ne pas avoir l’air de traiter les habitants de la forêt  comme des chiens, l’Union met en place des modalités d’indemnisation des populations déplacées des aires protégées. Désormais, les réinstallations doivent être volontaires, mais les compensations ridicules : 1 lakh par famille, soit l’équivalent de 1100E.

Mais en 1997, les dispositions du Wildlife Protection Act de 1972 sont renforcées par une décision de la Cour Suprême indienne faisant suite à une plainte du WWF (29). L’organisation internationale considère en effet que certains Etats ne mettent pas en place des mesures de protection suffisantes. La plus haute juridiction indienne somme alors les gouvernements locaux d’accélérer les procédures d’expulsion.

En 2006, nouveau tour de vis, avec le renforcement du Wildlife Protection Act. Les autorités indiennes se rendent compte en effet que le « Projet Tigre » n’a pas apporté les résultats escomptés. Après avoir effectué un nouveau comptage suite à des critiques sur les méthodes d’évaluation, la National Tiger Conservation Authority s’aperçoit que le nombre de tigres est tombé à 1411, soit en dessous du premier recensement effectué lors du lancement du Projet Tigre en 1972, qui donnait alors le chiffre de 1827 individus. C’est alors que le terme de Critical Tiger Habitat apparait, ces réserves à tigres conçues comme des bastions inviolables, où toute installation ou exploitation humaine doivent être bannies.

La même année, le balancier penche à nouveau du côté des droits humains. Sous la pression des communautés rurales et forestières, et après des manifestations ayant rassemblé des milliers de personnes, une législation protégeant les droits des habitants traditionnels de la forêt est adoptée. Le Forest Rights Act, signé en 2006 et applicable à partir de 2008, garantit à ces populations le droit de vivre et d’utiliser les terres dont ils ont dépendu depuis des générations, y compris dans les parcs nationaux. Il détaille leurs droits de propriété, le limitant à 4 hectares de terres réellement exploitées, ainsi que les droits d’utilisation de produits forestiers mineurs, les droits de pâturage et de passage. Il prévoit également la consultation de l’assemblée du village, le Gram Sabha, qui doit accorder son consentement éclairé avant toute réinstallation. Le montant des indemnisations pour les populations déplacées est multiplié par dix, passant de 1 lakh (1100E) par famille à 10 lakh (11 000E).

Mais une querelle d’interprétation de la loi démarre aussitôt, sous les cris d’orfraie des conservationnistes locaux et des ONG internationales, qui craignent de voir anéantis leurs rêves d’espaces débarrassés de toute présence humaine. Ils considèrent que les Critical Tiger Habitats ne doivent pas être soumis aux mêmes règles que les autres aires protégées. Ils sont entendus, car la National Tiger Conservation Authority, l’entité fédérale chargée de la gestion des réserves à tigres, en crée une vingtaine après 2006 (30), et leur délimitation s’accompagne d’une nouvelle vague d’expulsions. En 2017, une circulaire gouvernementale confirme cette interprétation. Elle stipule qu’aucune autorisation ne doit plus être accordée aux communautés forestières dans les CTH sur la base du Forest Rights Act (31). Elle est retirée l’année suivante, mais malgré cela, les populations adivasis ont toujours du mal à faire reconnaître leurs droits. L’organisation Survival International rapporte qu’en 2021, des communautés Chenchu de la réserve d’Amrabad, ont été informées par des agents forestiers que dans la zone centrale, elles ne pouvaient pas se prévaloir du Forest Rights Act pour rester et continuer à pratiquer leurs activités habituelles. Dans la réserve de Sitanadi Udanti, Etat de Chhattisgarh, les habitants de dix villages ont entamé une procédure pour faire reconnaître leurs droits communautaires. Le ministère local des affaires tribales leur a répondu que ce n’était pas possible, et que dans ces zones critiques pour la survie du tigre, la gestion des ressources naturelles devait être opérée par des « gens compétents » (32), sous-entendu, pas par eux. Bien entendu, j’ai contacté la National Tiger Conservation Authority pour qu’elle clarifie sa position. J’ai envoyé un courriel au Dr S.P. Yadav, lui demandant si son organe était prêt à accepter que des communautés forestières puissent rester dans les CTH sous certaines conditions. Il n’a jamais répondu.

Aujourd’hui, il existe 600 zones protégées en Inde, dont 50 réserves déclarées Critical Tiger Habitat où, bien qu’elles aient été aussi l’habitat de milliers d’Adivasis, leurs droits ne sont pas respectés. En 2019, une procédure devant la Cour Suprême visant, à la demande du WWF et d’autres ONG de défense de la faune sauvage, à invalider le Forest Rights Act, a failli conduire au déplacement forcé de plusieurs millions personnes. Elle a été rejetée de justesse, de même qu’un projet de loi qui aurait conduit à une militarisation accrue des réserves naturelles et accordé une quasi-immunité aux fonctionnaires du Département des Forêts dans l’usage de leurs armes à feu. Mais les menaces planent toujours sur les peuples de la forêt, dans un contexte de nationalisme hindou qui n’est pas propice à la reconnaissance des droits des minorités.

L’idéologie de la nature vierge

En Inde, la théorie de l’espace inviolable a ses idéologues patentés. Suivant les préceptes préconisés par certaine grandes ONG occidentales, selon lesquels l’espace doit être organisé autour de la protection d’une espèce particulière, plutôt que sur l’écosystème dans son ensemble, habitat humain compris, ils considèrent que le tigre a besoin d’un espace réservé pour survivre. Un territoire en fin de compte aménagé et artificiel, puisqu’il repose sur des modèles scientifiques et la coercition policière. Dans cette école, on peut citer le naturaliste Valmik Thapar, qui a critiqué le « Projet Tigre » comme trop tolérant à l’égard des populations forestières et s’est opposé au Forest Rights Act (33). Ou encore, le directeur du Centre d’études de la faune sauvage de Bangalore, et ancien directeur de WCS India, Ullas Karanth, qui considère que pour se nourrir, les tigres femelles ont besoin d’une superficie de 40 miles carrés, et les mâles, trois fois plus. Pour lui, il n’est pas possible d’avoir des gens qui cultivent, élèvent du bétail et chassent à l’intérieur (34). D’autres conservationnistes ont contestés ces théories. Des organisations ont affirmé que la cohabitation était possible et qu’il fallait faire des études à ce sujet, mais elles n’ont jamais été menées, déplore la chercheuse Eleonora Fanari (35).

Le tigre est vénéré chez les Soligas

Pourtant, de nombreuses populations adivasis ont partagé depuis des siècles leur habitat avec le tigre. Elles voyaient même en lui un auxiliaire précieux pour s’attaquer aux ruminants qui ravageaient leurs cultures. Bien sûr, il y a toujours eu des « tigres mangeurs d’homme ». Des tueurs de villageois ont défrayé la chronique depuis l’époque coloniale, comme la tigresse Champawat, soupçonnée d’avoir tué à elle seule 436 personnes. Mais leurs méfaits ont souvent été exagérés, pour rendre plus héroïques les battues organisées par les chasseurs de trophées. En réalité, les attaques d’êtres humains par des tigres sont très rares. De plus, ils n’aiment pas le bétail ; ils préfèrent les cerfs et les cochons sauvages. En revanche, des environnements dégradés par la déforestation et la chasse indiscriminée, la réduction de son habitat par une trop forte pression de l’homme et le manque de proie peuvent inciter le tigre à s’approcher des villages pour y chercher de la nourriture (36).

Les attaques répertoriées ces dernières années en Inde, comme ce « tigre mangeur d’hommes » accusé d’avoir fait 10 victimes en 2014 entre l’Uttar Pradesh et l’Uttarakhand, dans le nord de l’Inde, sont le résultat d’une urbanisation désastreuse. Dans une interview au Figaro, un chercheur membre de l’ONG Environment Support Group rappelle que « dans certains Etats, les autorités ont laissé les promoteurs construire à tout va », parfois à quelques kilomètres des réserves. La pollution des eaux affecte la chaîne alimentaire, ce qui pousse le tigre à sortir de sa zone de chasse pour se nourrir (37).

L’Inde a à la fois une densité humaine très forte et une faune sauvage importante, et les espaces protégés se trouvent souvent près de zones où la densité de population est importante. Il y a bien sûr des populations qui ne souhaitent pas cohabiter avec le tigre ou le léopard, et des conflits entre l’homme et l’animal arrivent fréquemment. Les grands félins ne restent pas dans leur réserve et circulent d’un espace à un autre. Il arrive que des villageois empoisonnent des carcasses pour éliminer un prédateur, ou abattent un animal qui s’attaque à leur troupeau. En règle générale, la cohabitation entre l’homme et l’animal est moins problématique dans les zones où la population de tigres est faible. Mais il y a aussi des endroits où la densité de tigres est très élevée et malgré cela, la tolérance des populations reste très élevée. C’est le cas dans les corridors de passage entre les réserves de Tadoba et de Brahmapuri, dans le Maharashtra, note Aliénor Scrizzi, directrice de programme à l’ONG Awely, qui participe à la réduction des conflits entre l’homme et l’animal (38). Il existe encore des communautés qui ont gardé des pratiques en accord avec la préservation de la faune sauvage. Et même lorsqu’elles les ont perdues, il y a toujours moyen de les récupérer, sans avoir besoin de les expulser.

La réinstallation d’espèces protégées est parfois envisagée lorsque la cohabitation est impossible, mais elle est jugée problématique par de nombreuses organisations conservationnistes, le félin ne s’adaptant pas toujours dans son nouvel habitat. On ne soulignera jamais assez que c’est aussi le cas des Adivasis contraints de quitter leurs villages. Même s’il s’agit de gens de peu, qui ne comptent pas pour les élites nationales et les experts internationaux, ils ont droit à autant d’égards que les animaux. Leurs cultures, leur mode de vie, leurs langues aussi sont en danger. 

Vivre sur ses terres sans pouvoir en faire usage

Grâce au Forest Rights Act, des communautés forestières ont donc pu rester à l’intérieur de certains parcs naturels, mais sous certaines conditions. La plupart du temps, elles sont contraintes d’abandonner des pratiques anciennes qui constituaient leur mode de vie. En somme, on leur demande de ne plus être ce qu’elles sont, et pour ces populations, cela revient à mourir à petit de feu.

Dans le parc de Nagarhole, rebaptisé Rajiv Gandhi, les habitants ont connu plusieurs vagues d’expulsion. Ancienne réserve de chasse des Maharadjahs de Mysore, le site est transformé en réserve naturelle après le Wildlife Protection Act de 1972, puis en parc national en 1983. Plusieurs communautés adivasis vivent alors à l’intérieur, chacune perpétuant tant bien que mal des usages de la forêt qui faisaient toute leur richesse culturelle. La plus importante, les Jenus Kurubas, sont connus pour être des collecteurs de miel. Excellents grimpeurs d’arbres, ils ont toujours fait preuve d’un profond attachement à la jungle qu’ils considèrent comme une divinité. Toute leur culture matérielle et immatérielle en dépend. Leur nourriture, leurs vêtements, leur habitat, leur médecine et leur spiritualité reposent sur sa présence bienfaitrice. Même le tigre est vénéré. Ils n’ont aucune raison de détruire ce qui fonde leur existence. Dans les profondeurs de la forêt, on pouvait également rencontrer des communautés de Kadu Kurubas, qui excellent dans le travail du bambou, des Yeravas, une tribu de pêcheurs, et des Soligas, d’autres chasseurs-cueilleurs qui pratiquent également l’agriculture et élèvent des chèvres (39). A l’origine, quelques 9000 personnes vivaient disséminées dans de petits hameaux, au milieu d’une nature avec laquelle ils avaient fait corps et qu’ils avaient contribué à préserver. Tout autour de Nagarhole, plus de 25 000 Adivasis dépendaient de la forêt pour leur subsistance (40).

Les grandes vagues d’expulsions commencent dans les années soixante-dix, après le Wildlife Protection Act. Le sanctuaire naturel de Nagarhole est agrandi ce qui conduit à la réinstallation de quelques 3400 familles à l’extérieur. Fin des années quatre-vingt-dix, début des années deux mille, un projet financé par la Banque Mondiale, l’Eco-development project encourage le déplacement des tribus restées à l’intérieur. Les pressions pour partir ne cessent d’augmenter après 2008, lorsque le cœur de la réserve est déclaré Critical Tiger Habitat (41).

Adivasis expulsés de Nagarhole © M. A. Sriram

En 2019, la chercheuse Eleonora Fanari constate que certains de ces réfugiés verts, évacués entre 2000 et 2007, n’ont toujours pas accès à l’eau ni aux autres services de base sur les sites de réinstallation (42). En 2015, certains sont encore logés dans des abris de fortune. Ils mènent une vie de misère, et comme ils sont installés à la lisière du parc, ils sont traités comme des envahisseurs potentiels, squatteurs sur une terre où ils ont toujours vécu.

Pour les populations qui s’accrochent à l’intérieur, les restrictions sont telles que la vie n’a plus aucun sens. Elles ne restent que par pur attachement à la forêt mais toutes les activités qui procuraient équilibre et plénitude à leur existence leur sont proscrites. Les Jenu Kuruba dont la spécialité était la collecte de miel en forêt en sont empêchés par les écogardes. En 2003, un jeune a été tué et deux autres blessés alors qu’ils revenaient le panier rempli de rayons d’abeilles (43). Récemment, des membres de la tribu partis à la cueillette de champignons dans la réserve ont été pris pour cible comme des criminels, rapporte l’association Survival International. Les derniers récalcitrantsde Nagarhole,  n’ont plus le droit de cueillir des tubercules, des fruits et légumes sauvages, pas même de se rendre dans les bois sacrés où ils pratiquent leurs rituels, ou sur les tombes de leurs ancêtres. « Cela provoque chez nous une sorte de maladie mentale », rapporte un leader Jenu Kuruba à l’organisation Survival International.

Presque tout le parc de Nagarhole est reconnu Critical Tiger Habitat et les parties les plus productives de la forêt leurs sont interdites. Ils continuent malgré tout à s’y rendre pour leurs besoins vitaux, déclare Eleonora Fanari, et s’affrontent souvent avec les écogardes (44). Anciens chasseur-cueilleurs, ils ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes et doivent chercher des moyens de subsistance alternatifs, comme d’aller travailler dans les plantations de café qui bordent la réserve. Alors que le Forest Rights Act devrait les autoriser à pratiquer une agriculture de subsistance, le département des forêts détruit systématiquement ce qu’ils essaient de cultiver et confisque leur bétail. Ils sont même empêchés de construire leurs maisons. Un des leaders Jenu Kuruba a engagé un combat judiciaire contre le Département des forêts pour ce motif. Survival International y voit là des actes de harcèlement qui ne visent qu’à leur faire accepter un déplacement « volontaire ».

  Dans certaines parties du parc, à l’extérieur de la zone sanctuarisée, leurs droits de populations forestières ont été reconnus, mais là-encore, ils sont extrêmement restreints. On leur donne une sorte de laisser passer qui leur permet juste de se déplacer sur un rayon d’environ 2 kilomètres autour de leur maison (45). Pour eux, c’est l’équivalent d’un confinement, sauf qu’ils le vivent tous les jours depuis des années. Ils sont certes restés chez eux, sur leurs terres, dans leur forêt mais ils vivent comme les occupants d’un immeuble qui n’auraient plus le droit de sortir pour aller faire leurs courses ou pratiquer des loisirs. C’est mourir à petit feu.

L’argumentation des conservationnistes met systématiquement en avant la disparition de leur mode de vie traditionnel pour justifier les mesures d’éviction. Certes, avant, ils pratiquaient une agriculture sur brûlis, sur de petits lopins de terres défrichés temporairement, comme la plupart des peuples forestiers, sans labourer, sans engrais chimiques ni pesticides ; ils ne collectaient en forêt que ce qui était nécessaire à leurs besoins matériels et spirituels. Mais cela, c’est du passé, disent-ils. Ces dernières années, ils se sont mis à commercialiser le produit de leur chasse et de leurs cueillettes, avec des conséquences importantes sur l’équilibre de l’écosystème. Les gardes forestiers les accusent même de participer au braconnage d’espèces protégées, en vendant au plus offrant leurs service de guides dans la forêt. Les Jenu Kuruba contestent ce récit, repris par des chercheurs dans des études financées par le gouvernement, l’administration ou le département des forêts (46).

Le parc national de Nagarhole

En fait, ils sont à la fois victimes d’un système de domination et d’exploitation, hérité de la période coloniale, qui leur a fait perdre leur identité et leur mode de vie en symbiose avec la nature, et du discours accompagnant cette déculturation, qui fait d’eux des menaces pour la biodiversité, alors que ce système lui-même est responsable des dégâts irréversibles infligés à leur environnement. Un retour en arrière permet de voir une continuité historique dans le rapport entre système d’exploitation et méthodes de conservation, de la colonie britannique jusqu’à nos jours.

Depuis la deuxième moitié du XIXème siècle en effet, le système capitaliste d’exploitation des ressources naturelles s’accompagne de mesures de protection censées préserver ce qui reste de nature intacte. D’un côté, l’administration anglaise favorise l’installation d’immenses plantations de café sur des terres forestières, déboise des milliers d’hectares pour les consacrer à la monoculture du teck, qui sert de traverses pour la construction de voies ferrées (47). De l’autre, elle fait passer l’Indian Forest Act de 1865, suivi par le Forest Act de 1878, qui instaure un contrôle colonial sur la forêt indienne, mais ne vise en fait qu’à protéger une ressource forestière en vue de son exploitation (48). Dès le début, ces législations pénalisent le mode de vie des habitants de la forêt. L’agriculture itinérante sur brûlis, la coupe de bois, l’élevage de bétail ne sont plus autorisés dans les espaces protégés. Les Jenu Kurubas et les Yeravas n’ont plus qu’à aller travailler comme main d’œuvre semi-esclave dans les plantations de café, ou les exploitations forestières (49). L’économie impériale capitaliste fait ainsi d’une pierre deux coups. En privant les Adivasis de la forêt de leurs moyens de subsistance, elle les dirige automatiquement vers le système d’exploitation qui les broie.

Après l’Indépendance, ce binôme exploitation-conservation a perduré. Les multiples agrandissements de la réserve naturelle ont continué à pousser les Adivasis expulsés vers les plantations de café. L’exploitation de teck a été reprise par le Département des forêts qui continue d’utiliser les populations déplacées comme de la main d’œuvre bon marché, et prélève d’importants bénéfices sur une ressource forestière dont il contribue à réduire la biodiversité. Un visiteur qui se rend dans le parc aujourd’hui voit tout de suite qu’une bonne partie, consacrée à la monoculture du bois de construction, peut difficilement être considérée comme une forêt (50). Des habitants du village de Maladahaadi, à l’intérieur de la réserve, interrogeaient à juste titre la chercheuse Ananda Siddhartha en 2013 : « le département des forêts peut abattre et vendre autant d’arbres qu’il veut et nous, nous n’avons pas le droit de cueillir des tubercules ? » (51)  A cette destruction de la jungle originelle et de ses habitants, et à son remplacement par une futaie monotone, est venu s’ajouter dans les années soixante-dix la construction des barrages de Kabini, Taraka et Nugu, qui ont submergé de larges étendues sylvestres, et jeté à nouveau des milliers de sinistrés sur les routes, « avec larmes et bagages ».

Aujourd’hui, l’interdiction faite aux habitants de Nagarhole de vivre de produits forestiers et de cultiver continue d’alimenter le flux de travailleurs captifs et l’on voit mal comment les élites qui profitent de ce système pourraient s’en priver. Ces restrictions aux usages de la forêt qui poussent les Adivasis à partir, répondent aux objectifs d’une conservation forteresse, promue par le gouvernement indien et ses soutiens des pays riches. Certes, certains projets de réinstallation ont été bien menés, comme celui financé par le Wildlife Conservation Society, qui présente sur le site de son antenne indienne le parcours éblouissant de cette femme qui vivait dans une « hutte au milieu des bois », devenue une « super fermière ». Elle gagne aujourd’hui plus de 4000E par an sur son exploitation maraichère et ne regrette rien de sa vie d’avant (52). Elle possède 1 hectare de terrain, une belle maison ; elle a mis ses enfants à l’école, bénéficie des services de santé, et elle n’a plus peur des animaux sauvages, souligne WCS India. Cette success story ne doit pas faire oublier que beaucoup d’autres déplacés sont moins bien lotis, et que ces réinstallations ne sont « volontaires » que sur le papier. D’autres projets de déplacements, financés par WCS, sont toujours à l’ordre du jour à Nagarhole, rappelle Survival International.

Le site de réinstallation de Byadagotta © Greeshma Kuthar, Firstpost

Son ancien directeur, Ullas Karanth a beau jeu d’opposer les besoins de développement d’une nation entière et le maintien des populations dans les réserves naturelles. « Je ne pense pas qu’il existe une seule famille en Inde qui ne veuille pas d’électricité, de l’eau potable, une maison décente, et un bus pour emmener les enfants à l’école », dit-il dans une interview à la revue Sierra Club (53). Comment dès lors apporter tout cela à 1,2 milliards de personnes, tout en maintenant les derniers fragments de nature intacte ? « En amenant les gens là où ces services existent déjà plutôt que d’apporter ces services dans des régions éloignées de forêt  et de détruire les derniers espaces naturels du pays», expliquent-il.  L’expulsion des habitants originels de la forêt est ainsi présentée comme une opération humanitaire qui va enfin leur permettre d’accéder aux bienfaits de la modernité. Mais dernière la carte postale, la réalité est tout autre. Pour de nombreux réfugiés verts, les sirènes du développement se sont transformées en cauchemar, et le monde moderne revêt des aspects plutôt sordides.  

 (Prochain article : Les fantômes du développement)

Notes

  1. In India, dispossession in the name of conservation, Blog de Eleonora Fanari,  30 novembre 2017
  2. idem
  3. Entretien avec Eleonora Fanari, chercheuse à l’Institut de Science et Technologie Environnementales, Université Autonome de Barcelone, 19 février 2021
  4. Living in on the edge : the predicament of a rural Santal community in Bangladesh, Mrinal Kanti Debnath, thèse de doctorat de sociologie, Université de Toronto, 2010
  5. Entretien avec Eleonora Fanari, 19 février 2021
  6. Idem
  7. In India, dispossession in the name of conservation, Blog de Eleonora Fanari,  30 novembre 2017
  8. Entretien avec Eleonora Fanari, 19 février 2021
  9. idem
  10. Faye D’Souza : Simlipal forest fire, a cause for concern, 4 mars 2021, https://www.youtube.com/watch?v=2N_Q2snWCks
  11. Kabra A. Conservation-induced displacement: A comparative study of two Indian protected areas. Conservat Soc 2009;7:249-67
  12. Le monde jusqu’à hier, Jared Diamond, Gallimard, 2013,  pp. 620-627
  13. Homo Domesticus, James Scott, La Découverte, 2019, p.99, p.121
  14. Proceedings of the national academy of sciences of the United states of America, Stress and telomere shortening among central Indian conservation refugees, 3 mars 2015, https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4352804/
  15. The Lockdown Revealed the Extent of Poverty and Misery Faced by Migrant Workers, The Wire, 16 juillet 2021
  16.  https://www.youtube.com/watch?v=aCAIXQDC91E
  17. Displaced for nothing, DownToEarth, 15 aout 2012
  18. Kuno is ready to become India’s second lion sanctuary, 29 years after it was identified, Quartz India, 28 novembre 2019
  19. Mark Dowie, Conservation refugees, Massachussetts institute of technology, 2009, p.119
  20. Ashish Kothari, Displacement and relocation of protected areas, in Economic and Polical Weekly, décembre 2009
  21. Mark Dowie, Eviction Slip, Guernica Magazine, 14 avril 2008
  22. Mathur, H M (2008): “Introduction and Overview” in H M Mathur (ed.), India Social Development Report 2008: Development and Displacement (Delhi: Council for Social Development, Oxford University Press).
  23. Estimation de John Goodrich, directeur du programme Tigre chez Panthera
  24. voir Jean-Baptiste Fressoz / Christophe Bonneuil, L’événement Anthropocène (2013), Andreas Malm, L’Anthropocène contre l’histoire (2017), Armel Campagne, Le Capitalocène (2017)
  25. Peter Jackson et Adrienne Farrell Jackson (trad. Danièle Devitre, préf. Dr Claude Martin, ill. Robert Dallet et Johan de Crem), Les Félins : Toutes les espèces du monde, Turin, Delachaux et Niestlé, coll. « La bibliothèque du naturaliste », 15 octobre 1996
  26. Endossons l’ombre striée des feuillages, Dénètem Tuam Bona, Terrestres, 13 janvier 2021
  27. Mark Dowie, Conservation refugees, Massachussetts institute of technology, 2009, p.128
  28. Saurab Babu, 7 novembre 2020, National Forest Policy, 1988 : An overview of how Indian forestry became conservation-centric, in eco-intelligent.com
  29. Mark Dowie, Conservation refugees, Massachussetts institute of technology, 2009, p.124
  30. https://vikaspedia.in/energy/environment/biodiversity-1/fauna-of-india/tiger-reserves-in-india
  31. DownToEarth, 14 avril 2017, Community forest rights in critical tiger habitats under threat / In India, dispossession in the name of conservation, Blog de Eleonora Fanari,  30 novembre 2017
  32. Chhattisgarh’s Sitanadi Udanti tiger reserve: Tribals seek forest rights, officials cite core area rule, The Indian Express, 25 février 2021
  33. Daily News and Analysis, 23 décembre 2007, Conflict will go up by 10 000 per cent
  34. Can Tribes and Tigers Coexist in India’s Nature Reserves? Sierra, 15 juin 2017
  35. Entretien avec Eleonora Fanari, 19 février 2021
  36. Source Association Awely, des Tigres et des Hommes
  37. Le Figaro, E. Derville, 14 février 2014, Un tigre mangeur d’hommes terrorise la population de l’Inde
  38. Entretien avec Aliénor Scrizzi, directrice de programme à l’ONG Awely, 17 février 2021
  39. Forest governance and the Forest Rights Act in Nagarhole, South India, Ananda      Siddhartha, Université Internationale Terre Citoyenne, 2013
  40. Mark Dowie, Eviction slip, Guernica magazine, 14 avril 2008
  41. Forest governance and the Forest Rights Act in Nagarhole, South India, Ananda      Siddhartha, Université Internationale Terre Citoyenne, 2013
  42. Tribes people Struggle to Get Their Forest Rights Recognized in Nagarhole National Park, Land Conflict Watch, Eleonora Fanari, 7 novembre 2019
  43. Adivasis and the Indian State: Coffee plantations and reserved forests in Karnataka have stripped Jenu Kurubas of land, forest rights, Firstpost, 11 septembre 2019
  44. Entretien avec Eleonora Fanari, 19 février 2021
  45. Idem
  46. Adivasis and the Indian State: Coffee plantations and reserved forests in Karnataka have stripped Jenu Kurubas of land, forest rights, Firstpost, 11 septembre 2019
  47. Forest governance and the Forest Rights Act in Nagarhole, South India, Ananda      Siddhartha, Université Internationale Terre Citoyenne, 2013
  48. Forestry in Brtish and Post-British India : A historical analysis, Ramachandra Guha, Economic and polical weekly, N°45/46, 5-12 novembre 1983
  49. Adivasis and the Indian State: Coffee plantations and reserved forests in Karnataka have stripped Jenu Kurubas of land, forest rights, Firstpost, 11 septembre 2019
  50. Forest governance and the Forest Rights Act in Nagarhole, South India, Ananda      Siddhartha, Université Internationale Terre Citoyenne, 2013
  51. Idem
  52. .https://programs.wcs.org/india-beta/Newsroom/Blog/ID/12581/Trail-blazing-journey-from-a-forest-dweller-to-a-super-farmer
  53. Can Tribes and Tigers Coexist in India’s Nature Reserves? Sierra, 15 juin 2017

L’auto-confinement, une mesure de survie pour les peuples indigènes

à la UneL’auto-confinement, une mesure de survie pour les peuples indigènes

L’épidémie de coronavirus a également permis à certains peuples comme les Sioux de réaffirmer leur droit à l’auto-détermination.

 

Une communauté autochtone peut-elle mettre en place de sa propre initiative des barrages à l’entrée de son territoire pour se protéger du covid 19 ? C’est la question que pose la politique sanitaire adoptée par trois tribus Sioux du Dakota du Sud aux Etats-Unis. Début avril, les Sioux Oglala et les Sioux Cheyenne River, rejoints un peu plus tard par les Sioux Rosebud, ont mis en place des barrages filtrants sur les routes d’accès à leur réserve. Les non résidents ne peuvent passer que s’ils ne proviennent pas d’une zone à risque. Ils doivent cependant remplir un questionnaire médical. Ceux qui viennent d’une zone où le taux de contamination est élevé peuvent néanmoins pénétrer dans le territoire, mais à condition que ce soit pour une activité essentielle et en remplissant une demande de permis sur le site web de la tribu (1).

 

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Barrage à l’entrée de la réserve de Pine Ridge  © Shannon Stapleton Reuters

 

L’Etat du Dakota du Sud fait partie des Etats les moins touchés par la maladie. Fin mai, il a enregistré 4250 cas et 48 morts sur une population de 900 000 habitants. Les peuples indigènes de l’Etat ont quant à eux confirmé 324 cas de covid 19, mais le bilan aurait pu être beaucoup plus grave s’ils n’avaient pas mis en place ces mesures barrière. Dans une interview à la presse locale, Harold Frazier, le Président de la tribu Cheyenne River explique qu’ils vivent au milieu de nulle part, que le centre de santé le plus proche est à trois heures de route, et que le dispensaire de la réserve n’a que huit lits pour une population de 10 000 habitants, ce qui est totalement insuffisant pour faire face à une épidémie majeure.

Le terme confinement veut dire à l’origine une mesure d’isolement décrétée par une autorité quelconque. La mise en quarantaine est imposée de l’extérieur par un Etat ou une ville à des populations déjà contaminées pour protéger le reste de la société ou, comme cela s’est passé avec le covid 19, d’enrayer la propagation du virus en privant de liberté des personnes a priori saines. Mais là, ce sont les Sioux eux-mêmes qui décident de s’auto-confiner, c’est-à-dire de mettre à l’écart l’Etat auquel ils sont sensés appartenir et de circonscrire l’espace public national aux limites extérieures de leur territoire.

Il va de soi qu’une telle politique n’est possible qu’en fonction du degré d’autonomie dont dispose la communauté en question et de la légitimité historique qui lui est reconnue. On imagine mal les habitants d’un village breton ou vendéen empêcher l’arrivée de parisiens dans leur résidence secondaire en pleine pandémie, même si au cours de celle que nous venons de vivre, certains en aient eu très envie. En l’occurrence, les Sioux du Dakota du Sud n’ont aucun mal à prouver la légitimité de leur revendication. On pourrait même dire que leur réserve dispose d’une quasi souveraineté puisque l’article 16 du traité de Fort Laramie, signé en 1868 entre le gouvernement des Etats-Unis et les ancêtres des Sioux actuels, stipule qu’ « aucun blanc ne sera autorisé à s’installer ou à occuper une portion de celle-ci ; ou à la traverser sans le consentement des Indiens préalablement obtenu ».

Ce traité a été brandi par les Sioux Cheyenne River au cours du bras de fer qui les oppose à la gouverneure de l’Etat car celle-ci ne fait pas du tout la même interprétation du droit des Amérindiens. La Républicaine Kristi Noem a ordonné aux tribus Sioux de lever les barrages dans les 48 heures, puis elle s’est rétractée, en déclarant qu’elle en appellerait à Donald Trump et à la justice fédérale pour régler cette affaire.

 

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Kristi Noem, Gouverneure du Dakota du Sud  © Jeff Easton  AP

 

Il est clair que la gouverneure du Dakota du Sud n’a pas la même conception de la souveraineté que les Indiens de son Etat. Pour elle, la fermeture par les Sioux de leur réserve risque de constituer un précédent et il est de son devoir d’établir qui a compétence sur les routes et autoroutes qui la traversent. Chase Iron Eyes, le porte-parole des Sioux Oglala lui a répondu qu’ils n’empêchaient pas les gens de traverser la réserve. Ils ne font que les filtrer, en accord avec les avis des experts médicaux.

Entre la santé de ses concitoyens et l’économie du pays, Kristi Noem a fait le même choix que Trump. Elle n’a pas confiné son Etat. Les Indiens, qui gardent quant à eux la mémoire des terribles épidémies qui ont décimé leurs peuples avec l’arrivée des colons blancs n’ont pas la même vision des choses. Face aux menaces de procès, Julian Bear Runner, le Président de la tribu Oglala, lui a rétorqué qu’ « en raison du manque de discernement dans la planification de mesures préventives pour répondre à la pandémie en cours, la tribu Sioux Oglala a adopté des mesures raisonnables et nécessaires pour protéger la santé et la sécurité des membres de notre tribu » (2). Harold Frazier a enfoncé le clou en déclarant : «  Nous n’allons pas nous excuser d’être un îlot de sécurité dans une mer d’incertitude et de mort » (3)

 

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Harold Frazier, Président de la tribu Cheyenne River   © Cliff Owen  AP

Les Sioux ne sont pas le seul peuple indigène à avoir fait le choix du repli et de la clôture de leur territoire pour se protéger du covid 19. On peut même dire que c’est là un réflexe ancestral chez les Amérindiens, après les hécatombes qu’ils ont connu dans la foulée de la colonisation de l’Amérique. Les chiffres font froid dans le dos. Selon Jared Diamond, les épidémies auraient tué de 10 à 12 millions de personnes entre le début du XVIème et le début du XVIIème siècle, soit 50 à 60% de la population amérindienne (4). Au cours du XXème siècle, la colonisation de l’Amazonie a entraîné la disparition de tribus entières, par manque d’anticorps leur permettant de résister à des maladies importées.

Sur le site du Groupe international de travail pour les Peuples Autochtones (GITPA), l’anthropologue Irène Bellier fait un état des lieux des stratégies de ces populations face à la pandémie (5). Il en ressort que beaucoup de communautés ont adopté des mesures d’auto-confinement. Certaines ont carrément fermé l’accès à leur territoire. C’est le cas des Shuar de Pachicuta en Equateur, des Yuqui, Mosetén, Aymara, Monkoxi et Quechua en Bolivie, et aussi des Walpiri en Australie. A Panama, selon nos informations, les Kuna se sont mis en quarantaine avant même que l’Etat ne prenne des mesures. Ils ont non seulement interdit toute circulation entre leur territoire et le reste du pays, mais aussi d’une communauté à l’autre. Au  Mexique, 197 communautés indigènes ont décidé de s’enfermer pour empêcher le virus de passer (6). D’autres, comme les Lokono sur le littoral de la Guyane française, ont simplement mis des barrages filtrants à l’instar des Sioux du Dakota du Sud.

 

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Un barrage dans le Guerrero  © Animal Politico

Mais beaucoup s’inquiètent des atteintes à l’intégrité de leurs territoires en raison des politiques laxistes de certains Etats, ou de l’impossibilité de contrôler  les déplacements de population. Au Brésil, le Président Jair Bolsonaro favorise les industries forestières et minières en Amazonie, ainsi que l’évangélisation des communautés isolées. Cela conduit à la circulation de nombreuses personnes qui peuvent contaminer des villages entiers. En Guyane française, à Saint George de l’Oyapock en terre wayampi près de l’Etat brésilien de l’Amapa, la circulation d’orpailleurs fait craindre une reprise de l’épidémie, comme le souligne le GITPA. Ajouté à cela la marginalisation, le fait que ces populations vivent parfois à des centaines de kilomètres du premier centre de soins, plusieurs groupes amérindiens sont menacés d’extinction. Irène Bellier tire la sonnette d’alarme : « Le FILAC (Fondo de Desarrollo de los Pueblos Indigenas de America Latina y el Caribe) considère que 700 peuples sont en danger grave” (7).

Au Dakota du Sud, un autre enjeu se cache derrière les mesures sanitaires adoptées par les tribus sioux. En pleine pandémie, la compagnie d’infrastructures énergétiques TC Energie n’a pas chômé. Elle a construit dans le Montana, à la frontière américano-canadienne, le premier tronçon du pipeline Keystone XL, qui doit relier sur 1900 km de long l’Alberta (Canada) au Nebraska (USA) en passant justement par le Dakota du Sud. Cette infrastructure, à laquelle s’opposent les écologistes et les Premières Nations, a été relancé avec l’arrivée de Trump au pouvoir.

Le pipeline, qui doit transporter des hydrocarbures issus de sables bitumineux, contourne les réserves des tribus sioux, mais la compagnie a commencé à installer des camps de travail. Or, les autoroutes qui connectent les différents chantiers entre eux traversent les terres indigènes, et les barrages mis en place pourraient arrêter les véhicules transportant du matériel de construction. Les Sioux se battent depuis le début du projet contre le pipeline car il menace des cimetières sacrés et la qualité de l’eau dans la région. Ainsi, en barrant la route au coronavirus, les Sioux continuent de faire barrage aux projets miniers et pétroliers qui polluent leurs territoires et contribuent au réchauffement climatique. N’oublions pas que les peuples autochtones sont les premiers remparts à l’extractivisme.

  1. CNN, 9 mai 2020
  2. Speakeasy News, 11 mai 2020
  3. BBC News, 11 mai 2020
  4. De l’inégalité parmi les sociétés, Jared Diamond
  5. Les peuples autochtones face au covid 19 : un tour d’horizon au 20 mai 2020, Irène Bellier, GITPA
  6. Animal Politico, 27 avril 2020
  7. Virus au carré, France Inter, émission du 29 mai 2020

Prendre ses distances

à la UnePrendre ses distances

Sur la piste des derniers Indiens « non contactés ». Où l’on découvre que l’isolement est lié aux grandes épidémies, mais aussi au besoin d’échapper à un modèle de société aujourd’hui à bout de souffle.

Alors que l’épidémie de coronavirus paralyse la moitié de la planète et que la distanciation sociale est devenue le mot d’ordre général, il est intéressant de se pencher sur le destin de ces peuples qui ont mis une distance maximum entre eux et nous, qui vivent à l’écart de tout, dans des forêts impénétrables ou sur des îles désertes, loin de ce que l’on appelle le monde moderne et constitue notre civilisation. Aujourd’hui, je les observe du haut de mon ordinateur ; je ne les ai jamais rencontrés, mais il m’est parfois arrivé de m’approcher de leur espace de vie, dans des régions reculées de l’Amazonie péruvienne.

20171119_112309 (2)                    Rio Acre, à la frontière entre le Pérou et le Brésil   © François Badaire

La plupart vivent de part et d’autre de la frontière qui sépare le Brésil de ses voisins du bassin amazonien. Personne n’est d’accord sur leur nombre. Certains les appellent « peuples isolés », d’autres « non contactés ». Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont jamais entrés en contact avec le monde extérieur. Ils en ont une lointaine connaissance, ils voient parfois des aéronefs laisser un sillage blanc dans le ciel, et je me suis toujours demandé qu’elles représentations imaginaires ils avaient de notre monde à nous. Ils ont des contacts sporadiques avec les organismes officiels sensés veiller sur eux. Mais ils ont fait le choix, à un moment donné de leur histoire, de fuir le plus loin possible d’une civilisation qui ne leur avait apporté que mort et destruction. A l’origine de cet isolement volontaire, on trouve bien entendu la maladie, mais aussi le souvenir d’une exploitation féroce, au tournant du XIXème et du XXème siècle, dans les marges d’une économie-monde où toutes les cruautés étaient possibles, et peut-être pour certains, la mémoire longue d’une hécatombe, vécue aux premiers temps de la conquête espagnole, et transmise de génération en génération.

uncontacted-footage-thumb_screen                                                         Indiens isolés au Brésil

Pendant des décennies, Sidney Possuelo a travaillé pour la FUNAI, l’agence fédérale brésilienne en charge de la politique indigène, au sein d’une unité spéciale dont la mission est d’établir le premier contact avec les populations isolées. Mais auparavant, il était sertaniste, une sorte d’explorateur payé par la dictature militaire dans les années 70 pour déloger les tribus indiennes situées sur le tracé des routes trans-amazoniennnes. Dans une interview à la revue Science (1), il se souvient de la mortalité considérable provoquée par ces premières rencontres. Les populations tout juste contactées n’avaient aucune immunité face aux maladies transportées par les étrangers, et des virus comme celui de la grippe « faisaient l’effet d’un kamikaze qui se serait introduit dans un village en catimini », rappelle-t-il. Dans certains groupes, la maladie tuait de 50 à 90 % de la population. Marqué par cette expérience, Possuelo s’est engagé à la FUNAI, où il a dessiné un plan d’action pour éviter l’extinction totale des tribus isolées. L’agence a fait le choix d’une politique de non contact. Il fallait préserver ces populations de toute interaction non voulue avec le monde extérieur, et si des rencontres intempestives avec des chercheurs d’or, des forestiers ou des missionnaires, les mettaient en danger, prendre des mesures d’urgence. C’est la politique qui a été menée jusqu’à présent par le Brésil, et qui a été suivie par les pays voisins de l’Amazonie.

femme awa ayant contracté la tuberculose Survival                                             Femme awa malade de la tuberculose © Survival

Parfois, il suffit d’un seul objet, laissé par un visiteur de passage, pour contaminer une tribu entière. Sur les bords du rio Curanja, au Pérou, vit Marcelino Cecilio Pinedo, un ancien de la tribu des Kashinawa. Enfant dans les années 50, il a grandi dans un groupe qui n’avait jamais vu l’homme blanc. Il se souvient très bien de sa première rencontre, au détour d’un sentier, avec un individu tout habillé, alors que lui se baladait tout nu. Terrorisée, sa mère l’a pris dans ses bras et s’est enfuie vers le village, raconte Marcelino (2). Plus tard, l’individu est revenu. C’était un anthropologue allemand. Il a passé une nuit au village et il a laissé un collier en os de poisson en guise de cadeau. Deux semaines après, les membres de son groupe sont tombés malades. Mal de gorge et fièvre de tapir. Marcelino estime à 200 le nombre de morts. La tribu s’est dispersée. Même s’il ne la regrette pas, il garde encore en mémoire sa vie d’avant, la grande case où il vivait avec une douzaine de familles, le jardin potager qui donnait largement de quoi se nourrir, et les jeux avec les enfants des villages voisins. Il a suffi d’un simple collier pour que tout cela s’évanouisse.

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Marcelino Pinedo entre deux mondes

Les Kashinawa sont probablement morts de la grippe ou de la coqueluche, deux maladies sans complications majeures pour la plupart des habitants de la planète, mais des tueurs de masse pour ces populations restées isolées pendant des siècles. Avec le typhus et la malaria, c’est probablement le cocktail mortel qui a presque raillé de la carte une autre tribu du Brésil en 1987, les Zo’é. Jusqu’alors, ces Amérindiens reconnaissables au long bâtonnet de bois qui perce leur lèvre inférieure, vivaient dans une sorte de jardin d’Eden, ne manquant de rien, ni de nourriture, ni de temps pour s’amuser, n’obéissant à aucun chef et se partageant librement maris et femmes. Mais des missionnaires sont venus remettre un peu d’ordre dans tout ça. Ils appartenaient à la mission évangéliste Nouvelle Tribu. Ils installèrent un avant-poste, construisirent une piste d’atterrissage, et laissèrent les indigènes venir à eux. Les Zo’é les observèrent d’abord avec curiosité puis ils échangèrent avec eux quelques babioles. Ils étaient particulièrement attirés par les outils, les machettes, les casseroles, et le matériel de pêche, qui semblaient leur faciliter la vie. Ils finirent par construire leurs grandes maisons rectangulaires autour de la mission. Mais ce regroupement en un même lieu, alors qu’ils vivaient auparavant éparpillés dans la forêt, eut des conséquences funestes. En quelques mois, les Zo’é contractèrent des maladies contre lesquelles ils n’avaient pas d’anticorps. Entre 1987 et 1988, la tribu perdit le quart de sa population. Incapables de faire face à ces épidémies, les missionnaires appelèrent à l’aide la FUNAI, qui envoya une équipe médicale. Par la suite, l’agence brésilienne a convaincu les Zo’é de regagner leurs anciens villages et expulsé Nouvelle Tribu de leur territoire. Depuis, la FUNAI en contrôle sévèrement l’accès. Chaque étranger qui veut leur rendre visite doit subir une batterie d’examens médicaux. D’une certaine manière, les Zo’é vivent sous cloche, mais c’est le seul moyen de les protéger, car ils sont encore fragiles face à certaines maladies bénignes, contre lesquelles ils n’ont pas consolidé leur système immunitaire (3).

© Fiona WatsonSurvival                                                   Enfants Zo’é  © Fiona Watson / Survival

Pour certains groupes, comme les Mashco Piro, qui mènent une vie semi-nomade sur un immense territoire de part et d’autre du rio Madre de Dios au Pérou, le contact avait déjà eu lieu il y a un siècle de cela. Tellement traumatisant qu’ils ont décidé de fuir dans les profondeurs de la forêt, pour ne plus jamais revenir. C’était l’époque de la fièvre du caoutchouc. Ce peuple a fait la connaissance de la civilisation occidentale sous ses aspects les plus abominables. L’Amazonie était alors le théâtre d’une exploitation féroce, très bien racontée dans le roman de Mario Vargas Llosa, Le rêve du Celte. Attirés par cette matière première qui se vendait à prix d’or aux nouveaux magnats de l’industrie automobile, des aventuriers se sont bâtis des empires sur le dos des amérindiens, comme le fameux Carlos Firmin Fitzcarrald, qui a inspiré le film Fitzcarraldo de Werner Herzog. Chasses à l’homme, conditions de travail infra-humaines, tout était possible dans ces confins oubliés du monde capitaliste. Il n’est pas étonnant que ces hommes et ces femmes traités comme des bêtes aient mis une saine distance avec ce monde impitoyable. Beaucoup se sont même révoltés. L’anthropologue péruvienne Beatriz Huertas a pu établir que certains Mashco-Piro actuels sont des descendants de ceux qui avaient été réduits en esclavage par le patron Carlos Scharff au début du XXème siècle. Ils sont retournés à leur mode de vie de chasseurs cueilleurs nomades après avoir tué leur tortionnaire, et quitté leur campement pour éviter les représailles (4). Après une rencontre aussi désastreuse avec la modernité, il est possible que dans leurs apprentissages, ils aient perpétué une stratégie d’évitement. On peut aussi imaginer qu’au cours des longues veillées nocturnes, les anciens racontent aux jeunes des légendes encore plus noires, qui parlent d’une grande catastrophe survenue dans des temps très lointains, lorsque des hommes barbus et caparaçonnés, montés sur des animaux fantastiques, semèrent la mort sur leur passage.

Mashco-Piro_-Jean-Paul-Van-Belle                                                Mashco Piro sur la rive du rio Madre de Dios

On est toujours surpris de la rapidité et de la facilité avec laquelle les Espagnols ont abattu des empires aussi puissants que ceux des Aztèques et des Incas, et conquis tout un continent. On a souvent mis cela sur le compte de la supériorité technologique des Européens (pour ne pas dire de leur supériorité intellectuelle), ou de l’état de stupeur provoqué par l’arrivée de ces étrangers que les Amérindiens prenaient pour des dieux. Mais des études récentes montrent que le choc épidémiologique lié à la présence de maladies totalement nouvelles sur le continent américain, ont joué un rôle déterminant.

Dans son livre, De l’inégalité parmi les sociétés : essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, Jared Diamond établit que les épidémies de variole, de typhus, de grippe, de diphtérie et de rougeole, tuèrent entre 10 et 12 millions  de personnes entre le début du XVIème siècle et le début du XVIIème, soit 50 à 60% de la population amérindienne. Nathalie Pinjon-Brown, dans sa thèse de doctorat, estime qu’il est raisonnable de penser que la population du Mexique, comprise entre 15 et 18 millions d’habitants en 1519, aurait subi en un siècle une chute vertigineuse de l’ordre de 80 à 90 % (5). Partout où les Espagnols avançaient, avec des troupes de quelques centaines d’hommes, la maladie avait une longueur d’avance, et ils entraient dans des villes et des villages dévastés, où les cadavres jonchaient le sol. Les Amérindiens auraient sans doute pu repousser la poignée d’aventuriers venus d’un autre continent si les épidémies n’avaient pas décimé des populations entières. Les chroniqueurs espagnols de l’époque reconnaissent que leur supériorité numérique était telle qu’elle ne laissait aucun doute sur l’issue de la confrontation. Mais l’arrivée des nouvelles maladies a complètement renversé le rapport de forces, comme le montre la conquête du Mexique par Hernan Cortés et l’épisode de la chute de Tenochtitlan, la capitale aztèque (6).

Tenochtitlan-Le-Marche-de-Tlatelolco-Diego-Rivera-1952-Big                             México avant l’arrivée des Espagnols (peinture de Diego Rivera)

Après l’état de sidération provoqué par l’apparition de ces étrangers venus d’au-delà des mers, qui correspondait à de lointaines prédictions, puis la prise d’otage de l’empereur Moctezuma, la population de Tenochtitlan se soulève. Les quelques 300 Espagnols et leurs alliés se sentent pris au piège et décident alors de s’échapper. C’est la « Noche Triste », au cours de laquelle Cortés et ses compagnons d’armes sauvent leur peau de justesse.

Mais alors que les conquistadors se sont repliés à l’extérieur pour reconstituer leurs forces, une épidémie de variole s’abat sur la capitale aztèque. Après 60 jours de ravage, la maladie fait régner un silence mortel sur la ville. Selon le chroniqueur Motolinia, la moitié de la population aurait péri. « Ils mouraient en amas comme des punaises », écrit-il (7). Les guerriers aztèques sont complètement paralysés par ce mal qui semble tombé du ciel comme une punition divine, et son effet psychologique est dévastateur. Sûrs de leur avantage, les Espagnols repartent à l’assaut et rentrent victorieux le 13 août 1521 dans une cité transformée en immense charnier. La puanteur est telle que Cortés lui-même en tombe malade.

tomatenochtitlan                                           La prise de México par Hernan Cortés

L’histoire se répète quelques années plus tard avec Francisco Pizzaro. Après l’échec des deux premières tentatives, il débarque sur les rives de l’empire inca en 1531. Mais deux ans plus tôt, une épidémie de variole a tué son souverain Huayna Capac et précipité le Tawantinsuyu dans une guerre fratricide longue et féroce. L’empire du Soleil n’est plus que l’ombre de lui-même. Il tombe entre les mains du conquistador comme un fruit mangé par les vers.

La maladie aura été le meilleur allié des Espagnols. Même s’ils ne l’ont pas utilisée sciemment, comme une arme bactériologique, ils la voyaient comme le signe que Dieu était de leur côté. Pour les Amérindiens, la désorganisation militaire est amplifiée par l’état de dépression dans laquelle les plonge ce fléau. Tout d’un coup, leur monde s’effondre. Plus rien n’a de sens, comme le rappelle Nathalie Pinjon-Brown. Le cours du temps, jusqu’alors régi par des lois cosmiques, faisant de tout événement quelque chose de prévisible, est soudainement bouleversé par un mal inconnu. Même la possibilité d’avoir été abandonnés par les divinités n’est plus une explication suffisante. Les peuples conquis, incapables de rendre intelligible ce qui leur arrive à partir des croyances et des cadres de pensée existants, sombrent dans la terreur et l’angoisse.

Avec les épidémies, les centres urbains et les villages se dépeuplent, dans les campagnes, les récoltes sont abandonnées faute de bras, ajoutant la famine à la maladie. Les entités politiques se désintègrent. Tout l’ordre social et économique, basé sur la redistribution des richesses et la réciprocité, s’écroule. Des savoir-faire, des connaissances théoriques et techniques disparaissent. Au total, les répercussions de cet effondrement peuvent avoir causé autant, sinon plus de pertes que les maladies elles-mêmes, sans qu’il soit possible de faire la part des choses.

Nathalie Pinjon-Brown parle dans sa thèse de dispersion géographique, d’exodes. Il est certain que des ethnies ont cherché à fuir les envahisseurs et leurs miasmes. C’est le cas notamment des Kogi en Colombie, partis se réfugier dans les hauteurs de la Sierra Nevada. Ils se sont maintenus plusieurs siècles à l’écart de notre civilisation pour préserver un mode de vie en symbiose avec la « Terre Mère » et ils n’ont décidé que récemment de sortir de leur isolement pour mieux se défendre et alerter les « petits frères » (nous autre), que le monde courait à sa perte (8)

D’autres peuples isolés au fin fond de l’Amazonie ont sans doute eu un lointain écho de ce qui se passait sur les terres colonisées, car avant le découpage de l’espace par les Européens, les échanges et les communications étaient plus nombreux. Les dernières découvertes archéologiques montrent que le bassin amazonien, beaucoup plus peuplé qu’aujourd’hui, était le berceau de grandes sociétés prospères ; il était traversé de pistes reliant les villages entre eux, et ce que l’ont considère aujourd’hui comme une nature vierge, un espace inviolé, est en fait le résultat d’une gestion humaine plurimillénaire (9)

Aujourd’hui, la question de l’entrée en contact avec ces peuples de la forêt se pose au sein de la tribu des anthropologues. Faut-il les laisser tranquilles dans ces grands espaces où ils ne dérangent personne à part les compagnies pétrolières et forestières qui veulent exploiter leurs territoires ? Faut-il adopter une politique de non contact ? Ou bien doit-on aller au-devant de ces populations et concevoir des plans d’approche contrôlée, pour éviter que des contacts intempestifs se transforment en catastrophe sanitaire, comme ce fut le cas avec les Zo’é ?

Le débat a été relancé ces dernières années alors que les apparitions de peuples non contactés se sont multipliées. Au Brésil, au Pérou, des groupes sont sortis de la forêt, et se sont manifestés, parfois de manière violente. Ce fut le cas en 2015 au Pérou dans le département de Madre de Dios, lorsque 200 hommes de l’ethnie Mashco Piro ont fait un raid sur le village de Monte Salvado et se sont emparés de nourriture, d’animaux domestiques et d’ustensiles de cuisine. Quelque temps auparavant, ils avaient interpellé depuis la rive des villageois qui passaient en pirogue sur le rio Madre de Dios en criant : « où sont passés les pécaris ? », comme si ces petits cochons sauvages dont ils se nourrissent commençaient à manquer (10). Cette même année, plusieurs communautés villageoises ont été attaquées par des groupes non sédentarisés, causant la mort de plusieurs personnes.

mashco piro au bord de la rivière madre de dios, photo R. Reategui, the guardian

Mashco Piro sur les rives du rio Madre de Dios © R. Reategui / The Guardian

Pour les anthropologues états-uniens Robert Walker et Kim Hill, une politique de contact contrôlé est la meilleure option, car l’isolation totale n’est pas viable à long terme (11). La pression des chercheurs d’or, des forestiers et des missionnaires est trop forte, et malgré les mesures de protection des gouvernements, les rencontres accidentelles risquent d’aller en augmentant. Pour ne parler que des Mashco Piro, des missionnaires évangélistes s’étaient filmés en 2013 en train d’offrir des T-shirts à un groupe isolé (12), une attitude très dangereuse qui aurait pu contaminer la tribu entière. Des « safaris humains », à la découverte des derniers « sauvages » de la planète, ont également été organisés par des agences peu scrupuleuses dans les parcs nationaux péruviens.

Autre argument en faveur d’un contact contrôlé, l’idée que si elles étaient bien informées, les tribus non contactées ne chercheraient pas forcément l’isolement. Selon R. Walker et K. Hill, des interviews de groupes  récemment contactés montrent que s’ils ont un comportement furtif, c’est par peur d’être massacrés ou réduits en esclavage. S’ils avaient la certitude d’être bien traités, ils entreraient en relation avec le monde extérieur. Eux aussi veulent obtenir des biens de consommation et profiter des innovations du monde moderne, assurent les deux anthropologues.

Tout dépend finalement du niveau d’information à laquelle ils pourraient accéder. S’ils savaient qu’en intégrant l’économie monétaire, en se mettant à produire pour vendre et acheter des biens à l’extérieur, ils risquaient d’entrer dans un cycle de dépendance, dans un rapport d’échanges inégaux avec des intermédiaires, et de devenir les parias d’un système les rejetant au final vers les bidonvilles de Lima ou Manaos, s’ils avaient une information « pure et parfaite », comme dans la théorie de la concurrence que semble recycler les deux chercheurs, alors peut-être qu’ils choisiraient de rester dans leur forêt et de continuer à jouir des bienfaits de la nature, dans un mode de relations avec leur environnement et leurs semblables basé sur la réciprocité.

Beaucoup d’organisations de défense des peuples autochtones, les gouvernements péruviens et brésiliens (jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro) ont fait le choix d’une politique de non contact. Il ne s’agit pas de créer un mur entre eux et nous, mais de n’entrer en relation avec les groupes isolés que s’ils le demandent. A cet égard, il est intéressant de noter que notre civilisation, après des siècles d’évangélisation forcée, comme si nous avions été les seuls détenteurs d’une vérité transcendantale, après des décennies d’imposition d’une modernité au nom de la rationalité occidentale, dont le dernier avatar se retrouve dans les politiques de développement, finissait par réaliser que notre mode de vie n’est pas si extraordinaire que ça, que nous n’avons pas à être fiers de l’état dans lequel nous avons mis la planète, et que nous n’avons plus aucune légitimité à imposer notre modèle de société à des hommes et des femmes qui ont fait le choix de vivre en dehors. Peut-être que cette politique de non contact est le signe que nous ne sommes plus tout à fait sûrs d’avoir raison, le symptôme d’une civilisation qui a atteint le niveau maximum de confiance en elle, en même temps que ses limites extérieures, et que tout ce qui viendra après, ne sera que déclin, reflux, remise en cause ou effondrement …

indios xinane durante contacto voluntario en brasil, junio 2014, FUNAI

Indiens Xinane durant un contact volontaire au Brésil   © FUNAI

Il ne reste que les religieux et les idolâtres du développement pour continuer à croire qu’une politique de sédentarisation serait préférable, et vouloir faire œuvre civilisatrice. L’évêque de Puerto Maldonado par exemple, interviewé dans la revue Confidencial (13), craint que pour compenser les erreurs du passé, nous soyons en train de « créer des sortes de musées anthropologiques en oubliant l’aide humanitaire ». Un autre, un dominicain, se demande si au lieu de les protéger nous ne les condamnerions pas plutôt à la captivité. On pourrait leur rétorquer que le degré de liberté ne dépend pas de la taille de la prison, et que si le territoire des peuples isolés se réduit comme une peau de chagrin, c’est peut-être nous qui sommes en cage.

Après les incursions violentes de Mashco Piro dans les villages alentours, le gouvernement péruvien a élaboré un plan d’urgence dans le but d’éviter de nouveaux face à face mortels. L’idée était de protéger à la fois les peuples isolés et leurs voisins « civilisés », mais aussi d’essayer de comprendre les raisons pour lesquelles certains groupes ont décidé de sortir de la forêt. Que veulent-ils exactement ? Qu’ont-ils à nous dire ? La gestion de la crise a été menée par la Direction des Peuples Isolés et du Premier Contact, au sein du Ministère de la Culture, l’équivalent de la FUNAI au Brésil.

Officiellement, il ne s’agissait pas d’un « contact contrôlé », dans le sens où les autorités n’avaient pas prévu de réaliser des projets de développement sur leur territoire, de leur offrir les services de l’Etat ni de leur fournir des cartes d’identité nationale. La politique de « non contact » reste un des principes de l’Etat péruvien à l’égard des peuples isolés. Dans les faits, le plan d’urgence a surtout consisté à synthétiser ce qui se faisait déjà, et à former des villageois proches de l’endroit où la plupart des observations se sont produites. Membres de l’ethnie Yine, leur langage est de la même famille linguistique que celui des Mashco Piro, et ils n’ont aucun mal à se comprendre. Faisant des tours de garde sur des postes d’observation, leur mission consiste à éviter l’intrusion de gens venus de l’extérieur, et de surveiller les apparitions de Mashco Piro. Si un contact doit se produire, ils sont sensés suivre un protocole rigoureux, rédigé en 2015 par le Ministère de la Culture (14). Ainsi, dans son chapitre 6, voici la « procédure à suivre en cas de contact avec un PIA (Pueblo Indigena en Aislamiento) » : ne pas utiliser de flashes, ne pas montrer d’armes à feu, ne pas donner de vêtements ou d’aliments, il est fortement conseillé de maintenir une distance d’au moins 5 mètres, sauf urgence médicale, ce qui manifestement, n’est pas toujours respecté.

romel ponciano discute avec des mashco piro, photo ronald reategui, the guardian Un agent de surveillance discute avec des Mashco Piro  © R. Reategui / The Guardian

Quelque temps plus tard, l’ONG Survival a envoyé sur place une observatrice pour se rendre compte par elle-même de l’application de ce plan. L’organisation ne soutient pas une politique de non contact absolu, mais considère que ce sont les populations nomades elles-mêmes qui doivent choisir la façon dont elles veulent établir des relations avec le reste de la société. Elle a constaté qu’il y avait encore trop de contacts avec le monde extérieur, et surtout, elle s’est aperçue que certains membres des communautés environnantes appartenaient à des églises évangélistes qui cherchaient toujours à convertir les Mashco Piro.

Ces dernières années, les attaques ont diminué mais les apparitions de groupes isolés restent nombreuses. Le correspondant de la revue Confidencial s’est rendu dans le parc national de Manu fin 2019. Il a rencontré des agents du poste d’observation de Nomole, perché sur une rive du rio Madre de Dios. Ils reconnaissent qu’ils ont des contacts quasi quotidiens avec des Mashco Piro, mais les raisons pour lesquelles ils se manifestent sporadiquement de manière violente restent peu claires. Ont-ils peur des armes à feu ? Les locaux affirment qu’il y a des narcotrafiquants dans le secteur et que des affrontements avec la police ont déjà eu lieu. Veulent-ils obtenir des outils du monde moderne tout en conservant leur mode de vie semi-nomade au cœur de la forêt ? Font-ils face à des problèmes d’alimentation liés à la diminution des espèces qu’ils chassent ? Survival estime qu’il y a trop de coupe de bois illégale et d’activités minières clandestines dans la région. Le pire, pour ces peuples qui vivent en symbiose avec la nature, serait que les ravages que nous infligeons à leur environnement soient tels qu’ils n’aient plus d’autre choix que de se sédentariser ou mourir.

20171121_160332 (2) Paysages dévastés sur les bords de la route transamazonienne © François Badaire

Au Brésil, la perspective est encore plus sombre pour les peuples isolés. Il y a quelques années, Sidney Possuelo, l’ancien responsable de la FUNAI, déclarait « qu’ils sont les derniers humains vraiment libres, et nous sommes en train de les tuer ». Il ne croyait pas si bien dire, car avec l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, le dispositif de cet ethnocide est en place. Déjà déterminé à ouvrir les Territoires Indigènes à l’exploitation minière, gazière et agricole (un projet de loi allant dans ce sens a été déposé le 5 février 2020), le Président brésilien veut en finir avec la politique de non contact et le droit à l’autodétermination des peuples isolés. Signe qu’un véritable plan est en marche, il a placé des affidés à la tête de la FUNAI. Ainsi, Ricardo Lopes Dias, le nouveau directeur du département pour les indiens non contactés, est un missionnaire évangéliste, membre de l’église Nouvelle Tribu, tristement célèbre pour avoir causé la mort d’un tiers du peuple Zo’é dans les années 80. Le gouvernement voudrait en finir avec les derniers Indiens non contactés qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Rebaptisée Ethnos 360, la secte est une des plus fanatiques. Le chercheur Felipe Milanez parle à propos de ses adeptes de « véritables fous de Dieu prêts à tout pour accomplir leur mission » (15). Ils sont convaincus que Jésus reviendra, le jour où ils auront converti tous les peuples de la Terre.

ricardo lopes frias Ricardo Lopes Dias, nouveau responsable du département des Indiens non contactés

Ce mélange de fondamentalisme religieux, de racisme, d’autoritarisme et de politiques favorables aux lobbies économiques les plus destructeurs, que l’on voit se répandre aux quatre coin de la planète, n’est peut-être que le dernier moyen, pour l’élite mondiale, de se maintenir au pouvoir, l’un des derniers soubresauts d’un système qui se désagrège. C’est dans ce contexte que survient la pandémie de coronavirus. Il est clair que cette crise sanitaire aura des impacts sociaux, culturels, économiques et politiques considérables, et sans aller nécessairement jusqu’à un effondrement, qui nous verrait tous contraints de fuir les grands centres urbains pour survivre (comme c’est déjà le cas en Inde), il est possible que les conséquences soient plus graves encore que l’épidémie elle-même, que le nombre de morts lié aux crises à venir soit supérieur au nombre de victimes du virus.

Mais des effets positifs de cette attaque biologique commencent aussi à se faire sentir. Dans nos activités, nous revenons à l’essentiel et nous concentrons sur ce qui sert la collectivité, nous redécouvrons la solidarité, prenons des nouvelles de nos proches et de nos lointains, nous ouvrons notre fenêtre le matin et nous écoutons ce printemps silencieux, pas celui d’une nature morte qu’on nous annonçait, mais celui d’une ville qui respire à nouveau. La nature, elle, est en fête et semble se rire de ce micro-organisme qu’elle nous a envoyé et qui nous rappelle à quel point nos fondations sont fragiles. Cela ressemble à une « adresse aux vivants» (16), une invite à prendre ses distances avec un modèle de société sans avenir, et à construire, ici et maintenant, de véritables alternatives.

(1) Science, 5 juin 2015, In peril, H. Pringle

(2) Science, 5 juin 2015, The poisoned necklace, A. Lawler

(3) Les Zo’é, Survival

(4) Beatriz Huertas Castillo, Los pueblos indigenas en aislamiento, 2002

(5) Nathalie Pinjon-Brown, Choc et échange épidémiologique : Espagnols et Indiens au Mexique (1520-1596), thèse de doctorat, Université Paris IV, 2006

(6) idem

(7) Motolinia, Histoire des Indiens de la Nouvelle-Espagne, 1538

(8) Revue Ikewan, n°112, 2020

(9) Charles C. Mann, 1491, éd. Albin Michel, 2007

(10) El Pais, 4 juin 2015, Las ultimas tribus no contactadas salen de la selva, M. Ansede

(11) Science, 5 juin 2015, Protecting isolated tribes, R. S. Walker / K. R. Hill

(12) https://www.dailymotion.com/video/x5syyyi

(13) Confidencial, 5 janvier 2020, Viaje al corazon de una de la ultimas tribus aisladas de la Amazonia, M. Ibarrola

(14) Protocolo de actuación ante el hallazgo, avistamiento o contacto con pueblos en aislamiento y para el relacionamiento con pueblos indígenas en situación de contacto inicial, Resolución ministerial, 23 de julio de 2015

(15) Mediapart, 18 février 2020, Jair Bolsonaro mène une offensive généralisée contre les autochtones, J.M. Albertini

(16) Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l’opportunité de s’en défaire, Raoul Vaneigem

Le goût amer de la coca bolivienne

à la UneLe goût amer de la coca bolivienne

      Retour sur la politique de la coca du Président Evo Morales à la veille de l’élection présidentielle en Bolivie. La réhabilitation de la feuille sacrée des Incas est loin d’avoir tenu toutes ses promesses, surtout pour les peuples autochtones.

(article du 10 mai 2019 réactualisé)

 

     A la fin de l’époque coloniale, soutenir les luttes nationalistes lorsque l’on n’était pas soi-même Camerounais ou Algérien, cela signifiait combattre un ordre international injuste, basé sur l’inégalité entre les peuples. De même, défendre les peuples autochtones aujourd’hui, lorsque l’on n’est ni Arawak, ni Pygmée Baka, ne peut avoir de sens que si cette action s’intègre dans un projet plus large, en l’occurrence la mise en cause d’un modèle de civilisation en crise, voire pour certains au bord de l’effondrement.

     Ces peuples, eux aussi en voie d’extinction, survivent la plupart du temps dans des poches isolées aux confins du monde moderne. Mais en Bolivie, l’identité indigène est dominante. Evo Morales, président depuis 2006, s’en revendique, et c’est en défendant la feuille de coca comme symbole de la culture andine qu’il a accédé au pouvoir. A l’époque, la politique antidrogue des Etats-Unis avait pour but d’éradiquer totalement cette plante de Bolivie. Combattre cette politique, pour Evo Morales, signifiait alors combattre l’impérialisme américain et reconquérir  la souveraineté nationale.

     Dans une optique de solidarité avec les peuples premiers, on peut donc se demander si l’action du premier président indien sud-américain en faveur de cette plante représente un véritable changement de paradigme. Dans cette lutte emblématique d’un réveil indigène, les solutions proposées montrent-elles une voie alternative à l’impasse politique, économique, écologique et sanitaire dans laquelle le monde se trouve engagé ? Ou bien s’agit-il seulement d’une posture sans conséquences concrètes, d’une pachamamada, pour employer un terme intraduisible en français, faisant référence à la fois à la divinité précolombienne de la Pachamama, la Terre nourricière, et à son utilisation démagogique dans des discours politiques trompeurs ?

     Rappelons que la feuille de coca revêt un caractère sacré ou fortement symbolique dans la plupart des cultures amérindiennes du continent sud-américain, alors que pour le monde occidental, ce n’est qu’une matière première servant à la fabrication d’une drogue, la cocaïne. On peut toujours se gausser des bobos occidentaux qui tombent dans le panneau de la « sacralisation de la coca », s’extasient devant l’image d’un Président indien qui défend une culture ancestrale, et vantent la convivialité des séances de mastication en commun (1). Il n’en reste pas moins que l’attachement des cultures andines à cette feuille pour de multiples raisons (économiques, symboliques, religieuses, médicales, etc.) fait de la politique d’éradication un des derniers chapitres du génocide culturel en cours depuis le début de la Conquête. Il suffit d’imaginer la réaction des Français si une puissance étrangère décidait d’arracher les pieds de vigne en France, et d’interdire la fabrication du vin au nom d’une politique prohibitionniste, pour comprendre ce que ressentent les populations andines depuis des décennies. Mais ce genre d’empathie collective, hélas, est encore une donnée absente de la politique internationale.

 

4543782586_a85117299c_o (2)                                  Evo Morales, candidat à un quatrième mandat

 

                          Evo Morales isolé sur la scène internationale

 

     Lors de son discours devant la 62ème session de la Commission sur les narcotiques de l’ONU à Vienne le 14 mars 2019, le Président Bolivien s’est targué d’avoir mis fin à l’immixtion des Etats-Unis dans la politique interne de son pays en expulsant la DEA, l’agence américaine chargée de lutter contre le narcotrafic, et de lui avoir redonné sa pleine souveraineté, alors qu’auparavant, c’était l’ambassade américaine à La Paz qui décidait de la politique sécuritaire de la Bolivie (2). Il a également mis en lumière ce que beaucoup d’experts reconnaissent aujourd’hui, à savoir que la politique antidrogue mondiale est un échec, et il a rappelé que son activisme au sein de cette organisation internationale a permis d’inclure une réserve dans la Convention de 1961 sur le trafic de stupéfiants, autorisant la mastication de la feuille de coca sur tout le territoire bolivien (3). La Bolivie s’était retirée de l’accord international en 2012, puis l’avait réintégré après le vote de cet amendement.

     Mais faute de soutiens internationaux, hormis ceux d’une Alliance bolivarienne moribonde, Evo Morales n’a pas obtenu ce qu’il réclamait déjà avant d’accéder au pouvoir : le retrait de la feuille de coca de la liste des stupéfiants, qui lui aurait permis de la commercialiser sur l’ensemble de la planète. Cette plante, pourtant, n’a aucun effet psychotrope. Elle n’altère pas la conscience et ne provoque aucune dépendance. Consommée à l’état naturel, elle ne fait pas plus d’effet que le thé ou le café, et sa prohibition ne repose sur aucune donnée scientifique valable. C’est sa transformation en cocaïne qui en fait une drogue, et ce changement de nature, réalisé dans des laboratoires clandestins, ne pourrait se faire sans l’apport de produits chimiques dont la plupart sont importés des pays industrialisés.

     Demi-succès,  ou demi-échec, comme on voudra, la « diplomatie de la coca » menée par Evo Morales aura tout au moins servi à mettre à l’agenda des Nations-Unies une revendication qui jusqu’alors ne dépassait pas le cadre des cultures indigènes. Mais pour certains, comme le médecin psychiatre et spécialiste de la coca Jorge Hurtado, la Bolivie a fait « un pas en arrière comme leader de l’antiprohibitionnisme » en réintégrant la Convention de 1961 (4). Elle a gagné une reconnaissance du droit de consommer de la coca sur son territoire, mais au prix d’une acceptation de son interdiction dans le reste du monde. Un renoncement qui maintient cet élément clé de la culture andine dans la catégorie des substances prohibées.

 

                            Favoriser le marché légal pour limiter le narcotrafic

 

   A l’intérieur du pays, l’action d’Evo Morales est marquée par une réhabilitation culturelle et politique de la feuille de coca. Début 2017, la Bolivie adopte une « Loi générale de la coca », dont les finalités sont notamment de « protéger et revaloriser la coca originelle et ancestrale comme patrimoine culturel » de la Bolivie, et de « promouvoir la recherche scientifique, médicale et socio-culturelle sur la coca et ses dérivés ». En effet, non seulement la coca en tant que telle n’est pas une drogue, mais ses bienfaits thérapeutiques et ses qualités alimentaires sont connus depuis des années, et largement documentés. Des recherches menées au début des années 2000 ont abouti à la conclusion qu’elle était un excellent fluidifiant sanguin, qui peut prévenir les maladies cardio-vasculaires, c’est un tonifiant physique, intellectuel et sexuel, qui peut concurrencer bon nombre de produits gériatriques, et grâce à son action bronco-dilatatrice, elle aide à lutter contre le mal des montagnes et peut expliquer pourquoi des millions de personnes vivent sans difficulté à plus de 3000 mètres d’altitude (5).

 

071_71-2.jpgOffrandes de coca à la Pacha Mama / F. Badaire

 

     Déjà en 1975, une étude de l’université d’Harvard avait établi que la coca présente une très haute valeur nutritive, du fait de sa richesse en calcium, en fer, et en vitamines A, B2 et E. Toutes ces données avaient conduit les promoteurs de la feuille de coca à croire en son potentiel commercial sur le marché de la parapharmacie. Ce commerce aurait pu permettre à des milliers de paysans de vivre légalement de leur production et il aurait ainsi contribué à développer le pays, un des plus pauvres du continent. Malheureusement, les revendications de quelques millions d’Indiens ne pèsent pas lourd face à un système de domination mondial qui n’a guère changé de visage depuis cinq siècles. La coca, jadis diabolisée par les conquérants espagnols, reste dans la catégorie des substances maléfiques, et Evo Morales, faute de débouchés internationaux, est contraint de limiter la superficie des plantations de coca, la taille du marché intérieur étant trop petite pour absorber l’ensemble de la production locale.

     Toutefois, le gouvernement bolivien a décidé de légaliser une bonne partie de la production qui jusqu’alors restait clandestine. Dans la loi de 2017, les surfaces autorisées de plantations de coca passent de 12 000 ha à 22 000 ha. Un changement énorme par rapport à la politique de « zéro coca » imposée à la Bolivie par les Etats-Unis avant l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales. Ce programme d’éradication reposait sur le préjugé, toujours vivace parmi les dirigeants occidentaux, selon lequel la consommation de coca, la mastication principalement, est une marque d’arriération appelée à disparaître. La Convention des Nations Unies de 1961 garde d’ailleurs la trace de cette vision idéologique car dans son article 49, elle prévoit que « la mastication de la feuille de coca sera interdite dans un délai de 25 ans après l’entrée en vigueur de ladite Convention ». Les puissances dominantes étaient confiantes à l’époque dans leur capacité à imposer leurs conceptions civilisatrices au reste du monde ! Mais plus de cinquante ans après la signature de ce traité international, la coca s’accroche à ses montagnes. On n’efface pas ainsi d’un trait de plume des coutumes millénaires.

     L’extension des surfaces légalement cultivées repose sur des évaluations du marché présentées par le Ministre du développement rural, César Cocarico (6). Selon lui, 18 000 ha seraient nécessaires pour couvrir les besoins de la mastication, et les 4000 ha restant seraient destinés à la fabrication de produits dérivés comme des galettes, des infusions ou des dentifrices. Aussi contestables que soient ces évaluations, elles modifient les perspectives pour les producteurs, ainsi que la dynamique des marchés légaux et illégaux. Dans une politique de réduction des superficies autorisées, une part plus importante de la production de feuilles est vendue aux narcotrafiquants, faute de pouvoir s’écouler sur les marchés légaux. Alors que l’extension des surfaces autorisées incite les producteurs à écouler leurs feuilles sur le marché légal. D’une part parce qu’ils préfèrent vivre légalement de leur activité, nourrir leur famille et éduquer leurs enfants dans le respect des lois plutôt que de subir les affres de la clandestinité. D’autre part, parce que d’un point de vue économique, ils y ont intérêt, la coca légale étant vendue  en général plus cher que la coca illégale.

     Au Pérou par exemple, le prix du kilo de coca fixé par ENACO, l’entreprise d’Etat qui détient le monopole de sa commercialisation, était de 3,80 $ en 2015, tandis que le prix payé aux producteurs par les narcotrafiquants ou leurs intermédiaires était de 2,50 $ (7). En 2017, la tendance était inversée selon l’ONUDC, avec un prix officiel de 2,4 $ alors qu’il était de 3,4 $ sur le marché illicite, mais ces chiffres ne tiennent pas compte de la forte demande d’acheteurs privés qui proposent des prix deux ou trois fois plus élevés  que celui artificiellement bas fixé par ENACO.

     En Bolivie, le kilo dépasse régulièrement les 9 $ et peut atteindre les 15 dollars sur le marché de Villa Fatima à La Paz, alors qu’il coûte aujourd’hui moins de 1 dollar en Colombie, où l’essentiel de la production sert à alimenter le narcotrafic (8). Si l’on compare les trois principaux producteurs (Colombie, Pérou, Bolivie), plus la taille du marché légal de la coca est importante, plus le prix de la feuille est élevé. C’est l’ampleur et la solidité de ce marché licite en Bolivie et la forte demande de coca pour une consommation traditionnelle qui la rend plus chère, et rend du même coup le pays moins attractif pour les narcotrafiquants (9).

     La logique, appliquée par le gouvernement d’Evo Morales, consiste donc à développer le marché légal, plutôt que de combattre aveuglément une production que l’interdiction même pousse vers le narcotrafic. Cette politique se défend si l’on analyse sérieusement les chiffres. La presse internationale, les médias français notamment, assènent toujours les mêmes données sans vérifier : « 50 % de la production bolivienne est déviée vers le narcotrafic », prétend un journaliste sur une grande chaîne française. En réalité, les chiffres de l’ONU indiquent que 35 % de la production bolivienne n’est pas vendue sur les marchés légaux de Villa Fatima à La Paz et de Sacaba. Mais cela ne veut pas dire pour autant que cette part là est entièrement transformée en cocaïne. Traditionnellement, une quantité importante de feuilles de coca est écoulée directement par le biais de filières parallèles dans les grands centres miniers, où la consommation est importante. C’est le cas surtout de la production du Chaparé, dont les planteurs sont eux-mêmes d’anciens mineurs reconvertis. De plus, une part non négligeable de coca cultivée en Bolivie est exportée vers le Nord de l’Argentine. Comme elle passe clandestinement la frontière, elle est considérée comme illégale et vient grossir les chiffres du narcotrafic. En réalité, elle est destinée à l’acullicu, la mastication, une habitude autant ancrée parmi les populations du Nord de l’Argentine que de la Bolivie.

 

094_94 (2)Des mineurs achètent leur ration de coca avant d’aller au fonds du puits / F. Badaire

 

     Globalement, les surfaces totales cultivées aujourd’hui (légales et illégales) ont diminué par rapport à la période précédant l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir. Elles étaient de 27 700 ha en 2004, 25 400 ha en 2005, et de 23 100 ha en 2018 (10). Si l’on considère également le fait que le marché légal est en constante expansion depuis cette époque, une conclusion logique s’impose : la part de coca bolivienne vendue aux narcotrafiquants a bel et bien diminué. La politique antinarcotique du gouvernement bolivien est donc loin de représenter un échec, comme on le prétend à Washington.

     Il n’en reste pas moins que le narcotrafic continue de corrompre la société et la vie politique boliviennes, principalement dans le Chaparé. Dans cette région, l’argent coule à flot. Des projets d’infrastructure sont réalisés grâce à des investissements qui peuvent sembler suspects au regard du PIB national. Il en est ainsi par exemple de l’aéroport de Chimoré, construit au milieu des champs de coca, avec sa piste la plus longue du pays. Certains observateurs notent  à juste titre que l’argent de la cocaïne irrigue l’économie bolivienne, et s’infiltre dans les milieux politiques et l’institution militaire (11). Il se pourrait même que le degré de pénétration des mafias au sein de l’Etat soit beaucoup plus grave qu’il n’y paraisse, comme le révèle l’arrestation début mai 2019 de deux importants chefs des forces de sécurité, après avoir participé à des voyages de divertissement payés par un narcotrafiquant notoire. Parmi eux, l’officier en charge des contrôles à l’aéroport de Chimoré, et le chef des Forces spéciales de lutte contre le crime de Santa Cruz, ville la plus peuplée du pays (12).

     La pieuvre étend ses tentacules jusqu’au cœur du pouvoir bolivien, mais n’est-elle pas aussi bien implantée dans le système financier international ? En 2009, le chef du bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime, Antonio Maria Costa attirait l’attention sur le fait que la majeure partie des 352 milliards de dollars de profits mondiaux tirés du trafic de drogue avaient été blanchis par des institutions financières l’année précédente, et qu’il avait permis de renflouer les banques à court de liquidités au plus fort de la crise financière (13). La Bolivie, avec son discours anti-impérialiste et sa diplomatie de la coca, fait figure de coupable idéal.

     Au final, ce n’est pas la coca en elle-même qui pose problème, mais le crime organisé, et celui-ci ne prospère qu’à l’ombre de la prohibition. Déjà en 1932, John D. Rockefeller,  dans une tribune publiée dans le New York Times, écrivait à propos de l’interdiction de l’alcool aux Etats-Unis : « la consommation d’alcool a augmenté. Les bars ont remplacé les salons de danse, une légion de criminels est apparue, bon nombre de nos citoyens exemplaires ont ignoré ouvertement la prohibition, le respect de la loi a diminué et le crime a augmenté à un niveau jamais connu ». Rien de nouveau sous le soleil de Bolivie.

 

                                  Une politique répressive à géographie variable

 

     La Bolivie limite malgré tout le marché de la coca pour ne pas être accusée de laxisme. Et même si les grandes campagnes d’éradication ont cessé, les cocaleros ont toujours du mal à comprendre pourquoi dans une vallée, la coca est légale, et dans celle d’à côté, elle est hors la loi. La répression policière continue, mais selon des critères géographiques qui obéissent cette fois à une logique politique.

     Dans les cénacles internationaux, Evo Morales présente sa stratégie de lutte antidrogue comme un nouveau concept, totalement différent de l’éradication forcée, conçue et appliquée par les Etats-Unis. Le New-york Times, vantait en 2016 les mérites d’une politique basée sur le dialogue et la concertation avec les producteurs. Ceux qui veulent cultiver la coca et qui se sont enregistrés auprès du gouvernement de manière volontaire reçoivent de petites parcelles de terre pour les cultiver en quantités contrôlées. Les cultures non autorisées, elles, sont arrachées, mais seulement après avoir négocié et cherché des solutions alternatives avec les cocaleros (14).

    Cela se déroule effectivement ainsi la plupart du temps, mais une région se trouve désormais dans le collimateur du gouvernement, celle des Yungas, où traditionnellement, la coca est cultivée pour le marché légal. Ces hautes vallées, situées sur le versant oriental des Andes,  sont désormais en état de rébellion contre le gouvernement. La situation s’est particulièrement dégradée en septembre 2018, lorsqu’une intervention de la FTC (Force d’Action Conjointe) pour arracher des plantations de coca non autorisées dans la municipalité de La Asunta, s’est terminée par la mort de deux cocaleros et d’un policier. Depuis, les incidents se multiplient dans le secteur. Au début de l’année, les producteurs de coca ont bloqué l’accès à la région, transformée alors en camp retranché, et le gouvernement a envoyé des troupes héliportées pour rétablir l’ordre, comme au bon vieux temps de la DEA. Evo Morales est désormais haï par bon nombre de planteurs des Yungas, un comble pour celui qui s’est toujours présenté comme un défenseur de la petite feuille verte.

 

la asuntaMouvement de troupes à La Asunta / Eliseo Terrazas, ADEPCOCA, 6 avril 2019

 

     Que s’est-il donc passé pour qu’un conflit d’une telle ampleur éclate ? D’abord, il faut savoir qu’Evo Morales, même devenu chef de l’Etat, est resté responsable syndical des six fédérations de cocaleros du Tropique de Cochabamba, dans le Chaparé. Difficile, dès lors de ne pas défendre les intérêts de ses affiliés. Dans sa prétention à « honorer les producteurs de coca », il a surtout rendu service à sa base sociale. Ainsi, sur les 10 000 ha supplémentaires de coca légale reconnus par la loi de 2017, 7300 ha se trouvent dans le Chaparé, et seulement 2300 ha dans les Yungas. Le gouvernement bolivien a distribué à tour de bras des permis de cultiver dans le Chaparé, alors que dans les Yungas, les producteurs n’ont pas bénéficié des mêmes largesses. Pourtant, la feuille des Yungas, très tendre et à faible teneur en cocaïne, est celle qui convient le mieux à la mastication traditionnelle. Celle du Chaparé, plus dure et plus concentrée en alcaloïdes, est davantage recherchée par les narcotrafiquants.

     Sociologiquement, les deux régions sont assez différentes. Longtemps réputée pour alimenter le narcotrafic, la région du Chaparé est peuplée en grande partie d’anciens mineurs de l’altiplano ayant perdu leur emploi dans les années quatre-vingt. Envoyés dans les régions tropicales du département de Cochabamba pour coloniser de nouvelles terres, ils ont été abandonnés à leur sort par les gouvernements néolibéraux de l’époque, ne trouvant d’autres moyens de survie que la culture de la coca. Tout en changeant de milieu et d’activité, ces travailleurs indiens ont conservé une forte tradition de lutte syndicale. Dans les Yungas, les cocaleros sont des petits planteurs qui ont récupéré les terres d’anciens terratenientes après la réforme agraire de 1953. Ils se sont organisés en une coopérative de producteurs, du nom d’ADEPCOCA (Association départementale de producteurs de coca), qui gère également le marché légal de Villa Fatima à La Paz.

 

048_48 (2)Pause coca dans les Yungas / F. Badaire

 

     Depuis l’adoption de la loi sur la coca, ADEPCOCA crie au favoritisme. La rupture est consommée entre Evo Morales et la principale organisation cocalera. Son Président, Franklin Gutiérrez s’est déclaré candidat d’opposition à l’élection présidentielle de 2019. Mais il croupit en prison depuis les incidents de La Asunta de septembre dernier. Cette candidature a mis de l’eau au moulin des partisans du Président, prompts à voir dans ce conflit des dessous politiques, et même la main de Washington. Selon eux, les Etats-Unis chercheraient, à travers l’action de diverses ONG dans les Yungas, à rompre l’unité du mouvement cocalero, pour mettre en difficulté Evo Morales avant l’élection présidentielle. Si tel est le cas, la manœuvre est réussie. La Bolivie n’a jamais connu un conflit aussi grave entre le gouvernement et les producteurs de coca depuis l’époque des gouvernements néolibéraux à la solde de Washington. Paradoxalement, c’est une loi sensée revaloriser la feuille de coca qui en a été le détonateur.

     Tout au long de l’année écoulée, le MAS, le parti d’Evo Morales, et l’opposition se sont affrontés pour le contrôle d’ADEPCOCA. Le marché de Villa Fatima étant toujours entre les mains des proches du dirigeant emprisonné Franklin Gutiérrez, les secteurs favorables au gouvernement ont procédé à l’élection d’une nouvelle présidente, Elena Flores, qui a installé son siège dans une succursale de l’association. Désormais, il existe deux marchés parallèles à la Paz, mais l’ancien se vide petit à petit et meurt par asphyxie, car la nouvelle direction a émis des permis tout neufs qu’il faudra désormais se procurer pour avoir le droit d’écouler sa production.

 

                                                      Etatisme versus coopérativisme 

 

     Outre le clientélisme politique et l’appui à certains groupes plutôt que d’autres, la pomme de discorde entre Evo Morales et les producteurs des Yungas se situe aussi dans la façon dont ils envisagent l’organisation du marché légal. ADEPCOCA fonctionne comme une structure autogérée, qui encadre à la fois la production de la feuille de coca et sa commercialisation. Elle distribue elle-même les permis de cultiver à ses membres, et administre le marché de Villa Fatima où la production des Yungas est vendue en gros.

     En matière de lutte contre le narcotrafic, elle a instauré une forme de « contrôle social ». L’organisation s’assure elle-même de la régularité de la production, pour éviter qu’un trafic illégal ne serve de prétexte à des opérations policières. Bien sûr, il y a toujours des brebis galeuses, mais celles-ci s’exposent à de fortes sanctions, comme la confiscation de terres par l’organisation de producteurs.

     Dans les zones de production nouvellement reconnues par la loi en revanche, l’Etat contrôle directement la production et la commercialisation. Dans le Chaparé, c’est la DIGCOIN (Direction générale de la commercialisation et de l’industrialisation de la feuille de coca) qui administre le marché de Sacaba, créé pour écouler la production de la région. Le syndicat des cocaleros y joue toujours un rôle important, mais son lien organique avec le pouvoir rend inimaginable une quelconque prise d’autonomie. Dans les Yungas, certains secteurs comme celui de Caranavi passent également sous la tutelle immédiate de l’Etat, qui est désormais le seul habilité à délivrer des licences aux producteurs.

     Evo Morales s’éloigne-t-il du modèle associatif, au profit d’une organisation plus verticale et centralisée ? Jorge Hurtado, un des fondateurs d’ADEPCOCA, soupçonne le Président cocalero de vouloir mettre en place un monopole d’Etat comme au Pérou avec l’entreprise publique ENACO. « Le gouvernement bolivien est en train de créer plusieurs petits ENACO, sous la tutelle du gouvernement. C’est une reprise en main par l’Etat du marché de la coca », dénonce-t-il.

     Etatisation, direction de l’économie par un parti gouvernemental d’un côté,  autogestion, organisation décentralisée et démocratique de l’autre, ce vieux conflit qui traverse l’histoire de la gauche est-il en train de se rejouer autour de la feuille de coca ? Il faudrait pour cela que l’appartenance à cette famille politique soit revendiquée par les deux antagonistes. Or, si c’est le cas d’Evo Morales et de son parti le MAS (Mouvement vers le socialisme), rien n’est moins sûr du côté d’ADEPCOCA.

     Au moment de la réforme agraire et de la redistribution des terres dans les Yungas prévalait le principe d’égalité. Dans les zones de production traditionnelle règne toujours le minifundio, la petite propriété, mais il n’en est pas de même dans les nouvelles zones de peuplement. « Là, dans cette frange productive, la possession de la terre est différenteCes dernière années, on a vu réapparaître des grands propriétaires », explique Dionicio Nuñez, ancien vice-ministre de la coca.  Le retour du latifundio, avec l’emploi de travailleurs journaliers, a même été brandi comme argument par le gouvernement pour justifier les opérations de police dans les Yungas.

     Bien sûr, on est encore loin de la grande hacienda telle qu’elle existait à l’époque où l’ensemble de la production de coca était entre les mains de six ou sept grandes familles d’ascendance espagnole, mais on s’éloigne également du modèle égalitaire prôné par Evo Morales, dans lequel chaque plantation de coca ne doit pas dépasser 1 cato, soit 1 600 mètres carrés, par famille.

     Quant à l’orientation politique des dirigeants d’ADEPCOCA, elle peut être perçue à travers les déclarations de son Président Franklin Gutiérrez. Lors de l’annonce de sa candidature à l’élection présidentielle, il a présenté sa force politique comme n’étant « ni de droite, ni de gauche », un slogan qui, lorsqu’il est agité, laisse  généralement peu de place à des politiques de gauche.

     Et puisqu’il est question ici de culture indienne, on pourrait pousser un peu plus loin l’analyse et se demander si ces divergences entre étatisation et auto-organisation des producteurs ne renvoient pas à des mémoires politiques plus lointaines. Evo Morales, en tant que Premier Président sud-américain de culture amérindienne, est dépositaire d’un héritage politique précolombien, même s’il n’est pas clairement exprimé.

     A première vue, deux cultures politiques sont identifiables dans cette affaire. D’une part, une verticalité autoritaire, que l’on pourrait rapprocher de Tawantinsuyo, l’empire inca qui mit en place bien avant la révolution soviétique un système économique planifié reposant sur de grandes entreprises d’Etat (15). D’autre part, une horizontalité libertaire, qui s’inspirerait des sociétés auto-organisées et sans pouvoir coercitif, telles que décrites par l’anthropologue Pierre Clastres (16)

     Chez Evo Morales, la première source d’inspiration prédomine. Son parti, le MAS, est un assemblage de forces politiques de gauche liées à la paysannerie, au mouvement des cocaleros, et au réveil indigène. D’un point de vue idéologique, il mêle indigénisme, nationalisme et un reste de marxisme. Mais si l’on s’en tient à la composante indigène, la filiation avec Tawantinsuyo est claire. Le MAS est né de l’absorption du katarisme, un mouvement indianiste né dans les années soixante qui, derrière la dénonciation d’un Etat néocolonial et le rejet des élites décrites comme antinationales, imaginait un rétablissement de l’Etat de Qollasuyo, versant sud de l’Empire inca (17). Ce lien de parenté a été enrichi par les apports théoriques d’Alvaro Garcia Linera l’actuel vice-président, qui prônait le « socialisme communautaire des ayllus ».  Selon lui, l’Etat devait disparaître grâce au renforcement de la communauté traditionnelle aymara appelée ayllu. Mais dans la plus pure tradition marxiste-léniniste, ce stade final de l’évolution de la société andine devait d’abord passer par une phase de dictature du prolétariat (18).

     Fort heureusement, Evo Morales ne s’en est pas tenu à un indigénisme ethnique. Dans sa stratégie de conquête du pouvoir, il a fait alliance avec des secteurs non-indigènes et les classes moyennes. Son modèle économique, dont Alvaro Garcia Linera en est également l’inspirateur, s’est d’abord présenté comme un « capitalisme d’Etat andin » dans lequel la puissance publique, avec les revenus qu’elle tire des hydrocarbures et des mines, devait participer au développement communautaire. Pendant un temps, l’organisation coopérative, le mode de production capitaliste et la direction économique de l’Etat devaient cohabiter (19). Mais au bout de trois mandats, de nombreux partisans de la première heure regrettent que du « capitalisme d’Etat andin », il ne reste que le capitalisme tout court, et que l’action de l’Etat se réduise à des politiques clientélistes ou des mesures en faveur du capital national et international, au détriment des communautés les plus faibles, notamment celles des basses terres d’Amazonie.

     Plutôt qu’une lutte entre deux conceptions de la gauche, le conflit entre le gouvernement et les cocaleros des Yungas reflète en réalité la perte de repères et la dérive politicienne de ceux qui défendaient la coca au nom du progrès social et politique.

                                               Coca Colla plutôt que Coca Cola

 

024_24_0001 (2)L’entreprise Coca cola à El Alto / F. Badaire

 

     Une des grandes ambitions d’Evo Morales était de développer l’industrie de la coca, de créer des usines de produits dérivés à la fois destinés à l’exportation et au marché intérieur. A l’international, en attendant que la Convention de 1961 lève l’interdiction de commercialiser la feuille de coca, des accords commerciaux étaient possibles avec l’ALBA, l’Alliance bolivarienne des Amériques, chère à l’ancien président vénézuélien Hugo Chavez. Le leader pan-américaniste voyait d’un œil favorable la promotion de la feuille de coca, dans la mesure où elle bousculait les Etats-Unis dans leur arrière-cour. Le Venezuela avait ainsi contribué au financement d’un embryon industriel cocalero. A Villa Tunari, dans le Chaparé, l’usine Ebococa d’un coût de 2 millions de dollars, avait pu voir le jour grâce à un apport de 900 000 dollars de la République bolivarienne.

     Aujourd’hui, force est de constater que la politique industrielle est un échec. La production n’a jamais vraiment décollé. Les machines d’Ebococa sont arrêtées et le site industriel est à l’abandon (20). L’usine fabriquait notamment des chizitos, des boules de maïs auxquelles étaient ajoutées de la poudre de coca comme supplément énergétique pour les cantines scolaires. Trop dures et trop amères, les écoliers en gardent un mauvais souvenir (21).

     Même sur le marché intérieur, les quelques petites entreprises qui se sont fait une place ont du mal à prospérer. Certes, le nombre de produits dérivés de la coca vendus à La Paz et dans les grandes villes a augmenté par rapport à l’époque où le marché légal était volontairement déprimé par la politique antidrogue américaine. Mais en l’absence de politiques de marketing, les habitudes de consommation n’ont pas changé et la feuille de coca reste essentiellement un produit destiné à la mastication traditionnelle. Dionicio Nuñez Tangara, l’ancien vice-ministre de la coca, reconnaît que la politique d’encouragement n’a pas été à la hauteur des ambitions affichées après l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir. « Il y a eu pendant quelques années des foires internationales où était présenté tout ce qui se produit avec de la coca. Tous les pays d’Amérique latine étaient invités. Mais les nouvelles autorités n’ont pas poursuivi cette action », regrette-t-il.

     Des fabricants de boissons gazeuses ont lancé des produits comme Coca Colla, Coca Brynco. Ils pensaient que l’appui gouvernemental leur permettrait de concurrencer Coca Cola, qui utilise aussi de la coca et se garde bien de le dire. Les deux entreprises n’ont tenu que quelques années avant de stopper leur production. L’un de ses dirigeants considère que le manque d’aides aux petits entrepreneurs et la bureaucratie ont découragé ce genre d’initiatives (22). Il se pourrait également que les mafias, grâce à des appuis hauts placés, aient fait pression pour empêcher le développement d’un marché légal de produits dérivés de la coca. Comme nous l’avons vu plus haut, un commerce réglementé, prospère et en pleine expansion, nuit à leurs affaires.

 

                                                La deuxième destruction de la coca

 

     Aujourd’hui, le Venezuela n’est plus en état d’acheter quoi que ce soit. Mais à l’époque où son économie était encore debout, il aurait pu importer des tonnes de produits issus de l’industrie de la coca. Or, le pays d’Hugo Chavez n’en a jamais voulu. L’expert ès-coca Jorge Hurtado, qui à ce moment-là avait été envoyé pour négocier avec le Venezuela, explique les raisons de cet étrange refus : « lorsque les services sanitaires vénézuéliens ont analysé nos produits, il y a eu un gros problème. Ils se sont rendus compte qu’ils contenaient des pesticides hautement toxiques, et la législation vénézuélienne ne pouvait pas les laisser rentrer ». C’est donc la contamination de la coca par des produits chimiques qui a tué le commerce avec l’ALBA avant même qu’il ne démarre. Selon Jorge Hurtado, 99 % de la production bolivienne est polluée par des intrants toxiques. Les cocaleros font un usage intensif d’herbicides comme le glyphosate, appelé ici Bazuka, et d’insecticides comme le Folidol et le Tamaron (23). Comme dans bon nombre de pays, aucune loi ne protège les consommateurs boliviens.

     Dionicio Nuñez minimise l’impact des insecticides sur les mâcheurs de coca. Selon lui,  « la plante est seulement aspergée au début de sa croissance, lorsque la feuille est tendre. Il s’écoule trois mois avant la récolte. Il n’a pas été prouvé qu’une fois cueillie, la feuille contienne des résidus de produits chimiques ». Mais il n’y a pas que la santé humaine qui entre en ligne de compte dans l’utilisation de polluants toxiques, il y a aussi l’impact sur la nature. L’importation de produits phytosanitaires a augmenté de 500% depuis le début des années 2000 selon l’Institut National de Statistiques (24). Un nombre limité de producteurs se lance dans la coca bio, mais selon Jorge Hurtado, rien n’est fait pour les aider.

 

009_9_0001 (2)La coca aux pesticides, un péril sanitaire/ F. Badaire

 

     Après les campagnes d’éradication de la coca justifiées par la lutte contre la cocaïne, c’est une deuxième destruction que connaît la petite feuille, mais cette fois plus insidieuse, plus sournoise que l’arrachage brutal. En laissant faire, voire en favorisant l’agrochimie, le gouvernement d’Evo Morales a corrompu la nature organique de la plante et brisé ses liens avec la Terre nourricière, sensée dispenser ses bienfaits aux hommes. La coca est tombée dans le piège de l’agro-business. Rien ne sert de mettre en avant son caractère sacré si elle empoisonne ceux qui la consomment. Tous les beaux discours sur les qualités alimentaires et sanitaires de la feuille sonnent creux si sa mastication quotidienne par des millions de Boliviens génère une prolifération de cancers.  La politique agricole bolivienne en a fait un produit comme les autres, comme la banane au chlordécone, comme les salades rincées à l’eau de javel, comme les pommes contaminées aux chlorpyrifos, comme les viandes bourrées d’antibiotiques et d’OGM, que nous ne pouvons plus avaler sans un soupçon d’intoxication lente. Une nouvelle fois, la culture de la coca se retrouve menacée par une invasion venue du Nord, dont les généraux sont les fleurons de l’industrie chimique.

 

                                                                          Pachamamada 

 

     Le scandale sanitaire de l’emploi massif de pesticides dans la coca n’est qu’un des aspects du désastre écologique que connaît le pays d’Evo Morales. Invasion de produits toxiques qui déciment les abeilles, comme le constate l’entomologiste Miguel Limachi (25), mais aussi d’organisme génétiquement modifiés : le gouvernement a fait voter en 2011 une loi qui autorise pour la première fois en Bolivie leur production, leur importation et leur commercialisation, tout cela en contradiction avec les principes énoncés dans la loi sur la Pachamama  votée un an plus tôt, qui institutionnalise les droits de la nature, ainsi qu’avec la Constitution bolivienne (26).

     Invasion également des parcs nationaux par des planteurs de coca, qui transforment des écosystèmes uniques au monde en zones de monoculture, au point de rentrer en conflit avec les communautés indigènes qui y vivent, comme c’est le cas sur le Territoire indigène et parc national Isidoro-Sécure (TIPNIS). Une plainte a été déposée par des organisations locales contre la construction d’une route qui coupe le territoire en deux et permet aux cocaleros installés sur le polygone 7 d’écouler leur production (27). Envoyée sur place, une mission d’enquête du Tribunal international des droits de la nature a été séquestrée pendant six heures par des producteurs de coca. Cette instance, créée par plusieurs ONG s’appuie pourtant sur la Déclaration universelle des droits de la Terre mère, proclamée lors du Sommet mondial des peuples et du changement climatique de Tiquipaya (Cochabamba) en 2010.  Loin de prendre la défense des enquêteurs, le Ministre de l’Intérieur Carlos Romero a mis en doute la légitimité de ce tribunal (28).

 

tipnis1Une vue du TIPNIS

 

     La forêt bolivienne est en danger. Les incendies qui ont ravagé cet été l’Amazonie bolivienne sont de même ampleur qu’au Brésil. Près d’1 millions d’hectares sont partis en fumée. Et pourtant, Evo Morales n’est pas d’extrême droite. Il mène simplement une politique productiviste, favorisant l’agriculture intensive et encourageant le chaqueo, la culture sur brûlis. La fondation allemande Fiedrich Ebert Stifnung, qui avait calculé que 350 000 ha de forêt disparaissaient chaque année en raison d’activités légales et clandestines (29) va devoir revoir ses chiffres à la hausse.

     Malgré cela, le gouvernement d’Evo Morales lance des mégaprojets miniers et énergétiques dont les conséquences sont désastreuses à la fois pour la biodiversité et la diversité humaine. La Bolivie a beau être placée constitutionnellement sous les auspices de la Pachamama et former un Etat plurinational reconnaissant les droits des peuples indigènes sur leur territoire, les politiques officielles limitent aujourd’hui les terres communautaires et rétrécissent sévèrement les réserves naturelles (30).

     En avril 2018, Ruth Alipaz, représentante indigène, dénonçait devant le Forum indigène de l’ONU les menaces qui pèsent sur 51 communautés et les risques d’expulsion en raison de projets de centrales hydro-électriques sur leur territoire, notamment les barrages de Chepete-El Bala sur le rio Beni, et de Rositas, dans département de Santa Cruz. Evo Morales veut faire de son pays un centre énergétique pour toute la région, mais ne voit-il pas que cette vision productiviste à court terme est contraire à la défense de l’environnement qu’il professe dans les cénacles internationaux ? Sans doute, car autrement, il n’aurait pas assisté à ce Forum, où il a été pris à partie par des représentants indigènes. Alex Villca Limaco, porte-parole de la Coordination de défense de l’Amazonie, a ainsi déclaré « qu’après 12 années de gestion, il est clair qu’il nous a trompé et menti de la manière la plus cruelle, parce qu’il a joué avec le rêve et l’espérance de beaucoup de peuples indigènes, non seulement de Bolivie, mais aussi de la planète entière » (31).

     Ce double discours, de l’Indien rebelle qui dénonce les politiques destructrices de l’environnement à l’extérieur, et du président qui les met en place à l’intérieur, ne passe plus. Le 7 février dernier, douze groupes de résistance indigène entamaient une marche depuis Sucre, la capitale administrative, jusqu’à La Paz, pour exiger le respect des conventions internationales sur les droits des peuples autochtones, de la Madre Tierra, et de la propre Constitution bolivienne. Respect de leur territoire, de leur environnement, de leur culture, les communautés indigènes semblent condamnées à mener les mêmes combats que sous les régimes néolibéraux ; il n’y a que la couleur de peau des gouvernants qui a changé, relève la sociologue Rocio Estremadoiro Rioja. « Tandis que dans les luxueux forums internationaux, nos dirigeants n’ont à la bouche que des sermons romantiques en faveur de la Pachamama, à la maison, ils nous agressent avec les pratiques extractivistes les plus orthodoxes, irresponsables, prédatrices, écocides, ethnocides, et en plus, sous couvert d’une idéologie « développementiste » et « progressiste » qui ferait même pâlir Domingo Faustino Sarmiento, en brandissant la dichotomie raciste et ethno-centriste de « civilisation » contre « barbarie » (32). Pour mieux apprécier la pique, il faut savoir que Domingo Faustino Sarmiento, président argentin de 1868 à 1874, que l’on pourrait surnommer le « Jules Ferry de la pampa », est resté dans l’histoire pour son action en faveur des sciences et de l’éducation, mais aussi pour ses positions racistes à l’égard des populations indigènes, qu’il contribua à exterminer au cours de plusieurs expéditions militaires.

     Certains Boliviens se souviennent cependant que les références à la Pachamama sont assez récentes dans le discours d’Evo Morales. Elles ont débuté peu après son élection, sous l’influence d’écologistes et de certains groupes indigènes. Auparavant, ce terme et ceux qui professent des croyances religieuses à l’égard de la Tierra Madre faisaient plutôt l’objet de railleries. Ni les cocaleros,  ni les paysans qui appartenaient au Mouvement vers le socialisme n’étaient « pachamamistes ». Bien qu’étant de culture indigène, leur principale préoccupation, comme celle de la plupart des paysans de la planète, n’était pas l’environnement mais la modernisation de l’agriculture et des rendements meilleurs (33). Le président bolivien n’est que le reflet de cette contradiction.

 

049_49 (2)Jacinta Mamani, personnage du documentaire Mama Coca / F. Badaire

 

     Evo Morales avait pourtant bien commencé. Il a essayé de renverser la dichotomie coca/cocaïne héritée de la croisade américaine contre les drogues, dans le sens d’une conception indigène et patrimoniale de la plante. Il a légèrement fait évoluer les Nations Unies, en ménageant une exception pour la Bolivie dans la Convention internationale sur le trafic de stupéfiants, sans toutefois réussir à ouvrir les yeux des dirigeants mondiaux sur l’absurdité de leur politique prohibitionniste. Il a également renversé la logique qui prévalait jusqu’alors sur la taille du marché de la coca, en favorisant les cocaleros, plutôt que les intérêts géostratégiques américains, avec des résultats mitigés en matière de lutte contre le commerce illicite. Toutefois, le développement d’une industrie de la coca, mettant en avant les qualités nutritives et énergétiques de la plante, n’a pas fonctionné, principalement par manque de volonté politique.

     Mais son troisième mandat s’achève avec un goût amer pour bon nombre de boliviens qui ont cru en lui. Il s’est mis à dos une partie des producteurs de coca qui, sans attendre la bénédiction de l’Etat, avaient mis en place un marché légal et autogéré, et il a trahi la confiance de bon nombre de communautés indigènes de son propre pays, en favorisant des politiques prédatrices des écosystèmes et agressives à l’égard des populations qui les ont préservés. Pire encore, il a laissé les lobbys de l’agrochimie empoisonner une feuille qui symbolisait pourtant les bienfaits de la Terre nourricière. Pour toutes ces raisons et pour d’autres encore, il peut difficilement prétendre au statut d’icône du mouvement indigène, et encore moins représenter une alternative, pour tous ceux qui rêvent d’un monde meilleur.

     Certes, les indices économiques de la Bolivie sont bons. Le pays connaît des taux de croissance records, les inégalités ont nettement diminué depuis 2005 et la pauvreté est en recul. Mais les paysans boliviens ne seront pas plus prospères s’ils deviennent dépendants de l’agro-business. Les citoyens ne seront pas plus heureux si se multiplient les maladies incurables. Le pays ne sera pas plus libre s’il oppresse ses propres peuples autochtones.

     D’un président indigène, on pouvait s’attendre à une véritable décolonisation socio-culturelle et à un dépassement des vieux schémas de l’Etat-nation. Il n’en est rien. Le projet de socialisme communautaire et d’effacement progressif de l’Etat semble tombé dans les oubliettes. Qu’il soit étatique ou capitaliste, le modèle suivi par le gouvernement bolivien reste celui d’un pouvoir vertical qui, dans l’histoire,  n’a jamais été synonyme d’émancipation pour le genre humain.  Au contraire, il est responsable des plus grandes catastrophes politiques et écologiques du XXème siècle, et il a largement contribué à la crise de civilisation actuelle.

 

 

        Post scriptum :

     Alors, retour à une forme de communisme primitif, où l’humanité vivrait dans de petites communautés autonomes, voire des ZAD, tout en pratiquant la permaculture et en s’éclairant à la bougie ? J’entends déjà ricaner les grands esprits de notre temps. Au-delà de la caricature, il est possible de réfléchir à une décentralisation démocratique jointe à une transition vers des technologies adaptées à la préservation de l’environnement (le low-tech), ce que de nombreux peuples autochtones ont su faire avant leur quasi-extermination par notre Grande civilisation. Ce sont là des pistes plus intéressantes à suivre que le totalitarisme high-tech et l’effondrement écologique vers lesquels nous fonçons allègrement.

 

  1. Le blog de J.P. Lavaud, Mediapart, 14-03-2017
  2. EFE, 14-03-2019
  3. Convention unique de 1961 sur le trafic de stupéfiants, art.49-c, réserves transitoires
  4. Jorge Hurtado, La guerra por el monopolio del alivio del dolor y el privilegio del placer : los carteles de la cocaina legal, Revista Cultura y Droga n°23
  5. voir les recherches menées par l’Instituto boliviano de biologia de la altura, avec l’IRD (https://www.ird.fr/la-mediatheque/fiches-d-actualite-scientifique/44-effets-physiologiques-de-la-consommation-traditionnelle-de-feuilles-de-coca)
  6. Blog de JP Lavaud, Mediapart, 14-03-2017
  7. Gestion, Limitaciones de Enaco generan mercado paralelo de hojas de coca, 5-11- 2015
  8. Chiffres ONUDC
  9. Insight Crime, 17-11-2016
  10. Sources ONUDC
  11. Humberto Vacaflor, Eju, 24-02_2017 / Blog JP Lauvaud, Mediapart 14-03-2017
  12. France 24, 3-05-2019
  13. The Guardian, 13-12-2009
  14. New York Times, 14-09-2016
  15. 1491, Charles C. Mann
  16. Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique / La société contre l’Etat
  17. Fabiola Escarzaga, Comunidad y revolucion en Bolivia : el pensamiento indianianista-katarista de Fausto Reinaga y Felipe Quispe, Politica y Cultura n°37, México
  18. Sylvia de Alarcon, Socialismo comunitario
  19. Carlos Ernesto Ichuta Nina, La Razón, 08-10-2012
  20. Erbol Digital, 9-03-2017
  21. Iprofesional, 9-05-2013
  22. Iprofesional, 9-05-2013
  23. Carlos Crespo, Los Tiempos, 22-02-2017
  24. La Prensa, 30-04-2019
  25. N+1, 28-01-2019
  26. Somos sur, SENA-Fobomde, 20-06-2011
  27. Mongobay, 26-08-2018
  28. Blog JP. Lavaud, Médiapart 10-10-2018
  29. Rocio Estremadoiro Rioja, Los Tiempos, 06-02-2019
  30. Roger Cortez, Pagina 7, 25-03-2019
  31. Miriam Telma Jemio, Mongabay, 23-04-2018
  32. Los Tiempos, 6-02-2019
  33. Entretien avec Sergio Caceres Garcia, ancien ambassadeur de Bolivie à l’UNESCO

 

Jacques Chirac, le goût de l’Autre

à la UneJacques Chirac, le goût de l’Autre

Les ambiguïtés d’un Président exotique

C’était sans doute l’un des aspects les plus sympathiques de sa personnalité : sa passion pour les cultures autochtones et leurs arts jadis qualifiés de primitifs. Elle ne l’empêchait de colporter des préjugés racistes à des fins bassement électorales. On se souvient de la phrase sur « le bruit et l’odeur » des immigrés, lâchée au cours d’un meeting à Orléans. Mais tout au long de ses mandats présidentiels, il s’est évertué à hisser les œuvres des peuples premiers au rang des plus hautes réalisations humaines, et sa stature politique ne l’a pas mis à l’abri des sourires condescendants qui accompagnent souvent ce genre d’engouement.

Il en avait donc fait son jardin secret, jusqu’à ce qu’un beau jour de février 1994, à l’occasion d’une exposition au Petit Palais sur les Indiens Taïnos, il fasse son coming out. Ce jour-là, celui qui n’est encore que le maire de Paris, au plus bas dans les sondages, se transforme en guide-conférencier. Il explique sur un ton à la fois docte et pince-sans-rire l’usage de spatules vomitives et de substances hallucinogènes dans les rituels shamaniques de ces Amérindiens des îles Caraïbes. Un peu plus loin, il décrit avec une précision d’archéologue des pièces trigonolithiques représentant des idoles : « Ces pièces à trois pointes indiquent très clairement le ventre et le sexe de la femme, les cuisses écartées, et la pointe du haut, le sexe de l’homme, c’est à dire un symbole de fécondité », explique-t-il à un public ébahi.

Dorénavant, sa marionnette dans les Guignols de l’Info sur Canal + n’apparaîtra plus en survêtement, une canette de bière à la main, mais en Grand chef indien. Bien plus tard, un masque japonais issu du théâtre Nô sera exhumé des réserves d’un musée de Toulouse, et son incroyable ressemblance avec la caricature de Jacques Chirac fera un tabac sur internet. L’amoureux des peuples lointains a donc un double exotique ! Cette pièce sera exposée en 2016 au Musée des arts premiers du quai Branly, lors d’une exposition consacrée à l’ancien Président.

masque Masque de démon japonais du XVIIIème siècle

Ce musée parisien, paquebot multicolore de l’architecte Jean Nouvel posé sur les rives de la Seine, inscrit désormais l’héritage de Jacques Chirac dans le paysage de la capitale. Cet espace, destiné à mettre en valeur les œuvres des civilisations extra-européennes, il le voyait comme un hommage unique à toutes ces cultures disparues, oubliées, et trop souvent méprisées. Lors de son inauguration en juin 2006, il définissait ainsi la place que ce musée devrait occuper dans l’univers culturel : « En montrant qu’il existe d’autres manières d’agir et de penser, d’autres relations entre les êtres, d’autres rapports au monde, le musée du Quai Branly proclame qu’aucun peuple, aucune nation, aucune civilisation n’épuise, ni ne résume le génie humain. Et c’est seulement dans leurs expressions toujours renouvelées que s’entrevoit l’universel qui nous rassemble ».

Une profession de foi qui ne lui évitera pas certaines critiques, surtout aux Etats-Unis où l’ex chef d’Etat français était peu apprécié depuis sa prise de position en 2003 contre l’aventure militaire en Irak. Sur son site internet, le magazine Art News parlera de l’« ouverture controversée », d’un musée aux « relents de colonialisme et d’impérialisme ». Pour certains, il véhicule en effet l’image de continents sauvages, exubérants et primitifs. De plus, ce musée abrite la majeure partie des oeuvres d’art africain détenues dans les collections publiques françaises, et cet héritage colonial fait polémique, depuis qu’Emmanuel Macron a ouvert le débat sur la restitution des biens culturels provenant des anciennes possessions françaises.

La passion de Jacques Chirac pour les cultures non occidentales allait parfois bien au-delà d’un simple attachement de collectionneur et il semblait parfois vivre cet art dans sa dimension mystique. Le jour de l’inauguration du musée, devant un buste maya, il demanda à Rigoberta Menchu, sur un ton très sérieux, si elle ressentait toujours de l’énergie en présence de cette divinité. Nul ne sait s’il plaisantait ou s’il était sincère, mais l’Indienne guatémaltèque, prix Nobel de la Paix, lui répondit par un « oui » qui se voulut convainquant.

Aillagon-Chirac-a-tente-de-donner-corps-a-ses-reves Rigoberta Menchu et Jacques Chirac lors de l’inauguration du musée

Le projet d’un musée rassemblant des œuvres culturelles non occidentales remonte à une rencontre fortuite, l’été 1992, sur une plage de l’île Maurice. Jacques Kerchache, grand collectionneur, spécialiste des arts premiers, se permet de troubler le repos de l’homme politique, assis sur un transat à quelques pas de lui. Il lui fait part de son étonnement lorsqu’il a vu en photo l’ouvrage qu’il a coécrit sur l’art africain, posé bien en évidence sur le bureau du maire de Paris. – C’était pour la mise en scène ou vous vous y intéressez vraiment ?, lui demande-t-il. – Votre livre, je l’ai lu au moins trois fois, lui répond Jacques Chirac. L’anecdote est rapportée par Germain Viatte, directeur du projet muséologique du quai Branly. De cette rencontre nait d’abord une amitié indéfectible. Jacques Kerchache explique son combat pour faire entrer les cultures non occidentales au Louvre. Jacques Chirac, convaincu qu’il n’existe pas plus de hiérarchie entre les arts qu’entre les peuples, approuve à cent pour cent. De retour à Paris, le collectionneur et le politique, main dans la main, mettent en chantier un certain nombre de projets, d’abord l’exposition du Petit Palais sur les Taïnos, puis à partir de l’élection de Jacques Chirac à la Présidence en 1995, l’ouverture d’une section au Louvre consacrée aux arts d’Afrique, d’Asie, d’Amérique et d’Océanie, jusqu’à la création du musée du quai Branly.

L’origine de cette admiration pour les arts premiers ? Dans ses Mémoires, Jacques Chirac raconte que, lycéen, il séchait les cours pour passer des après-midi entières dans les salles du musée Guimet des arts asiatiques. Devant des statuaires bouddhiques, il méditait sur l’éveil de Siddharta et s’imprégnait du « génie de civilisations majestueuses ». Il songea même à se convertir à l’hindouisme.

Devenu une personnalité politique, sa passion secrète n’était connue que de ceux qui pénétraient dans son bureau et découvraient alors quantité de statuettes africaines, de coupes anthropomorphes et de fétiches. « Tristes tropiques », le livre de Claude Lévy Strauss dans lequel le grand ethnologue mêle impressions de voyages et réflexions philosophiques sur les civilisations non occidentales, faisait partie de ses livres de chevet. Jacques Chirac s’était également lié d’amitié avec l’ethnologue Jean Malaurie, le fondateur de la collection Terres humaines, qui l’a initié au monde inuit. Selon Stéphane Martin, qui dirige actuellement le musée du quai Branly, l’ancien Président était particulièrement pointu sur le monde arctique, le Congo et le Nigeria.

Mais cet intérêt pour les peuples autochtones n’était pas dénué d’ambiguïté politique. D’abord, celui qui relancera les essais nucléaires dans le Pacifique ne partageait certainement pas leurs conceptions de la Nature. D’autre part, sa défense des droits des peuples indigènes s’arrêtait aux limites du territoire français.

Lorsqu’il se rend au Canada en 1999 pour un sommet de la Francophonie, il est le premier chef d’Etat à rendre visite aux Inuits du Nunavut, qui viennent d’obtenir leur autonomie. Devant une assemblée de leaders amérindiens, il n’hésite pas à saluer ce processus d’autodétermination. « Ce souhait des Inuit d’être enfin reconnus, de maîtriser leur destin, de garder leur culture, nous français nous le comprenons, et nous le soutenons », déclare-t-il. Pourtant, même sous son mandat, la France n’a pas signé la Convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail, qui consacre les droits des peuples indigènes, et refuse toujours de le faire.

En 1996, le Président Chirac organise une grande rencontre avec les peuples Amérindiens. Des représentants de 150 communautés sont accueillis en France et invités à l’Assemblée nationale ainsi qu’au palais de l’Elysée. Une cérémonie est même organisée pour apaiser les esprits des Indiens de Guyane envoyés près d’un siècle plus tôt à l’Exposition universelle, exhibés comme des bêtes de foire au Jardin d’Acclimatation et jamais revenus chez eux.

Jean-Claude Monod, directeur à l’époque de l’ONG Survival France, relate dans un article le malaise qui s’est emparé alors d’une partie des participants. « Le document de présentation de la rencontre, écrit-il, insistait sur le fait qu’elle devait revêtir un « caractère strictement culturel », traduisant l’embarras des organisateurs concernant la reconnaissance politique des droits des peuples autochtones ». Léon Bertrand, député RPR de Guyane et un des initiateurs de l’événement, révèle même au cours d’un point de presse les vrais objectifs de cette rencontre : selon lui, il s’agit de faire en sorte qu’en reconnaissant culturellement ces communautés, on fasse cesser les revendications politiques « agressives » de certaines d’entre elles. Cette « agressivité », il l’attribue alors à l’accroissement des contacts entre les organisations amérindiennes de Guyane et d’autres organisations indigènes d’Amérique latine. Les représentants de certaines communautés de Panama, de Colombie et d’Equateur, ne manqueront pas de manifester leur déception au cours d’une conférence commune organisée en marge de la rencontre.

Jusqu’où allait ce goût de l’Autre ? Jacques Chirac était un défenseur du multiculturalisme et l’avait montré, à travers son projet de faire de la chaîne France Ô le reflet de la diversité culturelle française. Avait-il évolué vers une conception plus politique du droit à la différence ? L’ancien Président n’a pas dévoilé tous ses secrets, et il emporte ses contradictions dans le monde des esprits, où il est allé rejoindre ses frères Inuits.

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Et si les Incas avaient colonisé l’Europe …

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Dans son dernier roman, « Civilizations », Laurent Binet s’amuse à saper les bases de la mondialisation occidentale. Et nous fait rire par la même occasion.

Et si …. C’est ainsi que démarrent toutes les uchronies, ces histoires inversées où les événements prennent une autre tournure que celle qui façonne notre passé. Celle de Laurent Binet manquait tellement à la liste des fantaisies historiques déjà écrites, qu’à peine publiée, je me suis précipité chez le libraire, avec la curiosité gourmande de celui qui va découvrir ce que l’imagination de l’auteur a bien pu inventer pour décrire un monde qui ne serait pas tel qu’il est, mais plutôt tel qu’il aurait pu être, et le secret désir de m’évader d’une civilisation occidentale globalisée, assise sur près de cinq siècles de domination coloniale.

Lire une uchronie, c’est un peu comme jouer à se faire peur, surtout lorsqu’elle raconte la victoire de l’empire du Mal sur notre monde à nous, forcément dans le camp du Bien. Un frisson nous parcourt en lisant par exemple « Le maître du haut château », de Philippe K. Dick, qui renverse l’issue de la Seconde guerre mondiale, ou encore « Le complot contre l’Amérique », de Philip Roth, qui part de la victoire imaginaire de Charles Lindberg, antisémite notoire, à l’élection présidentielle de 1940, pour décrire une Amérique qui mènerait une politique anti-juive et signerait un pacte de non agression avec Hitler.

Mais dans le cas de « Civilizations », aucun risque d’épouvante, puisque la réalité dépasse en horreur la fiction : en Amérique, 56 millions d’autochtones ont disparu suite aux massacres et aux épidémies propagées par les colons, tandis que 11 millions d’Africains ont été réduits en esclavage. Les auteurs des pires atrocités et les génocidaires sont les vainqueurs de l’histoire, tandis que les vaincus, les peuples amérindiens restent auréolés d’une sagesse et d’une grandeur d’âme qui n’a jamais pu se déployer, mais que l’on redécouvre aujourd’hui, à la faveur de la crise écologique mondiale.

On a plutôt envie de sourire en lisant les mésaventures de Christophe Colomb en Amérique, et l’épopée triomphante de l’Inca Atahualpa, dans une Europe du XVIème siècle désarticulée par l’arrivée de cet envahisseur. On se laisse aller à un sentiment de revanche rétrospective et on se met à crier : « bien fait pour eux ! ». Même si le plaisir est teinté d’une légère déception, d’un regret de ne pas voir l’uchronie se transformer en utopie qui jetterait les bases d’un monde meilleur. Dans « Civilization », je m’attendais à lire l’historiographie fictive d’une alternative andine à la société occidentale actuelle, dans laquelle le pillage des richesses naturelles, le règne de la propriété capitaliste, et la mise en coupe réglée du monde par la raison utilitaire, n’auraient pas fait les ravages que l’on connait. Il n’en est rien.

Laurent Binet donne à peine un avant goût, dans les toutes dernières lignes, de la société heureuse qui aurait pu naître si … Si Christophe Colomb n’avait pas enclenché un cycle d’extermination des Indiens d’Amérique, décrit quelques années plus tard par le frère Bartholomé de la Casas dans sa « Très brève relation de la destruction des Indes ». A la fin du livre, l’un des protagonistes se retrouve à Baracoa sur l’île de Cuba, carrefour des deux mondes, ville de palais regorgeant de richesses, où l’ « on y parlait toutes les langues, on y aimait toutes les femmes, on y priait tous les dieux », mais on y reste un peu sur sa faim.

Pour l’essentiel, l’action du roman se déroule au Siècle d’or, dans une Europe en pleine effervescence, et dans un passé plus lointain que Laurent Binet s’emploie à modifier, dans le but de poser les éléments susceptibles de faire basculer l’histoire dans un autre sens. Qu’aurait-il fallu pour que la victoire des Hispaniques sur les peuples d’Amérique ne soit pas si facile ? Trois choses : le fer, le cheval, et les anticorps. A partir de là, l’auteur imagine un prolongement des sagas nordiques déjà écrites, et à la suite d’Erik le rouge, fait descendre une expédition viking plus au sud que le Vinland dans l’actuel Canada, où il est maintenant prouvé que les navigateurs scandinaves ont établi une petite colonie aux alentours de l’an 1000.

A la découverte de cet argument, on frémit : Laurent Binet va-t-il réactiver le mythe aryen d’une dispersion planétaire de grands blonds aux yeux bleus, « race supérieure » sans laquelle, selon les nazis, aucune grande civilisation n’aurait pu voir le jour ? Heureusement, il évite cet écueil. La saga de Freydis Eriksdottir, fille imaginaire d’Erik le rouge, ne sert qu’à apporter sur le nouveau continent les trois éléments matériels nécessaires au retournement de l’histoire. Quant à la petite troupe de Vikings, menée par cette femme intraitable, elle disparaît après maintes péripéties au beau milieu des Andes et se dilue dans la population locale, ne laissant sur son passage que quelques chevaux que les Amérindiens apprennent très vite à maîtriser, quelques forgerons aux cheveux rouges et des gènes supplémentaires, qui leur permettront plus tard de résister aux invasions microbiennes.

Sur le plan formel, Laurent Binet utilise les procédés narratifs de l’époque, qu’il détourne de leur objet initial. Après la saga, le lecteur est plongé dans le journal de bord de Christophe Colomb, mais au lieu de faire le récit des premiers établissements espagnols dans les Indes occidentales, le « découvreur de l’Amérique » rend compte de la résistance inattendue des Taïnos, de la perte de tous ses hommes et de sa fin pathétique, dans un village indien, où il est contraint d’errer nu et abandonné de tous.

Viennent ensuite les Chroniques d’Atahualpa sur le modèle de celles d’Hernan Cortés et d’autres conquistadors, sauf que cette fois, le Nouveau Monde n’est pas l’Amérique, mais l’empire de Charles Quint, transformé pour l’occasion en Cinquième quartier de Tahuantinsuyu. Le genre épistolaire est également convoqué dans des correspondances imaginaires entre les philosophes Erasme et Thomas More, sur les avantages comparatifs du polythéisme inca et de la religion du « dieu cloué », pratiquée par de vieux Chrétiens sur la défensive. Enfin, le roman se termine par les aventures picaresques de Miguel de Cervantès, qui échappe de justesse au sacrifice humain sur une pyramide, alors qu’il est détenu à Bordeaux par les hommes de Cuauhtemoc, allié mexicain de l’Inca et conquérant du Royaume de France.

Par facilité peut-être, Laurent Binet ne procède qu’à des effets de miroir par rapport aux événements et personnages historiques ayant véritablement existé, sans pousser trop loin les conséquences du bouleversement qu’aurait supposé la domination inca et aztèque sur l’Europe occidentale. Ainsi, le Charles Quint de « Civilizations », au lieu de faire prisonnier François 1er au cours de la bataille de Pavie, est lui-même pris en otage par Atahualpa. Le roi d’Angleterre Henri VIII, cherchant à faire annuler son mariage, ne se détourne de la Papauté que pour se convertir à la religion du Soleil. Et la bataille de Lépante, choc naval titanesque entre deux empires, aura bien lieu, mais pour voir s’affronter la coalition islamo-chrétienne à l’armada hispano-inca, appuyée par la flotte franco-mexicaine.

L’imagination commence vraiment à prendre son envol lorsque, à partir du modèle socio-politique inca, l’auteur extrapole et invente les événements qui auraient pu découler des révoltes paysannes contre les seigneurs féodaux dans l’Europe du XVIème siècle. Ainsi, Atahualpa, en tant que digne représentant d’une forme de socialisme andin, se porte au secours du peuple en lutte et conquiert des territoires avec la facilité d’un Libertador. Le Saint Empire lui tombe littéralement dans les bras, et pour le plus grand bonheur de ses populations, il rétablit les terres communales, rend aux villageois l’usage des eaux et des forêts, que la noblesse s’était accaparées pour son profit exclusif, sans omettre d’instaurer une pratique raisonnée de la chasse, qui rappelle à certains égards la gestion écologique d’aujourd’hui. La dîme et autres impôts sont abolis, puisque l’empire inca regorge d’or. En contrepartie, chaque habitant du Cinquième quartier est assujetti à la mita, une sorte de service civique obligatoire imposé à chacun selon ses compétences pour le bien de la collectivité. On se plaît à rêver, à la place d’une mondialisation capitaliste à bout de souffle, à une évolution, aux siècles suivants, vers une forme de régime communiste universel, tempéré par les idées humanistes de penseurs européens comme Montaigne, que Laurent Binet convoque dans la dernière partie. Mais ce n’est pas le sujet du livre.

Au bout du compte, le plaisir intellectuel que procure ce roman est du même ressort que le jeu vidéo éponyme dont l’auteur s’est peut-être inspiré. Dans « Civilizations », Laurent Binet joue à bâtir et détruire des empires comme on manipule des pièces sur un plateau d’échecs. Il nous fait prendre conscience de la fragilité des civilisations et nous rappelle qu’il s’en faut d’un rien pour que certaines puissances hégémoniques basculent du mauvais côté de l’histoire.

La guerre contre la coca : une biopiraterie militarisée

à la UneLa guerre contre la coca : une biopiraterie militarisée

   A travers l’histoire de la prohibition de la coca et de la cocaïne, mise en lumière par le psychiatre bolivien Jorge Hurtado, se dessine une vaste entreprise d’accaparement puis de confiscation d’une richesse naturelle au profit exclusif de quelques firmes américaines. Le narcotrafic, avec son cortège de crimes, d’argent sale et de corruption, apparaît comme une conséquence de cette politique, un « effet indésirable » plus nocif que le mal qu’elle devait soigner.

   Il y a quelques temps, j’ai repris contact avec Jorge Hurtado, médecin psychiatre bolivien que j’avais interviewé sur sa méthode pour réduire la dépendance à la cocaïne. Sa thérapie, toute simple en apparence, consiste à faire mastiquer des feuilles de coca à ses patients, ou à prescrire la plante sous forme de pastilles. A l’état naturel, la coca ne contient qu’une quantité très faible d’alcaloïde, et ne provoque aucune addiction. En revanche elle peut, grâce à son caractère énergisant et ses vertus antidépressives, aider les cocaïnomanes à se défaire progressivement de leur habitude compulsive.

   Après avoir vu défiler dans son cabinet des centaines de consommateurs, le docteur Hurtado a constaté que ce n’était pas seulement la cocaïne qui provoquait l’addiction. Celle-ci s’installe surtout chez des personnes déjà affaiblies par un déséquilibre psychologique, par une dépression d’origine interne ou externe, chez des personnalités dépendantes ou bien présentant une faible tolérance à la frustration. Au lieu de dénoncer le fléau de la drogue, il faudrait, selon lui,  « plutôt parler d’épidémie de déséquilibres psychiques, de dépressions dans bien des cas, qui frappent de plein fouet le «monde civilisé» » (1).

   En accord avec la stratégie de « réduction des risques sanitaires », il considère l’usage de stupéfiants comme un problème à traiter par la prévention et l’action sanitaire, plutôt que par la répression policière. Pour Jorge Hurtado, la politique mondiale antidrogue devrait s’inspirer de ce concept, au lieu de reposer sur une approche purement prohibitionniste, que la Convention unique de 1961 sur les stupéfiants a gravée dans le marbre.

   La prohibition m’est souvent apparue comme un héritage des religions monothéistes, liguées entre elles pour réprimer les « passions mauvaises » comme la sexualité ou d’autres plaisirs. Pourtant, comme le souligne Jorge Hurtado, « l’utilisation de substances psycho-actives est normale depuis toujours dans le comportement humain ». La plupart des sociétés traditionnelles, plus proches de la réalité humaine que les Torquemada de l’abstinence,  reconnaissent ce fait massif, tout en encadrant l’usage des drogues et en l’intégrant à leur culture. Les nôtres n’ont pas renoncé à l’usage des psychotropes. Elles en ont simplement réservé le commerce et la vente à l’industrie pharmaceutique, ce qui ne nous met pas à l’abri de crises sanitaires, comme celle que vivent actuellement les Etats-Unis. Dans la première puissance mondiale, la distribution abusive d’opiacés par des médecins complaisants a conduit à l’intoxication préméditée de millions d’Américains (2).

   Expert en matière de coca, Jorge Hurtado a monté deux musées sur l’histoire de cette feuille, un à La Paz et un autre à Coroico dans les Yungas, région dans laquelle la plante est cultivée au moins depuis l’époque des Incas. Il a publié récemment un article sur l’histoire de la prohibition de la cocaïne (3) dont j’aimerais vous présenter ici les principales lignes, car il met bien en lumière la façon dont les puissances occidentales, à commencer par les Etats-Unis, se sont appropriées les bénéfices de la feuilles de coca, et comment, sous couvert de prohibition, des compagnies américaines parmi les plus connues, se sont attribué le monopole de la coca et de la cocaïne. Dans cette publication pour une revue colombienne, le docteur Hurtado s’appuie, entre autres, sur les informations récemment déclassifiées que l’historien américain Paul Gootenberg a révélées dans son dernier ouvrage, « Cocaïne andine, l’invention d’une drogue globale » (4).

DSC_0425Le docteur Jorge Hurtado dans son musée (Photo Fabien Augier)

De la coca à la cocaïne

 

    Comme chacun le sait, la feuille de coca est consommée depuis des temps immémoriaux par les peuples andins. Ils en ont identifié les propriétés thérapeutiques et nutritives puisque les guérisseurs traditionnels l’utilisent comme antidouleur, et les populations la consomment quotidiennement pour résister à l’altitude, à la fatigue et à la faim. Elle leur apporte les nutriments, les minéraux et les vitamines nécessaires au bon fonctionnement de leur organisme.

      Jorge Hurtado rappelle que ce sont des chimistes allemands, informés des effets de cette plante, qui en isolent le principe actif au milieu du XIXème siècle. Ils en tirent le chlorhydrate de cocaïne, beaucoup plus puissant que l’agent naturel présent dans la feuille appelé ecgonine. Fabriquée et commercialisée par la firme allemande Merck à partir de 1870, la cocaïne devient le premier et unique analgésique local, dont le principal intérêt est de contrôler la douleur du patient sans l’endormir. Elle révolutionne la médecine, qui auparavant était désemparée face à la souffrance et les hurlements du malade. Elle devient particulièrement utile pour la chirurgie dentaire. On l’utilise également pour les amputations, les grands brûlés, les douleurs d’accouchement, et la demande mondiale explose à la fin du XIXème siècle.

    La cocaïne calme aussi les douleurs psychologiques. Les médecins psychiatres la préconisent à cette époque comme traitement contre la dépression et l’anxiété. Sigmund Freud en était lui-même un grand consommateur et il la prescrivait à ses patients pour traiter notamment les addictions à l’alcool et la morphine.

   Au tournant du siècle, le commerce de la cocaïne devient aussi juteux que celui du pétrole et des armes. Grâce à cet antidouleur, de véritables empires industriels se créent. Merck devient un géant pharmaceutique et de grandes firmes américaines comme Mallinckrodt et Maywood Chemical Work voient le jour. Mais il n’y a pas que la cocaïne qui devient à la mode. En Europe et aux Etats-Unis, de nombreux commerçants exploitent les propriétés médicinales de la feuille de coca à l’état naturel. Les premières boissons énergétiques font leur apparition, comme le vin Mariani en France, et le Coca Cola aux Etats-Unis. Elles remportent un succès immédiat.

vin des incasAffiche publicitaire d’Alphonse Mucha pour une boisson à base de coca

     Le Pérou, premier pays producteur, profite de ce boom de la coca et les fabriques artisanales de pâte base – première étape avant le chlorhydrate – se multiplient. En ce début de XXème siècle où le commerce de l’antidouleur n’est limité par aucune loi antidrogue, un village perdu du nom de Huanaco, dans la vallée de Huallaga, devient la capitale mondiale de la cocaïne. Même si le marché est détenu par une coterie de pharmaciens et de négociants allemands, les fortunes accumulées ruissellent jusqu’aux producteurs de coca et le pays rend grâce à Dieu de lui avoir offert cette plante. Il aurait pu rendre hommage aux civilisations précolombiennes qui en avaient développé l’agriculture, mais cela supposait un esprit un peu trop évolué pour l’époque, et même pour la nôtre.

   En Bolivie, les surfaces cultivées sont deux fois moins importantes qu’au Pérou car le pays ne fabrique pas de cocaïne. L’essentiel de la coca est utilisé pour la mastication. De grandes familles d’origine hispanique, comme les Gamarra, les Ascarrunz, les Iturralde dominent le marché et contrôlent l’Etat, en association avec les industriels de l’étain, qui ont bien compris que les mineurs avaient besoin de la feuille de coca pour supporter les travaux pénibles de la mine. Sans elle, ils poseraient leurs pics et leurs pioches. C’est ce que les Espagnols avaient constaté bien des siècles auparavant, lorsque l’Eglise catholique en avaient interdit l’usage. Conscients de l’intérêt de la coca pour l’économie de l’empire, ils l’avaient réhabilitée pour éviter que la production minière ne s’effondre.

002_2_0001.jpgMineur bolivien dans une mine d’étain (Photo François Badaire)

   D’autres puissances s’intéressent à cette plante miraculeuse. Les Hollandais réussissent à planter des cocaïer à Java. En 1912, ils en produisent 800 tonnes, puis 1700 tonnes en 1920. Les Japonais ont installés de grandes plantations sur l’île de Formose. Comme le caoutchouc ou l’arachide, la feuille de coca devient une culture d’exportation coloniale, qui alimente les marchés européens et asiatiques de la cocaïne. Mais déjà, une ombre plane sur ce commerce d’envergure internationale. Aux Etats-Unis, le produit miracle commence à subir les foudres des religieux, comme la feuille de coca au temps de l’Inquisition.

L’ère prohibitionniste

   La nation américaine entre alors dans une séquence prohibitionniste, dont elle n’est pas encore sortie. Elle s’installe véritablement au niveau fédéral avec la loi Harrison de 1915, qui impose des restrictions au commerce de la coca et de l’opium, mais on en observe les prémices dès la fin du XIXème siècle dans les Etats du sud.

   Une de ses premières cibles est le Coca-Cola. Il est intéressant de noter qu’à l’origine, cette boisson avait été conçue comme remède pour combattre l’addiction à la morphine (5). Son inventeur, le pharmacien d’Atlanta John Pemberton s’était mis à prendre des opiacés pour soulager une mauvaise blessure de la guerre de Sécession, et il ne pouvait plus s’en passer. Il avait découvert que les propriétés antidépressives et analgésiques de la coca l’aidaient à se libérer de sa dépendance, et il en avait fait un breuvage, inspiré de la recette du Vin Mariani, très populaire en France.

   Sa boisson est au début légèrement alcoolisée, mais les premières lois prohibitionnistes font leur apparition dans le comté d’Atlanta dès 1886, sous la pression du Mouvement pour l’abstinence, une coalition d’organisations évangélistes et racistes (6). Pemberton est alors contraint de modifier sa recette. Il crée une boisson sans alcool et réduit le taux d’alcaloïde en décocaïnisant les feuilles qu’il se fait livrer du Pérou. Le Coca Cola nouvelle formule continuera néanmoins son ascension jusqu’à devenir l’empire que l’on connaît aujourd’hui.

   Le Mouvement pour l’abstinence gagne du terrain et réussit à imposer la prohibition de l’alcool à l’ensemble de la Fédération. Il y a bientôt cent ans, le 28 octobre 1919, le Congrès vote le Volstead act, qui interdit la vente, la production et le transport des boissons alcoolisées, mais pas leur consommation. Résultat, les distilleries clandestines se multiplient, les liqueurs ont la saveur du fruit défendu, et l’ivrognerie devient à la mode. Pire, la corruption et l’insécurité, entretenues par les mafias de l’alcool gangrènent la société américaine. C’est la prohibition qui  favorise la consommation maladive, souligne Jorge Hurtado. Prenant acte de ce désastre, les législateurs américains l’abolissent en 1933.

    Dans ces années là, apparaît un personnage qui va jouer un rôle crucial dans l’histoire de la lutte anti-drogue jusqu’à nos jours. Harry Ansliger, fils d’immigrés germano-suisses, est marié à la nièce d’Andrew W. Mellon, le secrétaire au Trésor. Grâce à cet appui familial, il occupe d’abord un poste important au sein du système prohibitionniste. Puis il est nommé, en 1930, premier commissaire au FBN, le Bureau fédéral des narcotiques, fonction qu’il occupera pendant 32 ans.

   La prohibition de l’alcool n’est pas encore terminée que le nouveau tsar antidrogue s’attaque à la marijuana. Jorge Hurtado ne s’attarde pas trop sur cette question, mais elle mérite un détour, car elle comporte les mêmes ingrédients que l’interdiction de la coca et de la cocaïne, et finalement de toutes les guerres contre la drogue lancées par les Etats-Unis. Un mélange de puritanisme, d’intérêts économiques, et d’idéologie raciste, dont les proportions varient selon les substances concernées.

   Une des hypothèses les plus répandues parmi les militants de la dépénalisation du cannabis, à la suite de Jack Herer et de son livre « L’empereur est nu », met en avant l’existence d’un arrangement, pour ne pas dire un complot, entre Lammot Dupont, alors PDG de la grande firme de chimie industrielle DuPont de Nemours, le magnat de la presse William R. Hearst, et le tout nouveau patron du FBN. L’industriel, qui venait d’inventer le nylon et la rayonne, voyait d’un œil inquiet la mécanisation de la récolte du chanvre, car elle risquait de concurrencer ses fibres synthétiques. Le secrétaire Mellon, à travers la Mellon Financial corporation, était un de ses principaux appuis financiers, et par son intermédiaire, Lammot Dupont aurait poussé Anslinger à lancer une campagne contre le cannabis, avec la force de frappe du patron de presse immortalisé dans le film Citizen Kane, qui avait lui aussi des intérêts dans la papeterie chimique.

   La propagande de l’époque, imprégnée de racisme, décrit le Mexicain et le « négro » fumeurs de marijuana comme des déments susceptibles de commettre des crimes horribles. Des pressions sont exercées sur les médecins qui commencent à se rendre compte des vertus thérapeutiques de la plante et en recommandent l’usage. Tout cela aboutit en 1937 au Marihuana Tax Act, une loi qui impose des amendes tellement fortes aux importateurs de chanvre et aux médecins qui prescrivent de la marijuana, qu’elle équivaut à une interdiction de fait.

3743_EK9w_harryanslingercannabis (1)

    La réalité n’est pas aussi tranchée et de nombreux historiens contestent aujourd’hui cette thèse. Des législations anti-cannabis existaient déjà dans plusieurs Etats depuis la Première guerre mondiale et leur extension à l’ensemble de la Fédération suit plutôt une tendance générale portée par l’esprit puritain. Elle se nourrit également de la montée en puissance des thèses racistes et suprématistes blanches dans les années vingt, et de la haine des Mexicains accusés, au sortir de la Grande dépression, de saturer le marché du travail de leur main d’œuvre à bas prix. Pour certains historiens, l’élément xénophobe est même le plus déterminant et la guerre contre le cannabis revêt un aspect de guerre culturelle, comme ce fut déjà le cas avec les Chinois dans la croisade contre l’opium, et avec les Irlandais et les Italiens au moment de la prohibition de l’alcool. On le retrouvera ensuite dans la guerre contre la coca, sous forme de mépris culturel à l’égard des Indiens masticateurs de feuilles.

   Difficile de se prononcer sur la prééminence d’un facteur sur les autres et comme toujours en histoire, les événements, les faits, les décisions politiques ont des causes multiples. Pour autant, la dimension économique sous-jacente à la politique anti-cannabis ne doit pas être écartée. La concomitance du Marijuana Tax Act et le dépôt par la Dupont de Nemours company du brevet sur le nylon la même année 1937 ne relève pas du simple hasard.

   De même, la politique de prohibition de la coca et la confiscation de son commerce entre les mains de quelques grandes firmes américaines vont de pair, même si ce n’est pas le seul facteur explicatif, et c’est tout le mérite de Jorge Hurtado d’avoir mis en évidence les stratégies économiques derrière cette croisade contre la plante andine, car jusqu’à présent, elles étaient négligées. La réalité historique est certes mieux éclairée par un faisceau de causes, mais elle a parfois besoin d’un bon coup de projecteur, surtout quand certains aspects ont été occultés pendant de longues années.

Le cartel de la cocaïne légale

   Depuis les années vingt déjà, l’Administration américaine a fortement réduit le nombre d’entreprises autorisées à vendre des produits dérivés de la coca. Les heureuses élues se comptent sur les doigts d’une main. On trouve parmi elles la société Merck, devenue américaine après la Première guerre mondiale, Coca Cola et Maywood Chemical, qui deviendra plus tard la Stepan Chemicals (7). Véritable cartel de la cocaïne légale, ce groupe d’intérêt voit ses volontés d’expansion à l’extérieur freinées par la réussite  des concurrents européens et asiatiques. C’est à ce moment là que, sous la pression du chef du FBN Harry Anslinger, la Société des Nations émet des quotas de production de cocaïne qui limitent les capacités commerciales des sociétés hollandaises et japonaises. Difficile de dire si le tsar antidrogue suit là les directives du lobby américain de la cocaïne, même s’il est clair que des firmes de cet acabit on toujours su trouver dans l’Administration un instrument de leur puissance. Toujours est-il que les consortiums euro-asiatiques sortent considérablement affaiblis de cette nouvelle réglementation internationale.

   Le Pérou est lui aussi touché par la réduction des quotas de production et par la propagande contre la feuille qui sévit aux Etats-Unis. Curieusement, seule une région est épargnée : celle de Trujillo où la compagnie Coca Cola achète sa matière première. La coca de Trujillo a même obtenu un statut juridique particulier. Elle est déclarée « feuille d’importation spéciale », pour assurer l’approvisionnement du producteur de sodas, tandis que dans les autres régions, les plantations de coca doivent diminuer.

   La feuille de Trujillo possède en effet des qualités exceptionnelles. Comme la relevé le botaniste américain Timothy Plowman, elle contient des substances parfumées que n’ont pas les autres variétés et qui en font un produit très recherché par l’industrie alimentaire. En outre, elle contient plus de cocaïne que les autres feuilles, bien qu’elle soit plus difficile à extraire (8).

   Jorge Hurtado observe que la feuille à plus forte teneur en cocaïne peut continuer à être exportée aux Etats-Unis, alors que celle qui en contient moins est considérée comme « mauvaise ». Il explique ce paradoxe par la filière mise en place à cette époque et qui perdure jusqu’à nos jours. Le médecin bolivien n’est pas le seul à l’avoir identifiée. Elle est parfaitement documentée et confirmée par l’historien Paul Gootenberg. La feuille de Trujillo est envoyée aux Etats-Unis par l’intermédiaire du partenaire de Coca Cola, la Maywood Chemicals, qui sépare la cocaïne des autres éléments dans son usine du New Jersey. La coca décocaïnisée est ensuite transformée en agent de saveur connu sous le nom de « merchandise n°5 » et expédié à Coca Cola. C’est cet extrait qui donne son goût inimitable à la boisson gazeuse, et dont la marque n’a jamais voulu révéler les ingrédients, s’abritant derrière le secret industriel. Quant au chlorhydrate de cocaïne, il est vendu d’abord à Merck, qui en fait des anesthésiques locaux, puis plus tard à la compagnie pharmaceutique Mallinckrodt. La cocaïne de fabrication américaine devient dès lors un sous-produit de l’empire Coca Cola (9). L’approvisionnement de cette filière sera toujours garanti par le chef du FBN pendant qu’il impose des restrictions au reste du monde, comme en témoigne de nombreux courriers déclassifiés entre le PDG de Coca Cola, le PDG de Maywood, et Harry Anslinger (10).

   Il est évident que plus le taux d’alcaloïdes de la feuille est élevé, plus les profits de l’importateur sont grands, ce qui expliquerait pourquoi la feuille de Trujillo aurait été choisie plutôt qu’une autre. Elle avait le double avantage de produire un extrait au goût incomparable, et de fournir de grandes quantités de cocaïne. Les difficultés pour l’extraire auraient été surmontées par le chimiste allemand Louis Schaeffer, fondateur de la Maywood Chemical. Le clan Pinillos, fournisseur péruvien de la merchandise n°5 à Coca Cola avant que les Etats-Unis ne préfèrent transformer la feuille sur leur territoire pour des raisons de contrôle, produisait déjà sans problème de grandes quantités de cocaïne dans son usine de Trujillo (11).

   Pour Jorge Hurtado, la supercherie de la « feuille spéciale » porte déjà la marque de fabrique de la guerre contre la drogue et de sa double morale. D’un côté, une feuille protégée, destinée à Coca Cola, et à l’industrie pharmaceutique américaine. De l’autre, une feuille condamnée à disparaître, soit parce qu’elle est associée à la coutume de l’acullicu, la mastication, jugée archaïque par les classes supérieures de la société péruvienne, soit parce qu’elle peut alimenter une filière concurrente à celle mise en place par les Etats-Unis.

   Sous l’influence de la politique antidrogue américaine, tous les laboratoires péruviens de cocaïne sont fermés, des plus artisanaux de la région de Huanaco jusqu’aux usines les plus sophistiquées détenues par des capitaux allemands. En 1947, un décret-loi établit le monopole de l’Etat péruvien sur la coca et la cocaïne, et en 1950 est créée l’entreprise publique ENACO, la seule habilitée à commercialiser la feuille et ses produits dérivés. Toute la coca qui n’est pas contrôlée par l’Etat pro-américain devient illégale. Du Ministère de la Santé, elle relève désormais de la police et passe à la clandestinité.

   L’exclusivité de Coca Cola et de Maywood chemical sur la coca péruvienne une fois établie, il reste à s’occuper des plantations asiatiques. Avec la Deuxième guerre mondiale, le rêve d’un monopole total et non contrarié va pouvoir enfin se réaliser. L’occupation de l’île de Java par les Japonais en 1942 met fin à la Dutch East Indies et à ses plantations sophistiquées. Puis, lorsque l’Indonésie est libérée par les Américains, ce qui restait de coca est totalement éradiqué. Sur l’île de Formose, les plantations japonaises sont elles aussi arrachées après la victoire des alliés. Pour le cartel américain de la cocaïne légale, c’en est fini de la concurrence asiatique. Avec un Pérou sous contrôle, plus rien ne s’oppose désormais à sa domination mondiale, sauf peut-être la Bolivie, où des milliers d’hectares de coca sont encore cultivés dans les vallées des Yungas au pied des Andes pour satisfaire les besoins d’une population indienne qui, à en croire certains, ne serait pas encore entrée dans la modernité.

L’obstacle de l’Indien masticateur de coca

   Dans ce pays andin, les Etats-Unis ont un sérieux problème. Il n’y a pas de production de cocaïne, donc aucune raison de lancer des opérations de police, et la classe dirigeante, qui profite depuis longtemps du commerce de la feuille de coca, n’a aucune intention de mener une politique répressive.

038_38Récolte de la coca dans les Yungas (Photo François Badaire)

   Pour s’assurer une mainmise sur le commerce de la cocaïne, il ne suffit pas d’en faire une substance contrôlée. Encore faut-il que sa matière première, la feuille de coca, le soit aussi. Les pays producteurs ont adoptés des quotas mais l’idéal serait qu’elle disparaisse des régions où elle est encore consommée de façon traditionnelle. Pour cela, il faut qu’elle soit classifiée elle aussi comme dangereuse. Or, pour cette plante consommée depuis des siècles par les populations andines, l’opération s’avère beaucoup moins évidente que pour la cocaïne. Aucune conséquence sanitaire n’a été constatée,  aucun trouble psychique ou physiologique, aucune addiction. Au contraire, les descendants des Incas semblent avoir mieux supporté que d’autres les conditions extrêmes imposées par la colonisation.

   Harry Anslinger monte alors une cabbale contre la feuille de coca, dont les conséquences forment le cadre de la politique anti-drogue d’aujourd’hui. Le regard rétrospectif a parfois tendance à voir des ententes là où il n’y a que simple concomitance et des calculs machiavéliques derrière des décisions en apparence bien intentionnées. Impossible de savoir ce qu’il y avait dans la tête d’Anslinger ; impossible de dire s’il agissait de manière cynique ou pour le bien de ses concitoyens. Les préoccupations moralisantes de l’élite dirigeante peuvent rejoindre les plans d’un lobby particulier et l’on ne voit alors qu’une classe politique sous influence. C’est le rôle de tout lobby d’influer sur les décisions politiques. Mais les connivences que le psychiatre bolivien établit entre le chef du FBN et les géants de l’industrie pharmaceutique dans l’établissement d’un programme mondial d’éradication de la coca vont bien au-delà d’une simple communauté d’intérêts. Les choix d’Anslinger montrent une volonté manifeste de favoriser le lobby pharmaceutique, après avoir joué un rôle pivot dans la consolidation de la filière Coca Cola.

   Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’ONU est sous domination américaine. C’est le chef du FBN qui supervise son département des narcotiques. En 1949, une commission est chargée d’étudier les effets de la coca à l’état naturel, et pour la diriger, le tsar antidrogue américain choisit un certain Howard Fonda, un de ses amis intimes. Outre le fait que les deux hommes soient proches, cette décision n’est pas fortuite. Howard Fonda est en effet le président de l’association des industries pharmaceutiques américaines. C’est un peu comme si l’on nommait aujourd’hui un des principaux représentants du lobby pharmaceutique à la tête d’un comité d’étude sur l’efficacité de la plante artemisia pour guérir le paludisme. Il est à la fois juge et partie. A une différence près pour la feuille de coca : l’efficacité du principe actif est parfaitement reconnue par la communauté scientifique. C’est la plante qui pousse un peu partout sur les versants des Andes, qui pose problème.

   Howard Fonda est en outre le président de la société Burroughs Wellcome, qui dispose à ce moment-là, avec Merck et Maywood chemical, d’une licence pour fabriquer de la cocaïne légale. A l’époque où la coca était encore un produit de consommation courante, sa compagnie s’était fait connaître grâce à un spray buccal composé d’extrait de feuilles de coca et de noix de kola. Cet élixir, du nom de « Marche forcée », devait son succès à ses qualités de coupe-faim et ses effets sur les capacités d’endurance, bien mises en évidence sur son étiquette.

wellcome

   Difficile, pour Howard Fonda, de prétendre que les vertus médicales de la feuille de coca lui étaient inconnues. Pourtant, sous sa direction, la mission onusienne va se transformer en véritable organe inquisitorial destiné à démontrer « la malignité de la mastication », comme l’écrit Jorge Hurtado. L’équipe, composée également du français Jean-Philippe Razet, directeur pendant 20 ans de l’Office des Stupéfiants, passe trois mois et vingt jours au Pérou. Elle ne réalise aucune étude médicale, se contentant de retranscrire des expériences menées sur des chiens et de reproduire les préjugés de la classe dominante péruvienne sur les coutumes indiennes. Ce parti pris ethnocentriste n’a rien d’étonnant ; il n’y avait aucun anthropologue dans le groupe (12).

   Les conclusions de la commission répondent parfaitement aux objectifs qui lui ont été fixés. Dans son rapport final, elle affirme que la mastication de la feuille de coca est responsable d’une « dégénération raciale », car elle « implique pour l’individu des modifications défavorables de nature intellectuelle et morale » (13). Contre toute évidence, elle affirme que cette pratique « diminue le rendement économique du travail, et par conséquent, maintient un niveau économique très bas » (14), alors qu’il suffit d’interroger les mineurs pour savoir qu’elle les aide à supporter des conditions de travail extrêmes. Et comble du cynisme, elle prétend que la coca, qui agit comme coupe-faim, favorise la dénutrition. Celle-ci serait à l’origine d’une paresse, que les éminents scientifiques auraient constatée chez les populations locales. Paresse qui, sans nul doute, est la cause principale de la pauvreté. Joli syllogisme qui a l’art de renverser l’enchaînement des causes et ressemble plutôt à une mauvaise plaisanterie. C’est la pauvreté, imposée depuis des siècles aux populations indiennes par l’exploitation coloniale et post-coloniale, qui est à l’origine d’une mauvaise alimentation, et non la coca. La feuille, en leur apportant des éléments nutritifs indispensables à l’organisme, les aide au contraire à tenir le coup.

   Quant aux recommandations, elles prévoient une éradication progressive des champs de coca, à l’exception, bien sûr, de ceux destinés à « satisfaire les nécessités médicales et scientifiques du monde en matière de stupéfiants ; et d’autre nécessités reconnues par les conventions internationales » (15).

   Globalement, la Convention internationale sur les stupéfiants, signée en 1961 à Viennes, et la Convention internationale sur les substances psychotropes de 1971 reprennent l’essentiel des conclusions et des recommandations du rapport Fonda. La feuille de coca est classée comme stupéfiant. Le contrôle de sa production par un organisme étatique devient obligatoire dans chaque pays, et son éradication totale est programmée dans un délai de 25 ans, à l’exclusion bien sûr des quantités que se réservent l’industrie pharmaceutique et la firme Coca Cola. L’article 27, de la Convention de 1961, surnommé « Coca Cola », prévoit notamment que « les Parties pourront autoriser l’usage de feuilles de coca pour la préparation d’un agent de saveur qui ne contienne aucun alcaloïde et, selon les besoins nécessaires à cet usage, autoriser la production, l’importation, l’exportation, le commerce et la possession des dites feuilles » (16). Au moment de sa rédaction, aucune autre marque que la célèbre boisson gazeuse n’utilisait une telle préparation.

   Malgré ses aberrations, le rapport Fonda reste à ce jour la seule base scientifique sur laquelle la politique antidrogue mondiale s’appuie pour interdire le commerce de la coca. Jorge Hurtado a pu s’en rendre compte lorsqu’il était consultant pour l’Assemblée constituante bolivienne. Au cours des forums internationaux auxquels il participait, l’étude du pharmacien américain était systématiquement brandie par les délégués de l’ONU pour défendre leur approche prohibitionniste.

    La Bolivie, quant à elle, finit par s’aligner sur la politique internationale. En 1952, les barons de la coca, grands propriétaires terriens, ont été écartés du pouvoir par une révolution nationale. Le gouvernement de Paz Estensoro signe la Convention de 1961 sur les stupéfiants, mais un des principaux leaders de gauche, Juan Lechin, s’y oppose. Lui-même ancien mineur, devenu vice-président, il comprend l’importance de la coca pour le peuple bolivien. Accusé de narcotrafic par les Etats-Unis, il sera contraint d’abandonner le pouvoir, initiant ainsi, bien avant Evo Morales, une longue tradition de mises à l’index dont usera la première puissance mondiale pour se débarrasser de dirigeants gênants.

   Avec le temps, de nouvelles molécules de synthèse ont été développées pour remplacer la cocaïne. La novocaïne était connue depuis le début du XXème siècle, mais à la fin des années quarante, lorsque la commission Fonda faisait sa pseudo-enquête au Pérou, la tétracaïne n’avait qu’une quinzaine d’années, et surtout, la lidocaïne, devenu l’anesthésique local de référence, venait tout juste d’être inventée. Pour le psychiatre Jorge Hurtado, ces nouveaux analgésiques sont beaucoup moins efficaces que la cocaïne, même si leurs effets psycho-actifs restent à peu près les mêmes. Ils avaient surtout l’avantage, pour les laboratoires qui les ont développés, d’être protégés par des brevets. L’industrie pharmaceutique avait plus intérêt à commercialiser un produit breveté qu’une marchandise libre de droits et il n’est pas impossible que, par le biais d’Howard Fonda, leur lobbyiste patenté, les laboratoires aient cherché à faire disparaître cette feuille miraculeuse, car elle avait encore un énorme potentiel commercial. Les Merck, les Burroughs Wellcome et consorts, qui avaient bien profité de cette manne, étaient bien placés pour le savoir.  Et pour ces compagnies si attachées à la protection de la propriété intellectuelle, la coca, bien que domestiquée et sélectionnée par des peuples anciens, n’appartenait à personne. Elle pouvait donc disparaître.

   Là encore, comme pour le nylon et la prohibition du chanvre, le remplacement de la cocaïne par des produits synthétiques n’est pas le seul facteur explicatif de la politique d’interdiction de la coca mise en place au niveau des Nations-Unis. Il s’agit d’une piste de recherche jusqu’à présent négligée. D’ailleurs, Jorge Hurtado ne l’évoque pas dans son article et son histoire de la prohibition s’arrête là.

L’empire de la coca

   Alors, j’ai poursuivi ses recherches,  et en remontant le fil jusqu’à aujourd’hui, je suis arrivé à peu près aux mêmes conclusions. D’abord, je suis tombé sur une évidence : le chlorhydrate de cocaïne a continué d’être utilisé par l’industrie pharmaceutique américaine, même si les quantités commercialisées légalement après les deux conventions sur les stupéfiants n’étaient pas de la même ampleur qu’au début du XXème siècle. Merck vendait dans les années soixante-dix une cocaïne bien plus pure que celle refourguée au coin des rues par les dealers. Keith Richard rappelle dans son autobiographie qu’elle a accompagnée toute la tournée des Rolling Stones de 1975 (17).

merck cocaineCocaïne Merck (Image Philippe Bonnet)

   Ensuite, j’ai constaté que la filière d’approvisionnement  au Pérou, mise en place par les Etats-Unis au moment où ils instauraient un système de contrôle en leur faveur, fonctionne toujours. La Maywood chemical company, après avoir contaminé pendant des décennies sont site industriel avec du thorium radioactif (18), a été rachetée par la Stepan company en 1955. Elle est aujourd’hui la seule compagnie autorisée aux Etats-Unis à acheter de la feuille de coca péruvienne. En toute transparence, l’entreprise publique ENACO m’a communiqué les chiffres de ses exportations de feuilles de coca. 150 tonnes ont été vendues en 2018 à Stepan, l’intermédiaire historique de Coca Cola. Une quantité à peu près constante d’années en années et qui représente plus de 99 % de la coca exportée dans le monde. En dehors de ce marché, ENACO exporte quelques centaines de kilos à d’autres entreprises par ci par là, comme par exemple les laboratoires Boiron (200 kg en 2018), qui fabriquent des pilules homéopathiques pour lutter contre le mal des montagnes.

    Cependant, le Pérou n’a pas toujours été le seul fournisseur de coca de la société Stepan. Avant l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir, les américains s’approvisionnaient également en Bolivie. Le journaliste d’investigation Luis Gomez, ancien directeur régional du site Narco News Bulletin, avait pu établir que l’entreprise Albo Export avait, en 2002, reçu l’autorisation du gouvernement Sanchez de Lozada de livrer à la compagnie du New Jersey 175 tonnes de coca provenant  du Chapare, région où par ailleurs, la DEA, l’agence antidrogue américaine, menait une guerre sans merci contre les cultivateurs. L’existence d’une filière d’approvisionnement en Bolivie m’avait été confirmée par le Colonel Luis Caballero, alors directeur général de la Force spéciale de lutte contre le narcotrafic (19). Après l’expulsion de la DEA par Evo Morales, et la rupture des liens avec les Etats-Unis en matière de lutte contre le narcotrafic, ce canal commercial s’est interrompu, comme me l’a confirmé l’ancien vice-ministre de la coca Dionicio Nuñez. Actuellement, la Bolivie n’exporte plus de feuilles de coca hormis celles qui passent clandestinement la frontière argentine pour alimenter un marché traditionnel de feuilles à mastiquer. Quant à la Colombie, le plus gros producteur de coca, elle n’exporte que de la cocaïne pour le narcotrafic, mais rien de façon légale, selon une source au Ministère du commerce colombien.

   Il me fallait cependant apporter la preuve qu’après décocaïnisation par la Stepan company, la mystérieuse « merchandise n°5 » est toujours livrée à Coca Cola. C’est là que les choses se corsent. La firme américaine, évidemment, ne répond jamais lorsqu’on l’interroge sur cette question. Le New York Times, dans un article de 1988 (20), puis de 2004 (21), affirme que la coca fait toujours partie de la composition de la boisson gazeuse. L’information a encore été reprise récemment, en 2018, dans un article de BBC World (22). Mais aucun document ne vient jamais l’étayer. J’ai contacté la journaliste de la BBC pour savoir si elle la tenait de sources sérieuses, et m’a assuré qu’elle l’avait obtenu, entre autres, d’un porte-parole de la DEA.

   En fait, il s’agit d’un secret de polichinelle, comme l’a reconnu le frère d’un ami qui travaille pour la DEA, même si objectivement, il n’y a pas de preuves écrites. En 2003, la société péruvienne ENACO avait à son tour révélé que Stepan lui achetait de la coca pour le compte de Coca Cola (23). Elle voulait alors vendre sa propre boisson énergétique et soulignait un paradoxe : si les Etats-Unis autorisaient le commerce de la coca pour une de ses entreprises, il n’y avait pas de raison de l’interdire pour d’autres. Mais en 2019, mon contact au sein d’ENACO est beaucoup plus prudent. S’il avoue que le lien entre Stepan et Coca Cola est connu de tous, il n’est pas en mesure de m’en fournir des preuves. « Les gens de Stepan sont très méfiants lorsqu’ils viennent ici pour négocier la coca, me confie-t-il, et ils ne disent pas ce qu’ils en font ensuite ». Même opacité du côté de la DEA. J’ai demandé à son service de presse s’il pouvait me confirmer cette relation commerciale, établie de longue date. Aimablement, la fonctionnaire a pris note de ma question, mais pour ne rien me répondre, ou presque, sous prétexte que son agence était tenue par le secret commercial.

   En fin de compte, la seule déclaration officielle que je connaisse, c’est celle que m’avait faite en 2005 la Directrice de la Division des Affaires narcotiques de l’ambassade des Etats-Unis à La Paz, Carol Fuller. Je lui avais alors demandé si Coca Cola continuait d’acheter de la coca au Pérou. Elle m’avait répondu par un « oui », très bref, et cette réponse parcimonieuse avait pour moi le goût de la victoire (24). Aujourd’hui, je m’en tiens à cela, et il n’y a pas de raison de penser que ce qui était vrai en 2005 et depuis plus d’un siècle, ne le soit plus en 2019.

   Grâce à la coca, que les Etats-Unis combattent dans toute la région andine, la marque symbole de l’américanisme triomphant génère des bénéfices considérables. Il se vend chaque année 350 milliards de litres de Coca Cola dans le monde pour des dizaines de milliards d’euros par an (25) ! Cette manne fabuleuse ne pourrait exister sans cette feuille qui donne au soda son goût inimitable et sans ce nom de « coca » que la compagnie a cherché à s’approprier par tous les moyens. Comble du cynisme, elle fait des procès aux fabricants de sodas latino-américains qui utilisent le nom de cette plante, considérant sans doute qu’il lui appartient ! Parfois, elle les perd, comme ce fut le cas dans celui intenté contre l’entreprise indigène colombienne Coca Nasa, qui commercialise une boisson à base de feuilles de coca du nom de Coca Seck (26). Mais elle en dissuade beaucoup d’autres, qui renoncent à affronter le géant américain.

   Théoriquement, d’autres entreprises peuvent se lancer dans le commerce de boissons ou d’autres aliments à base de coca décocaïnisée. Même rédigé sur mesure pour Coca Cola, l’article 27 de la Convention de 1961 le permet. Un certain nombre d’entrepreneurs se sont lancés dans cette aventure, mais à la différence de la compagnie américaine, ils ont rencontré les plus grandes difficultés. C’est le cas d’Hubert Drevet, un homme d’affaires franco-catalan installé au Pérou au début des années 2000. Grâce à ses bonnes relations avec le gouvernement péruvien, il prend contact avec la société ENACO et se fait livrer un extrait de coca décocaïnisée pour exporter une boisson énergisante en Europe. Au départ, il envisageait d’appeler son produit Koka Drink, mais même avec un K, ce nom pouvait lui attirer des ennuis. Pour se protéger d’une action de Coca Cola et sur le conseil de son avocat, il décide donc de l’appeler K-Drink.

   Mais Hubert Drevet doit affronter un autre problème. Malgré la décocaïnisation réalisée au Pérou, des tests d’urine révèlent une quantité trop importante d’alcaloïde dans sa boisson. Face au risque de confiscation à la douane, il renonce à l’exporter en Europe et cherche une autre solution. La meilleure serait de faire appel à un laboratoire pharmaceutique qui achète la coca au Pérou, l’importe en Europe et procède ensuite à sa décocaïnisation. Ainsi, il serait parfaitement en règle avec les conventions internationales. Il réussit à trouver une entreprise du secteur médical qui accepte de fabriquer pour lui un extrait de coca décocaïnisée, mais à condition de rester dans l’anonymat. On ne sait jamais ; la plante sacrée des Incas a toujours mauvaise presse sur le vieux continent.

   Son parcours du combattant pour commercialiser un produit pourtant légal ne s’arrête pas là. En Espagne, l’agence de sécurité alimentaire l’empêche de mettre en avant la coca comme ingrédient sur ses canettes. Il suffit de quelques recherches sur internet pour comprendre. A l’époque, la directrice générale de l’institution publique, Angela Lopez de Sa y Fernandez, était une ancienne dirigeante de Coca Cola Espagne. Sa nomination avait d’ailleurs soulevé l’indignation du secteur alimentaire (27).

   En Italie, les services sanitaires lui interdisent pendant plusieurs mois de commercialiser sa boisson parce qu’ils y ont trouvé des traces de cocaïne. Mêmes déboires en Suisse et en Pologne, jusqu’à ce que K-Drink obtienne finalement une autorisation de vente dans tous ces pays.

   Ces difficultés ressemblent beaucoup à celles rencontrées par la boisson Red Bull. En 2009, la marque allemande décide de commercialiser une nouvelle recette à base de coca décocaïnisée. Elle subit alors les mêmes persécutions. L’institut de la santé et du travail d’un lander allemand découvre des quantités infimes de cocaïne dans la boisson énergisante. Il décide immédiatement de l’interdire. Un porte-parole de Red Bull déclare que d’autres boissons contenant de la coca décocaïnisée sont commercialisées sans problème aux USA. Rien n’y fait. Le chercheur allemand, Fritz Soergel, estime que si on examinait avec autant d’attention certains sodas, on aurait beaucoup de surprise (28). Allusions à peine voilées à Coca Cola qui n’a jamais été inquiété, ni pour son nom, ni pour le contenu de ses bouteilles.

   Toutes ces entraves à la commercialisation d’une boisson à base de coca ont une explication simple : il est impossible de retirer totalement l’alcaloïde de la plante. Même décocaïnisée, la coca garde des résidus de cocaïne susceptibles d’être détectés par des laboratoires d’analyse. Je me suis souvenu d’un livre du début des années quatre-vingt, Big secret, de William Poundstone, qui faisait une révélation fracassante : Coca Cola contiendrait toujours des traces de la substance prohibée ! On en avait parlé, et puis plus rien. Mais alors, si la compagnie américaine utilise bien de la coca, et si l’extraction totale de l’alcaloïde est impossible, comment se fait-il qu’aucun service de douanes, aucun laboratoire n’ait analysé le contenu des petites canettes rouges, ou osé publier ses conclusions ? Mystère. L’empire Coca Cola règne sans partage sur la coca et laisse le système de prohibition international mis en place par les Etats-Unis mettre des bâtons dans les roues de ses concurrents potentiels.

Une biopiraterie renforcée

   Les Etats-Unis importent donc la quasi totalité de la coca commercialisée dans le monde pour Coca Cola. Mais que devient la cocaïne, une fois extraite dans l’usine Stepan du New Jersey ? Selon la BBC qui tient ses informations de la DEA, mais sans doute d’une autre source  que la mienne, elle serait aujourd’hui envoyée à la société Mallinckrodt (29), une compagnie pharmaceutique dont l’histoire est indissociable de celle de la cocaïne. Ce laboratoire serait à ce jour le seul aux Etats-Unis à pouvoir fabriquer du chlorhydrate de cocaïne, utilisé dans les hôpitaux pour des opérations de l’œil et de la sphère ORL. Sur son site, les professionnels de la santé ont toujours la possibilité d’en commander par paquets de 25 g (30).

   Mais en matière de cocaïne pharmaceutique, le processus monopolistique au profit exclusif de quelques sociétés américaines, décrit par Jorge Hurtado, a pris une nouvelle tournure. Poursuivant mon enquête, j’ai obtenu grâce à l’ONG néerlandaise Transnational Institute un document faisant état des besoins annuels de chaque pays pour chaque produit stupéfiant dans le cadre du système de contrôle international. Cette estimation est publiée par l’INCB, l’International narcotics control board, un organisme indépendant chargé de vérifier l’application par les gouvernements des traités. Or, en 2019, ce ne sont pas les Etats-Unis qui déclarent les stocks les plus importants de cocaïne, mais le Pérou (500 kg), et plus surprenant, la Grande Bretagne (125 kg) (31).

   Par l’intermédiaire d’ENACO, j’ai pu obtenir quelques explications sur ce chiffre inattendu. La société péruvienne fabrique toujours de la pâte base à destination de l’industrie pharmaceutique, et en 2018, elle en a livré 400 kg, soit la totalité de sa production, au laboratoire britannique MacFarlan. A travers ce laboratoire, le Royaume Uni est devenu leader sur le marché de la cocaïne thérapeutique et d’autres produits stupéfiants comme les opiacés, renouant ainsi avec une vieille tradition qui remonte à la guerre de l’opium au XIXème siècle. MacFarlan fait elle-même partie du groupe Johnson Matthey d’envergure internationale. Même s’il s’est déplacé aujourd’hui vers le Royaume Uni, le commerce de la cocaïne légale profite toujours à un nombre réduit d’entreprises dont les capitaux jouent à saute-frontière. Le cartel existe toujours. Il s’est simplement dilué dans la mondialisation.

   Aujourd’hui encore, des dizaines de brevets sont déposés pour des produits pharmaceutiques comprenant du chlorhydrate de cocaïne, comme on peut s’en rendre compte sur le site de la Bibliothèque nationale de médecine des Etats-Unis (32). D’une certaine manière, il s’agit là d’un cas avéré de biopiraterie puisque les propriétés de la molécule isolée au XIXème siècle par des chimistes allemands avaient été découvertes bien des siècles auparavant par des guérisseurs incas, capables de procéder à des trépanations et bien d’autres opérations chirurgicales inconcevables à la même époque en Europe. Aujourd’hui encore, les pratiques thérapeutiques transmises de générations en générations par les guérisseurs itinérants Kallawayas de Bolivie, et l’usage qu’ils font de la feuille de coca, étonne bon nombre de scientifiques.

coca julianPréparation de shaman Uittoto en Colombie

   Même si les quantités de cocaïne produites légalement (environ 1 tonne par an) sont aujourd’hui très faibles par rapport à celles qui alimentent le narcotrafic (environ 1000 tonnes par an) (33), le monopole de quelques compagnies pharmaceutiques perdure. L’histoire de cette drogue équivaut à une gigantesque expropriation, à un détournement de savoir traditionnel. Le classement de la feuille de coca sur la liste des stupéfiants, injustifiée scientifiquement, empêche les producteurs de coca de toute la région andine de tirer partie d’une plante qui a un potentiel énorme sur le marché de la parapharmacie. Son efficacité comme coupe-faim, ses qualités énergétiques supérieures à celles de produits comme le Gerimax (commercialisé par Merck), ses vertus anticoagulantes réduisant les risques d’accidents cardio-vasculaires, démontrées cette fois par des études sérieuses (34), ses applications possibles sous forme de cataplasmes comme antidouleur, pourraient, avec une bonne politique marketing, générer des revenus importants. Ils ont été évalués par l’association des exportateurs du Pérou à 40 milliards de dollars par an. Cette richesse aujourd’hui confisquée pourrait servir au développement socio-économique de populations marginalisées, et souvent contraintes pour survivre de vendre leur production aux narcotrafiquants. Le Président bolivien d’origine aymara Evo Morales a essayé de promouvoir une industrie de produits dérivés de la coca, mais il semble y avoir renoncé, faute de pouvoir accéder au marché international. Malgré son activisme diplomatique, il n’a pas réussi à faire lever la prohibition internationale qui pèse sur la feuille de coca (35).

   La prohibition du chlorhydrate de cocaïne et de la feuille de coca visait officiellement à protéger les citoyens contre la drogue. De ce point de vue, elle a échoué. En revanche, elle a permis à quelques entreprises pharmaceutiques de consolider leur  emprise sur le marché des anesthésiques, puis une fois que des molécules de synthèse ont été inventées, de se débarrasser d’un concurrent sérieux. Ce sont les Indiens des Andes qui ont domestiqué et identifié les propriétés thérapeutiques de la coca, mais aujourd’hui, ils sont privés de cette richesse. Seuls Coca-Cola, Stepan et quelques géants pharmaceutiques en profitent. On pourrait parler de biopiraterie renforcée puisque le brevetage ne suffisant plus pour s’assurer un monopole, on supprime le produit d’origine ; et même de biopiraterie armée, puisque ce sont les forces américaines et leurs sous-traitants latino-américains qui veillent à son éradication.

L’eldorado du futur

   Si les raisons qui ont présidé à la naissance de politiques anti-coca – les intérêts économiques de quelques firmes, l’idéologie raciste, et le puritanisme – perdurent, il faut y ajouter aujourd’hui des considérations géopolitiques. La lutte contre le narcotrafic sert aux Etats-Unis de prétexte pour contrôler la politique sécuritaire de la plupart des pays d’Amérique latine, et parfois d’intervenir militairement. De plus, vue la quantité d’argent de la drogue recyclée dans l’économie mondiale, les dirigeants de la planète n’ont aucun intérêt à mettre fin à la prohibition. En 2009, le chef du bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime, Antonio Maria Costa, révélait que la majeure partie des 352 milliards de dollars des profits de la drogue avaient été absorbés par le système financier international (36). Pas de raison de changer de politique. A moins … à moins que les mêmes qui profitent aujourd’hui du recyclage de l’argent du narcotrafic dans leurs paradis fiscaux, trouvent un avantage à modifier les règles du jeu.

   Déjà, la fin de la prohibition se profile. Elle a largement commencé avec la marijuana, légalisée dans plusieurs Etats américains, au Canada et en Uruguay et derrière ce renversement de tendance, le magnat financier George Soros est à la manoeuvre. En Uruguay, le banquier aux prétentions philanthropiques a directement participé à la politique de dépénalisation de la marijuana décidée par l’ex-président uruguayen Jose « Pepe » Mujica. Partout dans le monde, sa Fondation pour une société ouverte dépense des millions de dollars pour la légalisation des drogues. En Bolivie, l’un des principaux conseillers d’Evo Morales, Juan Ramon Quintana est, selon la revue Datos, un ancien dirigeant de la fondation présidée par le milliardaire hongrois. On peut évidemment penser que George Soros n’agit que pour le bien de l’humanité ; on peut aussi en douter.

   Il se pourrait que la dépénalisation concerne d’abord la feuille de coca tant son innocuité est manifeste, puis s’étende à la cocaïne, une fois qu’il sera admis, comme le souligne Jorge Hurtado, qu’ « un demi siècle de lutte contre la coca et la cocaïne n’ont fait que produire plus de coca et plus de cocaïne ». En Colombie, pays qui produit essentiellement pour le narcotrafic, les surfaces cultivées dépassent les 200 000 ha alors que en Bolivie,  où la consommation de coca est légale, elles sont de l’ordre de 24 000 ha. Pour le psychiatre bolivien, le risque est de voir la Colombie tirer son épingle du jeu lorsque la prohibition sera levée, alors que la Bolivie pourrait voir ce nouveau marché lui échapper.

Coca FB3      Plantation de coca dans le département d’Antioquia en Colombie

   Pour ma part, je vois surtout dans la façon dont le financier George Soros pousse ses pions dans le secteur de la coca une volonté de prendre pied dans ce futur eldorado. A l’image de ce qui se passe au Canada, où le marché du cannabis est déjà entre les mains de grands groupes internationaux (37), la légalisation de la petite feuille verte pourrait reproduire une situation que les pays andins ont déjà connu au début du XXème siècle avec le boom de la coca. La principale erreur consisterait à laisser des multinationales accaparer cette richesse au profit de quelques actionnaires, alors qu’elle revient légitimement aux paysans andins qui la produisent depuis des millénaires.

François Badaire

1. Jorge Hurtado, La légende de la coca, Ed. du Lézard, pp. 87-90

2. Sylvie Laurent, Libération, 27-05-2019

3. L’article s’intitule « La guerra por el monopolio del alivio del dolor y el privilegio del placer : los carteles de la cocaina legal ». Voici le lien pour une lecture complète : http://culturaydroga.ucaldas.edu.co/downloads/Culturaydroga23(25)_04.pdf

4. Paul Gootenberg, Cocaïne andine, l’invention d’une drogue globale, Presses universitaires de Rennes, 2014

5. Yann Contegat, Daily Geek Show, 15-07-2019

6. New Georgia Encyclopedia, Temperance Movement, 25-09-2014

7. Paul Gootenberg, La filière coca du licite à l’illicite : grandeur et décadence d’une marchandise internationale, Hérodote, 2004, n° 112.

8. Timothy Plowman, Coca chewing and the botanical origin of coca in South America, in Cultural survival report n°23, juin 1986

9. Paul Gootenberg, 2014

10. Ricardo Cortés, The cocainemakers, the reefer madness and the vice-president of the Coca Cola company, part 1, 20 juin 2016

11. Paul Gootenberg, 2014

12. idem

13. Rapport de la Commission d’étude de la feuille de coca, Nations Unies, mai 1950

14. Idem

15. Idem

16. Convention unique de 1961 sur les stupéfiants

17. Cocaine for soldiers and opiates for teething babies : exploring the history of drug use, BBC, 9 mars 2018

18. Dan Ivers, NJ Advance Media for NJ.com, 24-08-2013

19. Voir le film Mama Coca, François Badaire, 2005

20. How Coca Cola obtains it coca, Clifford May, NYT, 1er-07-1988

21. New Peruvian Soft Drink Packs a Punch, Juan Forero, NYT, 10-06-2004

22.  Stepan company, la unica empresa de Estados Unidos que importa hojas de coca con autorizacion de la DEA (y para qué la usa), Pierina Pighi Bel, BBC Monde, 4 octobre 2018

23. Miami Herald, Peru firm exports coca leaves, 4-07-2003

24. Mama Coca, François Badaire, 2005

25. https://www.planetoscope.com

26. Pacifista ! 9 mai 2017

27. Una ejecutiva de Coca-Cola presidira la Agencia española de seguridad alimentaria, Nieves Martinez, Mundo obrero.es, 21-05-2012

28. Red Bull’s new cola : a kick from cocaine ? Jean Friedman Rudowsky, New York Times, 25-05-2009

29. Stepan company, la unica empresa de Estados Unidos que importa hojas de coca con autorizacion de la DEA (y para qué la usa), Pierina Pighi Bel, BBC Monde, 4 octobre 2018

30. http://www.mallinckrodt.com/products/generics/compounding-powders/cocaine-hydrochloride-usp-cii/

31. https://www.incb.org/documents/Narcotic-Drugs/Status-of-Estimates/2019/EstMay2019_03_06_2019.pdf

32. https://pubchem.ncbi.nlm.nih.gov/compound/cocaine%20HCl#section=Patents

33. Source ONUDC

34. https://www.ird.fr/la-mediatheque/fiches-d-actualite-scientifique/44-effets-physiologiques-de-la-consommation-traditionnelle-de-feuilles-de-coca

35. Le goût amer de la coca bolivienne, François Badaire, Chroniques de l’extrême humanité

36. Drug money saved banks in global crisis, The Guardian, 13-12-2009

37. Voir le film de Xavier Deleu et Stéphanie Loridon : Cannabis, quand le deal est légal, 2019

Remerciements :

   Je remercie bien évidemment Jorge Hurtado, sans qui cette contribution n’aurait pu voir le jour, l’ONG TNI  qui m’a bien épaulé dans mes recherches, ainsi que mon ami Julian Lineros qui m’a généreusement laissé publier ses photographies.

à la Une

Le goût amer de la coca bolivienne

     

      Retour sur la politique de la coca du Président Evo Morales depuis son accession au pouvoir en 2006. La réhabilitation de la feuille sacrée des Incas est loin d’avoir tenu toutes ses promesses, surtout pour les peuples autochtones.

 

071_71 (2)Offrandes de coca à la Pachamama / F.Badaire

 

      A la fin de l’époque coloniale, soutenir les luttes nationalistes lorsque l’on n’était pas soi-même Camerounais ou Algérien, cela signifiait combattre un ordre international injuste, basé sur l’inégalité entre les peuples. De même, défendre les peuples autochtones aujourd’hui, lorsque l’on n’est ni Arawak, ni Pygmée Baka, ne peut avoir de sens que si cette action s’intègre dans un projet plus large, en l’occurrence la mise en cause d’un modèle de civilisation en crise, voire pour certains au bord de l’effondrement.

     Ces peuples, eux aussi en voie d’extinction, survivent la plupart du temps dans des poches isolées aux confins du monde moderne. Mais en Bolivie, l’identité indigène est dominante. Evo Morales, président depuis 2006, s’en revendique, et c’est en défendant la feuille de coca comme symbole de la culture andine qu’il a accédé au pouvoir. A l’époque, la politique antidrogue des Etats-Unis avait pour but d’éradiquer totalement cette plante de Bolivie. Combattre cette politique est devenu chez Evo Morales un des axes principaux de sa bataille contre l’impérialisme américain et de la reconquête de la souveraineté nationale.

     Dans une optique de solidarité avec les peuples premiers, on peut donc se demander si l’action du premier président indien sud-américain en faveur de cette plante représente un véritable changement de paradigme. Dans cette lutte emblématique d’un réveil indigène, les solutions proposées montrent-elles une voie alternative à l’impasse politique, économique, écologique et sanitaire dans laquelle le monde se trouve engagé ? Ou bien s’agit-il seulement d’une posture sans conséquences concrètes, d’une pachamamada, pour employer un terme intraduisible en français, faisant référence à la fois à la divinité précolombienne de la Pachamama, la Terre nourricière, et à son utilisation démagogique dans des discours politiques trompeurs ?

     Rappelons que la feuille de coca revêt un caractère sacré ou fortement symbolique dans la plupart des cultures amérindiennes du continent sud-américain, alors que pour le monde occidental, ce n’est qu’une matière première servant à la fabrication d’une drogue, la cocaïne. On peut toujours se gausser des bobos occidentaux qui tombent dans le panneau de la « sacralisation de la coca », s’extasient devant l’image d’un Président indien qui défend une culture ancestrale, et vantent la convivialité des séances de mastication en commun (1). Il n’en reste pas moins que l’attachement des cultures andines à cette feuille pour de multiples raisons (économiques, symboliques, religieuses, médicales, etc.) fait de la politique d’éradication un des derniers chapitres du génocide culturel en cours depuis le début de la Conquête. Il suffit de s’imaginer la tête que feraient les Français si une puissance étrangère décidait d’arracher les pieds de vigne en France, et d’interdire la fabrication du vin au nom d’une politique prohibitionniste, pour comprendre ce que ressentent les populations andines depuis des décennies. Ce genre d’empathie collective, hélas, est encore une donnée absente de la politique internationale.

 

4543782586_a85117299c_o (2)                 Evo Morales

 

Evo Morales isolé sur la scène internationale

 

     Lors de son discours devant la 62ème session de la Commission sur les narcotiques de l’ONU à Vienne le 14 mars 2019, le Président Bolivien s’est targué d’avoir mis fin à l’immixtion des Etats-Unis dans la politique interne de son pays en expulsant la DEA, l’agence américaine chargée de lutter contre le narcotrafic, et de lui avoir redonné sa pleine souveraineté, alors qu’auparavant, c’était l’ambassade américaine à La Paz qui décidait de la politique sécuritaire de la Bolivie (2). Il a également mis en lumière ce que beaucoup d’experts reconnaissent aujourd’hui, à savoir que la politique antidrogue mondiale est un échec, et il a rappelé que son activisme au sein de cette organisation internationale a permis d’inclure une réserve dans la Convention de 1961 sur le trafic de stupéfiants, autorisant la mastication de la feuille de coca sur tout le territoire bolivien (3). La Bolivie s’était retirée de l’accord international en 2012 puis l’avait réintégré après le vote de cet amendement.

     Mais faute de soutiens internationaux, hormis ceux d’une Alliance bolivarienne moribonde, Evo Morales n’a pas obtenu ce qu’il réclamait déjà avant d’accéder au pouvoir : le retrait de la feuille de coca de la liste des stupéfiants, qui lui aurait permis de la commercialiser sur l’ensemble de la planète. Cette plante, pourtant, n’a aucun effet psychotrope. Elle n’altère pas la conscience et ne provoque aucune dépendance. Consommée à l’état naturel, elle ne fait pas plus d’effet que le thé ou le café, et sa prohibition ne repose sur aucune donnée scientifique valable. C’est sa transformation en cocaïne qui en fait une drogue, et ce changement de nature, réalisé dans des laboratoires clandestins, ne pourrait se faire sans l’apport de précurseurs, c’est-à-dire de produits chimiques dont la plupart sont importés des pays industrialisés.

     Demi-succès,  ou demi-échec, comme on voudra, la « diplomatie de la coca » menée par Evo Morales aura tout au moins servi à mettre à l’agenda des Nations-Unies une revendication qui jusqu’alors ne dépassait pas le cadre des cultures indigènes. Mais pour certains, comme le médecin psychiatre et spécialiste de la coca Jorge Hurtado, la Bolivie a fait « un pas en arrière comme leader de l’antiprohibitionnisme » en réintégrant la Convention de 1961 (4). Elle a gagné une reconnaissance du droit de consommer de la coca sur son territoire, mais au prix d’une acceptation de son interdiction sur le reste de du monde. Un renoncement qui maintient cet élément clé de la culture andine dans la catégorie des substances prohibées.

 

          Favoriser le marché légal pour limiter le narcotrafic

 

   A l’intérieur du pays, l’action d’Evo Morales est marquée par une réhabilitation culturelle et politique de la feuille de coca. Début 2017, la Bolivie adopte une « Loi générale de la coca », dont les finalités sont notamment de « protéger et revaloriser la coca originelle et ancestrale comme patrimoine culturel » de la Bolivie, et de « promouvoir la recherche scientifique, médicale et socio-culturelle sur la coca et ses dérivés ». En effet, non seulement la coca en tant que telle n’est pas une drogue, mais ses bienfaits thérapeutiques et ses qualités alimentaires sont connus depuis des années, et largement documentés. Des recherches menées au début des années 2000 ont abouti à la conclusion qu’elle était un excellent fluidifiant sanguin, qui peut prévenir les maladies cardio-vasculaires, c’est un tonifiant physique, intellectuel et sexuel, qui peut concurrencer bon nombre de produits gériatriques, et grâce à son action bronco-dilatatrice, elle aide à lutter contre l’altitude et peut expliquer pourquoi des millions de personnes vivent sans difficulté à plus de 3000 mètres d’altitude (5).

 

044_44 (2)Séchage de la coca dans les Yungas/ F. Badaire

 

     Déjà en 1975, une étude de l’université d’Harvard avait établi que la coca a une très haute valeur nutritive, du fait de sa richesse en calcium, en fer, et en vitamines A, B2 et E. Toutes ces données avaient conduit les promoteurs de la feuille de coca à croire en son potentiel commercial sur le marché de la parapharmacie. Ce commerce aurait pu permettre à des milliers de paysans de vivre légalement de leur production et il aurait ainsi contribué à développer le pays, un des plus pauvres du continent. Malheureusement, les revendications de quelques millions d’Indiens ne pèsent pas lourd face à un système de domination mondial qui n’a guère changé de visage depuis cinq siècles. La coca, jadis diabolisée par les conquérants espagnols, reste dans la catégorie des substances maléfiques, et Evo Morales, faute de débouchés internationaux, est contraint de limiter la superficie des plantations de coca, la taille du marché intérieur étant trop petite pour absorber l’ensemble de la production locale.

     Toutefois, le gouvernement bolivien a décidé de légaliser une bonne partie de la production qui jusqu’alors restait clandestine. Dans la loi de 2017, les surfaces autorisées de plantations de coca passent de 12 000 ha à 22 000 ha. Un changement énorme par rapport à la politique de « zéro coca » imposée à la Bolivie par les Etats-Unis avant l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales. Ce programme d’éradication reposait sur le préjugé, toujours vivace parmi les dirigeants occidentaux, selon lequel la consommation de coca, la mastication principalement, est une marque d’arriération appelée à disparaître. La Convention des Nations Unies de 1961 garde d’ailleurs la trace de cette vision idéologique car dans son article 49, elle prévoit que « la mastication de la feuille de coca sera interdite dans un délai de 25 ans après l’entrée en vigueur de ladite Convention ». Les puissances dominantes étaient confiantes à l’époque dans leur capacité à imposer leurs conceptions civilisatrices au reste du monde ! Mais plus de cinquante ans après la signature de ladite Convention, la coca s’accroche à ses montagnes. On n’efface pas ainsi d’un trait de plume des coutumes millénaires.

     L’extension des surfaces légalement cultivées repose sur des évaluations du marché présentées par le Ministre du développement rural, César Cocarico (6). Selon lui, 18 000 ha seraient nécessaires pour couvrir les besoins de la mastication, et les 4000 ha restant seraient destinés à la fabrication de produits dérivés comme des galettes, des infusions ou des dentifrices.

     Aussi contestables que soient ces évaluations, elles modifient les perspectives pour les producteurs, ainsi que la dynamique des marchés légaux et illégaux. Dans une politique de réduction des superficies autorisées, une part plus importante de la production de feuilles est vendue aux narcotrafiquants, faute de pouvoir s’écouler sur les marchés légaux. Alors que l’extension des surfaces autorisées incite les producteurs à écouler leurs feuilles sur le marché légal. D’une part parce qu’ils préfèrent vivre légalement de leur activité, nourrir leur famille et éduquer leurs enfants dans le respect des lois plutôt que de subir les affres de la clandestinité. Les cocaleros ne sont pas des délinquants nés ! D’autre part, parce que d’un point de vue économique, ils y ont intérêt, la coca légale étant vendue plus cher que la coca illégale. Au Pérou par exemple, le prix du kilo de coca fixé par ENACO, l’entreprise d’Etat qui détient le monopole de sa commercialisation, était de 3,80 $ en 2015, tandis que le prix payé aux producteurs par les narcotrafiquants ou leurs intermédiaires était de 2,50 $ (7). En Bolivie, le kilo dépasse régulièrement les 8 $ sur le marché de Villa Fatima à La Paz, alors qu’il ne coûte qu’1 $ seulement en Colombie, où l’essentiel de la production sert à alimenter le narcotrafic (8). C’est l’importance même de ce marché légal en Bolivie et la forte demande de feuilles pour une consommation traditionnelle qui la rend plus chère, et rend du même coup le pays moins attractif pour les narcotrafiquants (9).

     La logique, appliquée par le gouvernement d’Evo Morales, consiste donc à développer le marché légal, plutôt que de combattre aveuglément une production que l’interdiction même pousse vers le narcotrafic. Cette politique se défend si l’on analyse sérieusement les chiffres. La presse internationale, les médias français notamment, assènent toujours les mêmes données sans vérifier : « 50 % de la production bolivienne est déviée vers le narcotrafic », prétend un journaliste sur une grande chaîne française. En réalité, les chiffres de l’ONU indiquent que 35 % de la production bolivienne n’est pas vendue sur les marchés légaux de Villa Fatima à La Paz et de Sacaba. Mais cela ne veut pas dire pour autant que cette part là est entièrement transformée en cocaïne. Traditionnellement, une quantité importante de feuilles de coca est écoulée directement par le biais de filières parallèles dans les grands centres miniers, où la consommation est importante. C’est le cas surtout de la production du Chaparé, dont les planteurs sont eux-mêmes d’anciens mineurs reconvertis. De plus, une part non négligeable de coca cultivée en Bolivie est exportée vers le Nord de l’Argentine. Comme elle passe clandestinement la frontière, elle est comptabilisée comme coca détournée vers le narcotrafic. En réalité, elle est destinée à l’acullicu, la mastication, une habitude autant ancrée parmi les populations du Nord de l’Argentine que de la Bolivie.

 

094_94 (2)Des mineurs achètent leur ration de coca avant d’aller au fond du puits/ F. Badaire

 

     Globalement, les surfaces totales cultivées aujourd’hui (légales et illégales) ont légèrement diminué par rapport à la période précédant l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir. Elles étaient de 27 700 ha en 2004, 25 400 ha en 2005, et de 24 500 ha en 2018 (10). Si l’on considère également le fait que le marché légal est en constante expansion depuis cette époque, une conclusion logique s’impose : la part de coca bolivienne vendue aux narcotrafiquants a bel et bien diminué. La politique antinarcotique du gouvernement bolivien est donc loin de représenter un échec, comme on le prétend à Washington.

     Il n’en reste pas moins que le narcotrafic continue de corrompre la société et la vie politique boliviennes, principalement dans le Chaparé. Dans cette région, l’argent coule à flot. Des projets d’infrastructure sont réalisés grâce à des investissements qui peuvent sembler suspects au regard du PIB national. Il en est ainsi par exemple de l’aéroport de Chimoré, construit au milieu des champs de coca, avec sa piste la plus longue du pays. Certains observateurs notent  à juste titre que l’argent de la cocaïne irrigue l’économie bolivienne, et s’infiltre dans les milieux politiques et l’institution militaire (11). Il se pourrait même que le degré de pénétration des mafias au sein de l’Etat soit beaucoup plus grave qu’il n’y paraisse, comme le révèle l’arrestation début mai 2019 de deux importants chefs des forces de sécurité, après avoir participé à des voyages de divertissement payés par un narcotrafiquant patenté. Parmi eux, l’officier en charge des contrôles à l’aéroport de Chimoré, et le chef des Forces spéciales de lutte contre le crime de Santa Cruz, ville la plus peuplée du pays (12).

     La pieuvre étend ses tentacules jusqu’au cœur du pouvoir bolivien, mais n’est-elle pas aussi bien implantée dans le système financier international ? En 2009, le chef du bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime, Antonio Maria Costa attirait l’attention sur le fait que la majeure partie des 352 milliards de dollars de profits mondiaux tirés du trafic de drogue avaient été blanchis par des institutions financières l’année précédente, et qu’il avait permis de renflouer les banques à court de liquidités au plus fort de la crise (13). La Bolivie, avec son discours anti-impérialiste et sa diplomatie de la coca, fait figure de coupable idéal.

     Au final, ce n’est pas la coca en elle-même qui pose problème, mais le crime organisé, et celui-ci ne prospère qu’à l’ombre de la prohibition. Déjà en 1932, John D. Rockefeller,  dans une tribune publiée dans le New York Times, écrivait à propos de l’interdiction de l’alcool aux Etats-Unis : « la consommation d’alcool a augmenté. Les bars ont remplacé les salons de danse, une légion de criminels est apparue, bon nombre de nos citoyens exemplaires ont ignoré ouvertement la prohibition, le respect de la loi a diminué et le crime a augmenté à un niveau jamais connu ». Rien de nouveau sous le soleil de Bolivie.

 

Une politique répressive à géographie variable

 

     La Bolivie limite malgré tout le marché de la coca pour ne pas être accusée de laxisme. Et même si les grandes campagnes d’éradication ont cessé, les cocaleros ont toujours du mal à comprendre pourquoi dans une vallée, la coca est légale, et dans celle d’à côté, elle est hors la loi. La répression policière continue, mais selon des critères géographiques qui obéissent cette fois à une logique politique.

     Dans les cénacles internationaux, Evo Morales présente sa stratégie de lutte antidrogue comme un nouveau concept, totalement différent de l’éradication forcée, conçue et appliquée par les Etats-Unis. Le New-york Times, vantait en 2016 les mérites d’une politique basée sur le dialogue et la concertation avec les producteurs. Ceux qui veulent cultiver la coca et qui se sont enregistrés auprès du gouvernement de manière volontaire reçoivent de petites parcelles de terre pour les cultiver en quantités contrôlées. Les cultures non autorisées, elles, sont arrachées, mais seulement après avoir négocié et cherché des solutions alternatives avec les cocaleros (14).

    Cela se déroule effectivement ainsi la plupart du temps, mais une région se trouve désormais dans le collimateur du gouvernement, celle des Yungas, où traditionnellement, la coca est cultivée pour le marché local. Ces hautes vallées, situées sur le versant oriental des Andes,  sont désormais en état de rébellion contre le gouvernement. La situation s’est particulièrement dégradée en septembre 2018, lorsqu’une intervention de la FTC (Force d’Action Conjointe) pour arracher des plantations de coca non autorisées dans la municipalité de La Asunta, s’est terminée par la mort de deux cocaleros et d’un policier. Depuis, les incidents se multiplient dans le secteur. Les producteurs de coca bloquent l’accès à la région transformée désormais en camp retranché, et le gouvernement envoie des troupes héliportées. Evo Morales est désormais haï par bon nombre de planteurs des Yungas, un comble pour celui qui s’est toujours présenté comme un défenseur de la petite feuille verte.

 

la asuntaMouvement de troupes à La Asunta / Eliseo Terrazas, ADEPCOCA, 6 avril 2019

 

     Que s’est-il donc passé pour qu’un conflit d’une telle ampleur éclate ? D’abord, il faut savoir qu’Evo Morales, même devenu chef de l’Etat, est resté responsable syndical des six fédérations de cocaleros du Tropique de Cochabamba, dans le Chaparé. Difficile, dès lors de ne pas défendre les intérêts de ses affiliés. Dans sa prétention à « honorer les producteurs de coca », il a surtout rendu service à sa base sociale. Ainsi, sur les 10 000 ha supplémentaires de coca légale reconnus par la loi de 2017, 7300 ha se trouvent dans le Chaparé, et seulement 2300 ha dans les Yungas. Le gouvernement bolivien a distribué à tour de bras des permis de cultiver dans le Chaparé, alors que dans les Yungas, les producteurs n’ont pas bénéficié des mêmes largesses. Pourtant, la feuille des Yungas, très tendre et à faible teneur en cocaïne, est celle qui convient le mieux à la mastication traditionnelle. Celle du Chaparé, plus dure et plus concentrée en alcaloïdes, est davantage recherchée par les narcotrafiquants.

     Sociologiquement, les deux régions sont assez différentes. Longtemps réputée comme principale région alimentant le narcotrafic, le Chaparé est peuplé en grande partie d’anciens mineurs de l’altiplano ayant perdu leur emploi dans les années quatre-vingt. Envoyés dans les régions tropicales du département de Cochabamba pour coloniser de nouvelles terres, ils ont été abandonnés à leur sort par les gouvernements néolibéraux de l’époque, ne trouvant d’autres moyens de survie que la culture de la coca. Tout en changeant de milieu et d’activité, ces travailleurs indiens ont conservé une forte tradition de lutte syndicale. Dans les Yungas, les cocaleros sont des petits planteurs qui ont récupéré les terres d’anciens terratenientes après la réforme agraire de 1953. Ils se sont organisés en une coopérative de producteurs, du nom d’ADEPCOCA (Association départementale de producteurs de coca), qui gère également le marché légal de Villa Fatima à La Paz.

 

048_48 (2)Pause coca dans les Yungas / F. Badaire

 

     Depuis l’adoption de la loi sur la coca, ADEPCOCA crie au favoritisme. La rupture est consommée entre Evo Morales et la principale organisation cocalera. Son Président, Franklin Gutiérrez s’est déclaré candidat d’opposition à l’élection présidentielle de 2019. Mais il croupit en prison depuis les incidents de La Asunta de septembre dernier. Cette candidature met de l’eau au moulin des partisans du Président, prompts à voir dans ce conflit des dessous politiques, et même la main de Washington. Selon eux, les Etats-Unis chercheraient, à travers l’action de diverses ONG dans les Yungas, à rompre l’unité du mouvement cocalero, à quelques mois d’une élection cruciale pour le maintien d’Evo Morales au pouvoir. Si tel est le cas, la manœuvre est réussie. La Bolivie n’a jamais connue un conflit aussi grave entre le gouvernement et les producteurs de coca depuis l’époque des gouvernements néolibéraux à la solde de Washington. Paradoxalement, c’est une loi sensée revaloriser la feuille de coca qui en a été le détonateur.

 

Etatisme versus coopérativisme 

 

     Outre le clientélisme politique et l’appui à certains groupes plutôt que d’autres, la pomme de discorde entre Evo Morales et les producteurs des Yungas se situe dans la façon dont ils envisagent l’organisation du marché légal. ADEPCOCA fonctionne comme une structure autogérée, qui encadre à la fois la production de la feuille de coca et sa commercialisation. Elle distribue elle-même les permis de cultiver à ses membres, et administre le marché de Villa Fatima où la production des Yungas est vendue en gros.

     En matière de lutte contre le narcotrafic, elle a instauré une forme de « contrôle social ». L’organisation s’assure elle-même de la régularité de la production, pour éviter qu’un trafic illégal ne serve de prétexte à des opérations policières. Bien sûr, il y a toujours des brebis galeuses, mais celles-ci s’exposent à de fortes sanctions, comme la confiscation de terres, de la part de la communauté.

     Dans les zones de production nouvellement reconnues par la loi en revanche, l’Etat contrôle directement la production et la commercialisation. Dans le Chaparé, c’est la DIGCOIN (Direction générale de la commercialisation et de l’industrialisation de la feuille de coca) qui administre le marché de Sacaba, créé pour écouler la production de la région. Le syndicat des cocaleros y joue toujours un rôle important, mais son lien organique avec le pouvoir rend inimaginable une quelconque prise d’autonomie. Dans les Yungas, certains secteurs comme celui de Caranavi passent également sous la tutelle immédiate de l’Etat, qui est désormais le seul habilité à délivrer des licences aux producteurs. ADEPCOCA, qui reste la principale organisation de cocaleros, conserve le droit d’émettre des permis de « producteur-commerçant » dans les zones qu’elle administre, mais une lutte de pouvoir se joue actuellement entre le MAS, le parti d’Evo Morales, et l’opposition, pour s’emparer de l’association, et les premières tensions ont éclaté lorsqu’après la promulgation de la loi de 2017 sur la coca, l’Etat a annulé des permis autrefois délivrés par ADECOCA.

     Evo Morales s’éloigne-t-il du modèle associatif, au profit d’une organisation plus verticale et centralisée ? Jorge Hurtado, un des fondateurs d’ADEPCOCA, soupçonne le Président cocalero de vouloir en finir avec l’association de producteurs, pour mettre en place un monopole d’Etat comme au Pérou avec l’entreprise publique ENACO. « Le gouvernement bolivien est en train de créer plusieurs petits ENACO, sous la tutelle du gouvernement. C’est une reprise en main par l’Etat du marché de la coca », dénonce-t-il.

     Etatisation, direction de l’économie par un parti gouvernemental d’un côté, contre autogestion, organisation décentralisée et démocratique de l’autre, ce vieux conflit qui traverse l’histoire de la gauche est-il en train de se rejouer autour de la feuille de coca ? Il faudrait pour cela que l’appartenance à cette famille politique soit revendiquée par les deux antagonistes. Or, si c’est le cas d’Evo Morales et de son parti le MAS (Mouvement vers le socialisme), rien n’est moins sûr du côté d’ADEPCOCA.

     Au moment de la réforme agraire et de la redistribution des terres dans les Yungas prévalait le principe d’égalité. Dans les zones de production traditionnelle règne toujours le minifundio, la petite propriété, mais il n’en est pas de même dans les nouvelles zones de peuplement. « Là, dans cette frange productive, la possession de la terre est différente. Ces dernière années, on a vu réapparaître des grands propriétaires », explique Dionicio Nuñez, ancien vice-ministre de la coca.  Le retour du latifundio, avec l’emploi de travailleurs journaliers, a même été brandi comme argument par le gouvernement pour justifier les opérations de police dans les Yungas.

     Bien sûr, on est encore loin de la grande hacienda telle qu’elle existait à l’époque où l’ensemble de la production de coca était entre les mains de six ou sept grandes familles d’ascendance espagnole, mais on s’éloigne également du modèle égalitaire prôné par Evo Morales, dans lequel chaque plantation de coca ne doit pas dépasser 1 cato, soit 1 600 mètres carrés, par famille.

     Quant à l’orientation politique des dirigeants d’ADEPCOCA, elle peut être perçue à travers les déclarations de son Président Franklin Gutiérrez. Lors de l’annonce de sa candidature à l’élection présidentielle, il a présenté sa force politique comme n’étant « ni de droite, ni de gauche », un slogan qui, lorsqu’il est agité, laisse  généralement peu de place à des politiques de gauche.

     Et puisqu’il est question ici de culture indienne, pourquoi ne pas pousser un peu plus loin l’analyse et aller voir si ces divergences entre étatisation et auto-organisation des producteurs ne renvoient pas à des mémoires politiques plus lointaines. Evo Morales, en tant que Premier Président sud-américain de culture amérindienne, est dépositaire d’un héritage politique précolombien, même s’il n’est pas clairement exprimé.

     A première vue, deux cultures politiques sont identifiables dans cette affaire. D’une part, une verticalité autoritaire, que l’on pourrait rapprocher de Tawantinsuyo, l’empire inca qui mit en place bien avant la révolution soviétique un système économique planifié reposant sur de grandes entreprises d’Etat (15). D’autre part, une horizontalité libertaire, qui s’inspirerait des sociétés auto-organisées et sans pouvoir coercitif, telles que décrites par l’anthropologue Pierre Clastres (16)

     Chez Evo Morales, la première source d’inspiration prédomine. Son parti, le MAS, est un assemblage de forces politiques de gauche liées à la paysannerie, au mouvement des cocaleros, et au réveil indigène. D’un point de vue idéologique, il mêle indigénisme, nationalisme et un reste de marxisme. Mais si l’on s’en tient à la composante indigène, la filiation avec Tawantinsuyo est claire. Le MAS est né de l’absorption du katarisme, un mouvement indianiste né dans les années soixante qui, derrière la dénonciation d’un Etat néocoloniale et le rejet des élites décrites comme antinationales, imaginait un rétablissement de l’Etat de Qollasuyo, versant sud de l’Empire inca (17). Ce lien de parenté a été atténué par les apports théoriques d’Alvaro Garcia Linera l’actuel vice-président, qui prônait le « socialisme communautaire des ayllus ».  Selon lui, l’Etat devait disparaître grâce au renforcement de la communauté traditionnelle aymara appelée ayllu. Mais dans la plus pure tradition marxiste-léniniste, ce stade final de l’évolution de la société andine devait d’abord passer par une phase de dictature du prolétariat (18).

     Fort heureusement, Evo Morales ne s’en est pas tenu à un indigénisme ethnique. Dans sa stratégie de conquête du pouvoir, il a fait alliance avec des secteurs non-indigènes et les classes moyennes. Son modèle économique, dont Alvaro Garcia Linera en est également l’inspirateur, s’est d’abord présenté comme un « capitalisme d’Etat andin » dans lequel la puissance publique, avec les revenus qu’elle tire des hydrocarbures et des mines, devait participer au développement communautaire. Pendant un temps, l’organisation coopérative, le mode de production capitaliste et la direction économique de l’Etat devaient cohabiter (19). Mais au bout de trois mandats, de nombreux partisans de la première heure regrettent que du « capitalisme d’Etat andin », il ne reste que le capitalisme tout court, et que l’action de l’Etat se réduise à des politiques clientélistes ou des mesures en faveur du capital national et international, au détriment des communautés les plus faibles, notamment celles des basses terres d’Amazonie.

     Plutôt qu’une lutte entre deux conceptions de la gauche, le conflit entre le gouvernement et les cocaleros des Yungas reflète en réalité la perte de repères et la dérive politicienne de ceux qui défendaient la coca au nom du progrès social et politique.

 

Coca Colla plutôt que Coca Cola

 

024_24_0001 (2)L’entreprise Coca cola à El Alto / F. Badaire

 

     Une des grandes ambitions d’Evo Morales était de développer l’industrie de la coca, de créer des usines de produits dérivés à la fois destinés à l’exportation et au marché intérieur. A l’international, en attendant que la Convention de 1961 lève l’interdiction de commercialiser la feuille de coca, des accords commerciaux étaient possibles avec l’ALBA, l’Alliance bolivarienne des Amériques, chère à l’ancien président vénézuélien Hugo Chavez. Le leader pan-américaniste voyait d’un œil favorable la promotion de la feuille de coca, dans la mesure où elle bousculait les Etats-Unis dans leur arrière-cour. Le Venezuela avait ainsi contribué au financement d’un embryon industriel cocalero. A Villa Tunari, dans le Chaparé, l’usine Ebococa d’un coût de 2 millions de dollars, avait pu voir le jour grâce à un apport de 900 000 dollars de la République bolivarienne. Aujourd’hui, force est de constater que la politique industrielle est un échec. La production n’a jamais vraiment décollé. Les machines d’Ebococa sont arrêtées et le site industriel est à l’abandon (20). L’usine fabriquait notamment des chizitos, des boules de maïs auxquelles étaient ajoutées de la poudre de coca comme supplément énergétique pour les cantines scolaires. Trop dures et trop amères, les écoliers en gardent un mauvais souvenir (21).

     Même sur le marché intérieur, les quelques petites entreprises qui se sont fait une place ont du mal à prospérer. Certes, le nombre de produits dérivés de la coca vendus à La Paz et dans les grandes villes a augmenté par rapport à l’époque où le marché légal était volontairement déprimé par la politique antidrogue américaine. Mais en l’absence de politiques de marketing, les habitudes de consommation n’ont pas changé et la feuille de coca reste essentiellement un produit destiné à la mastication traditionnelle. Dionicio Nuñez Tangara, l’ancien vice-ministre de la coca, reconnaît que la politique d’encouragement n’a pas été à la hauteur des ambitions affichées après l’arrivée d’Evo Morales au pouvoir. « Il y a eu pendant quelques années des foires internationales où était présenté tout ce qui se produit avec de la coca. Tous les pays d’Amérique latine étaient invités. Mais les nouvelles autorités n’ont pas poursuivi cette action », regrette-t-il.

     Des fabricants de boissons gazeuses ont lancé des produits comme Coca Colla, Coca Brynco. Ils pensaient que l’appui gouvernemental leur permettrait de concurrencer Coca Cola, qui utilise aussi de la coca et se garde bien d’en parler. Les deux entreprises n’ont tenu que quelques années avant de stopper leur production. L’un de ses dirigeants considère que le manque d’aides aux petits entrepreneurs et la bureaucratie ont découragé ce genre d’initiatives (22). Il se pourrait également que les mafias, grâce à des appuis hauts placés, aient fait pression pour empêcher le développement d’un marché légal de produits dérivés de la coca. Comme nous l’avons vu plus haut, un commerce réglementé, prospère et en pleine expansion, nuit à leurs affaires.

 

La deuxième destruction de la coca

 

     Aujourd’hui, le Venezuela n’est plus en état d’acheter quoi que ce soit. Mais à l’époque où son économie était encore debout, il aurait pu importer des tonnes de produits de l’industrie de la coca. Or, le pays d’Hugo Chavez n’en a jamais voulu. L’expert ès-coca Jorge Hurtado, qui à ce moment-là avait été envoyé pour négocier avec le Venezuela, explique les raisons de cet étrange refus : « lorsque les services sanitaires vénézuéliens ont analysé nos produits, il y a eu un gros problème. Ils se sont rendu compte qu’ils contenaient des pesticides hautement toxiques, et la législation vénézuélienne ne pouvait les laisser rentrer ». C’est donc la contamination de la coca par des produits chimiques qui a tué le commerce avec l’ALBA avant même qu’il ne démarre. Selon Jorge Hurtado, 99 % de la production bolivienne est polluée par des intrants toxiques. Les cocaleros font un usage intensif d’herbicides comme le glyphosate, appelé ici Bazuka, et d’insecticides comme le Folidol et le Tamaron (23). Comme dans bon nombre de pays, aucune loi ne protège les consommateurs boliviens.

     Dionicio Nuñez minimise l’impact des insecticides sur les mâcheurs de coca. Selon lui,  « la plante est seulement aspergée au début de sa croissance, lorsque la feuille est tendre. Il s’écoule trois mois avant la récolte. Il n’a pas été prouvé qu’une fois cueillie, la feuille contienne des résidus de produits chimiques ». Mais il n’y a pas que la santé humaine qui entre en ligne de compte dans l’utilisation de polluants toxiques, il y a aussi l’impact sur la nature. L’importation de produits phytosanitaires a augmenté de 500% depuis le début des années 2000 selon l’Institut National de Statistiques (24). Un nombre limité de producteurs se lancent dans la coca bio, mais selon Jorge Hurtado, rien n’est fait pour les aider.

 

009_9_0001 (2)La coca aux pesticides, un péril sanitaire/ F. Badaire

 

     Après les campagnes d’éradication de la coca justifiées par sa transformation en cocaïne, c’est une deuxième destruction que connaît la petite feuille, mais cette fois plus insidieuse, plus sournoise que l’arrachage brutal. En laissant faire, voire en favorisant l’agrochimie, le gouvernement d’Evo Morales a corrompu la nature organique de la plante et brisé ses liens avec la Terre nourricière, sensée dispenser ses bienfaits aux hommes. La coca est tombée dans le piège de l’agro-business. Rien ne sert de mettre en avant son caractère sacré si elle empoisonne ceux qui la consomment. Tous les beaux discours sur les qualités alimentaires et sanitaires de la feuille sonnent creux si sa mastication quotidienne par des millions de Boliviens génère une prolifération de cancers.  La politique agricole bolivienne en a fait un produit comme les autres, comme la banane au chlordécone, comme les salades rincées à l’eau de javel, comme les pommes contaminées aux chlorpyrifos, comme les viandes bourrées d’antibiotiques et d’OGM, que nous ne pouvons plus avaler sans un soupçon d’intoxication lente. Une nouvelle fois, la culture de la coca se retrouve menacée par une invasion venue du Nord, dont les généraux sont les fleurons de l’industrie chimique.

 

Pachamamada 

 

     Le scandale sanitaire de l’emploi massif de pesticides dans la coca n’est qu’un des aspects du désastre écologique que connaît le pays d’Evo Morales. Invasion de produits toxiques qui déciment les abeilles, comme le constate l’entomologiste Miguel Limachi (25), mais aussi d’organisme génétiquement modifiés : le gouvernement a fait voter en 2011 une loi qui autorise pour la première fois en Bolivie leur production, leur importation et leur commercialisation, tout cela en contradiction avec les principes énoncés dans la loi sur la Pachamama, votée un an plus tôt, qui institutionnalise les droits de la nature, ainsi qu’avec la Constitution bolivienne (26).

     Invasion également des parcs nationaux par des planteurs de coca, qui transforment des écosystèmes uniques au monde en zones de monocultures, au point de rentrer en conflit avec les communautés indigènes qui y vivent, comme c’est le cas sur le Territoire indigène et parc national Isidoro-Sécure (TIPNIS). Une plainte a été déposée par des organisations locales contre la construction d’une route qui coupe le territoire en deux et permet aux cocaleros installés sur le polygone 7 d’écouler leur production (27). Envoyée sur place, une mission d’enquête du Tribunal international des droits de la nature a été séquestrée pendant six heures par des producteurs de coca. Cette instance, créée par plusieurs ONG s’appuie pourtant sur la Déclaration universelle des droits de la Terre mère, proclamée lors du Sommet mondial des peuples et du changement climatique de Tiquipaya (Cochabamba) en 2010.  Loin de prendre la défense des enquêteurs, le Ministre de l’Intérieur Carlos Romero a mis en doute la légitimité de ce tribunal (28).

 

tipnis1Une vue du TIPNIS

 

     La forêt bolivienne est en danger. Selon une étude de la fondation allemande Fiedrich Ebert Stifnung, 350 000 ha de forêt disparaissent chaque année en raison d’activités légales et clandestines (29). Malgré cela, le gouvernement d’Evo Morales lance des mégaprojets miniers et énergétiques dont les conséquences sont désastreuses à la fois pour la biodiversité et la diversité humaine. La Bolivie a beau être placée constitutionnellement sous les auspices de la Pachamama et former un Etat plurinational reconnaissant les droits des peuples indigènes sur leur territoire, les politiques officielles limitent aujourd’hui les terres communautaires et rétrécissent sévèrement les réserves naturelles (30).

     En Avril 2018, Ruth Alipaz, représentante indigène, dénonçait devant le Forum indigène de l’ONU les menaces qui pèsent sur 51 communautés et les risques d’expulsion en raison de projets de centrales hydro-électriques sur leur territoire, notamment les barrages de Chepete-El Bala sur le rio Beni, et de Rositas, dans département de Santa Cruz. Evo Morales veut faire de son pays un centre énergétique pour toute la région, mais ne voit-il pas que cette vision productiviste à court terme est contraire à la défense de l’environnement qu’il professe dans les cénacles internationaux ? Sans doute, car autrement, il n’aurait pas assisté à ce Forum, où il a été pris à partie par des représentants indigènes. Alex Villca Limaco, porte-parole de la Coordination de défense de l’Amazonie, a ainsi déclaré « qu’après 12 années de gestion, il est clair qu’il nous a trompé et menti de la manière la plus cruelle, parce qu’il a joué avec le rêve et l’espérance de beaucoup de peuples indigènes, non seulement de Bolivie, mais aussi de la planète entière » (31).

     Ce double discours, de l’Indien rebelle qui dénonce les politiques destructrices de l’environnement à l’extérieur, et du président qui les met en place à l’intérieur, ne passe plus. Le 7 février dernier, douze groupes de résistance indigène entamaient une marche depuis Sucre, la capitale administrative, jusqu’à La Paz, pour exiger le respect des conventions internationales sur les droits des peuples autochtones, de la Madre Tierra, et de la propre Constitution bolivienne. Respect de leur territoire, de leur environnement, de leur culture, les communautés indigènes semblent condamnées à mener les mêmes combats que sous les régimes néolibéraux ; il n’y a que la couleur de peau des gouvernants qui a changé, relève la sociologue Rocio Estremadoiro Rioja. « Tandis que dans les luxueux forums internationaux, nos dirigeants n’ont à la bouche que des sermons romantiques en faveur de la Pachamama, à la maison, ils nous agressent avec les pratiques extractivistes les plus orthodoxes, irresponsables, prédatrices, écocides, ethnocides, et en plus, sous couvert d’une idéologie « développementiste » et « progressiste » qui ferait même pâlir Domingo Faustino Sarmiento, en brandissant la dichotomie raciste et ethno-centriste de « civilisation » contre « barbarie » (32). Pour mieux apprécier la pique, il faut savoir que Domingo Faustino Sarmiento, président argentin de 1868 à 1874, que l’on pourrait surnommer le « Jules Ferry de la pampa », est resté dans l’histoire pour son action en faveur des sciences et de l’éducation, mais aussi pour ses positions racistes à l’égard des populations indigènes, qu’il contribua à exterminer au cours de plusieurs expéditions militaires.

     Certains Boliviens se souviennent cependant que les références à la Pachamama sont assez récentes dans le discours d’Evo Morales. Elles ont débuté peu après son élection, sous l’influence d’écologistes et de certains groupes indigènes. Auparavant, ce terme et ceux qui professent des croyances religieuses à l’égard de la Tierra Madre faisaient plutôt l’objet de railleries. Ni les cocaleros,  ni les paysans qui appartenaient au Mouvement vers le socialisme n’étaient « pachamamistes ». Bien qu’étant de culture indigène, leur principale préoccupation, comme celle de la plupart des paysans de la planète, n’était pas l’environnement mais la modernisation de l’agriculture et des rendements meilleurs (33). Le président bolivien n’est que le reflet de cette contradiction.

 

049_49 (2)Jacinta Mamani, personnage du documentaire Mama Coca / F. Badaire

 

     Evo Morales avait pourtant bien commencé. Il a essayé de renverser la dichotomie coca/cocaïne héritée de la croisade américaine contre les drogues, dans le sens d’une conception indigène et patrimoniale de la plante. Il a légèrement fait évoluer les Nations Unies, en ménageant une exception pour la Bolivie dans la Convention internationale sur le trafic de stupéfiants, sans toutefois réussir à ouvrir les yeux des dirigeants mondiaux sur l’absurdité de leur politique prohibitionniste. Il a également renversé la logique qui prévalait jusqu’alors sur la taille du marché de la coca, en favorisant les cocaleros, plutôt que les intérêts géostratégiques américains, avec des résultats mitigés en matière de lutte contre le commerce illicite. Toutefois, le développement d’une industrie de la coca, mettant en avant les qualités nutritives et énergétiques de la plante, n’a pas fonctionné, principalement par manque de volonté politique.

     Mais son troisième mandat s’achève avec un goût amer pour bon nombre de boliviens qui ont cru en lui. Il s’est mis à dos une partie des producteurs de coca qui, sans attendre la bénédiction de l’Etat, avaient mis en place un marché légal et autogéré, et il a trahi la confiance de bon nombre de communautés indigènes de son propre pays, en favorisant des politiques prédatrices des écosystèmes et agressives à l’égard des populations qui les ont préservés. Pire encore, il a laissé les lobbys de l’agrochimie empoisonner une feuille qui symbolisait pourtant les bienfaits de la Terre nourricière. Pour toutes ces raisons et pour d’autres encore, il peut difficilement prétendre au statut d’icône du mouvement indigène, et encore moins représenter une alternative, pour tous ceux qui rêvent d’un monde meilleur.

     Certes, les indices économiques de la Bolivie sont bons. Le pays connaît des taux de croissance records, les inégalités ont nettement diminué depuis 2005 et la pauvreté est en recul. Mais les paysans boliviens ne seront pas plus prospères s’ils deviennent dépendants de l’agro-business. Les citoyens ne seront pas plus heureux si se multiplient les maladies incurables. Le pays ne sera pas plus libre s’il oppresse ses propres peuples autochtones.

     D’un président indigène, on pouvait s’attendre à une véritable décolonisation socio-culturelle et à un dépassement des vieux schémas de l’Etat-nation. Il n’en est rien. Le projet de socialisme communautaire et d’effacement progressif de l’Etat semble tombé dans les oubliettes. Qu’il soit étatique ou capitaliste, le modèle suivi par le gouvernement bolivien reste celui d’un pouvoir vertical qui, dans l’histoire,  n’a jamais été synonyme d’émancipation pour le genre humain.  Au contraire, au XXème siècle, il est responsable des plus grandes catastrophes politiques et écologiques, et il a largement contribué à la crise de civilisation actuelle.

 

        Post scriptum :

     Alors, retour à une forme de communisme primitif, où l’humanité vivrait dans de petites communautés autonomes, voire des ZAD, tout en pratiquant la permaculture et en s’éclairant à la bougie ? J’entends déjà ricaner les grands esprits de notre temps. Au-delà de la caricature, il est possible de réfléchir à une décentralisation démocratique jointe à une transition vers des technologies adaptées à la préservation de l’environnement (le low-tech), ce que de nombreux peuples autochtones ont su faire avant leur quasi-extermination par notre Grande civilisation. Ce sont là des pistes plus intéressantes à suivre que le totalitarisme high-tech et l’effondrement écologique vers lesquels nous fonçons allègrement.

 

  1. Le blog de J.P. Lavaud, Mediapart, 14-03-2017
  2. EFE, 14-03-2019
  3. Convention unique de 1961 sur le trafic de stupéfiants, art.49-c, réserves transitoires
  4. Jorge Hurtado, La guerra por el monopolio del alivio del dolor y el privilegio del placer : los carteles de la cocaina legal, Revista Cultura y Droga n°23
  5. voir les recherches menées par l’Instituto boliviano de biologia de la altura, avec l’IRD (https://www.ird.fr/la-mediatheque/fiches-d-actualite-scientifique/44-effets-physiologiques-de-la-consommation-traditionnelle-de-feuilles-de-coca)
  6. Blog de JP Lavaud, Mediapart, 14-03-2017
  7. Gestion, 5-11-2015
  8. Chiffres ONUDC
  9. Insight Crime, 17-11-2016
  10. Sources ONUDC
  11. Humberto Vacaflor, Eju, 24-02_2017 / Blog JP Lauvaud, Mediapart 14-03-2017
  12. France 24, 3-05-2019
  13. The Guardian, 13-12-2009
  14. New York Times, 14-09-2016
  15. 1491, Charles C. Mann
  16. Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique / La société contre l’Etat
  17. Fabiola Escarzaga, Comunidad y revolucion en Bolivia : el pensamiento indianianista-katarista de Fausto Reinaga y Felipe Quispe, Politica y Cultura n°37, México
  18. Sylvia de Alarcon, Socialismo comunitario
  19. Carlos Ernesto Ichuta Nina, La Razón, 08-10-2012
  20. Erbol Digital, 9-03-2017
  21. Iprofesional, 9-05-2013
  22. Iprofesional, 9-05-2013
  23. Carlos Crespo, Los Tiempos, 22-02-2017
  24. La Prensa, 30-04-2019
  25. N+1, 28-01-2019
  26. Somos sur, SENA-Fobomde, 20-06-2011
  27. Mongobay, 26-08-2018
  28. Blog JP. Lavaud, Médiapart 10-10-2018
  29. Rocio Estremadoiro Rioja, Los Tiempos, 06-02-2019
  30. Roger Cortez, Pagina 7, 25-03-2019
  31. Miriam Telma Jemio, Mongabay, 23-04-2018
  32. Los Tiempos, 6-02-2019
  33. Entretien avec Sergio Caceres Garcia, ancien ambassadeur de Bolivie à l’UNESCO